Dire qu’il est _tombé_, c’est trop vrai. Sa rupture avec l’Église ne
peut s’appeler autrement qu’une chute: après cette catastrophe, il n’a
plus rien fait qui vaille. Il s’est voué à une stérilité plus morte que
la mort du sarment arraché du cep et qui sèche dans la poussière d’un
grenier; car le sarment saura au moins nourrir le feu, chose de vie,
chose joyeuse et sainte; tandis que les derniers ouvrages de Lamennais,
_l’Esquisse d’une philosophie_, _le Livre du peuple_, sont frigides
comme le prêche d’un pasteur anglais débité sur une banquise du pôle. Le
bruit de sa chute fut énorme; nous en percevons, près d’un siècle après,
le retentissement. Ses travaux antérieurs le mettaient, dans l’Église de
France, dans l’essor de la pensée française, au premier plan. Il avait
été l’apologiste ultramontain de la souveraineté du Saint-Siège; la
condamnation des _Paroles d’un croyant_ ruina l’espérance d’un accord
possible entre les dogmes de l’Église et ceux de la Révolution. S’il
n’avait pas été frappé, sa personne occuperait moins de place sur la
scène de son temps. Les hommes raisonnables n’ont point d’histoire. La
curiosité flaire, comme son vrai gibier, ce qui est excentrique,
hétérodoxe, anormal. Nulle tragédie ne saisit le cœur autant que le
spectacle d’un prêtre qui perd la foi; il semble qu’on assiste à
l’écroulement d’un monde. L’âme de Lamennais fut une âme à spirales, à
réduits secrets; les fanaux de l’analyse la scruteront indéfiniment sans
en épuiser l’inconnu.
Un récent livre[2] ajoute de poignantes clartés à l’investigation de ces
profondeurs; il suit les cheminements de la révolte, ses points d’arrêt,
les réactions de la croyance, et l’historien conclut que le terme de la
crise était évitable. M. Pierre Harispe, qui a mis en nobles vers, dans
sa _Divine tragédie_, la théodicée catholique, veut, tout en défendant
la sévère orthodoxie, rester un mennaisien fervent. D’après lui, sans
les intrigues politiques qui enserraient la cour pontificale, sans la
pression qu’exerçaient par leurs ministres le tsar de Russie, le roi de
Prusse et surtout le prince de Metternich, la censure de Grégoire XVI
eût été épargnée aux _Paroles d’un croyant_. La foi de Lamennais
n’aurait peut-être pas succombé.
[2] Pierre HARISPE.--_Lamennais, le Drame de sa vie sacerdotale_
(_Casa éditorial_, Paris, 1925).
Mais, depuis l’encyclique: _mirari nos_, elle vacillait. Avait-elle été
jamais ferme et, si l’on peut dire, _cubique_, équilibrant les
aspirations de l’amour avec les principes d’une forte théologie,
percevant le surnaturel comme la chose la plus réelle de toutes et qui
soutient toutes les autres, invisiblement immédiate, espérable et
nécessaire?
Dans son enfance, il avait d’abord été pieux par élans, d’une dévotion
naïve comme peut l’être celle d’un petit Breton. Il se plaisait à
révérer des images, il restait, des heures entières, à genoux devant une
statue de la Bienheureuse Vierge[3]; la forme céleste contemplée
suppléait sa mère morte trop tôt, dont il se souvenait à peine. Enclin à
la sauvagerie du plein air, courant le long des landes, au milieu des
bois, il aurait pu dire déjà de lui-même, comme plus tard,
Chateaubriand: «Je sens en moi l’impossibilité d’obéir.» Il aimait
cependant l’atmosphère de l’église, la volupté du recueillement, la
sujétion douce des offices. Il sera toujours, avec des contrastes
maladifs, un tendre et un coléreux, un sentimental et un logicien à
système, un visionnaire et un ironiste, quelqu’un de passif et
d’indiscipliné, de contredisant, de contradictoire.
[3] V. Christian MARÉCHAL.--_L’enfance et la jeunesse de Lamennais_.
Comment n’aurait-il pas accueilli l’influence de Rousseau? Il était, à
huit ans, une sorte de Jean-Jacques catholique. Son oncle des Saudrais,
qui se chargea de son éducation, professait une doctrine directement
issue de _L’Émile_. Son écrit: _Le bon curé_, copiait les formules du
_Vicaire Savoyard_. «Si j’étais un curé, déclarait-il, je ferais aimer à
mes paroissiens la concorde et l’égalité.»
«Dans mes instructions je m’attacherais moins à l’esprit de l’Église
qu’à l’esprit de l’Évangile, où le dogme est simple et la morale
sublime, où l’on voit peu de pratiques religieuses et beaucoup d’œuvres
de charité.»
