L’histoire, celle qu’écrivent les historiens profanes, rappelle ces
canevas où des petites filles brodent gauchement les premiers points
d’une tapisserie. Ils marquent les lignes extérieures des faits
palpables; la merveilleuse trame des Causes fuit sous leurs doigts. Sans
doute, des obscurités inaccessibles leur dérobent la plus vaste part du
mystère humain; nous ne saurons qu’au Jugement universel _le tout_ de
l’histoire. Mais on voudrait sentir chez les narrateurs d’événements
connus une humilité tremblante vis-à-vis de cet Inconnu, l’adoration de
l’invisible Main qui pousse, à travers l’imprévu des conjonctures, dans
la gloire ou les catastrophes, les hommes, les groupes d’hommes et les
peuples. La révélation des principes et des effets, leur concentrique
intelligence, les Élus la voient, d’un coup d’œil, dans l’unité de la
lumière, comme peinte sur la rose d’un vitrail. En attendant, voici un
épisode, entre mille autres, qui nous laisse suivre, au fond d’un
clair-obscur miraculeux, un fil ténu des divines concordances.
Tout le monde sait qu’au lendemain de la Révolution, jusqu’en 1840,
l’Ordre dominicain subit une phase de lamentable délabrement: «En
France, en Allemagne, en Belgique, en Irlande, plus un seul couvent
régulier... Il y en avait bien quelques-uns à travers l’Italie, mais en
quel état! La vie religieuse y était éteinte... Ils ne gardaient même
plus les observances essentielles. Seules, les provinces d’Espagne
pouvaient prétendre à sauver l’héritage de saint Dominique; encore
s’étaient-elles soustraites à l’obédience du maître général. La
révolution de 1835 allait d’ailleurs... saccager tous leurs couvents, à
l’exception d’un seul[20].»
[20] R. P. BERNADOT, O. P.: «_L’action surnaturelle dans la
restauration dominicaine au XIXe siècle: La Mère Claire Moës_». Je
m’appuie, pour cette étude (qui a paru dans _La Vie spirituelle_)
sur cet excellent opuscule, et j’utilise la biographie d’Anna Moës
adaptée de l’allemand, d’après l’ouvrage de l’abbé Barthel: _La Mère
Marie-Dominique-Claire de la Sainte-Croix_ (Couvent des
Dominicaines, à Limpertsberg, Luxembourg, 1910).
Or, la restauration, on peut dire la résurrection de l’Ordre se fit avec
une vigueur qui déconcerta les obstacles: le 9 avril 1839, Lacordaire
recevait, à Rome, l’habit des novices; soixante ans plus tard, les
Frères Prêcheurs occupaient, dans l’univers, quatre cents couvents. Le
grand point, pour Lacordaire et son coopérateur admirable, le P. Jandel,
fut de rétablir les Dominicains dans la primitive observance, selon la
règle du moyen âge. Les jeûnes, l’office de nuit, l’austérité
conventuelle, la dure superposition d’une vie apostolique et d’une vie
claustrale, ils ne se firent grâce de rien. Ce qui veut être chrétien ne
peut l’être sans héroïsme. Ils le savaient; mais, pour soutenir ce
paradoxe d’énergie magnanime, ils eurent à ployer leur vouloir insoumis
et, ensuite, à retremper chez leurs disciples une tradition d’ascétisme
presque perdue.
Dans ce labeur, en apparence surhumain, l’Aide infaillible leur réserva
une très humble auxiliatrice, d’autant plus puissante qu’elle était
toute faiblesse, une pauvre fille lointaine, ignorant qu’ils existaient;
comme ils ont, jusqu’à la fin, ignoré son existence. Sa mission était de
pâtir et de mériter à seule fin que pût renaître la famille dominicaine;
et, avec chaque étape insigne de ce relèvement coïncidait, au fond de
ses souffrances ou de ses extases, quelque signe prodigieux.
Anna Moës, sœur Dominique-Claire de la Sainte-Croix, reste, maintenant
encore, un nom à peine connu. Elle a été, cependant, une des plus
extraordinaires mystiques du dernier siècle. Mais ce n’est point à cause
de sa singularité que je voudrais, ici, la désigner à la vénération de
ceux qui désirent le contact des saints. Rechercher, dans l’ordre
religieux, l’étrange pour l’étrange, c’est une faiblesse de dilettante
curieux, comme le fut Huysmans, même après sa conversion. En approchant
d’une âme telle qu’Anna Moës, une tout autre pensée nous incline: nous
sentons notre indignité accablante; mais, par cette vie extatique, nous
atteignons les mondes sublimes où la bienheureuse fut admise, presque de
plain-pied, dès ici-bas. Nos yeux, trop imbus de ténèbres, s’épurent et
se consolent dans les blancheurs qui ont touché son visage.
Seulement, pour voir à travers elle un peu de ce qu’elle vit, il faut se
soumettre aux possibilités du mystère, répudier le vieil homme, les
préjugés scientistes, la peur du surnaturel, et ne plus hocher une tête
dédaigneuse ou méfiante quand résonnent les mots: _miracle_ ou
_mystique_. Je connais des croyants qui ont lu, dans leur enfance, les
récits des Saintes Écritures; ils admettent que, parfois, au long d’un
passé proche de la légende, des anges aient apparu à des hommes
exceptionnels, à Jacob, à Tobie, à Saint Joseph. Mais, si on ose leur
raconter d’une petite fille de notre temps qu’elle eut, dès son baptême,
la présence lucide de son ange gardien, qu’elle reçut par son entremise
des intuitions transcendantes, leur premier mouvement sera un recul de
scepticisme, non un sursaut de ferveur joyeuse. Cette personne,
lorsqu’elle s’avoua, plus tard, comblée de privilèges exorbitants, ne
fut-elle pas dupe d’une rétrospective autosuggestion? Et puis, les
mystiques, les femmes surtout, peut-on croire ce qu’elles ont cru
sentir, entendre et contempler?
