IX

J’aimerais à me lever pour aller

Où croissent les pommes d’or,

Où sous un autre ciel

Les îles des Perroquets sont à l’ancre.

Hong-Kong était si animé, si bien bâti, si éclairé, et si bourré de

richesse à la voir extérieurement que je tenais à savoir comment tout

s’était fait.

Ce n’est pas en vain que vous prodiguez le granit par tonnes cubiques,

que vous consolidez vos falaises avec du ciment de Portland, que vous

construisez une jetée de cinq milles, que vous établissez un club qui a

l’air d’un petit palais.

Je me mis en quête d’un Taipan: on désigne ainsi le chef d’une maison de

commerce anglaise.

Ce Taipan-là était le plus considérable de l’île, et de beaucoup le plus

charmant.

Il possédait des vaisseaux, et des quais, et des maisons et des mines,

et cent autres choses.

Je lui dis donc:

--O Taipan, je suis un pauvre citoyen de Calcutta, et l’animation de

votre ville me surprend. Comment se fait-il que tout le monde y sente

l’argent? D’où viennent les améliorations de votre ville? Et pourquoi

les hommes sont-ils si infatigables?

Et le Taipan dit:

--C’est parce que l’île va hardiment de l’avant. C’est parce que tout

rapporte. Jetez les yeux sur cette liste d’actions.

Il me tendit une liste de trente compagnies environ: compagnies pour le

lancement de vapeurs, pour les mines, pour la fabrication de câbles,

l’établissement de docks, le commerce, des compagnies pour

l’exportation, pour toutes sortes d’objets.

A part cinq exceptions, toutes les actions faisaient prime, les unes de

cent, d’autres de cinq cents, quelques-unes de cinquante seulement.

--Ce n’est pas du bluff, dit le Taipan. C’est sincère. Presque tous les

gens que vous rencontrerez ici, sont des lanceurs d’affaires et

organisent des compagnies.

Je regardai par la fenêtre, et je vis comment les compagnies se

fondaient.

Trois hommes, gardant leur chapeau sur la tête, causent pendant dix

minutes. Un quatrième se joint à eux, muni d’un carnet de poche.

Puis, tous les quatre font un plongeon dans l’Hôtel de Hong-Kong afin de

se procurer les matériaux nécessaires pour mettre à flot l’affaire et

voilà une compagnie de plus.

--C’est de là, dit le Taipan, que vient la richesse de Hong-Kong.

Ici toute idée rapporte, à commencer par celle d’une laiterie. Nous

sommes sortis des mauvais jours et nous entrons dans la période des

années grasses.

Il me conta des histoires du temps jadis, d’un ton apitoyé, parce qu’il

savait qu’il m’était impossible de comprendre.

Tout ce que je pouvais dire, c’est que la ville prenait le genre

américain, depuis les salons de coiffure jusqu’aux bars à liqueurs.

Les figures étaient tournées dans la direction de la Porte Dorée, alors

même que les gens étaient le plus occupés à monter les compagnies de

Singapour.

Il n’y a pas assez d’initiative à Singapour laissé à soi seul. Aussi

Hong-Kong ajoute-t-il sa poussée. Sur les comptoirs des banques on

trouve des prospectus des compagnies nouvelles.

Je me mouvais parmi un dédale d’intérêts si compliqué que je n’y pouvais

rien comprendre.

Je parlai à des gens dont l’esprit se trouvait à Hankow, à Fouchou, à

Amoy, plus loin encore, au delà des gorges du Yangtze, où l’Anglais fait

du commerce.

Au bout d’un certain temps, j’échappai aux lanceurs de compagnies, parce

que je savais que je n’arriverais point à les comprendre et je gravis

une côte.

A Hong-Kong, on ne voit que montées, sauf quand le brouillard couvre

tout, excepté la mer.

Des fougères arborescentes jaillissaient du sol. Des azaléas se mêlaient

aux fougères et des bambous dominaient le tout.

Il était donc tout naturel que je trouvasse un funiculaire qui se tenait

sur la tête et agitait les pieds dans le brouillard.

On appelait cela le tramway de la Fissure Victoria et on le hissait au

moyen d’un câble.

Il escaladait une côte dans l’espace à un angle de 65 degrés, et pour

ceux qui ont vu le Righi, le Mont Washington, un chemin de fer à

crémaillère quelconque, il n’y aurait rien eu là de surprenant. Mais ni

vous ni moi, n’avons jamais été hissés d’Annandale au Chanta-Maidan en

ligne directe, avec un escarpement de cinq cents pieds du côté de la

contre-voie, et nous avons le droit de nous émerveiller.

Il n’est pas usuel de courir en montant des plans inclinés au bout d’une

corde, et surtout quand vous ne pouvez voir à deux yards devant vous, et

que tout le globe, au-dessous de vous, ressemble à un chaudron où

tournoie le brouillard.

En outre, à moins que vous ne soyez prévenu qu’il s’agit d’une illusion

d’optique, il n’est guère amusant de voir, de l’endroit où vous êtes

assis, les maisons et les arbres sous des angles de lanterne magique.

De telles choses, avant le déjeuner, sont pires que le long roulis des

mers de Chine.

On me mit à terre à douze cents pieds au-dessus de la ville, sur la

route militaire de Dalhousie, ainsi que cela se fera quand l’Inde aura

un excédent.

Alors on m’amena un prétentieux dandy que, faute de nom meilleur, on

appelait une chaise.

A cela près que ce véhicule est trop allongé pour tourner facilement les

angles, une chaise est de beaucoup supérieure à un dandy.

Ce dandy ressemble davantage à un _tonjon_ de la région de Bombay, de

l’espèce que nous employons à Mahableshwar.

Vous êtes assis dans une chaise d’osier suspendue mollement sur dix

pieds de bois élastique et vous avez de légers volets pour vous protéger

contre la pluie.

