ÊTRE SIMPLE

Ce n’est point une chose qui s’enseigne, comme le jeu de l’oie. Dire aux

écrivains: «Soyez simples», cela revient presque à leur dire: «Soyez en

état de grâce». Un prédicateur pourrait extraire de ce précepte le sujet

d’un beau sermon. Ici, je scrute _simplement_ l’intérieur d’un mot.

Dieu est simple par essence; rien n’est en Lui qui ne soit Dieu. Il voit

tout dans une nudité sans ombre. Il est simple en ses actes: vouloir et

faire, pour Lui, sont identiques; quand Il aime, Il se donne absolument;

quand Il réprouve, sa justice n’hésite jamais; quand Il parle, son

langage est la substance même du verbe communicable: _Ego sum qui sum._

L’homme, jusqu’à la chute, était simple, autant que peut l’être une

créature constituée de deux principes; toutes ses puissances obéissaient

à la lumière de sa raison, image de la Lumière incréée. En s’adorant

lui-même, il perdit la simplicité de son origine, il se désaccorda, sa

chair «convoita contre son esprit»; l’artifice et le mensonge

enveloppèrent tous les éléments de son intelligence et de son vouloir

comme les replis du serpent enserraient le tronc de l’arbre sacré.

Redevenir tout à fait simple équivaudrait à rentrer dans le Paradis

perdu.

La simplicité présuppose donc l’unité d’essence, ou l’harmonie de

principes subordonnés à une fin lucide, la droiture de l’intuition, la

concordance du mouvement intime et de l’acte; dans le langage, c’est un

rapport juste et immédiat entre l’idée et l’objet à rendre, entre le

fond d’un sentiment et les mots où il s’enferme, entre la matière et la

forme.

La simplicité ne se confond pourtant pas avec la justesse. L’écrivain

simple trouve, sans se mettre en peine, les paroles qu’il faut, celles

que tout autre semblerait pouvoir dire à sa place. La simplicité

s’ignore, tandis que la justesse, souvent, se cherche et s’évertue. Le

génie--seul après les Saints--rencontre la pure, l’ingénue simplicité.

Elle est très différente d’une certaine mollesse de pensée et de plume

qui se dispense et dispense le lecteur du moindre effort de

concentration. Aussi désavoue-t-elle ces proses laxatives, surtout d’un

genre pieux, dont les bonnes dames sont satisfaites et disent: «Comme

c’est simple! Comme c’est coulant!»

Elle n’abhorre pas moins la fausse simplicité, les afféteries qui

veulent être naïves, les calculs de sobriété ou de raccourcis violents,

tout ce que le snobisme imite, parce que c’est facile à imiter.

En général, les vues intellectuelles restent plus simples que les modes

d’expression où le sentiment prévaut. Un long poème, un roman

sentimental qui serait, d’un bout à l’autre, «une âme écrite», je ne

sais si cette merveille a jamais pu s’accomplir. Dès que la faculté

créatrice, au lieu de tendre droit à l’objet, subit les persuasions du

Moi inférieur, dès qu’on veut plaire ou s’éblouir de sa force, toutes

les fois qu’une arrière-pensée, une coquetterie, une timidité, une

enflure vaniteuse, dévient le jet direct de l’émotion, l’œuvre est vouée

au maniérisme, à l’artificiel, au confus, au faux sublime. Il est rare

que les lettres d’amour soient simples; les amants pensent trop à

eux-mêmes avec le souci de se faire voir dans un beau jour et de

charmer. Baudelaire accusait la littérature dévote, l’art dévot d’être

inévitablement _précieux_. Leur commune faiblesse est bien plus

l’insignifiance conventionnelle que la préciosité. Mais les deux défauts

sortent d’une seule cause: en parlant à Dieu ou en représentant les

choses saintes, on se voit soi-même, et non Lui; dans cette

complaisance, l’élan sincère s’alambique; on pare de colifichets son

oraison; ou bien la piété imaginative se tourmente à charger de dorures

un autel, à ciseler sur une colonne une profusion de symboles. On suit

la mode; et l’homélie mondaine, l’église aux formes composites ne logent

pas un atome de simplicité vraie.