«Mystique», dans des milieux où l’on prétend avoir la foi, équivaut à:
exalté, morbide, follement crédule. La note de mysticisme est dangereuse
pour ceux et celles qui en sont frappés. Il y a, c’est trop évident, une
zone à maintenir entre le vrai et le faux mysticisme, entre les visions
réelles et les imaginaires[21]. Le surnaturel a, d’ailleurs, pour se
manifester, bien d’autres moyens que les visions. On n’en affecte pas
moins de confondre avec les visionnaires les mystiques; et on
qualifierait sans peine d’halluciné quiconque rencontre Dieu
familièrement dans l’intimité du cœur ou dans des signes tangibles.
[21] Les théologiens l’ont nettement définie (ainsi, le cardinal Bona,
dans son traité _De discretione spirituum_). En fait, l’Église
n’impose à notre créance aucune révélation privée. Mais, quand un
homme ou une femme ont vécu une vie de sainteté authentique et
éminente, il n’est pas admissible que leurs visions aient été
constamment illusoires, ou mal interprétées par eux. Ne l’oublions
pas, au reste: dans la langue exacte de la théologie, une âme
_mystique_, c’est une âme élevée à l’état d’union intérieure, sans
qu’elle ait nécessairement des révélations.
Et pourtant, devraient se dire ces croyants incrédules, s’il existe des
Anges, des Saints, une Vierge Marie, un Christ ressuscité, et, au centre
d’une gloire sans limites, Trois Personnes éternellement agissantes, les
suppose-t-on claquemurés en leur Paradis, absents des choses qui se
passent dans le royaume de l’Homme, image de Celui qui _est_? La Lumière
veut illuminer, la gloire se dilate, l’Amour se donne; et comment des
vestiges n’attesteraient-ils pas ces visites de la Béatitude à notre
misère, de la Justice à notre iniquité? Ce n’est point la faute de la
Splendeur cachée si notre condition pécheresse lui résiste, si les
Puissances d’en bas nous tirent à elles de tout leur poids. Chaque homme
vient en ce monde avec la clarté du Verbe; et certaines créatures, élues
selon des fins nécessaires, sont envahies, en naissant, par de célestes
prédilections; l’intégrité des dons est restituée, en leur âme, autant
qu’elle peut l’être, au genre humain; elles ressuscitent une part du
premier Paradis, de cet état où l’Image de Dieu parlait à Dieu, comme un
fils parle à son père, étant constituée «peu au-dessous des Anges», dit
le Psalmiste dans ce Psaume VIII qui articule, sur les privilèges des
Saints, d’ingénues et magnifiques vérités: «De la bouche des petits
enfants qui tètent tu as tiré la louange, parfaite, et cela, à cause de
tes ennemis...»
Les Saints ne sont pas des anormaux. L’anormal, c’est l’homme enfoncé
dans l’illusion des appétits, caricature bestialisée de la race divine
qu’eux seuls rétablissent près de l’originelle perfection; et leurs
souffrances, en partie volontaires, ne sont qu’une conformité aux
douleurs glorieuses d’une Rédemption qui, par eux, développe sa
plénitude.
Si on met en doute le miracle de cette renaissance paradisiaque, on ne
peut rien comprendre à une vie tissue de prodiges, comme celle d’Anna
Moës.
* * * * *
Elle était née en 1832, à Bous, village riverain de la Moselle, dans ce
catholique Duché de Luxembourg dont les Dominicains, puis les Jésuites,
avaient fait un bastion contre l’hérésie. Son père était un instituteur,
sa mère, une femme de piété simple, semblable à d’autres du pays.
Vingt-quatre heures après sa naissance, Anna fut baptisée; mais ce
baptême s’accompagna de circonstances intérieures que sa mémoire
transcrivit extraordinairement:
«Éclairée, dit-elle, par une lumière surnaturelle, j’acquis aussitôt le
plein usage de ma raison. Cette lumière, qui formait trois rayons
quoique n’étant qu’une lumière, fit connaître clairement à mon âme le
Dieu un et trine, Créateur, Rédempteur et Sanctificateur, mon attitude
en face de lui en tant que créature et les dons qu’il me faisait par le
Saint Baptême. En même temps, Dieu me fit connaître la vocation de ma
vie entière: ma mission au sujet de l’Ordre de Saint Dominique et de la
fondation d’un couvent de religieuses contemplatives selon l’esprit du
Saint Patriarche. Le Seigneur m’annonçait qu’il me demanderait des
prières et des souffrances continuelles en vue de ce but et me
laisserait en proie aux persécutions des hommes et des esprits
infernaux. Saint Dominique et Sainte Catherine de Sienne, accompagnés
d’une foule de Bienheureux de l’Ordre, assistaient à la cérémonie[22].»
[22] Extrait des comptes rendus de conscience écrits par Sœur Claire
selon la volonté de son directeur, et classés par ordre
chronologique.
Dans le récit d’un fait humainement invraisemblable Anna ne laisse
vibrer aucune emphase; son humilité ni ne s’étonne, ni ne s’embarrasse.