--Nous voici maintenant, dit le Professeur en tordant son chapeau tout

emperlé de rosée, nous voici en excursion de plaisir. Ceci, c’est la

route de Chakrata dans la saison des pluies.

--Non, dis-je, c’est de Solon à Kasauli que nous allons. Regardez ces

roches noires.

--Peuh! dit le Professeur. C’est un pays civilisé, celui-ci. Regardez la

route. Regardez les garde-fous. Regardez les caniveaux.

Et aussi vrai que j’espère ne jamais revenir à Solon, la route était

cimentée, les barreaux des garde-fous étaient fixés avec du mortier dans

des blocs de granit et les caniveaux pavés.

Ce n’était guère plus large qu’un chemin de montagne, mais quand cela

aurait été la promenade favorite du Vice-Roi, on ne l’eut pas mieux

entretenue.

Il n’y avait point de vue.

C’est pourquoi le Professeur s’était muni de son appareil

photographique.

Nous dépassâmes des coolies qui élargissaient la route, des maisons

fermées ou abandonnées, de solides petites maisons trapues, bâties en

pierre, portant de jolis noms selon notre coutume dans les stations des

montagnes: Issue de la Ville,--Pays des Rochers,--et autres de ce genre,

et à cette vue mon cœur devint tout brûlant en moi.

Hong-Kong n’avait nul droit de copier de cette façon Mussoorie.

Nous arrivâmes au point où les vents se donnent rendez-vous, à dix-huit

cents pieds au-dessus de l’univers entier, et je vis quarante milles de

nuages.

C’était le Pic, le grand point de vue de toute l’Ile. Une boutique de

blanchisserie, un jour de lessive, aurait été plus intéressante.

--Descendons, Professeur, dis-je, et réclamons notre argent. Ce n’est

pas une vue.

Nous descendîmes par l’étonnant tramway. Chacun de nous faisait semblant

d’être moins agité que l’autre et nous partîmes en quête d’un cimetière

chinois.

--Allez à la Vallée heureuse, nous dit un homme au fait du pays, à la

Vallée heureuse, où se trouvent le champ de course et les cimetières.

--C’est Mussoorie, dit le Professeur. Je le savais d’avance.

C’était Mussoorie, bien que nous eussions à faire d’abord un demi-mille

à travers Portsmouth Hard.

Des soldats nous jetèrent des sourires moqueurs, par les vérandahs de

leurs solides casernes à trois étages.

Tous les élèves de marine de l’escadre de Chine étaient rassemblés au

Club de la Marine Royale, et ils rayonnaient sur nous.

L’élève de marine est une belle créature, un être plein de santé... Mais

il y a déjà longtemps que j’ai donné mon cœur à Thomas Atkins et c’est à

lui que va mon affection.

A propos, comment se fait-il qu’un régiment écossais, celui du comté

d’Argyll, ou celui du comté de Sutherland, par exemple, reçoive d’aussi

bonnes recrues?

Est-ce que le jupon et la bourse de renard attirent de jeunes gaillards

de cinq pieds neuf pouces, avec trente-neuf pouces de tour de poitrine?

La marine attire aussi de beaux hommes; comment se fait-il que nos

régiments d’infanterie soient si mal partagés?

Nous arrivâmes à la Vallée heureuse en passant près d’un monument élevé

à certain Anglais défunt.

Ces choses-là cessent de vous émouvoir au bout d’un certain temps. Elles

ne sont que la semence de la grande moisson dont les enfants de nos

enfants récolteront certainement les fruits.

Les hommes ont péri dans les combats ou par la maladie. Nous tenons

Hong-Kong, et grâce à _notre_ force et notre sagesse, c’est une grande

Cité, bâtie sur un roc, et pourvue d’un charmant petit champ de course

de quatorze cents yards de long, installé dans les montagnes, et bordé

d’un côté par les demeures des morts, Mahométans, Chrétiens et Parsis.

Une clôture de bambous sépare des cimetières le champ de courses et la

grande tribune.

Il est sans doute suffisant pour Hong-Kong, ce champ de course, mais

tiendriez-vous à suivre des yeux les élans de votre poney, en ayant

derrière vous, à moins de cinquante pas, ce terrible mémento?

Ils sont fort beaux, ces cimetières, et tenus avec le plus grand soin.

La pente rocheuse commence si près d’eux que les morts les plus récents

peuvent commander presque de leur place la vue de tout le champ.

Même à cette grande distance des querelles d’Église, on ensevelit à part

les différentes sectes chrétiennes.

Une croyance peint son mur de blanc, l’autre de bleu.

Cette dernière, aussi rapprochée que possible de la tribune, écrit en

grands caractères: _Hodie mihi, cras tibi._

Non, je ne tiendrais guère à faire courir à Hong-Kong. Cette réunion

dédaigneuse qui se trouve derrière la grande tribune suffirait pour tuer

toute chance.

Les Chinois ne sont pas disposés à montrer leurs cimetières.

Nous cherchâmes le nôtre sur la pente de terrasse en terrasse, à travers

des champs cultivés, puis des bois, puis encore des champs cultivés, et

nous arrivâmes enfin à un village de cochons blancs et noirs, avec des

rochers rouges et disloqués au delà desquels reposaient les morts.

C’était un endroit de troisième ordre, mais joli.

J’ai étudié pendant cinq jours au moins ce mystère en toile cirée qu’est

le Chinois, et j’ai voulu savoir pourquoi il tient à être enseveli dans

un beau paysage et de quelle façon il reconnaît un beau paysage quand il

en rencontre un, mais cela est insondable pour moi. Il le possède quand

il ne possède plus la facilité de voir, et ses amis font partir des

pétards au-dessus de lui, en signe de triomphe.

Ce soir-là, je dînai avec le Taipan dans un palais.

On dit que le prince-marchand de Calcutta est mort, tué par la Bourse.

Hong-Kong devrait être en état d’en fournir un ou deux échantillons.

