Aimez et faites aimer. C’est ce que je fais.
Mais, ma charmante, pour moi, c’est fini avec tous.
Non, plus rien, tant que je vivrai, non, dussé-je mourir.
Bonsoir, et bonjour.
Me voilà bien au fait des dessous de la ville et le mot d’écœurement ne
suffit pas pour rendre ce que j’éprouve.
Cela commença par un mot en l’air dans la salle d’un bar.
Cela finit Dieu sait où.
Que le monde contienne des dames françaises, allemandes, italiennes,
appartenant à l’Ancienne Profession, ce n’est guère surprenant, mais
pour un homme qui a vécu dans l’Inde, c’est quelque chose de choquant
que de rencontrer encore des Anglaises dans cette confrérie.
Lorsqu’un papa opulent envoie son fils et héritier faire le tour du
monde pour se développer l’esprit, réfléchit-il, je me le demande, aux
endroits où l’innocent va se promener sous la conduite d’amis également
inexpérimentés.
Je suis porté à croire qu’il n’en est rien. Dans l’intérêt de l’opulent
papa, et poussé par un désir sincère de voir ce qu’on nomme la vie et un
enfer de première classe, je parcourus Hong-Kong pendant la durée d’une
nuit.
Je suis enchanté de n’être point un heureux père pourvu d’un fils qui,
la bride sur le cou, croit connaître toutes les ficelles.
Le vice doit être la même chose, à bien peu de différences près, dans
toutes les parties du monde, mais si l’on veut le séparer du plaisir, il
faut aller à Hong-Kong.
--Certes, tout a de plus beaux dehors, tout est mieux à Frisco, dit mon
guide, mais nous trouvons que ce n’est pas trop mal pour l’Ile.
Ce fut seulement quand une grosse personne en robe de chambre noire se
fut mise à réclamer à grands cris cette horrible drogue qu’on appelle
«une bouteille de vin» que je commençai à comprendre toute la beauté de
la situation.
J’étais en train de voir «la Vie».
«La Vie» c’est une grande chose.
«La Vie» consiste à sabler du champagne doux qui a été volé à un maître
d’hôtel de la _Peninsular and Oriental_ et à échanger des propos
obscènes avec des créatures à figure pâle qui rient follement, sans
effort comme sans émotion.
L’argot du véritable _dessalé_,--le _dessalé_, c’est un homme à la
coule, un jeune homme à moitié gris, avec son chapeau en arrière de la
tête--l’argot du véritable _dessalé_ n’est point facile à acquérir. Il
faut pour cela un apprentissage en Amérique.
Je restai immobile de saisissement, devant la profondeur et la richesse
de la langue américaine, dont j’étais appelé, par un privilège spécial,
à entendre un dialecte particulier.
Il y avait là des filles qui étaient allées à Leadville et à Denver, et
dans les régions sauvages de l’Ouest le plus sauvage, qui avaient joué
sur les plus petites scènes, qui, d’une façon générale, s’étaient
galvaudées de cent façons diverses qu’il ferait fastidieux d’énumérer.
Elles jacassaient comme des geais et avalaient à grands traits le
liquide malsain qui remplissait la pièce de sa vapeur.
Tant qu’elles parlèrent raisonnablement, la chose était divertissante,
mais quand il y eut assez de liquide consommé pour faire tomber le
masque, elles se mirent bel et bien à jurer par tous leurs dieux.
Bon nombre d’hommes ont entendu une femme blanche jurer, mais il en est
quelques-uns,--et je suis de ceux-là,--auxquels cette expérience a été
refusée.
C’est une véritable révélation, et si personne ne vous jette à bas de
votre chaise d’une poussée dans le dos, vous pourrez réfléchir sur des
tas de choses qui en découlent.
Elles juraient donc, et buvaient, et contaient des histoires, assises en
rond, si bien que je compris que cela, c’était la Vie, que c’était une
chose dont il fallait m’éloigner si je tenais à y prendre goût.
Le jeune homme, qui avait quelques bribes de connaissance du monde et
qui permettait aux filles de _l’acheter_, si cela leur chantait, se
trouvait là naturellement.
Les donzelles _l’achetèrent_ tel qu’il était, au prix qu’il s’estimait
lui-même, et j’assistai au jeu: le moyen le plus sûr d’être berné c’est
de tout savoir.
Alors il y eut un intermède, et d’autres cris et hurlements, que le
public, dans sa générosité, voulut bien prendre pour la preuve qu’on
s’amusait énormément, et qu’on jouissait de la Vie.