Car la simplicité n’est qu’un trait de la clarté céleste touchant les

cimes de l’intelligence et du cœur. Mais, avant que Dieu pénètre, il

faut que les petites complications et les brouillards de l’amour-propre

soient partis.

Quel motif, à cette heure, m’engage en ces réflexions? Je viens de lire

un livre dont un ami m’avait fait les plus grandes louanges, et je le

ferme, déçu, presque irrité. L’auteur est un esprit subtil, méditatif,

imbu d’une haute formation religieuse, trop exercé aux roueries de

l’écriture littéraire. Il affrontait un sujet tout gonflé de pathétique

divin; or, loin de se livrer aux solennelles émotions que je cherchais

dans son récit, il les transpose en périodes laborieusement compassées,

copie les rythmes factices d’un tel, les images moralisantes d’un autre,

les phrases sans verbe d’un troisième. J’aurais voulu, par lui,

m’exalter, et il m’inflige un exercice de rhéteur.

Je sais bien que les modernes ont, pour n’être pas simples, toutes

sortes de raisons: tant d’incertitudes subconscientes, de philosophies

hétérogènes, d’esthétiques antagonistes se bousculent au fond de leur

culture! Chez plus d’un qui se croit vigoureux, les contours vacillants

des idées ressemblent à la rondeur fuyante de la mer; une surface

tranquille couvre les grouillements de l’abîme. Quant aux blasés, aux

survivants du dilettantisme, ils se divertissent dans leur incohérence;

tantôt ils qualifieraient de simple ce qui est informe, de naïf ce qui

confine à la stupidité; tantôt ils ont soif de l’imprévu, du baroque, du

fin des fins.

Si la musique, mieux que nul autre art, accuse les signes mentaux d’une

génération, quelle horreur du naturel en ces pochades sonores, ces jeux

d’harmonies quintessenciés où le discours musical ne veut avoir ni

commencement, ni milieu, ni conclusion logique, où des larves de thèmes

vagissent et succombent dans des carillons d’accords désorbités! Tout

cela, demain, paraîtra vieillot, comme l’est depuis longtemps la poésie

des imitateurs de Verlaine. L’avenir retiendra-t-il, de cet art

transitoire, même quelques fantaisies exquises et mièvres?

Les siècles, en effet, sont des voyageurs hâtifs n’emportant avec eux

que le nécessaire. Les aliments qu’ils se transmettent sont des chants

simples, des livres simples dont la forme s’est soumise aux règles

générales de la structure esthétique et du langage raisonnable. La

simplicité du génie français, en son plus bel éclat, a fait, pour une

part évidente, l’universalité durable de ses œuvres.

Il est habituel d’associer la simplicité à la grandeur. Un homme qui

peut construire de vastes ensembles ne s’attarde pas à _finioler_. Une

fois acquise la plénitude de l’élaboration, il énonce les choses telles

qu’il les sent, et, comme à son insu, prolonge, au delà de ce qu’il

exprime, des perspectives immenses. J’ouvre la Genèse, je lis au

seizième verset du premier chapitre:

«Dieu fit deux grands luminaires, un plus grand pour commander au jour,

un moins grand pour commander à la nuit, _et les étoiles_.»

La façon négligente et sublime de cette fin: _Et les étoiles_, me semble

un exemplaire de simplicité dans la grandeur.

L’esprit de simplicité devait emplir, entre tous les livres, celui qui

porte le sceau de la révélation primitive. Certaines parties des

Écritures ne maintiennent pas, dans leur style, ce caractère au même

degré: Ézéchiel est moins simple d’imagination que Moïse ou David, et

les derniers prophètes trahissent le goût des subtilités symboliques,

des artifices d’école, comme pour faire glorieusement valoir la nudité

diaphane des Évangiles.