En même temps il enseignait à son neveu l’horreur du despotisme. Voilà
le vrai fond doctrinal, très simpliste, de Lamennais. C’est Rousseau qui
l’a formé. Toutes les influences qui le traversèrent n’auront sur son
âme qu’une emprise passagère; il se retrouvera jusqu’au bout disciple de
Rousseau.
A seize ans, il avait délaissé les pratiques religieuses; il cédait à
des imaginations sensuelles ou il se complaisait dans un pessimisme
factice et, littérairement, l’abrégeait en cette boutade: «Problème à
résoudre: accumuler dans un temps donné la plus grande somme de maux
possible. Solution: la vie humaine.»
La Terreur dégoûta cependant son oncle et lui des philosophes. Il revint
à Pascal, une des admirations de M. des Saudrais. _L’Essai sur
l’indifférence_ reprendra, pour l’éclaircissement des grandes énigmes,
la méthode pascalienne, les phrases de Pascal que l’oncle lui avait
inculquées dans la mémoire. Félicité lut, aussitôt paru, _le Génie du
christianisme_. Il regarda vivre son frère Jean-Marie qui s’acheminait
au sacerdoce. Jean-Marie le dominait par une fermeté persuasive et
tendre. Le meilleur des idées de Lamennais lui vint, semble-t-il, de son
frère. Ardent à imaginer, mais, dans le domaine des concepts, recevant
plus qu’il ne créait, il ébaucha aussitôt les lignes d’un vaste ouvrage
d’apologétique issu tout ensemble de Pascal et de Chateaubriand.
Un dogme néanmoins le rebutait; chez un familier de Rousseau peut-on en
être surpris? Il trouvait dur d’admettre que l’Église exigeât
l’obéissance du sentiment personnel à l’autorité de ses Docteurs et à la
tradition. Jean-Marie mobilisa, pour justifier ce magistère, toute une
cohorte d’arguments. Comme il voyait Félicité encore indécis, il osa
tout d’un coup lui dire:
«Confesse-toi.»
Félicité s’agenouilla devant son frère; il se fit humble, dans la
douceur des aveux et un abandon de soi-même où l’évidence de sa
faiblesse devenait un principe de force. En se relevant, il dit à
Jean-Marie:
«J’ai la foi et je suis étonné de n’avoir pas compris ce que tu
m’exposais tout à l’heure.»
L’amour vainquit la fausse logique; l’ascendant d’une volonté plus
droite que la sienne, l’empire de la grâce avaient brisé ses
résistances.
Sa conversion fut-elle suffisamment décisive? Demeurer imparfait, jouir
de l’être, c’est le plus grave des risques pour une âme que la sainteté
presse de son appel. Lamennais n’éliminera jamais de sa vie profonde,
avec une secrète vanité de littérateur, une indulgence pour l’exaltation
libertaire de son Moi. Peut-être aussi restait-il avec la faim des
bonheurs terrestres qu’il n’avait pas goûtés.
Il aura beau se pénétrer des conseils de _l’Imitation_, du livre dont il
faisait ses délices; il n’arrivera pas à se rabaisser, comme disait
Marguerite-Marie, «au centre de son néant». Il écrivait à son frère:
«Comment donc se fait-il que tout m’ébranle, que tout m’entraîne, que
tout me pousse hors de _ce centre_ où la main de notre bon Maître
cherche à me fixer dans un délicieux repos?»
Il se crut, un moment, attiré vers le cloître; il rêvait d’entrer dans
une Trappe. Jean-Marie l’en détourna, discernant en cette recherche
d’une vie solitaire un piège de l’amour-propre. Au temps même où
Félicité se voyait, en imagination, trappiste, il se préoccupait d’une
combinaison commerciale, d’un système d’assurance qui lui permettrait,
avec quinze cents francs, d’en gagner deux mille cinq cents. A la veille
de recevoir les Ordres mineurs, il se demandait «s’il ne ferait pas
mieux en telle autre situation». Il semblait désabusé de la vie
sacerdotale, avant de s’y enchaîner.
Malgré tout, Saint-Sulpice, par son frère, l’avait conduit à fréquenter
Bossuet. Il lisait Bonald et, à sa suite, réprouvait les impuissances du
sentiment, les chimères de Rousseau. Le futur apôtre de là démocratie
jugeait, d’après Bonald, cette tendance politique liée à une philosophie
sensualiste et grossière: «tandis qu’une métaphysique erronée soumettait
l’âme aux sens, la volonté aux organes, l’être simple à l’être multiple
et composé, une absurde et coupable politique assujettissait le
souverain au peuple, le pouvoir au sujet, et le chef ou l’_âme_ de la
société au corps de la société[4]».