De là j’allai dans un autre établissement où la tenancière avait perdu
la moitié du poumon gauche, ainsi que sa toux l’indiquait, mais n’en fut
pas moins amusante, dans le genre monotone, jusqu’au moment où elle
laissa aussi tomber son masque, et où commencèrent les propos joyeux et
les plaisanteries.
Toutes ces plaisanteries-là je les avais déjà entendues dans le premier
établissement.
C’est une bien pauvre espèce de Vie que celle qui ne sait pas inventer
chaque jour sa plaisanterie.
Plus que jamais le jeune homme mettait son chapeau de travers,
expliquait qu’il était un vrai _dessalé_ et qu’il n’était pas piqué des
vers.
Le premier venu, qui n’aurait pas eu la tête en fer fondu, aurait été un
vrai _dessalé_ après un verre de ce champagne sirupeux.
Je comprends maintenant pourquoi les gens se croient insultés quand on
leur offre un «champagne» doux.
Le second interview finit quand la tenancière, tout en toussant, nous
reconduisit dans le corridor et que nous nous retrouvâmes dans l’air pur
des rues silencieuses.
Elle était réellement très malade et annonça qu’elle n’avait plus que
quatre mois à vivre.
--Est-ce que nous allons continuer toute la nuit cette assommante
tournée? demandai-je à la quatrième maison, où je craignais d’entendre
une quatrième répétition de cette histoire trois fois ressassée?
--C’est mieux à Frisco, mais il faut un peu faire rigoler les filles,
voyez-vous. Allons, marchez, réveillez-les. C’est la Vie, cela. Vous
n’avez jamais vu cela dans l’Inde? me répondit-on.
--Non, Dieu merci, je ne l’ai pas vu. Une semaine de cette existence
m’amènerait à me pendre, répliquai-je en m’adossant d’un air las à un
montant de porte.
On entendait à l’intérieur le tapage des gens qui faisaient la fête
cette nuit et celles qui étaient là n’avaient certes nul besoin d’être
réveillées.
L’une se remettait à peine d’une noce de trois jours et l’autre allait
commencer le même voyage.
La Providence me protégea tout le temps.
Une certaine beauté austère, répandue dans mes traits, avait fait croire
à tout le monde que j’étais médecin ou clergyman, un clergyman comme on
n’en voit guère, je suppose.
On m’épargna donc la plupart des plaisanteries trop épicées et je pus
rester assis à contempler la Vie qui était si douce.
Ainsi je me rappelai l’Oxonien qui, dans _Tom et Jerry_, joue des gigues
sur l’épinette--vous avez vu cette vieille gravure?--pendant que le
Corinthien Tom et la Corinthienne Kate dansaient une fière sarabande
dans une petite chambre pourvue d’un tapis.
Ce qu’il y avait de pire, c’était que les femmes étaient de vraies
femmes, et jolies, et ressemblaient à certaines personnes de ma
connaissance, et quand elles cessaient un instant ce jeu insensé de
raquette, elles se tenaient convenablement.
--Passeraient n’importe où pour de vraies dames, dit mon ami. Tout
n’est-il pas parfait chez elles?
A ce moment, la Corinthienne Kate se mit à mugir pour réclamer de quoi
boire,--il était trois heures du matin--et le flot de hideux propos
reprit son cours.
Elles se qualifiaient de femmes gaies.
Cela ne fait pas beaucoup d’effet sur le papier. Pour apprécier tout ce
qu’il y a de sardonique dans ce sarcasme, il faudrait que vous
l’entendiez tomber de leurs lèvres et au milieu de leur entourage.
Je clignai énergiquement des yeux, pour montrer que j’appréciais
pleinement la Vie, que j’étais un vrai dessalé, et que, moi aussi, je
n’étais pas piqué des vers.
Il naît en tête à tête une ivresse qui aboutit chez l’homme à une
hilarité exagérée, mais quand une troupe de quatre partenaires se met de
propos délibéré à boire et à jurer, l’amusement a quelque part une
fuite, comme si son fond était percé.
Le dégoût, l’ennui, ne tardent guère.
Une nuit de réflexion m’a convaincu qu’il n’y a pas d’enfer dans l’autre
monde pour ces femmes-là. Elles ont le leur dans leur existence, et j’y
ai fait quelques pas.
Toujours affublé du titre de docteur, ce fut mon devoir de veiller
depuis la nuit jusqu’à l’aurore une patiente--gaie, _toujours_ gaie,
souvenez-vous-en--et frissonnant à l’approche d’une crise, qu’on appelle
le _délirium tremens_.
Kate la Corinthienne aura son tour plus tard.
Sa compagne, sortant à peine d’une lourde ivresse, était plus que je
n’en pouvais supporter.