Ce qu’il y a de plaisant au milieu de toute cette opulence,--une

opulence comme on en voit dans les romans,--c’est la singulière

déférence qu’on témoigne à l’égard de Calcutta.

Consolez-vous grâce à cela, Gentlemen du Fossé, car, par ma foi, c’est

bien la seule chose dont vous puissiez vous faire gloire.

A ce dîner, j’appris que Hong-Kong est imprenable et que la Chine se

hâtait d’importer des canons de douze et de quarante tonnes pour la

défense de ses côtes.

J’eus des doutes sur l’une de ces assertions, mais l’autre était la

vérité.

Ceux qui ont occasion de parler de la Chine dans ces régions le font en

termes respectueux, comme qui dirait: «L’Allemagne va faire ceci ou

cela» ou bien: «Telle est la manière de voir de la Russie».

Les mêmes hommes qui parlent ainsi font tout leur possible pour faire

pénétrer dans le Grand Empire tous les stimulants de l’Ouest, chemins de

fer, lignes de tramways, et le reste.

Qu’arrivera-t-il si la Chine se réveille pour tout de bon, crée une

ligne de Shanghaï à Lhassa, puis une ligne de steamers pour les

immigrants du drapeau impérial jaune, si elle se charge elle-même de

diriger ses manufactures de canons et ses arsenaux?

Les Anglais énergiques qui embarquent des canons de quarante tonnes

concourent à ce résultat, mais ils disent tous: «Nous sommes bien payés

pour ce que nous faisons. Il n’y a pas de sentiment dans les affaires,

et, en tout cas, la Chine ne sera jamais en guerre avec l’Angleterre».

C’est bien vrai: il n’y a point de sentiment en affaires.

Le palais du Taipan, plein de belles choses et de fleurs plus charmantes

encore que les meubles pareils à des pierres précieuses, dont elles

étaient l’ornement, aurait rendu heureux une centaine de jeunes gens qui

soupirent après le luxe et fait d’eux des écrivains, des chanteurs, des

poètes.

Il était habité par des gens à forte tête, qui regardaient bien droit,

qui étaient assis parmi les splendeurs, et qui causaient affaires.

Si je ne devais pas devenir un Birman à ma mort, je souhaiterais d’être

un Taipan à Hong-Kong.

Il en sait si long, il traite sur un si grand pied avec des Princes,

avec des Puissances, et il a un pavillon à lui qu’il fait flotter sur

tous ses steamers.

La chance bénie, qui veille sur les voyageurs, me fit le lendemain

assister à un pique-nique, et tout cela parce que le hasard me poussa

par erreur dans une maison.

Cela est parfaitement vrai et c’est bien là notre façon anglo-indienne

de faire les choses.

--Peut-être, dit l’hôtesse, ce sera notre seule journée de beau temps,

profitons-en pour lancer un vapeur.

Et aussitôt nous voilà embarqués sur un nouveau monde--celui du port de

Hong-Kong--et avec un égard tout dramatique pour l’appropriation des

choses et des noms, notre petit navire s’appelait le _Pionnier_.

Le pique-nique comprenait le nouveau Général,--celui qui était arrivé

d’Angleterre sur le Nawab, et qui m’avait renseigné au sujet de Lord

Wolseley,--et son aide-de-camp, un Anglais accompli, et fort différent

d’un officier de l’Inde.

Jamais il ne parlait métier, et, quand il éprouvait quelque

désappointement, il le cachait derrière sa moustache.

Le port est, à lui seul, un vaste monde.

D’après les photographies, il est charmant, et je serais porté à le

croire par les échappées aperçues à travers le brouillard, pendant que

le _Pionnier_ se frayait passage à travers les lignes de jonques, les

paquebots amarrés, les pontons à charbon qui se balançaient, et la

coquette et basse corvette américaine, l’_Oronte_, énorme et laide, le

_Cafard_ presque aussi petit que son homonyme, l’ancien trois ponts

converti en un hôpital militaire.

C’est, ce _Cafard_, l’occasion d’un changement d’air pour notre Tommy.

Nous allions à travers des milliers de sampans manœuvrés par des femmes

qui ont leurs bébés attachés sur leur dos.

Puis, nous longeâmes la partie de la ville qui fait face à la mer et

nous vîmes combien elle était grande.

Nous arrivâmes enfin à un fort inachevé, situé à une grande hauteur sur

la pente d’une verte colline, et je contemplai le nouveau général comme

les hommes contemplent un oracle.

Vous ai-je dit que c’était un général du Génie, envoyé tout exprès pour

s’occuper des fortifications?

Il jeta un regard sur la terre de couleur gris-vert et la maçonnerie de

granit.

Il y avait dans ses yeux une expression d’intérêt professionnel.

Peut-être allait-il dire quelque chose: dans cet espoir je me rapprochai

de lui.

Il parla en effet:

--Du sherry et des sandwiches? Merci, je veux bien. C’est extraordinaire

comme l’air marin vous donne de l’appétit, dit le général.

Et nous continuâmes à longer la côte verdoyante, en contemplant

d’imposantes maisons de campagne, bâties en granit, et qu’habitent des

Pères Jésuites et des négociants opulents.

C’était le Mashobra de ce Simla. C’étaient aussi les Highlands, cela

tenait encore du Devonshire.

C’était particulièrement gris et glacial.

Jamais le _Pionnier_ ne circula en des eaux plus étranges.

D’un côté on voyait une multitude innombrable d’îlots, de l’autre les

rivages profondément échancrés de l’île principale, qui parfois

descendaient vers la mer en petites baies sablonneuses, parfois aussi

tombaient en escarpements à pic, avec des grottes creusées par les flots

et que remplissait le bruit sourd des brisants.

En arrière les collines montaient dans le brouillard, l’éternel

brouillard.

--Nous allons à Aberdeen, dit l’hôtesse, puis à Stanley. De là nous

traverserons l’île à pied par la route du réservoir de Ti-tam. Cela vous

fera voir une grande partie du pays.