[4] _Réflexions sur l’état de l’Église_, p. 57.
Il apercevait le péril social de l’erreur et déclarait, tendant les
cordes, sans le savoir, à ceux qui devaient un jour flageller ses
propres écrits:
«L’erreur n’est si dangereuse que parce qu’on en tire nécessairement, un
peu plus tôt, un peu plus tard, toutes les conséquences[5].»
[5] _Id._, p. 54.
Il reçut la tonsure et le sous-diaconat. Son frère et un ami, l’abbé
Brute, avaient obtenu de lui cette décision. Fut-elle voulue ou subie?
Il s’y jeta, dans un enthousiasme fiévreux, comme pour se convaincre
qu’elle partait bien de lui-même.
Il préludait par l’agitation à la paix intérieure qu’il croyait acquise
à jamais, mais il avouait ensuite:
«Je me suis trouvé deux ou trois jours dans un état d’affaissement qui
ne me permettait pas même de lire une lettre[6].»
[6] V. MARÉCHAL, _op. cit._, p. 295.
Il se désolait de son aridité; sa grande misère était de chercher en
Dieu la jouissance de sentir. Si le bien-être spirituel se retirait, il
jugeait tout perdu.
Ces alternatives d’exaltation et d’accablement avaient des causes
mystiques; elles tenaient aussi à son état maladif. Lamennais sera,
jusqu’en son âge mûr, la proie d’une folle nervosité. Un besoin furieux
de mouvement le précipitait hors de sa chambre. Il courait au hasard
dans la campagne; il ne s’arrêtait qu’épuisé, tombait au pied d’un
arbre. A de certains moments, son rire saccadé faisait craindre une
pointe d’hystérie; ou des colères d’épileptique le secouaient. Il payait
ses excès de travail par des prostrations désolantes. Au bout d’une
crise de spasmes, il tombait en syncope. Chétif de taille, gringalet,
gauche de tournure, il eût évoqué ces petits pommiers broussailleux que
le vent d’Ouest, en Bretagne, tord et couche, sans les abattre, sur la
face des guérets. Mais l’arbre doit sa force à son humilité; les
bourrasques le ploient; ferme sur ses racines, il se redresse toujours.
Chez Lamennais, le tumulte vient du dedans. Ses portraits confessent un
déséquilibre natif: le visage est asymétrique, un peu comme celui
d’Edgar Poë; une ride se crispe entre les yeux; d’autres pincent les
joues; les plis tourmentés des lèvres combinent la tendresse et
l’ironie. Le regard se trahit inquiet, plus inquiétant encore; il a
quelque chose d’_en-dessous_, je ne veux pas dire de faux; scrutateur,
méfiant, visionnaire, chimérique, au lieu d’appréhender simplement les
objets, il voit au delà ou à côté. Ce n’est pas le regard d’un homme que
l’expérience pourra convaincre; il raille ceux qui le contrediront; il
les défie; il les enveloppe néanmoins d’une fine séduction. L’ensemble
des traits atteste plus d’entêtement que de volonté; sous l’onction
ecclésiastique on discerne des appétits mal domptés qui se débattent
entre eux dans une amère incertitude.
Sans être sûr de sa vocation, Lamennais se laissa conduire au sacerdoce;
il s’y résigna, comme à regret; quand il célébra, aux Feuillantines, sa
première Messe, les assistants remarquèrent «sa pâleur livide»... Il
entendit très distinctement une voix qui lui disait: «Je t’appelle à
porter ma croix, rien que ma croix, ne l’oublie pas[7].»
[7] V. MARÉCHAL, _op. cit._, p. 530.
Cette croix, il avait besoin, pour la porter, d’allégresse. Or, peu de
mois après[8], il jetait à la fin d’une lettre ces confidences:
[8] 25 juin 1816.
«Je suis et ne puis qu’être désormais extraordinairement malheureux...
Tout ce qui me reste à faire est, s’il se peut, _de m’endormir au pied
du poteau où l’on a rivé ma chaîne_; heureux si je puis obtenir qu’on ne
vienne point, sous mille prétextes fatigants, troubler mon sommeil.»
La nostalgie d’un bonheur impossible ne cessera jamais de le tourmenter.
Seulement, son intelligence acceptait, alors, des directions droites. En
travaillant il trompait, anesthésiait ses anxiétés secrètes. Mais les
plus beaux essors de sa pensée apologétique procéderont moins d’une vue
exacte du vrai que d’une impulsion de sentiment. Pourquoi son frère
l’engagea-t-il sans peine dans un système ultramontain? La tyrannie de
Napoléon indignait Félicité; contre l’absolu des prétentions temporelles
il se plut à dresser l’absolu du pouvoir spirituel. Dans sa théorie du
consentement général, exigé comme un signe de vérité, nous retrouvons
une des marottes de Rousseau, le système de la souveraineté collective:
c’est le suffrage universel appliqué aux certitudes métaphysiques!