Elle relate ce qui advint, comme la Moselle, entre ses rives, répète,
sous son miroir tranquille, les vignes de ses coteaux. En dépit des
commotions qui la heurtèrent au dedans et au dehors, jamais elle ne
semble s’être départie de ce calme robuste et d’une simplicité presque
impersonnelle. Il ne faudrait pas chercher en ses paroles les violences
fulgurantes d’une Angèle de Foligno, les hauteurs d’une Sainte Thérèse.
Sa précocité surnaturelle n’admet qu’une explication, l’influx d’une
force sanctificatrice qui dénouait dans l’enfant nouveau-né les facultés
supérieures d’une intelligence hâtive.
A six semaines, se souvenait-elle, déjà elle pouvait répondre à son Ange
gardien, si elle ne parlait pas encore aux hommes. Dès l’Avent de 1832,
selon l’impulsion de l’Ange, elle faisait pénitence, trois jours par
semaine, refusant le sein et se privant de sommeil le mercredi, le
vendredi et le samedi. On lui disait qu’elle était mignonne; elle ouvrit
la bouche pour articuler: «Admirez Jésus, seule et vraie Beauté.» Elle
l’adjura de la rendre laide, et un mal, dont elle fut longtemps
défigurée, lui tomba sur les yeux. Mais la compagnie des Anges la
consolait de ses souffrances: elle voyait souvent un Ange sous
l’apparence d’un enfant de cinq ans, «à l’air doux et triste, la tête un
peu inclinée, les mains croisées sur sa poitrine.» Il l’appelait sa
petite sœur, la prenait par la main, l’emmenait dans des prairies où
jouaient avec elle d’autres Esprits bienheureux, et dans une mystérieuse
école, pour apprendre à lire sur une ardoise d’or.
Son obéissance aux Anges, loin de la réduire à une béatifique
domesticité, augmentait sa conscience d’être libre:
«Dieu, écrivait-elle, me laissait libre d’être bonne ou mauvaise. Il
permettait souvent que je fusse assaillie de tentations de toutes
sortes; à côté de cela venaient les inspirations intérieures et les
secours des anges pour m’encourager à aimer le bien et à fuir le mal;
_mais toujours je sentais ce pouvoir de choisir entre les deux voies_.»
A quatre ans, elle demanda que ses souffrances fussent aggravées, et son
corps se couvrit de pustules, d’abcès, devint un objet de répulsion. Sa
mère, comme honteuse d’elle, l’abandonnait souvent, dans un coin sombre
de la maison, à la tendresse de l’ange qui la visitait.
Il lui apprit, à cinq ans, l’usage de l’oraison mentale. Seulement elle
eut une peine extrême «à se mettre dans l’intelligence la notion d’un
pur esprit». Quand elle sut que le Christ avait porté une couronne
d’épines, elle voulut s’en tresser une, alla dans l’église la montrer au
Seigneur en croix pour qu’il vît «si elle était bien». Et, la nuit, elle
se l’enfonçait autour des tempes. Trois heures de sommeil lui
suffisaient: «Ce sommeil si court, disait-elle, rafraîchissait mon
esprit et mon corps d’une façon merveilleuse, comme si j’avais reposé
une nuit entière.»
A six ans, elle prononça le vœu de virginité perpétuelle, de même que
Sainte Rose de Lima l’avait fait en sa cinquième année, et Sainte
Catherine de Sienne, à sept ans.
Vers la fin d’octobre 1840, ses maux d’yeux s’étant atténués, son père
la prit dans son école; elle savait déjà tant de choses, on ne
comprenait pas comment, qu’il la chargea d’instruire et de garder une
partie de ses petites compagnes. Un des signes propres de sa mission
devait être d’unir incessamment une vie d’action extérieure à une vie
extatique. Par là, elle configurait dans son idéal l’Ordre dominicain
dont «aucun mortel, jusqu’alors, ne lui avait parlé». C’était pourtant
aux fins de son avenir qu’elle jeûnait, veillait, se flagellait. Et,
justement, durant ces années-là, après de terribles conflits intimes où
«son âme tombait sous lui, comme un cavalier sous son cheval»,
Lacordaire décida cette chose inouïe: refaire au XIXe siècle ce qu’avait
créé, au XIIIe, Saint Dominique. L’impiété des temps allait fléchir
devant sa fougue de conquête, l’Église servit ses desseins. Pour sa
victoire, qui défia toutes les prévisions, un élément de force
incalculable fut la pénitence d’Anna, spécialisée à cet effet, toute la
somme des austérités qu’elle insérait dans les douleurs omnipotentes de
la Passion.
Elle cessa bientôt d’aider son père à l’école; mais elle s’occupait du
ménage ou travaillait aux champs depuis l’aube jusqu’au soir et n’en
continuait pas moins des jeûnes rigoureux: les jours où la voix
intérieure lui interdisait de se nourrir, si elle désobéissait, des
souffrances pires que celles de la faim la corrigeaient. «Je veux que tu
sois forte uniquement par ma grâce», commandait la voix.
Un tel régime n’ôtait rien à sa vigueur paisible. Le P. Engler, jésuite,
son cousin, qui l’avait longtemps fréquentée, attestait de son
caractère: «Anna est une vraie virago, portant une âme virile dans un
corps de femme, _bien plus personne de tête que de sentiment_. Elle est
d’humeur tranquille, égale, plutôt joyeuse.»
Elle s’évertuait à cacher ses extases, et une jeune fille dont elle fit
ensuite la première associée de sa vie religieuse, Anna Engels, la
représente à l’église, «très simplement, presque pauvrement vêtue,
debout près d’un confessionnal comme si elle eût craint de prendre la
place d’une autre personne dans un banc ou sur une chaise... Jamais elle
ne me révéla rien de son intérieur qui pût donner une haute opinion
d’elle.»