Nous entrâmes dans un fiord et découvrîmes un brun village de pêcheurs

qui montait la garde entre deux docks, et un policeman sikh.

Tous les habitants étaient des femmes aux joues roses, dont chacune

possédait le tiers d’un bateau, et un baby tout entier, enveloppé dans

de l’étoffe rouge et attaché sur son dos.

La mère était vêtue de bleu, pour la raison suivante, si son mari lui

donnait des coups par dessus les épaules, il y aurait eu bien des

chances pour qu’il aplatît la tête du bébé, à moins que l’enfant ne fût

d’une couleur différente.

Puis, nous quittâmes tout à fait la Chine, et nous naviguâmes en plein

Lochaber, avec un climat correspondant au paysage.

Bonnes gens que rafraîchit le _punkah_, figurez-vous un instant des

promontoires voilés de nuages, et s’avançant dans une mer d’un gris

d’acier, crispée par une brise qui râpe les joues, vous oblige à vous

asseoir au-dessous des bastingages et à reprendre difficilement haleine.

Figurez-vous le roulis et le tangage d’un petit navire qui va

bourdonnant d’île en île ou se lance témérairement à l’entrée d’une baie

d’un mille de large, pendant que vous sentez mûrir, au milieu d’un

paysage tout nouveau, de propos nouveaux, de physionomies nouvelles, un

appétit qui fera honneur au grand Empire sur une terre étrangère.

Nous nous trouvâmes en face d’un autre village qu’on nommait Stanley,

mais il était tout autre qu’Aberdeen.

Des maisons inhabitées, en pierre brune, contemplaient fixement la mer

du haut des dunes peu élevées, et en arrière rugissait une longue

étendue de muraille battue des vents.

Inutile de demander ce que signifiaient ces choses: elles criaient bien

haut. C’est un cantonnement abandonné. Sa population est dans le

cimetière.

Je demandai:

--Quel régiment?

--Le 92e, il me semble, répondit le général, mais c’était au temps

jadis, vers mil huit cent soixante. Je crois qu’on mit en garnison ici

quantité de troupes et que l’on construisit des casernes en cet endroit,

mais la fièvre fit périr les hommes comme des mouches. N’est-ce pas un

lieu de désolation?

Mon esprit se reporta vers un cimetière négligé, à un jet de pierre du

tombeau de Jehangir, dans les jardins de Shalimar, où les bestiaux et le

bouvier voient le lieu de repos suprême des premières troupes qui

occupèrent Lahore.

Nous sommes un grand peuple, un peuple très fort, mais nous avons bâti

notre Empire bien coûteusement avec les os des hommes qui sont morts de

maladie.

--Mais parlez-nous des fortifications, général. Est-il vrai que...

etc..., etc.?

--Les fortifications sont très suffisantes telles que les voilà. Ce

qu’il nous faut, ce sont des hommes.

--Combien?

--Mettons trois mille pour l’Ile. C’est assez pour arrêter toute

expédition qui pourrait survenir. Regardez toutes ces petites baies et

criques. Il y a vingt endroits derrière l’Ile, où l’on pourrait

débarquer des hommes et causer bien des désagréments à Hong-Kong.

--Mais, hasardai-je, n’est-il pas théoriquement admis que notre flotte

devrait arrêter toute expédition avant qu’elle parvînt ici?... tandis

qu’on suppose que les forts ont pour but d’empêcher que le passage ne

soit coupé, qu’un bombardement ne soit exécuté, que la ville ne soit

mise à contribution par un ou deux vaisseaux de ligne détachés.

--Si vous partez de cette théorie, dit le général, les navires de guerre

devraient aussi être arrêtés par notre flotte. Tout cela, ce sont des

sottises. Si une puissance quelconque parvient à jeter des troupes ici,

il faudra que vous ayez des troupes pour les chasser, et... ne

désirons-nous pas d’en avoir?

--Et vous? Vous commandez ici pour cinq ans, n’est-ce pas?

--Oh! non, au bout de dix-huit mois, il me faudra partir. Je ne tiens

pas à rester collé ici. Pour mon compte j’ai d’autres idées, dit le

général, enjambant des éboulis pour aller jusqu’à son déjeuner.

Et c’était justement ce qu’il y avait de pire.

Un excellent général qui venait aider à parachever les fortifications,

un œil sur Hong-Kong, et l’autre, l’œil droit, sur l’Angleterre.

Il serait plus qu’un homme, s’il ne troquait son commandement et ses

instructions pour le commandement d’une brigade dans la première bagarre

qu’aurait l’Angleterre.

Il redouterait de rester trop longtemps perdu au loin. Il craindrait de

se trouver trop en dehors du courant... et...

Eh bien! Nous sommes justement comme cela dans l’Inde, et il n’y a pas

le moindre espoir de lever une légion perdue pour le service

colonial,... une légion composée d’hommes qui accompliraient leur tâche

au même endroit sans jamais le quitter et n’auraient jamais d’autre

perspective.

Mais souvenez-vous que Hong-Kong, avec cinq millions de tonnes de

charbon, cinq milles de quais d’embarquement, de docks, de jetées, son

énorme importance comme cité, son commerce de quarante millions, et les

plus charmantes parties de pique-nique qu’on puisse voir, a besoin de

trois mille hommes... et elle ne les obtiendra point.

Elle a deux batteries d’artillerie de garnison, un régiment, un tas

d’artilleurs lascars, à peu près assez pour empêcher les canons de se

rouiller sur leurs affûts.

Il y a trois forts sur une île,--l’Ile du Tailleur de pierres--entre

Hong-Kong et le continent, trois forts sur l’île même d’Hong-Kong et

trois ou quatre autres éparpillés çà et là.

Naturellement, l’armement complet en canons n’est point arrivé.

Même dans l’Inde, on ne saurait armer des forts sans artilleurs exercés.