Alors même qu’il dogmatisait dans un sens orthodoxe, Lamennais ne savait
point s’affranchir des idées libérales où il avait été nourri. Par
suite, quand la chute de la Restauration s’annonça comme probable, il
reprit sa pente naturelle, il s’abandonna au fil du courant: si les
peuples s’élançaient vers la liberté, pouvaient-ils avoir tort? Entre le
christianisme et la démocratie l’alliance était nécessaire. Parce que le
Christ apporte aux hommes la liberté de l’Esprit, il tendait à conclure
qu’en politique toutes les libertés sont bonnes et saintes, qu’au bout
des Révolutions doit surgir spontanément une ère de bonheur, une paix
merveilleuse.
Au fond, il donnait, comme la plupart des illuminés modernes, dans la
vieille rêverie millénariste: le Paradis terrestre serait devant nous,
et non derrière. L’humanité n’a qu’à marcher où l’emportent ses
impulsions; elle ne peut errer en ses voies; le Progrès est certain. Il
oubliait que les rares intervalles de lumière et de paix, dans le chaos
des siècles, furent le prix de luttes héroïques, et qu’il suffira de
laisser le monde suivre ses instincts pour que tout retombe à une
barbarie sans nom.
Libertaire, Lamennais détesta logiquement l’autorité. Elle est, par
essence, une digue, une barrière _immobile_. Or, son illusion, c’était
la fatalité du changement:
«Apporté ici par une vague, j’y reste jusqu’à ce qu’une autre vague me
reprenne pour me jeter ailleurs. Ainsi me laissé-je aller en attendant
le dernier flot qui me déposera sur le rivage éternel[9].» Penchants
instables de Celte nomade, réminiscences de lieux communs qu’avait semés
dans l’air Chateaubriand et Lamartine? Ce qui dure sans changer lui
semblait un défi à la loi divine du mouvement; ce qui commande, une
contrainte inique et qu’on doit briser.
[9] Lettre à la baronne Cottu, du 26 mai 1833.
Cette aversion, il la limita d’abord au domaine temporel. Il voyait dans
la monarchie le rempart des oppressions, une forme de pouvoir morne,
branlante et caduque. Le spectacle de la Pologne martyrisée justifiait à
ses yeux l’extermination des tyrans qu’il confondait avec les rois.
Mais lorsqu’il vit le Saint-Siège blâmer les évêques polonais d’avoir
soulevé les fidèles contre la tyrannie tsariste, il fut tenté
d’envelopper le Pape dans la même réprobation que les rois. Il
généralisait en sentimental et en faux logicien. Son naïf simplisme
posait, d’un côté, comme dans une parabole du jugement dernier, le passé
cadavéreux, méprisable ou atroce, et, de l’autre, le jeune avenir, les
peuples libérés, fraternels, justes et heureux. Chimère que lui
emprunteront le Lamartine de la _Chute d’un ange_, le Victor Hugo des
_Misérables_ et de la _Légende des Siècles_.
Un séjour à Rome troubla profondément sa foi en la Papauté. La
condamnation du journal _l’Avenir_, les menaces coalisées autour des
œuvres de son frère parce qu’elles étaient aussi les siennes, ses
déboires financiers, vraiment inouïs[10], l’espionnage qui l’enserra,
toutes ces épreuves dont un Saint fût sorti plus fort et plus grand,
achevèrent de l’aigrir contre les choses existantes; il se réfugia plus
âprement dans ses rêves humanitaires. De cet état d’esprit allaient
naître _les Paroles d’un Croyant_, poème composite où les prophètes,
l’Évangile, l’Apocalypse, Dante, Ballanche, Mickiewicz ont collaboré
avec Rousseau.
[10] «Il s’était intéressé, dit M. Harispe (p. 14), à une librairie.
Il y avait englouti 120.000 francs; il avait répondu pour une somme
égale auprès d’un banquier ami, M. Cor, qui lui fit signer, en
surprise, un écrit par lequel il répondait de toutes les dettes de
la librairie et même de celles de M. de Saint-Victor, qui l’y avait
engagé. Il avait apuré, un peu plus tard, le passif intégral de la
librairie, _mais il avait oublié l’écrit de son engagement entre les
mains de M. Cor_. Le banquier Cor, à son tour, s’étant mis en
liquidation, l’engagement tomba entre les mains de M. de la
Bouillerie, qui lui en réclama d’urgence le remboursement, comme
s’il n’avait rien payé du tout... M. de la Bouillerie poursuivit
Lamennais et obtint, en première instance, sa condamnation avec
contrainte par corps. Mais ses amis s’interposèrent, parmi lesquels
Montalembert.» Lamennais se vit néanmoins forcé de payer à M. de la
Bouillerie 62.000 francs qu’il ne devait pas.