C’était une horreur sans circonstances atténuantes, et ma haine se
fondit dans une sincère pitié.
La crainte de la mort pesait sur elle pour une raison que vous allez
apprendre.
--Dites, vous dites que vous venez de l’Inde. Connaissez-vous quelque
chose au choléra?
--Un peu.
La voix, qui interrogeait, était fêlée et agitée.
Une longue pause.
--Dites, Docteur, quels sont les symptômes du choléra. Une femme est
morte dans la rue la semaine dernière.
--Voilà qui est agréable, pensai-je, mais il faut me rappeler que c’est
«la Vie».
--Elle est morte la semaine dernière... choléra. Mon Dieu, je vous dirai
qu’au bout de six heures elle était morte. Je parie que je vais attraper
aussi le choléra. Non, tout de même, n’est-ce pas? Est-ce que je peux
l’attraper? Il y a deux jours, j’ai cru que je l’avais. Cela me faisait
terriblement mal. Je ne peux pas l’attraper, n’est-ce pas? Il n’attaque
jamais les gens deux fois, n’est-ce pas? Oh! dites que non et que le
diable vous emporte! Docteur, quels sont les symptômes du choléra?
J’attendis qu’elle eût détaillé son attaque.
Je lui assurai que ces symptômes-là, et non point d’autres, étaient ceux
du choléra, et--puisse-t-on porter cela à mon crédit--que le choléra
n’attaquait jamais deux fois la même personne.
Cela lui donna dix minutes de tranquillité.
Puis, elle se leva en poussant un juron et hurlant:
--Je ne veux pas être enterrée à Hong-Kong. Ça me fait peur! Quand je
mourrai... du choléra... qu’on m’emporte à Frisco, et qu’on m’y
enterre... A Frisco... A la Montagne solitaire, à Frisco, vous entendez,
Docteur?
J’entendais, je promis.
Au dehors les oiseaux gazouillaient déjà et l’aurore rayait les volets.
--Dites donc, Docteur, avez-vous jamais connu Cora Pearl?
--Entendu _parler_ d’elle.
Je me demandais si elle n’allait pas se mettre à faire éternellement le
tour de la chambre, les yeux fixés au plafond, et entrelaçant et
délaçant ses mains tour à tour.
--Eh bien, commença-t-elle en baissant la voix d’une façon expressive,
le jeune Duval s’est brûlé la cervelle sur son paillasson et y a fait
une mare de sang,--je veux dire de vrai sang.--Vous ne portez pas de
pistolet, Docteur?... Savile en portait un... Vous ne connaissez pas
Savile?... C’était mon mari, aux États-Unis... Mais moi je suis
Anglaise, Anglaise pur sang. Voilà ce que je suis... Faisons venir une
bouteille de vin. Je suis si nerveuse. Cela ne vaut rien pour moi?...
Que le... Non, vous êtes médecin. Vous savez ce qui est bon contre le
choléra. Dites-moi, dites-moi...
Elle s’avança vers les volets et regarda fixement au dehors, la main sur
le verrou, et le verrou faisait un bruit sec sur le bois, parce que la
main était atteinte de tremblement.
--Je vous dis que Kate la Corinthienne est soûle, aussi pleine qu’elle
peut en tenir. Elle ne fait que boire... Avez-vous jamais vu mon épaule?
Il y a deux marques dessus. Elles m’ont été faites par un homme,--un
gentleman,--il y a deux nuits. Ce n’est pas parce que je suis tombée
contre mes meubles. Il m’a frappée deux fois avec sa canne, cette brute,
cette brute, cette brute. Si j’avais été saoule je lui aurais secoué sa
poussière. La brute!... Mais je me suis contentée d’aller dans la
vérandah pleurer à me briser le cœur... Oh! la brute!
Elle arpentait la pièce, caressant son épaule en lui parlant comme elle
eût fait à un animal.
Puis, elle jura après l’individu.
Ensuite elle tomba dans une sorte de stupeur mais en geignant, et en
jurant après l’homme à travers son sommeil et appelant avec des
gémissements son _amah_, pour venir lui panser son épaule.
Endormie, elle n’était pas dépourvue de charme, mais la bouche s’agitait
convulsivement.
Le corps était secoué par des frissons. Elle n’avait de tranquillité
nulle part.
A la lumière du jour je vis ses yeux rougis, ses joues creuses, ses yeux
fixes.
Elle était tourmentée par une migraine et par des secousses nerveuses.
C’était vraiment «la Vie» que je voyais, mais elle ne m’amusait point,
car je sentais que moi-même, pour avoir simplement été témoin de son
extrême abaissement, j’étais coupable, comme le reste de mes semblables
qui l’avaient amenée là.
