Un grand péril, pour l’artiste, est de s’adorer lui-même. Depuis la
Renaissance, depuis le temps où Pétrarque acceptait de se voir couronné
au Capitole les épaules drapées du manteau royal de Robert de Naples,
l’homme de pensée tendit à se croire un demi-dieu. Ronsard, au bas d’un
acte de baptême que nous avons, signait: «Pierre de Ronsard, _premier_
poète du Roi.» Il déclarait aux poètes, ses contemporains:
«Vous êtes mes sujets et je suis votre Roi.»
Si le XVIIe siècle rabattit, en apparence, de cette infatuation, les
écrivains d’alors méritaient pourtant la rude apostrophe de Bossuet:
«On en voit qui passent leur vie à tourner un vers, à arrondir une
période, en un mot, à rendre agréables des choses non seulement
inutiles, mais encore dangereuses, comme à chanter leurs amours et à
remplir l’univers des folies de leur jeunesse égarée.
«Aveugles admirateurs de leurs ouvrages, ils ne peuvent souffrir ceux
des autres... S’ils remportent ou qu’ils s’imaginent remporter
l’applaudissement du public..., ils apprennent à mettre leur félicité
dans les voix confuses, dans un bruit qui se fait dans l’air, et
prennent rang parmi ceux à qui le prophète adresse ce reproche: «Vous
qui vous réjouissez dans le néant.» Que si quelque critique vient à
leurs oreilles, avec un dédain apparent ou une douleur véritable, ils se
font justice à eux-mêmes; de peur de les affliger, il faut bien qu’une
troupe d’amis flatteurs prononcent pour eux et les assurent du public.
Attentifs à son jugement, où le goût, c’est-à-dire ordinairement la
fantaisie et l’humeur, ont plus de part que la raison, ils ne songent
pas à ce sévère jugement, où la vérité condamnera l’inutilité de leur
vie, la vanité de leurs travaux, la bassesse de leurs flatteries... O
tromperie! O aveuglement! O vain triomphe de l’orgueil[103]!»
[103] _Traité de la concupiscence_, chapitre VIII.
Les romantiques dilatèrent jusqu’à l’extravagance l’outrecuidante
fiction de l’artiste privilégié par cela seul qu’il est artiste, exempt
des règles de toute commune sagesse, ayant aussi bien le droit de ne
point payer ses dettes que de prendre sa femme à son voisin. J’ai
entendu quelquefois, dans des bouches où il étonnait, ce lieu commun
ridicule: «Un artiste est toujours sûr d’être _sauvé_.» Cela ressemble
au mot impudent qu’on prête à la maréchale de la Melleraye: «Dieu y
regardera à deux fois avant de damner des gens comme nous.»
En fait, le don qu’un homme a reçu d’exceller dans un art, c’est une
monnaie qui passe entre ses mains, un _talent_ à faire valoir, non pour
lui, mais pour Dieu.
«Si je me glorifie moi-même, ma gloire n’est rien.» (Jean, VIII, 54.)
Ainsi se considérait l’Homme-Dieu, le Saint des Saints. Que devraient
penser de leur gloire d’impurs et fragiles ratureurs de papier? Le
disciple n’est jamais au-dessus du Maître. Mais nous n’avons pas ouï
dire que les Évangélistes aient tiré vanité d’avoir transcrit les
paroles et les miracles du Seigneur. Se chercher soi-même est, pour le
commun des gens, la grande misère. Pour le seul artiste sera-ce un
principe de joie et une force? L’art profane, et surtout l’art moderne,
dépérit justement de cette infirmité: l’hypertrophie du Moi, l’outrance
du lyrisme personnel, la torture de vouloir être original.
Être original, mais c’est être fidèle à ses origines! Seul est original,
celui qui, épurant son âme des appétits inférieurs, en fait un net
miroir du rayon d’En Haut, de la Trinité divine, dont elle est l’image.
C’est pourquoi les Saints obtiennent le privilège d’être vraiment
originaux, dans leur style comme dans leurs actes. De frustes pêcheurs,
des bergères illettrées ont dit ou écrit des choses incomparables, parce
qu’ils les recevaient du «Père des pauvres», de l’Esprit d’intelligence.
Vous donc, jeune écrivain, sérieusement chrétien, qui, vous mettant au
travail, faites le signe de la croix et appelez à votre aide cet Esprit
de vérité, préservez votre art de se tourner en fétiche ou en instrument
d’ambition; ne vous laissez point étourdir par le subtil Démon des
vanités chatouilleuses. Gardez-vous d’attifer votre gloire comme une
poupée de cire qu’on habille d’étoffes rutilantes pour l’exposer dans
une vitrine. Élaborez votre œuvre de votre mieux, mais en sachant
qu’elle est infime.
Ne vous admirez pas vous-même. Entre ce qu’on veut faire et ce qu’on
fait, la disproportion reste humiliante. Les plus beaux chefs-d’œuvre,
confrontés avec la beauté absolue, nous paraîtraient de chétifs
avortements.
N’écrivez pas non plus avec l’arrière-dessein d’éclipser les autres ou
de vous faire admirer. Qu’importe qu’on murmure autour de vous les
syllabes de votre nom? Demain, peut-être, dans votre éternité, vous
n’entendrez plus cette rumeur moutonnière, vous la mépriserez. Quand
vous seriez fameux comme Victor Hugo, il y aura toujours plus d’hommes
ignorants de vous que vous n’aurez d’admirateurs. Si une génération vous
encense, celle d’ensuite vous oubliera. Et combien de sots parmi ceux
qui vous loueront! Combien vous dénigreront sans savoir pourquoi! «Le
bruit du monde, disait à Dante, Oderisi, n’est qu’un souffle de vent qui
vient tantôt d’ici, tantôt de là, et change de nom en changeant de
côté.»
Le moyen âge seul a bien compris l’enfantillage des gloires qui sont des
glorioles. A Sens, dans la cour du vieux palais synodal, contre la
muraille, est sculptée la figure d’un moine tenant entre ses mains
jointes un compas. Les érudits prétendent que cette statuette est
l’emblème de la géométrie. La légende veut y reconnaître Guillaume de
Sens, l’architecte de la cathédrale, et la légende me semble
symboliquement vraie. Ce Guillaume n’a pas même inscrit son nom sur une
pierre de l’église avec la pointe de son compas; il n’exige point qu’on
dise: c’est son œuvre. Mais il joint ses mains en oraison, comme pour
signifier au passant: «Prie avec moi et pour moi que tu n’as jamais
connu.» Telle est la réclame que devrait admettre un auteur chrétien.
Telle est l’humilité d’où surgissent les grandes œuvres.
Aimez la gloire; convoitez-la éperdument, puisque nous sommes nés pour
elle, «pour un poids de gloire incommensurable», mais cherchez-la où
elle repose, dans la splendeur du Christ, visible dès ici-bas; et alors,
sur tout ce que vous créerez, quelque chose de sa glorieuse présence
descendra. Quels transports de l’art profane ont pu valoir l’inspiration
d’un psaume, d’un hymne liturgique, d’un vaisseau de cathédrale?
Notre pensée, par elle-même n’est qu’une scorie grise, un charbon
fumeux. Jetons-la dans l’indéfectible fournaise avec l’espoir qu’elle y
devienne blanche et translucide comme la braise qui toucha les lèvres
d’Isaïe.