Lamennais se trouvait alors en une disposition plutôt _moderniste_ que
nettement hérétique. Il avait écrit au Père Ventura:
«Votre foi dans le Saint-Siège et dans les éclatants privilèges de la
Papauté est entière et inébranlable... La mienne, je le confesse, s’y
refuse invinciblement[11].»
[11] Lettre du 8 mai 1833.
Néanmoins, il restait et voulait rester prêtre.
Deux mois plus tard (le 15 juillet) il annonçait à Rohrbacher:
«J’irai certainement à la retraite (ecclésiastique).»
Et l’on doit admettre comme sincère son intention. Il ne cessera tout à
fait de dire sa messe que devant l’évidence de sa foi perdue. Mais la
foi n’est pas simplement l’adhésion de l’intellect à des principes
surnaturels. C’est tout l’homme qui croit. L’effusion divine a pénétré
sa substance; elle ne s’en retire que par degrés, elle ne meurt qu’à la
surface; elle revit brusquement, surtout chez un prêtre saturé d’une
onction sainte, établi médiateur entre Dieu et ses frères, et qui ne
peut, sans déchirement, renoncer à d’inestimables privilèges.
Autour de Lamennais, Jean-Marie, des amis tels que Gerbet ou
Montalembert s’efforçaient de le retenir dans l’axe de la discipline
catholique. Son indécision naturelle le détournait d’une franche
rupture. Il écrira un jour, en prison à Sainte-Pélagie:
«Comme mes pensées flottaient mollement dans le vague de l’âme
assoupie!»
Phrase élégiaque où il faut reconnaître autre chose que de la
rhétorique. Sa complexion mentale serait assez bien figurée par la
structure de ces gros crabes, appelés tourteaux, qu’on pêche sur les
côtes bretonnes: leur carapace brune est dure comme du grès; mais elle
couvre une chair flasque, inconsistante. Il sentait ses incertitudes et
ses contradictions; il n’en faisait point, comme Renan, ses délices;
même il en souffrait. Cependant, il ne voulait pas voir jusqu’où elles
l’entraîneraient.
On s’est indigné parce qu’étant déjà _en esprit_, hors de l’Église, il
continua, plusieurs mois, à célébrer. Mais qui peut être juge des
sentiments vrais d’un homme[12]? Il croyait encore, puisqu’il se
confessait à Jean-Marie. Se fût-il révolté, si les vexations atroces,
les campagnes de presse, l’hypocrisie ou la fureur démesurée des
attaques n’avaient exacerbé son amour-propre et froissé, en lui, le sens
de la justice? Il se laissa, peu à peu, glisser vers cette dangereuse
conclusion: La vérité n’est pas avec mes ennemis, elle est avec moi.
[12] «L’homme qui, même de bonne foi, dit: «Je ne crois point», se
trompe souvent. Il y a bien avant dans l’âme, jusqu’au fond, une
racine de foi qui ne sèche point.» (_Paroles d’un croyant_, ch.
XVI.)
En somme, il hésita longuement à rompre. Dans sa lettre au Pape (du 4
août 1833) il déclarait en termes non ambigus:
«Personne, grâce à Dieu, n’est plus soumis que moi, dans le fond du cœur
et sans aucune réserve, à toutes les décisions émanées ou à émaner du
Saint-Siège Apostolique sur la doctrine de la foi et des mœurs, ainsi
qu’aux lois de discipline portées par son autorité souveraine.»
_Sur la doctrine de la foi et des mœurs._ Il sous-entendait par cette
précision _une réserve_. Son autre lettre à Grégoire XVI (du 5 novembre)
définit, d’ailleurs gauchement, avec une lourdeur abominable, la limite
de sa soumission:
«Afin que, dans l’état actuel des esprits, particulièrement en France,
des personnes passionnées et malveillantes ne puissent donner à la
déclaration que je dépose aux pieds de Votre Sainteté de fausses
interprétations qui, entre autres conséquences que je veux et dois
prévenir, tendraient à rendre peut-être ma sincérité suspecte, ma
conscience me fait un devoir de déclarer en même temps que, selon ma
ferme persuasion, si, dans l’ordre religieux, le chrétien ne sait
qu’écouter et obéir, il demeure, à l’égard de la puissance spirituelle,
entièrement libre de ses opinions, de ses paroles et de ses actes, dans
l’ordre purement temporel.»