Cependant, elle demeurait avertie des répercussions immenses qu’obtenait
sa vie obscure. Le jour de la fête du Sacré-Cœur, en 1849, elle sut
qu’un événement considérable, avec son aide, se préparait pour l’Ordre
dominicain; et, le jour de Noël 1850, il lui fut révélé que cet
événement était accompli, mais elle en ignora les conjonctures. Or, le
pape Pie IX, «passant par-dessus les pouvoirs du Chapitre général»,
venait de nommer, le 1er octobre 1850, vicaire général de l’Ordre, le
Père Jandel, prieur du couvent de Nancy. Lacordaire déclara cette
nomination «miraculeuse», personne ne s’y attendait; on peut dire
qu’elle allait être le salut de l’Ordre revivifié. Les hommes
prédestinés sont irremplaçables. Il fallait un Supérieur comme le Père
Jandel, un saint et un prudent, un homme d’un zèle tenace, positif à la
manière des grands mystiques, pour imposer partout la règle primitive,
la faire durer, ranimer, avec l’esprit de renoncement, la volonté
d’expansion, l’ardeur de savoir, la confiance de l’amour triomphant.
Quelles allégresses spirituelles concentre une pareille œuvre, et aussi
quelles contradictions des puissances mauvaises, quelle résistance des
orgueils, des sensualités, des paresses elle dut abattre, nous en
suivons l’image réflexe dans les illuminations et les souffrances d’Anna
Moës.
Le 20 janvier de cette année 1850, étant à la Messe, au moment de la
communion, elle vit Jésus, en présence de la Vierge Immaculée, de Saint
Dominique et de Sainte Catherine de Sienne, s’approcher d’elle, et lui
passer au doigt l’anneau des épousailles éternelles. Cet anneau était
d’or, avec des gemmes translucides où elle apercevait, perceptible à ses
yeux surnaturalisés, le visage vrai de son âme.
Le même jour, elle reçut de Dieu un ordre écrasant, celui de fonder à
Luxembourg un couvent de Dominicaines où seraient en pratique toutes les
disciplines de la vieille observance:
«Les Sœurs imiteront fidèlement la vie cachée du Sauveur à Nazareth.
Elles pourvoiront autant que possible à leur subsistance par le travail
manuel. Leur monastère et leur façon de vivre seront très simples, leur
vêtement pauvre et d’étoffe commune. Elles garderont les jeûnes et
l’abstinence perpétuelle prescrite dans le grand Ordre. L’Office divin
se fera aussi solennellement que possible; les Matines auront lieu à
minuit. La clôture et le silence seront strictement observés... Les
sœurs s’exerceront, chacune selon sa mesure, à un complet renoncement,
et regarderont comme perdue la journée où elles n’y auraient pas fait de
progrès... Elles s’offriront chaque jour à Dieu en réparation de
l’impiété des hommes, particulièrement des persécuteurs de l’Église, et
pour obtenir à l’épouse du Christ la force et la victoire dans ses
combats.»
L’exigence divine la consterna; elle se jugeait indigne, incapable:
fonder une maison d’un Ordre qui n’existait plus dans le pays, elle,
fille de la campagne, dénuée de science, de prestige et d’argent! Elle
ne put, d’ailleurs, obéir aussitôt. Son frère, l’abbé Michel Moës, fut
nommé vicaire à Septfontaines, près de Luxembourg, et il eut besoin
d’elle pour tenir son ménage, d’autant qu’il logeait aussi deux de ses
frères plus jeunes. Anna se fit joyeusement sa servante. Il la traitait
d’une façon dure, ne lui laissait, dans la journée, pas un moment de
répit. Elle couchait en un réduit au-dessus de l’étable; son plus jeune
frère, dont la chambre était voisine, l’entendait, durant les oraisons
de ses veilles, se cingler le corps jusqu’au sang. Elle lavait, avant
l’aube, le plancher, pour qu’on n’y surprît aucun vestige de ses
flagellations.
Deux ans plus tard, l’abbé Moës mourut d’une maladie soudaine; Anna eut
la vision de son Purgatoire, et, afin de l’abréger, en assuma une part
effrayante. L’expérience de ces tourments lui permit de consigner une
admonition salutaire et profonde:
«Les souffrances d’une personne dont l’âme est unie au corps ne peuvent
en aucune façon équivaloir aux souffrances des âmes séparées. Ici-bas,
une seule douleur très forte affecte tellement le corps entier, qu’au
cas où une douleur plus faible vient s’y ajouter, elle est en quelque
sorte absorbée. Mais, dans ces souffrances de l’autre monde, on sent
tout à la fois avec une telle intensité qu’on semble être, en quelque
sorte, multiplié pour être plus accessible à la douleur.»
Elle n’eut pas simplement à endurer les tortures qu’appelait sur elle
son libre vouloir compatissant. Sauf le Curé d’Ars, il n’y a pas eu,
peut-être, au siècle dernier, une créature harcelée par les démons,
comme Anna Moës le fut presque jusqu’à sa mort.