C’est un lieu commun, canonisé par Fénelon,--ce modèle du faux

simple--de célébrer la simplicité des Grecs, selon lui, plus proches que

nous «de la nature». Homère lui donne raison dans ce qu’il a de plus

archaïque. Mais, les chœurs des tragédies, les strophes de Pindare, les

discours de Thucydide, quoi de plus compliqué! Et l’alexandrinisme,

après avoir infesté l’art grec, corrompit dans sa fleur la poésie

latine, dont les plus hauts virtuoses, hors des inspirations qu’ils

tinrent du pays et de ses robustes races, ne furent que des mosaïstes,

des arrangeurs d’images empruntées.

Le moyen âge lui-même, nourri à l’école de la décadence latine,

tourmenté d’allégories morales, n’atteignit que par instants, chez

Dante, chez Villon, dans les arts d’église, et plus encore chez les

saints mystiques, un beau simple où l’invisible se réfléchit naïvement

et directement: rien peut-être, en ce sens, n’égale les quatrains du

_Dies irae_.

Après le moyen âge, les rhétoriqueurs, puis la mode italienne des

concetti, les extravagances du romanesque espagnol, puis les précieuses,

et, au XVIIIe siècle, les arlequinades des salons, les pastiches des

tragédies pseudo-classiques, toutes les époques attestent, de la

simplicité, qu’elle est difficile et rare.

Il y a pourtant une alternance salutaire entre les phases de préciosité

complexe et les retours au grand art spontané: ainsi, à l’hôtel de

Rambouillet succédèrent les puissants réalistes de l’apogée française;

d’eux nous reviennent en foule des traits de superbe simplicité:

Je vous aime

Beaucoup moins que mon Dieu, beaucoup plus que moi-même.

«Madame fut douce envers la mort, comme elle l’était envers tout le

monde.»

Le Sénat fut séduit; une loi moins sévère

Mit Claude dans mon lit et Rome à mes genoux.

De même, après l’exsangue classicisme du premier Empire, surgissent un

Lamartine, un Victor Hugo, et plus tard, après les divagations

romantiques, le Flaubert de Mme Bovary ou d’_Un cœur simple_.

Ce rythme historique nous confirme dans une espérance, c’est de voir

bientôt triompher la simplicité de l’art pour laquelle nous sommes

quelques-uns à batailler depuis vingt-cinq ans. La période dont nous

voulons sortir, celle qui eut comme initiateur un Mallarmé, fut

terriblement factice. On pouvait croire que la guerre, jetant les hommes

face à face avec l’essentiel de la vie, exterminerait d’un coup les

formules de cénacles, les systèmes myopes qui prétendent, à leur guise,

déformer le réel. Mais la plupart des hommes qui ont fait la guerre en

reviennent avec le pli qu’ils y ont porté. L’impression des événements

énormes ne modifiera qu’à distance l’âme de la prochaine élite.

Il faut attendre d’En Haut, beaucoup plus que des conjonctures humaines,

le moment rénovateur. Tout au moins apercevons-nous quelques-unes des

conditions qu’il exige: un dogmatisme solide, au lieu de velléités

sentimentales; une soumission patiente à l’objet; l’habitude réacquise

de considérer les êtres dans la présence radieuse du Verbe ou les

ténèbres de la chute; la force du recueillement contemplatif; un don de

soi total aux grandes choses, non aux mesquines; le mépris des ruses et

des poses littéraires; la constance de ne jamais mentir en écrivant, de

crier le cri de son cœur et les certitudes de sa raison.

Au reste, ne l’oublions pas, nous-mêmes qui aimons la simplicité: elle

est comme la foi, un don plus aisé à perdre qu’à obtenir; le Paradis de

l’art simple n’ouvre qu’une porte étroite; les humbles seuls et les purs

ont promesse d’entrer.

Intermèdes · 第 23 / 29 题