Dégagé des pâteuses circonlocutions, ce texte visait simplement à
distinguer: En matière de foi et de mœurs, j’obéis au Saint-Siège; en
politique je suis libre de ne pas obéir.
Le malheur de Lamennais fut d’établir son _Credo_ politique et social
au-dessus de sa foi religieuse.
L’avenir démocratique des peuples devenait, pour son illusion, un dogme
cardinal, celui que le Christ impose comme souverain. Rien n’arrêterait
«le magnifique développement» de l’humanité[13]. «Quelques dégoûtants
_tripoteurs_ n’empêcheront pas _l’immense changement_ de se préparer et
de se faire[14].» L’état social contraire au christianisme doit être une
bonne fois vaincu, ou le christianisme doit périr. «_Car il n’est point
de lutte éternelle entre deux principes_ qui s’excluent rigoureusement.
Or, le christianisme ne saurait périr... Le combat a duré longtemps, et
il n’est pas encore fini, et il ne finira même tout-à-fait, que lorsque
la régénération de l’homme aura été pleinement accomplie[15].»
[13] Lettre au baron de Vitrolles, 27 septembre 1833.
[14] Lettre à Montalembert, du 15 mars 1833.
[15] Lettre à la comtesse de Senfft, 8 juin 1834.
Assurément, Lamennais ne peut être confondu avec les humanitaires athées
pour qui l’homme est à lui-même sa propre et unique fin. La
«régénération des peuples» devait, dans son espérance, les rapprocher du
Christ, les aider à vivre selon l’Évangile. Les libertés civiles
seraient la condition des libertés spirituelles; le Sermon sur la
Montagne, au lieu d’être entendu seulement par les saints, retentirait
enfin au cœur des multitudes. Si les chrétiens ne prenaient part au
mouvement irrésistible de libération qui emportait l’humanité, il se
ferait sans eux, contre eux. Il faudrait «se résigner à des révolutions
sans fin», et les catholiques subiraient éternellement «la tyrannie des
hommes sans Dieu et sans foi[16]».
[16] Lettre à Montalembert, 19 novembre 1833.
Mais il posait le christianisme et la démocratie comme une équation
tellement nécessaire que le second des deux termes équivalait au
premier, que le premier en venait à tenir du second sa raison d’être, à
n’être plus rien sans lui. Poussé vers l’alternative de renier l’Église
et sa hiérarchie ou sa foi démocratique, il crut impossible de sacrifier
celle-ci, parce qu’elle était «_la vérité_».
Des agitations qui précédèrent et suivirent _les Paroles d’un croyant_,
M. Pierre Harispe fait un récit chargé d’incidents, où le débat noué
autour du petit livre, en France et à Rome, prend une grandeur terrible,
puisque le sort d’une âme allait en dépendre.
Des intrigues politiques--c’est manifeste--pesèrent sur la décision. Une
partie des cardinaux--le coin des théologiens--trouvaient excessive une
condamnation en forme. Le Pape inclinait à juger comme eux. S’il céda
aux politiciens, ce fut «pour la paix de l’Église», afin de ne pas
troubler ses rapports avec les monarchies européennes. Mais, quand bien
même des motifs peu surnaturels se mêlèrent aux raisons doctrinales, si
nous relisons l’ouvrage à distance, en pesant les suites des principes
qu’il insinuait, nous devons reconnaître que le jugement fut mérité.
L’erreur est un danger surtout alors qu’elle pénètre sous le couvert de
hautes vérités, servie par l’enchantement des images.
Telle page, dans les _Paroles d’un croyant_--comme la parabole des nids:
_Deux hommes étaient voisins_, reste admirable de candeur évangélique et
de lumière sereine. Lamennais veut sur terre le règne de la justice et
de l’amour: qui le contredira? Il croit à l’efficacité divine de la
prière. Il admet la propriété, même le pouvoir comme légitimes en fait.
«Chacun a le droit de conserver ce qu’il a... Alors, parmi eux, ils en
choisirent un ou plusieurs qu’ils croyaient les plus justes... Le
pouvoir qu’ils exerçaient était un pouvoir légitime, car c’était le
pouvoir de Dieu qui veut que la justice règne, et le pouvoir du peuple
qui les avait élus.»
La pauvreté «étant fille du péché», «il prévoit» qu’il y aura toujours
des pauvres «parce que l’homme ne détruira jamais le péché en soi».
Le tableau qu’il esquisse de la condition des prolétaires, à son époque
(ch. VIII) serait trop véridique s’il n’oubliait que la Révolution, en
leur ôtant le droit de s’associer, les avait mis à la merci des
exploiteurs.