Cette persécution lui avait été prédite, en 1859, le jour de la fête du
Sacré-Cœur, dans un transport où elle contempla Jésus sous sa couronne
d’épines, et le cœur lacéré de plaies. L’épreuve commença par des
tentations bizarres, qui allèrent en s’exaspérant, à mesure qu’Anna
s’enhardissait contre elles et les méprisait. La ceinture de fer qu’elle
portait autour des reins disparaissait sans qu’elle pût s’expliquer
comment. Tantôt des images obscènes la hantaient, tantôt des bêtes
hideuses fourmillaient à travers sa chambre. Si elle voulait proférer le
nom de Jésus, des doigts lui serraient la gorge, l’étranglaient. Quand
elle prenait le chemin de l’église, il lui semblait qu’une nappe d’eau
submergeait la campagne et qu’en avançant elle se noierait. Les
exorcismes rompaient pour quelques journées ces obsessions. Mais, alors,
elle était atterrée d’elle-même, sollicitée au suicide. Elle voyait sur
la table une corde, un couteau, du poison. Une fois même elle avala un
réel poison, mais le rejeta aussitôt.
Pourtant, dans les intervalles de ces supplices, des joies extatiques la
comblaient; elle recevait en son âme toutes les gloires du Christ
souffrant, les agonies de sa Passion transfigurées, et sur les suavités
ineffables de cette agonie rédemptrice une de ses confidences ouvre un
abîme de lumière:
«L’état dans lequel on se sent _fait penser à celui de nos premiers
parents en l’état d’innocence_: les trois puissances, la mémoire,
l’intelligence et la volonté, ne sont plus sous l’influence des suites
du péché originel, et peuvent s’adonner sans entraves à leur activité
supérieure.»
La compassion qui la transperçait en présence de l’Amour déchiré lui
mérita de porter même sur sa chair les signes du crucifiement. Après une
extase où elle avait senti le Sauveur ôter de son propre front la
couronne d’épines pour lui en ceindre la tête, elle vit «avec effroi»
que du sang avait coulé de son front jusqu’à ses vêtements. Le 30 mars
1860, comme elle fut portée, en esprit «sous la Croix», un rayon, aigu
comme une lance, partit du Cœur crucifié, transverbéra le sien, en fit
couler du sang et de l’eau. Lorsqu’elle reprit ses sens, elle avait «une
fièvre dévorante» et «le sang avait percé jusqu’à sa robe».
«Le 6 avril, le Vendredi Saint, explique-t-elle, ayant suivi le Sauveur
jusqu’au Calvaire dans une grande et ardente compassion, au moment où le
doux Agneau fut attaché à la croix, une vertu mystérieuse sortit de lui
pour dilater les puissances de mon âme et de mon corps. Une vive lumière
me jeta par terre, m’étendit sur une croix mystique, et aussitôt des
rayons lumineux, sortant des plaies du Sauveur comme des clous énormes,
vinrent percer mes mains et mes pieds. La douleur fut telle que jamais
je n’en avais éprouvé de pareilles dans mes extases. Le sang coula
abondamment. Revenue à moi, j’eus beaucoup de chagrin de constater les
plaies visibles sur mes mains. Je n’en parlai à personne et dissimulai
mon état aux yeux de tous.»
Bien d’autres mystiques, et surtout des femmes, ont eu ce poignant
privilège de la Compassion empreinte par des stigmates. Mais, chez Anna,
ces phénomènes coïncidèrent avec une autre révélation: le lendemain,
jour de Pâques, l’ordre lui fut réitéré de fonder un couvent
_dominicain_ et le Christ lui désignait même la maison où elle devait,
avec Anna Engels, se retirer.
Elle consulta des religieux; son projet paraissait extravagant, ils y
mirent obstacle. L’un voulait faire entrer Anna Moës chez les
Franciscaines garde-malades, un autre dans un Carmel. Elle vainquit la
résistance de son directeur, le P. Romi, en lui signalant un épisode de
sa vie intérieure qu’elle ne pouvait, jugea-t-il, connaître d’une
connaissance naturelle[23].
[23] Il avait éprouvé, dans son couvent, un petit froissement
d’amour-propre. Elle lui dit: «Tel jour, à telle heure, vous avez eu
cette pensée.»
Il obtint de deux vieilles filles, pour les servantes de Dieu, un gîte
aussi pauvre que «l’étable de Bethléem».
C’était une petite ferme délabrée, proche de Luxembourg, au
Limpertsberg, «si triste et malpropre, raconte Anna, qu’elle nous fit
l’effet d’un repaire de brigands. Au moyen d’une échelle on arrivait à
un grenier dont le plancher était tellement troué qu’on risquait, à
chaque pas, de tomber dans la pièce du rez-de-chaussée. Le toit était si
mauvais que la pluie et la neige y entraient librement...»
Un jardin attenait à cette masure; mais comment, pour le cultiver,
acheter les semences? Anna Moës et Anna Engels eurent l’idée d’aller
dans les immondices ramasser des chiffons et de les vendre. Elles firent
transporter quelques meubles, hérités de l’abbé Moës, dans le logis
qu’elles n’eussent pas échangé contre un palais, et, le 22 mars 1861,
elles y passèrent la première nuit. Une tempête affreuse faillit
renverser le toit. Anna Moës, priant jusqu’au matin, s’en aperçut à
peine, et Anna Engels dormit dans une paix délicieuse.
Dès le lendemain, elles suivirent la règle conventuelle que leur avait
tracée le P. Romi. Mlle Moës avait pris le nom de Sœur Claire, et Mlle
Engels, celui de Sœur Josepha. Elles se levaient à minuit pour les
Matines, se recouchaient un court moment, puis se rendaient à la Messe,
fort loin, en pleine nuit noire, dans la chapelle des Rédemptoristes.
Par les temps mauvais elles arrivaient trempées, restaient des heures à
l’église. Au retour, des travaux manuels coupaient les offices. A midi,
elles mangeaient, agenouillées devant un maigre feu, des pommes de terre
cuites à l’eau. Parfois elles n’avaient ni pommes de terre ni pain, et
travaillaient jusqu’au soir sans autre nourriture que l’Hostie.