Mais le déjeuner à l’abord d’un rocher était plus intéressant que la

défense coloniale. On n’est pas en état de parler politique quand on a

le ventre vide.

Notre unique journée de beau temps finit par du vent et de la pluie sur

les assiettes vides, et la marche à travers les terres commença.

Lorsque l’esquif eut à demi disparu dans la buée, nous passâmes le long

des champs de canne à sucre et de troupeaux de gros cochons, le long du

morne cimetière des soldats sur la côte.

On traversa une étendue de lande, et on finit par rencontrer une route

de montagne qui dominait la mer.

Les perspectives se mouvaient, changeaient comme dans un kaléidoscope.

Tout d’abord, ce fut une croupe rugueuse, toute semée de touffes

ruisselantes, sans qu’on vît rien au-dessus, ni au-dessous, ni aux

alentours, sinon du brouillard et les lances raides de la pluie. Puis,

une route rouge balayée par de l’eau qui tombait dans l’inconnu. Puis,

une combe, aux murs presque aussi droits que ceux d’une maison, au fond

de laquelle se glissait la mer, verte comme du jade. Puis, une vue sur

une baie, un banc de sable blanc, enfin une jonque à voilure rouge qui

louvoyait sous les rafales. Enfin, plus rien que de la roche mouillée et

des fougères, et la voix du tonnerre bondissant de cime en cime.

La route, revenant vers l’intérieur des terres, nous ramena près des

bois de pins de Theog et des rhododendrons--mais on les appelait des

azaléas--de Simla et la pluie ne cessait de tomber, comme si on eût été

au mois de juillet dans les collines et non au mois d’avril à Hong-Kong.

Une armée envahissante marchant sur Victoria aurait eu bien de la peine,

même si la pluie n’était pas tombée.

Il n’y a qu’une ou deux ouvertures dans les montagnes par où elle aurait

pu passer, et on prépare un plan grâce auquel on pourra la couper et

l’anéantir dès son arrivée.

Lorsqu’il me fallut escalader à reculons une montée, en plantant

profondément mes talons dans la vase, je plaignis sincèrement cette

armée d’invasion.

Le réservoir à parois de granit et le tunnel de deux milles, qui amènent

l’eau à Hong-Kong, valent-ils une visite?

Je ne saurais le dire.

Il y avait dans l’air trop d’eau pour qu’on goûtât quelque confort, même

en tâchant de penser au pays.

Mais allez-y, faites le trajet--dix milles--et deux milles seulement sur

un terrain de niveau. Allez en bateau à vapeur au cantonnement abandonné

de Stanley, traversez l’île, et dites-moi si vous avez jamais vu rien de

si sauvage, de si merveilleux en son genre que ce paysage.

Je remonte le fleuve jusqu’à Canton et ne puis m’arrêter pour faire de

la peinture écrite.

X

La Providence se plaît aux sarcasmes. Elle nous envoya de la pluie et un

vent glacial depuis le commencement jusqu’à la fin.

Voilà un des désagréments qu’on éprouve à quitter l’Inde. Vous coupez le

câble qui vous retient sous le seul climat digne de confiance qu’il y

ait dans le monde.

Je méprise un pays où il faut perdre la moitié de son temps à observer

les nuages.

L’excursion de Canton (j’étais parti dans cette direction) vous fait

faire la connaissance du steamer de fleuve américain, qui ne ressemble

aucunement à un vaisseau de la flottille de l’Irraouaddy, non plus qu’à

un omnibus, comme bien des gens le croient.

Il se compose exclusivement de peinture blanche, de plomb en feuilles,

d’une corne de vache, d’un tremplin, et il contient un chargement

presque aussi considérable qu’un navire de la _Peninsular and Oriental_.

Le commerce entre Canton et Hong-Kong paraît énorme, et un steamer

couvre les quatre-vingt-dix milles qui séparent un port de l’autre en

une journée.

Les passagers chinois n’en sont pas moins enfermés sous les écoutilles

ou leur équivalent, dès qu’ils quittent le port, et une fois par jour,

le râtelier de Sniders chargés dans la cabine est l’objet d’une

inspection et d’un nettoyage.

Chaque jour aussi, à ce que je m’imagine, le capitaine de chaque bateau

raconte à ses passagers globe-trotters la vénérable histoire du pillage

d’un steamer fluvial,--comment deux jonques l’assaillirent à un tournant

favorable du fleuve, pendant que les passagers indigènes qui s’y

trouvaient se soulevaient et se conduisaient de manière à donner

beaucoup d’occupation à l’équipage, ce qui finit par un nettoyage à fond

de ce steamer.

Les Chinois sont un peuple étrange!

Il n’y a pas fort longtemps, ils eurent des difficultés à Hong-Kong, à

propos de la photographie des coolies travailleurs, et dans l’agitation,

qui fut considérable, une vieille jonque à moitié démolie prit position

en face du quai, dans l’intention avouée d’envoyer un boulet de trois

livres à travers les fenêtres de la maison de commerce qui avait donné

l’idée de la photographie. Et cela bien qu’en moins de dix minutes,

navire et équipage eussent pu être réduits en cendres de cigarettes.

Mais personne ne pilla le _Ho-Nam_, bien que les passagers eussent fait

tout leur possible pour y mettre le feu en renversant les lampes de

leurs pipes à opium.

Sa masse encombrante, mugissante, se fraya passage à travers les rangs

serrés des navires du port, et partit par un brouillard gris, par une

pluie battante.

Lorsque je dis que le paysage ressemblait à celui des Highlands, vous

pensez ce que cela peut signifier dans un pareil moment.

De grands steamers à hélice, des bateaux chinois à porcs, à fort tirant

d’eau, et chargés d’une cargaison vivante, des jonques qui se

balançaient, des sampans prêts à faire le plongeon, remplissaient les

parties navigables d’un cours d’eau aussi large que l’Hughli, et

beaucoup mieux défendu, en ce qui regarde l’art humain.