Il oppose superbement à la tyrannie de l’État neutre les droits de la
famille:
«Pouvez-vous disposer de vos enfants comme vous l’entendez, confier à
qui vous plaît le soin de les instruire et de former leurs mœurs? Et, si
vous ne le pouvez pas, comment, êtes-vous libres?... Vous êtes
incapables de discerner quelle éducation il est convenable de donner à
vos enfants, et, par tendresse pour vos enfants, _on les jettera dans
des cloaques d’impiété et de mauvaises mœurs_; à moins que vous n’aimiez
mieux qu’ils demeurent privés de toute instruction.»
Plusieurs épisodes détiennent un étrange prestige de terreur
surnaturaliste et biblique. (Les sept ombres assises dans le brouillard
sur la pierre humide. Le roi que les morts, ses victimes, enferment
vivant dans un sépulcre fait avec les pierres des tombes.)
Dans la vision paradisiaque de la fin, et ailleurs, il se révèle un
profond symboliste, disciple de Dante, de Saint Paul et de Platon:
«Ce que vos yeux voient, ce que touchent vos mains, ce ne sont que des
ombres, et le son qui frappe vos oreilles n’est qu’un grossier écho de
la voix intime et mystérieuse qui adore, qui prie et gémit au sein de la
création.»
Toute une part d’aspirations justes pouvait donc défendre contre la
censure romaine _Les Paroles d’un croyant_. Si Lamennais n’avait pas été
un ecclésiastique, il est bien probable qu’on l’eût épargné.
Mais, osées par un prêtre, un ex-ultramontain, certaines insolences
choquèrent en haut lieu comme inadmissibles: le portrait du Pape, du
vieillard qui a les Sept Peurs autour de son lit[17]; et, plus encore
peut-être, l’apostrophe:
[17] Dans les premières éditions, il l’avait remplacé par des points
et un _blanc_; ce qui donnait à supposer des outrages beaucoup plus
graves, impubliables.
«Écoutez-moi: il faut gagner les prêtres du Christ avec des biens, des
honneurs et de la puissance. Et ils commanderont au peuple, de la part
du Christ, de nous être soumis en tout, quoi que nous fassions, quoi que
nous ordonnions.»
Ces imputations, que Victor Hugo et d’autres devaient tourner en
blasphèmes, attirèrent contre Lamennais les animosités cléricales. Il
fut très facile de donner corps au procès de tendances que ses ennemis
voulaient pousser à fond. Son livre est, en effet, gonflé d’opinions
subversives; et je n’en dirais pas avec M. Harispe: «Il peut faire plus
de bien que de mal.»
Enchaîné aux erreurs de Rousseau, Lamennais en a subi l’héritage; son
œuvre demeure, en partie, responsable des calamités où elles acheminent
le genre humain. Erreurs de deux espèces: d’expérience et de doctrine.
«Tous les hommes naissent égaux.» Il répète obstinément cette sottise du
maître; comme si jamais deux hommes étaient nés égaux de corps,
d’esprit, de volonté, d’aptitude à vivre. Même s’il voulait dire que
tous naissent prédestinés à une même perfection: celle de posséder Dieu,
son langage serait faux encore; car l’inégalité reste la loi de
l’éternelle assomption dans l’amour que nous appelons le Paradis. Seules
sont égales entre elles les Trois Personnes Divines.
Sur l’origine du pouvoir, ignorant des faits comme tous les idéologues,
il croit que l’élection du peuple a établi dans leur fonction ceux qui
commandaient. Il connaît fort mal l’histoire de l’antiquité, celle du
royaume de France, et, chose plus grave, celle de l’Église dont la
hiérarchie semble inexistante devant ses yeux.
Pour lui les rois sont, fatalement, des usurpateurs, des oppresseurs,
des suppôts de l’Enfer:
«Et après avoir écouté la parole du Serpent, ils se levèrent et dirent:
«Nous sommes rois.»
Ces rois, les peuples doivent se dresser contre eux, les abattre, les
exterminer. Lamennais reprend à son compte la thèse anarchique de La
Boétie, l’ami de Montaigne, dans _La servitude volontaire_ ou le _Contre
un_[18].
[18] Il donna de cet opuscule déclamatoire, en 1835, une édition
accompagnée d’une préface-pamphlet dirigée contre Louis-Philippe.
«Si les oppresseurs des nations étaient abandonnés à eux-mêmes, sans
appui, sans secours étranger, que pourraient-ils contre elles?»
Vous êtes le nombre; le roi n’est qu’un homme; et vous vous courbez
devant lui! L’écrasement d’un seul par les masses, tel est l’Évangile
que propose au peuple l’abbé de Lamennais.