Bientôt, quelques pieuses femmes se joignirent à elles. Le noyau d’une
communauté régulière se constitua. Les Rédemptoristes confièrent aux
Sœurs le soin du linge de la sacristie. Leur dénûment s’atténua, mais
les souffrances extatiques ou démoniaques de Sœur Claire persistaient;
dans la vie commune, elle ne pouvait plus les cacher.
La première fois que Sœur Josepha fut témoin d’une extase de la
Passion--c’était un Vendredi de Carême, en 1861,--elles disaient
ensemble les petites Heures de l’office de la Sainte Vierge. Tout d’un
coup, entendant Sœur Claire s’arrêter, Sœur Josepha lève les yeux,
aperçoit du sang qui tachait le bonnet de sa compagne et coulait en
grosses gouttes sur son front. Sœur Claire, chancelante, se retire dans
sa cellule, et Sœur Josepha l’y trouve «étendue sur son lit, les mains
jointes, le bouche entr’ouverte et comme desséchée, les yeux et les
tempes enfoncés, pâle et raide comme une morte.» A onze heures du matin,
elle sortit de cette extase, mais faible, hors d’état de se soutenir,
brûlée d’une soif horrible. Ses cheveux étaient imbibés de sang, les
plaies des mains et des pieds étaient énormes, celles des pieds plus
grandes que celles des mains.
Une autre Sœur, plus tard, a décrit, en des termes minutieux, les
stigmates des mains:
«Ils étaient ronds, un peu allongés du côté des doigts, rouges et
remplis de sang caillé, d’environ un à deux centimètres de diamètre. On
voyait dans le milieu de la main un tout petit creux, et, du côté
opposé, une petite proéminence, comme si un clou avait été enfoncé du
dedans au dehors.»
Le plus étrange peut-être en ces ravissements, c’était de les voir
interrompus soudain; elle reprenait une façon de vivre normale, parlait,
répondait comme si rien ne se fût passé, puis retombait subitement dans
sa vision, défigurée, les yeux fixes, se tordant les mains, râlante,
agonisante, parfois les bras étendus et soutenue dans le vide. Elle eut
des extases purement joyeuses, celle entre autres d’un matin de Pâques
où, vers trois heures, elle se leva, courut sonner à toute volée la
petite cloche du Couvent; elle criait: «Jésus est ressuscité, alleluia!»
et ne sortit de son transport qu’en reconnaissant, autour d’elle, le
cercle des Sœurs effarées. Le plus souvent, ses élévations étaient
crucifiantes. Elle ne retenait point, comme Catherine Emmerich, pour les
transcrire en tableaux, les circonstances de la Passion. Elle entrait,
avec Angèle de Foligno, dans l’intime des blessures de l’Homme-Dieu, les
prenait en son être autant et plus que son humanité le tolérait.
«Car, avoue-t-elle, il m’est impossible de décrire ce que je souffre, et
je serais incapable de l’endurer, si Dieu ne me mettait dans l’état
surnaturel de l’extase. Le Sauveur _m’unit en quelque sorte à sa nature
divine_, dans la mesure où Il veut que je prenne part à ses
souffrances... Les douleurs physiques sont si fortes que je ne puis les
comparer à aucune souffrance naturelle. Ces plaies produisent une
sensation très particulièrement aiguë, _mais qui n’excite dans l’âme
aucun désir d’en être délivrée ou seulement soulagée_... Il est
nécessaire pour cela que le corps soit entraîné par l’âme dans un état
supérieur et surnaturel qui le recrée et le transforme en quelque
sorte... L’âme, de son côté, voyant la docilité et l’amour avec lesquels
le corps assume ces dures souffrances, se trouve encouragée à le
soutenir, et d’autant plus qu’elle constate que le corps ne lui fait
plus d’obstacle pour sa vie supérieure et surnaturelle.»
D’autre part, les Esprits malfaisants se relayaient à la tourmenter. Ils
la frappaient, la traînaient à travers sa cellule, essayaient de
l’étouffer sous la paillasse de son lit. Une des sœurs l’en retira, un
matin, à demi morte. Pendant ses jeûnes, une faim atroce la rongeait; il
lui semblait «qu’un troupeau de moutons n’aurait pas suffi à la
rassasier». Et cette faim n’avait rien d’une faim «naturelle qui,
soufferte pour Dieu et son Église, accroissait, au contraire, en elle,
la charité et l’amour de la pénitence». Dans l’église, elle voyait une
cohorte de démons, tendant des glaives de flamme, faire la haie depuis
la porte jusqu’à la table de la communion. Des violences même physiques
assaillaient sa chasteté. Excédée, proche du désespoir, croyant sa
damnation certaine, elle n’apercevait qu’une délivrance: fuir n’importe
où.
Un jour, elle s’enfuit réellement, courut à la gare et prit un billet
pour Trèves. A peine arrivée en cette ville, après avoir pu communier
dans la cathédrale, elle sentit qu’une force surhumaine l’enlevait à
travers l’espace. Elle fut transportée, en France et en Allemagne, au
milieu d’assemblées lucifériennes et contrainte d’assister à des
abominations. Les démons la martyrisèrent, la jetèrent, mourante
d’horreur et de faim, parmi les arbres d’une forêt sans route. Là, elle
perçut dans l’air un bruissement et une clarté qui croissait. La Vierge
Marie, avec des Anges, descendait la délivrer. Elle lui fit boire un
breuvage qui la ranima, et l’emmena «en planant au-dessus des villes,
des villages, des fleuves et des bois, jusqu’à un petit bourg situé sur
une montagne... Les portes de l’église s’ouvrirent d’elles-mêmes, et je
fus déposée dans une chapelle à gauche où se trouvait une belle statue
de la Mère des Douleurs.» En sortant, elle apprit, à l’auberge voisine,
que cette chapelle était un lieu de pèlerinage, dédié à Saint Eberhard,
dans le diocèse de Trèves, et elle regagna son couvent où ses compagnes
se désespéraient.