La petite difficulté, que les Chinois avaient eue quelques années

auparavant avec les Français, avait appris aux premiers bien des choses

dont il eût mieux valu pour nous qu’ils ne prissent aucun souci.

Le premier objet qui frappe dans la ville de Canton, c’est le double

clocher de la vaste église catholique.

Otez-lui votre chapeau, parce que cela signifie bien des choses et que

c’est le drapeau visible d’une bataille qui doit être encore livrée.

Jamais les missionnaires de la Mère des Églises n’engagèrent une lutte

aussi formidable que celle qu’ils eurent avec la Chine et jamais nation

n’a déployé tant de science à torturer les missionnaires.

Peut-être un jour où il faudra examiner les livres de comptes de chaque

race, donnerait-on raison aux deux races, la blanche et la jaune, pour

avoir agi, chacune, selon ses lumières.

J’ai contemplé à loisir la cité du bord du steamer et j’ai jeté mes

cartes.

--Je me sens hors d’état de décrire cet endroit et en outre je hais le

Chinois.

--Peuh! ce n’est que Bénarès multiplié huit fois. Allons, venez!

C’était Bénarès, mais sans larges rues ou _chanks_, et pourtant plus

sombre que Bénarès, en ce que partout la mince ligne du ciel était

masquée entièrement par des enseignes flottantes superposées en étages,

rouge, or, noir ou blanc.

Les boutiques s’élevaient sur des soubassements de granit, avec des murs

en brique pukka et des toits de tuiles.

Leurs façades étaient de bois sculpté, doré ou peint de façon sauvage.

John s’entend parfaitement à arranger une boutique, alors même qu’il

n’aurait à y vendre, en fait de jolies choses, que des volailles

aplaties et des tripes.

Une boutique sur deux était un restaurant, et l’espace qui les séparait

bondé de créatures humaines.

Connaissez-vous ces horribles éponges pleines de vers, qui croissent

dans les mers chaudes? Vous en cassez un morceau et le ver se casse

aussi.

Canton, c’était cette éponge:

--Hi! Iow yah! Tohoh wang! hurlaient à la foule les porteurs de chaises,

mais je craignais que si les perches écorchaient l’angle d’une maison,

les briques elles-mêmes ne se missent à saigner.

Hong-Kong m’avait montré comment le Chinois était capable de travailler.

Canton m’expliqua pourquoi il faisait si peu de cas de la vie.

La vie humaine est un article à meilleur marché que dans l’Inde.

Je haïssais déjà pas mal le Chinois. Ma haine doubla, lorsque je me

sentis étouffer dans ses rues fourmillantes où la peste seule était

capable d’ouvrir un passage.

Certes, ce n’était point défaut de civilité de la part des gens, mais

l’entassement était à lui seul effrayant.

Il y a dans le monde trois ou quatre endroits où il est préférable pour

un Anglais de se mettre promptement d’accord avec son adversaire, quelle

que soit la nationalité de celui-ci.

Canton vient en tête de la liste. N’ayez jamais de discussion avec qui

que ce soit dans Canton. Laissez cela au guide.

Alors les puanteurs montèrent et nous accablèrent. Sous ce rapport,

Canton est égal à vingt fois Bénarès.

L’Hindou est un saint qui pratique l’hygiène quand on le compare au

Chinois. C’est sous le même rapport un rigide Malthusien.

--Très mauvaise odeur dans cet endroit. Venez par ici tout droit, dit Ah

Cum qui avait appris son anglais d’un Américain.

Il fut très bon.

Il me montra des boutiques de joaillerie en plume, où des gens étaient

assis, découpaient dans les ailes brillantes des geais de tout petits

carrés de plumes bleues et lilas, les collaient sur des montures dorées,

de sorte que le tout ressemblait aux plus rares des émaux de Jeypore.

Nous entrâmes dans une boutique.

Ah Cum tira derrière lui la porte massive et mit le verrou, pendant que

la foule s’entassait devant les fenêtres et les barreaux des volets.

Je pensais plus à la foule qu’à la joaillerie.

La cité était si sombre et la foule si nombreuse, et parmi elle il y

avait tant de gens dont la figure n’avait rien d’humain!

La marche du Mongol est un joli sujet à traiter dans un article de

magazine.

Entendez-la une seule fois dans le demi-jour d’une vieille boutique de

curiosités, où les diables sans nom de la religion chinoise vous font

des grimaces du haut des étagères du fond, où des dragons de bronze,

révélateurs de malpropreté, s’accrocheront à vos pieds pendant que vous

trébuchez sur le sol.

Écoutez le bruit de pas sur les blocs de granit de la route et la vague

de voix d’hommes qui vient se briser, cela n’est pas humain!

Observez les faces jaunes qui vous dévisagent entre les barreaux, et

vous serez effrayés comme je le fus moi-même.

--C’est du beau travail, dis-je au Professeur, qui se penchait sur un

jupon de Canton, une merveille de vert pâle, de bleu et d’argent.

Maintenant je comprends pourquoi les Européens civilisés, d’origine

irlandaise, tuent les Chinois en Amérique. C’est chose justifiable que

de les tuer. Il serait parfaitement juste d’effacer la ville de Canton

de la surface du globe, d’exterminer tous ceux qui échapperaient au

bombardement. Le Chinois ne devrait pas compter.

Je poursuivais mes propres idées, qui étaient de couleur noire, de

saveur amère.

--Ne pourriez-vous donc pas regarder les lions et y prendre plaisir et

laisser la politique aux gens qui prétendent s’y connaître? dit le

Professeur.

--Il ne s’agit pas de politique, répondis-je. Ce peuple devrait être

exterminé parce qu’il n’a rien de commun avec aucun des peuples que j’ai

rencontrés jusqu’à ce jour. Regardez leurs figures; ils nous méprisent,

vous pouvez voir cela, et ils ne nous redoutent pas le moins du monde.