Dans une Europe faite de monarchies, il prêche la révolution
universelle, donc l’émeute et la terreur[19], puis la guerre avec les
pays qui résisteraient à l’idéal démocratique. Et ne faut-il pas que
toutes les nations, de gré ou de force, arrivent à «ne faire plus qu’une
nation»?
[19] Lamennais, en 1834, n’allait pas encore au bout de ses
conceptions jacobines. Plus tard, vers 1852 ou 53, il déclarait à un
journaliste américain: «A mon avis, le programme de l’ancienne
révolution est le seul bon: il faut en finir avec l’aristocratie!
Qu’attendre de ces gens-là? _Ce sont des voleurs et des assassins:
on devrait les exécuter comme les autres criminels._ Autrefois... je
m’imaginais qu’on pouvait gagner à la justice et au progrès _les
classes dirigeantes_; aujourd’hui je suis persuadé que ce rêve est
irréalisable. Elles sont radicalement, entièrement, cordialement
opposées au peuple; elles ne céderont jamais: il faut s’en
débarrasser.» (Cité par Duine, _La Mennais_, p. 295.)
Le chant du jeune soldat (ch. XXXVI), sauf le premier verset: «je vais
combattre pour Dieu et les autels de la patrie», pourrait aisément
devenir l’hymne du soldat rouge:
«Je vais combattre pour renverser les barrières qui séparent les peuples
et les empêchent de s’embrasser comme les fils d’un même père.»
Ces phrases et beaucoup d’autres devaient être, en leur influence,
coupables du sang qui fut versé aux journées de juin 48.
Mêlées aux tendresses mystiques, les incitations à la haine étaient
d’autant plus troublantes; il y avait là un vertige de confusion, mortel
au bon sens latin.
Cet esprit d’erreur brouille la théologie du livre, volontairement
vague, comme honteuse d’elle-même. Il le reconnaissait, dans sa lettre
du 29 avril 1834 à l’archevêque de Paris, à l’admirable Mgr de Quélen,
qui poussa pour lui l’indulgence jusqu’aux extrêmes limites de la
compassion:
«En parlant (au peuple) de Jésus-Christ, je m’abstiens soigneusement de
prononcer un mot qui s’applique au christianisme déterminé par un
enseignement dogmatique et positif. Le nom même d’Église ne sort pas de
ma bouche une seule fois.»
Alors, à quoi bon une Église qu’on peut et doit sous-entendre? Dans
l’avenir de la démocratie, quelle place aura-t-elle? Les médiateurs
seront inutiles. L’Esprit-Saint viendra; le règne de Satan va finir;
celui de Dieu commencera. «En ce temps-là, les petits enfants
cueilleront des fleurs et les apporteront à leurs mères qui doucement
leur souriront... Il n’y aura plus ni pauvres, ni riches...»
Peu importe à Lamennais de se contredire; il oublie qu’ailleurs il a
dit: «Il y aura toujours des pauvres.» Un reste de foi chrétienne
cohabite comme il peut avec le délire d’un millénarisme idyllique.
Peut-on s’étonner qu’après avoir débattu le pour et le contre, Grégoire
XVI ait conclu: Ce livre est mauvais, et qu’il l’ait désigné à la
réprobation des fidèles par l’encyclique: _Singulari nos_...?
Même sans être condamné Lamennais n’aurait guère pu rester prêtre de la
Sainte Église catholique romaine. Entre l’Église du Pape et la
démocratie son choix était fait: il serait officiant dans le temple du
dieu Peuple. L’Encyclique précipita simplement sa révolte. Le succès
éphémère des _Paroles d’un croyant_ l’enivra; il se crut investi d’un
rôle messianique, persécuté comme le Christ par les Pharisiens.
Il n’essaya point de fonder une secte ou une école; ses doctrines lui
appartenaient trop peu; il n’avait point l’étoffe d’un grand
hérésiarque; vieilli, solitaire, impuissant, il ne garda de ses
anciennes facultés qu’un don de raillerie âpre et cynique. Sa bouche
prit le rictus de ceux qui n’ont plus d’espérance.
Et sa personne douloureuse évoque le profil grimaçant d’une ruine
frappée par la foudre, de la ruine d’une chapelle désaffectée, rongée de
lichen, sans clocher, sans portail et sans vitraux. Le vent d’automne,
quand il s’y lamente, semble répéter à jamais deux voix: celle du
moribond criant à sa nièce, qui le suppliait de recevoir un prêtre:
«Non! Non! Non!» et l’appel de son frère visitant la Chênaie; «Féli! où
es-tu?».