A ces tentations exorbitantes s’adjoignait, pour elle, la tristesse de
l’impiété d’un siècle qu’elle _voyait_ très misérable. Cet événement eut
lieu du 6 au 8 décembre 1877. Trois ans auparavant, elle avait eu la
vision du Christ justicier proférant d’une voix semblable au tonnerre:
«O monde, monde aveuglé, pourquoi me persécutes-tu? Que t’ai-je donc
fait?» Mais la Mère de Dieu adjurait son Fils d’avoir encore pitié; elle
Lui présentait Sœur Claire comme expiatrice; et le poids des péchés du
monde tomba sur la victime, avec une angoisse et des remords indicibles.
Auprès de tribulations pareilles comptaient peu les opprobres venus des
hommes; on se doute qu’ils ne lui furent pas épargnés. Elle avait fait
demander, en 1863, à l’évêque de Luxembourg, son approbation pour la
petite communauté; prévenu contre elle, il refusa net, et même voulait
exiger la dispersion des sœurs; elles obtinrent cependant de rester
ensemble pour cultiver la ferme, mais sans oratoire, sans habit
religieux, sans pouvoir admettre aucune des vingt postulantes qui
voulaient s’associer à elles.
La soumission de Sœur Claire fut totale et admirable: «Mon âme,
remarquait-elle, a un besoin naturel d’être méprisée et humiliée de
temps en temps... Parfois je suis étonnée d’entendre dire que les mépris
blessent et offensent profondément. Cela me paraît incompatible avec le
véritable amour de Dieu... O un mépris, un seul mépris, que de grandes
choses il peut valoir devant Dieu!... _Je n’ai pas d’ennemis_, car tous
ceux qui nous calomnient et nous persécutent sont nos meilleurs amis.»
Pourtant, le Tiers-Ordre de Saint Dominique commençait à se propager
dans le Grand-Duché de Luxembourg. Sœur Claire et les autres Sœurs y
furent admises. C’était une étape vers la fondation du monastère
régulier. D’inintelligentes hostilités la retardaient. Une fausse
extatique s’était introduite auprès de Sœur Claire; l’évêque les
condamna toutes deux, interdit aux prêtres qui les dirigeaient d’avoir
désormais aucun rapport avec elles. Sœur Claire se vit délaissée,
méprisée comme une visionnaire «maladive et dangereuse». Elle n’aurait,
par instants, souhaité qu’une chose: être libérée de sa mission, ne plus
approcher de Dieu par des chemins extraordinaires. Mais la Voix
inflexible lui intimait d’obéir en tout: «Je veux achever en toi ce que
j’ai commencé, tu n’as pas la possibilité d’échapper à ma puissance.» Le
même Esprit, qui lui commandait de souffrir, l’armait d’une force
supérieure à toutes les lassitudes.
En 1869, et pendant les six années qui suivirent, elle satisfit aux
nécessités réparatrices en jeûnant tout le Carême un jeûne absolu,
n’étant sustentée que d’un seul aliment: de la communion quotidienne. Et
son corps se pliait à cette abstinence. Elle ne dormait qu’une heure par
nuit.
Des périodes de paix radieuse surpayaient ses désolations. Elle
atteignait une telle profondeur «d’union transformante» que, parfois, la
présence sensible du Christ se substituait en elle au sentiment de sa
propre vie:
«Dès que j’eus reçu la Communion--ceci se passait en 1876, le jour de la
fête du Sacré-Cœur,--je perçus que mon cœur était mystérieusement
transformé en celui de mon Bien-Aimé. Les espèces du pain disparurent,
et je sentis en moi le Cœur vivant de mon adoré Rédempteur qui enveloppa
totalement mon cœur et le liquéfia, de façon que je dus me dire: «Ton
cœur n’existe plus; à sa place se trouve celui de ton Époux bien-aimé.»
Humainement, des assistances imprévues, celle d’un oncle prêtre qui
revint des États-Unis, celle du P. Rouard de Card, vicaire général des
Frères-Prêcheurs, avaient soulagé l’excessive indigence du Couvent et
redressé, à l’égard de Sœur Claire, l’opinion publique. Les Sœurs
avaient maintenant un petit oratoire; en 1873, il leur fut permis de
faire, là, profession. Elles étaient dominicaines, mais sans l’habit.
L’évêque de Luxembourg mourut; son successeur, Mgr Koppes, autrement
disposé, fit examiner par des théologiens les révélations de Sœur
Claire. Ils répondirent à l’unanimité: «Sœur Claire n’a pu être trompée
par le Démon et tout ce qu’elle se propose est louable.»