Alors Ah Cum nous conduisit par des rues sombres au Temple des Cinq

Cents Génies qui était une des choses à voir dans cette lapinière.

C’était un temple bouddhiste, avec les accessoires usuels: autels,

lumières sur les autels, figures colossales de gardiens aux portes.

Autour de la cour intérieure s’étend un corridor dont les deux faces

sont couvertes de figures de deux grandeurs représentant la plupart des

races de l’Asie.

On dit que plusieurs Pères Jésuites figurent dans cette galerie. Vous

trouverez cela indiqué en détail dans les _Guides_ de voyageurs--et

voici l’image d’un bon vivant en chapeau, avec toute la barbe, mais nu

jusqu’à la ceinture, comme toutes les autres:

--Ce gentleman européen, dit Ah Cum, c’est Marco Polo.

--Tirez-en le meilleur parti possible, dis-je. Un temps viendra où il

n’y aura plus de gentlemen européens, où il n’y aura plus que des Jaunes

à l’âme noire--à l’âme noire, Ah Cum, et qui tiendront du diable leur

père l’aptitude à faire plus de travail qu’ils ne devraient.

--Venez voir une horloge, dit-il, vieille horloge. Elle marche par

l’eau. Allons, venez!

Il nous conduisit dans un autre temple et nous montra une vieille

clepsydre contenant huit _gurrahs_, exactement le même genre d’objets

dont on se servait dans les régions écartées de l’Inde pour tenir lieu

de veilleurs.

Le Professeur jure que cette machine, qui est censée donner l’heure à la

ville, se règle sur les cloches des steamers du fleuve, attendu que

l’eau de Canton est trop épaisse pour couler dans un tube qui aurait

moins d’un demi-pouce de diamètre.

De la pagode de ce temple nous pûmes voir que les toits de toutes les

maisons au-dessous étaient couverts de cruches pleines d’eau.

Il n’y a dans la ville aucune organisation contre l’incendie: une fois

allumé, il continue jusqu’à extinction.

Ah Cum nous conduisit au champ du Potier où les exécutions ont lieu.

Les Chinois massacrent par centaines et je suis loin de trouver qu’il y

ait de la cruauté dans cette générosité à répandre le sang.

Ils pourraient faire marcher les exécutions sur le pied de dix mille par

an à Canton, sans que cela influe sur le niveau constamment ascendant de

la population. Un bourreau, qui avait vu du pays, sans doute étant sans

place, nous offrit une épée en nous garantissant qu’elle avait coupé

bien des têtes.

--Gardez-la, dis-je, gardez-la, et que la bonne besogne continue. Mon

ami, vous ne sauriez exécuter trop librement dans ce pays. Vous avez, à

ce qu’on m’apprend, le bonheur de posséder une aristocratie purement

littéraire, recrutée,--reprenez-moi en cas d’erreur,--dans toutes les

couches sociales, et plus particulièrement dans celles où l’idée de la

cruauté commise de sang-froid, a jeté les plus profondes racines, pour

ainsi dire. Or, quand, à la nature héréditairement diabolique, on ajoute

une éducation purement littéraire consistant en tendances cruelles et

formalistes, le résultat, ô mon ami à mauvaise mine, le résultat, je le

répète, est un état de choses vaguement indiqué dans la description que

fait le Petit Pèlerin de l’Enfer des Égoïstes. Vous n’avez pas lu, je

suppose, les ouvrages du Petit Pèlerin?

--On dirait, à sa figure, qu’il va sauter sur vous avec cette épée, dit

le Professeur. Partons et allons voir le temple des horreurs.

Ce temple-là était en quelque sorte l’établissement d’une Mme Tussaud

chinoise.

On y voyait des figures représentant en grandeur naturelle des hommes

pilés dans des mortiers, coupés en tranches, fricassés, grillés,

empaillés, et transformés par les diableries les plus variées, ce qui

m’écœura et m’affligea.

Mais les Chinois sont miséricordieux, même dans leurs supplices.

Lorsqu’un homme est pilé dans un moulin, il y est jeté la tête la

première, d’après les modèles.

C’est ennuyeux pour la foule qui est là pour voir la farce, mais cela

évite de la peine aux exécuteurs.

Il faut surveiller attentivement un homme à moitié pilé. Sans cela il

arrive à s’esquiver en se tortillant.

Pour couronner le tout, nous allâmes voir la prison, qui était un foyer

de pestilence dans une rue écartée.

Le Professeur frissonna:

--C’est très bien, dis-je. Les gens, qui ont envoyé les prisonniers ici,

n’ont aucun souci à leur sujet. Les gens doivent avoir l’air

horriblement misérables, mais je suppose qu’ils ne s’en tourmentent pas

beaucoup, et Dieu sait si je m’en soucie. Ce ne sont que des Chinois.

S’ils se traitent entre eux comme des chiens, pourquoi les

regarderions-nous comme des êtres humains? Laissons-les pourrir. Je

demande à retourner à bord du steamer. Je demande à rentrer sous les

canons de Hong-Kong. Fi!

Puis nous parcourûmes une succession de rues et de maisons de second

ordre, pour arriver enfin au mur de la ville, au côté de l’ouest, par un

escalier aux marches nombreuses.

Il y avait de la propreté en cet endroit.

Le mur descendait de trente ou quarante pieds dans des champs de riz.

Au delà s’étendait un demi-cercle de collines où chaque yard carré est

planté de tombes.

Canton l’abominable est sous la garde de ses morts et les morts sont

plus que les myriades de vivants.

Sur la cime gazonnée du mur se trouvaient des canons anglais tout

rouillés qui avaient été encloués et abandonnés après la guerre.

Ils ne devraient pas être là.

Une pagode de cinq étages nous permit de contempler la cité dans son

ensemble, mais j’étais las de voir ces rats dans leurs trous. Je

ressentais de la fatigue, de l’horreur et de la mauvaise humeur.