Puis elle se mit à mentir.
Du moins j’appris par l’homme qui connaissait si bien le monde que
c’étaient là des propos mensongers.
Ils avaient trait à elle-même, à sa famille, et, s’ils étaient faux,
c’étaient des mensonges sans motifs, car tout y était bas et écœurant,
malgré les efforts pour _dorer_ la réalité à l’aide d’un album de
photographies qui la rattachait à son passé.
N’étant point un homme à la coule, je préfère croire que ses histoires
étaient vraies et lui savoir gré de l’honneur qu’elle me fit en me les
racontant.
Je me figurais que la maison n’avait rien de plus triste à me montrer
que sa figure.
En cela je me trompais.
Kate la Corinthienne s’était réellement livrée à la boisson.
Elle se leva, en chancelant d’ivresse, chose terrible à voir et qui vous
donne un mal de tête par sympathie.
Il y avait eu quelque gaffe faite dans le ménage mal tenu, où les
services à thé en plaqué étaient mêlés avec la porcelaine à bon marché,
et la domesticité fut appelée pour s’expliquer.
Je vis Kate la Corinthienne saisir la moustiquaire pour se soutenir,
chose horrible et offensante à la face du jour immaculé.
Je l’entendis jurer d’une voix épaisse et confuse, comme je n’ai jamais
entendu un homme jurer, et je m’étonnai que la maison ne tombât pas,
frappée de la foudre, sur nos têtes.
Sa compagne s’interposa, mais fut engloutie sous un torrent de
blasphèmes, et la demi-douzaine de petits chiens qui infestaient la
pièce s’esquivèrent d’eux-mêmes hors la portée des mains ou des pieds de
Kate la Corinthienne.
Le fait que la femme était belle ne servait qu’à empirer la situation.
Sa compagne se laissa tomber frissonnante sur un des canapés.
Kate se balançait de droite et de gauche, jurait après Dieu, après les
hommes, après le ciel et la terre à pleines lèvres.
Si Alma-Tadema avait pu la peindre,--cette combinaison de blanc, de
cheveux noirs, d’yeux étincelants, et les pieds nus,--nous aurions vu le
vrai portrait de l’éternelle Prêtresse de l’humanité.
Peut-être aurait-elle été mieux personnifiée encore, quand la colère de
Kate fut éteinte et qu’elle allait trébuchant par la pièce, soulevant un
verre à champagne bien au-dessus de sa tête, réclamant à grands cris, à
dix heures du matin, une nouvelle tournée de l’infâme breuvage qui
empoisonnait l’atmosphère dans toute la maison.
Elle but son liquide et les deux femmes s’assirent pour le partager.
Ce fut leur déjeuner.
Je m’en allai, écœuré, attristé, et comme la porte se fermait, je les
vis toutes deux en train de boire.
--Là-bas, à Frisco, c’est bien mieux, disait le vrai dessalé, mais comme
vous le voyez, elles sont diablement gentilles. Elles pourraient passer
pour des dames si elles le voulaient. Je vous le dis, un homme n’a qu’à
ouvrir les yeux et à faire un tour chez elles pour voir un peu de la vie
amusante.
J’ai vu tout ce que je désirais voir, et désormais je passerai outre.
Il se peut qu’il y ait de meilleur champagne et de plus solides buveurs
à Frisco et ailleurs, mais les propos seront les mêmes, l’odeur de rance
et de moisi de tout cela sera la même jusqu’à la consommation des
siècles.
Si c’est là la Vie, qu’on me donne une honnête mort, sans boissons, sans
obscènes plaisanteries.
De quelque côté que vous regardiez ce spectacle, c’est une pitoyable
comédie mal jouée et qui ressemble trop à une tragédie pour être
agréable. Mais il paraît que cela amuse le jeune homme en train de faire
son tour du monde et je ne saurais croire que ce soit tout à fait sain
pour lui,--à moins, toutefois, que cela ne lui fasse aimer encore
davantage son foyer domestique.
Et les torts les plus graves étaient de mon côté.
Je n’étais point emporté par une rafale de passion. J’allais de
sang-froid à la découverte de cet _Inferno_ sonder les misères
insondables de la vie.
Pour les décrire, pour la somme insignifiante de trente dollars, je
m’étais procuré plus de renseignements et plus de dégoûts que je n’en
avais voulu, avec le droit de contempler une femme à moitié folle
d’ivresse et de peur pendant le tiers d’une épouvantable nuit.
Les plus grands torts étaient de mon côté.
Lorsque nous rentrâmes dans le monde, je fus content de sentir planer le
brouillard entre moi et le ciel, au-dessus de ma tête.