La Volonté du Christ lui désigna, pour y établir le monastère des
dominicaines, une vallée du Luxembourg belge, Clairefontaine, ainsi
appelée parce que Saint Bernard, dit-on, accompagnant le Pape Eugène III
de Reims à Trèves, fit halte en ce lieu et bénit une source dont l’eau
reçut une vertu de guérison. Des châtelains du pays donnèrent l’argent
que Sœur Claire n’avait pas, afin qu’on pût construire une chapelle et
des bâtiments. Sœur Claire, seule religieuse de chœur depuis qu’étaient
mortes Sœur Josepha et Sœur Johanna, aidée de quelques converses,
disposa tout dans leur nouvelle demeure, avec un enthousiasme de joie
qu’atteste cette parole d’une de ses lettres:
«Pour faire la volonté de Dieu, j’affronterais le glaive et le feu. Je
sens en moi une telle force surnaturelle qu’il me semble que rien ne
pourra m’ébranler. Qu’un monde nouveau et un enfer nouveau surgissent et
se conjurent pour m’exterminer, je ne broncherai pas.»
Le 30 avril 1882, en la fête de Sainte Catherine de Sienne, fut célébrée
la cérémonie de sa vêture, où, selon le rite de l’Ordre, l’officiant
présente aux novices deux couronnes, une de fleurs et une d’épines.
Devant celle-ci, Claire Moës n’était point une novice. La couronne
qu’elle avait, en secret, choisie dès son enfance, elle la prenait
liturgiquement; de même que la consécration de l’Ordre dominicain au
Sacré-Cœur, accomplie, depuis des années, dans le désir de la Voyante,
avait été visiblement réalisée par le Père Jandel, peu avant sa mort, en
1872.
Mais Sœur Claire ne demandait à Dieu que de souffrir jusqu’à la fin.
Elle voulait les dérisions et les injures comme son seul manteau de
gloire. Le fiel ne manqua jamais dans son calice. En 1884, il y eut, à
travers les rues de Luxembourg, au temps du carnaval, un défilé
sacrilège; Sœur Claire, en effigie, fut bafouée, déshonorée avec les
prêtres qui la dirigeaient. Deux ans plus tard, au moment d’une grève,
les ouvriers d’Arlon allèrent manifester devant le monastère de
Clairefontaine; on insulta les religieuses, on lança des pierres contre
leur porte; une hache envoyée par-dessus le mur de la clôture alla
s’enfoncer dans le plancher d’une cellule. Les Sœurs décidèrent de
revenir à Luxembourg, au Limpertsberg, et c’est là que fut édifié leur
couvent actuel. L’ampleur des constructions, proportionnée à l’affluence
des postulantes, fait songer au grain de senevé devenu un grand arbre.
Sœur Claire, élue prieure, se manifesta aussi apte au gouvernement
temporel qu’à la direction ascétique. Ses maximes portaient le sceau
d’un bon sens que les inspirations divines avaient confirmé dans sa
rectitude:
«Les austérités, disait-elle, doivent être pratiquées avec un esprit
vrai d’humilité et de renoncement; sans cela elles sont vides de mérites
et peuvent devenir une abomination aux yeux de Dieu... Mieux vaut faire
peu avec suite et allégresse que de se charger de fardeaux qu’il faut
déposer presque aussitôt.
«L’obéissance extérieure, sans la soumission de la Volonté et du
jugement, est comme l’enveloppe d’une noix sans son fruit.»
«La vraie liberté consiste dans l’obéissance.»
Pour prévenir les zizanies, les aigreurs médisantes, les vanités
stériles, elle avait imposé une règle: quand deux religieuses, pendant
la récréation, s’entretenaient, il leur était interdit de parler d’une
troisième, ni de se décerner l’une à l’autre des louanges. Elle exigeait
des Sœurs l’obéissance absolue, mais s’humiliait devant elles, expiait
leurs fautes à leur place, voulait être la plus pauvrement vêtue.
Trois ans avant sa mort, le 29 juillet 1892, elle subit encore une crise
d’obsessions démoniaques où elle se croyait damnée, criait son
désespoir, injuriait, malgré elle, le prêtre qui l’exorcisait.
Victorieuse jusqu’au terme, elle ne connut le repos qu’après avoir
consommé l’offrande d’elle-même. Les derniers temps de son épreuve
terrestre, elle ne pouvait plus, trop faible, quitter sa cellule. Mais,
de son lit, ses yeux atteignaient le chœur de l’oratoire et l’autel.
Elle expira le 24 février 1895, sa tête inclinée en avant, comme Jésus
moribond. Sa bouche et ses yeux se fermèrent d’eux-mêmes.
Il ne semble pas que sa mort ait suscité autour de sa vie une immédiate
rumeur de vénération. J’allai à Luxembourg six mois plus tard, j’y
retournai en 1896; personne ne me parla d’elle dans le pays. Elle devait
être de ces âmes cachées qui émergent peu à peu du silence et d’une
sorte de nuit surnaturelle.
Je n’ai pu qu’abréger, à traits rudimentaires, les phases saillantes
d’une existence dont le récit intime, tracé par Anna Moës à la demande
expresse de son confesseur, tient 1,704 pages de manuscrit. Ce que j’en
ai dit suffit à dévoiler, une fois de plus, l’inévaluable pouvoir d’une
âme qui s’est donnée au Christ totalement. L’élection mystique de Sœur
Claire, ses douleurs et ses joies suréminentes témoignent quel prix Dieu
mettait à l’avenir de l’Ordre dominicain; et telles furent les
conditions de sa renaissance, telles demeurent celles de sa durée. «La
vraie dominicaine _se bâtit_ dans les souffrances», répétait Sœur
Claire. La croix de Lacordaire, dans la crypte des Carmes, la grossière
croix brune couronnée d’épines où il se faisait suspendre et flageller a
plus acquis aux Frères Prêcheurs que toutes les persuasions de son
éloquence. «Nous sommes faits, disait le Curé d’Ars, en forme de croix.»
_Se faire croix_, c’est, qu’on le veuille ou non, l’unique manière
d’être homme au sens de Dieu.