L’excellent Ah Cum nous mena à la villa du jardin d’été du Vice-Roi

située sur la pente tournée vers la ville d’une colline couverte

d’azalées et entourée de cotonniers.

Dans le sous-sol, il y avait une belle chapelle à idoles. En haut, un

vestibule de réceptions officielles avec des vérandahs vitrées et des

meubles en ébène rangés le long des murs en quatre lignes droites. Ce

n’était qu’une oasis de propreté.

Dix minutes plus tard, nous rentrions dans la cité fourmillante, où nous

étions privés de lumière et d’air respirable.

Une ou deux fois nous rencontrâmes un mandarin avec la mince moustache

officielle et le petit bouton rouge au sommet de la coiffure.

Ah Cum était en train de nous expliquer la nature et les caractères

distinctifs d’un mandarin, quand nous arrivâmes à un canal qu’on

franchissait au moyen d’un pont anglais, et qui se fermait avec une

porte de fer, confiée à la garde d’un policeman de Hong-Kong.

Nous étions dans une station indienne, avec des magasins européens, des

boutiques de Paris et tout le reste assorti.

C’était le quartier anglais de Canton où il se trouvait deux cent

cinquante Sahibs.

Il aurait mieux valu placer une mitrailleuse Gatling derrière la porte

du pont.

Les _Guides_ de voyageurs vous apprendront que ce quartier fut cédé par

les Chinois, lors du traité de 1860, et que les Français obtinrent une

égale tranche de territoire.

Grâce à la force comprimante de la bureaucratie française, la

«concession française» n’a jamais été louée ni vendue à des

particuliers, et maintenant c’est un régiment chinois qui y croupit.

Les hommes qui voyagent vous en diront à peu près autant de Saïgon et du

Cambodge.

On dirait que le Français semble atteint d’une maladie, dès qu’il

endosse un uniforme officiel. C’est la _paperasserite_ aiguë, si l’on

nous permet le néologisme.

--Maintenant où êtes-vous allé et qu’avez-vous vu? dit le Professeur,

d’un ton de pédagogue lorsque nous fûmes de retour sur le _Ho-Nam_ et

que nous rentrions avec toute la vitesse possible à Hong-Kong.

--Un vaste égout de cité, plein de tunnels et habité par des diables

jaunes, une cité que Doré devrait bien avoir vue. Je suis enchanté de ce

que rien ne m’oblige à y retourner. Le Mongol se mettra en marche quand

le bon moment sera venu pour lui. J’attends qu’il se mette en marche de

mon côté. Partons pour le Japon par le prochain bateau.

Le Professeur dit que j’ai complètement gâté le récit qui précède par ce

qu’il qualifie de «calomnies exagérées sur le compte d’un peuple de

rudes travailleurs».

Il n’a pas vu Canton comme je l’ai vu, à travers une imagination

enfiévrée.

Une fois, avant mon départ, je grimpai jusqu’à la station civile de

Hong-Kong d’où l’on domine la ville.

Là, dans de somptueuses villas bâties en pierre et ayant leur façade sur

des routes ombragées, dans un vrai paradis de fleurs magnifiques et dans

un silence absolu que ne troublent pas même les bruits du trafic d’en

bas, les résidents font de leur mieux pour copier l’existence d’une

station indienne des Collines.

Ils s’en tirent mieux que nous.

Autour du kiosque à musique, on voit les dames vêtues de costumes

assortis. Chaussures, gants, parapluies leur arrivent d’Angleterre avec

les toilettes, et toute memsahib sait ce que cela veut dire.

La routine de leur vie est fort analogue.

Sur un point, elles ont l’avantage sur les dames des Indes.

Les dames de Hong-Kong ont un club à elles, dans lequel les hommes ne

sont, je crois, admis que par tolérance.

Quand il y a un bal, il y a environ vingt danseurs pour une danseuse, et

il n’y a, pour ainsi dire, pas de vieilles filles dans l’île.

Les habitants se plaignent d’être isolés, renfermés. Ils contemplent la

mer au loin, et il leur tarde de s’en aller. Ils ont leurs jours à des

jours réguliers chaque semaine, et en dehors de cela ils se rencontrent

autant qu’ils veulent.

Ils ont des acteurs amateurs, et ils se querellent, et les hommes et les

femmes prennent parti, et la station est divisée en deux camps du haut

en bas de l’échelle sociale.

Ensuite ils se réconcilient, et ils écrivent aux journaux locaux pour

blâmer les critiques du terroir. N’est-ce pas touchant?

Une dame me conta cela un après-midi et je pleurai presque de nostalgie.

--Et alors, vous savez, après qu’elle eut dit qu’elle était dans la

nécessité de donner le rôle à l’autre, cela les mit en fureur. Les

courses étaient si proches qu’on ne put rien faire, et Mistress B. dit

que la chose était décidément impossible. Vous comprenez, n’est-ce pas,

combien cela doit être désagréable?

--Madame, dis-je, je le comprends. J’ai déjà passé par là. Mon cœur

quitte Hong-Kong. Au nom du grand Mofussil de l’Inde, je vous salue. A

dater d’aujourd’hui, Hong-Kong est l’un de Nous: il prendra rang avant

Meerut, mais après Allahabad dans toutes les cérémonies et revues.

Elle se figura, je crois, que j’avais un coup de soleil, mais vous, du

moins, vous saurez ce que je voulais dire.

Nous ne rions plus à bord du steamer de la _Peninsular and Oriental_,

l’_Ancona_, en route pour le Japon.

Nous avons terriblement le mal de mer, parce que nous avons au-dessous

de nous une mer mauvaise et au-dessus de nous une voilure humide.

La voile sert à donner plus de stabilité au navire, qui refuse de se

tenir en équilibre.

Il est plein de Globe-trotters, qui refusent également de se laisser

remettre d’aplomb.

Un Globe-trotter pousse à l’excès le cosmopolitisme: il prétend être

malade en n’importe quel endroit.

La cité de l'épouvantable nuit · 第 34 / 40 题