VII.

Trois ans environ après cette catastrophe, la princesse Veneranda était

seule un matin dans la villa de Torcello, sans filleule, sans sigisbé,

sans autre société pour le moment que son petit chien, sa soubrette et

un vieil abbé qui lui faisait encore de temps en temps un madrigal ou

un acrostiche. Elle était assise devant une superbe glace de Murano, et

surveillait l'édifice savant que son coiffeur lui élevait sur la tête

avec autant de soin et d'intérêt qu'aux plus beaux jours de sa jeunesse.

C'était toujours la même femme, pas beaucoup plus laide, guère plus

ridicule, aussi vide d'idées et de sentiments que par le passé. Elle

avait conservé le goût fantasque qui présidait à sa parure et qui

caractérise les femmes grecques lorsqu'elles sont dépaysées, et qu'elles

veulent entasser sur elles les ornements de leur costume avec ceux des

autres pays. Veneranda avait en ce moment sur la tête un turban, des

fleurs, des plumes, des rubans, une partie de ses cheveux poudrée et une

autre teinte en noir. Elle essayait d'ajouter des crépines d'or à

cet attirail qui ne la faisait pas mal ressembler à une des belettes

empanachées dont parle La Fontaine, lorsque son petit nègre lui vint

annoncer qu'un jeune Grec demandait à lui parler. «Juste ciel! serait-ce

l'ingrat Zacharias? s'écria-t-elle.

--Non, madame, répondit le nègre, c'est un très-beau jeune homme que je

ne connais pas, et qui ne veut vous parler qu'en particulier.

--Dieu soit loué! c'est un nouveau sigisbé qui me tombe du ciel,»

pensa Veneranda; et elle fit retirer les témoins en donnant l'ordre

d'introduire l'inconnu par l'escalier dérobé. Avant qu'il parût, elle se

hâta de donner un dernier coup d'oeil à sa glace, marcha dans la chambre

pour essayer la grâce de son panier, fonça un peu son rouge, et se posa

ensuite gracieusement sur son ottomane.

Alors un jeune homme, beau comme le jour ou comme un prince de conte de

fées, et vêtu d'un riche costume grec, vint se précipiter à ses pieds et

s'empara d'une de ses mains qu'il baisa avec ardeur.

«Arrêtez, monsieur, arrêtez! s'écria Veneranda éperdue; on n'abuse pas

ainsi de l'étonnement et de l'émotion d'une femme dans le tête-à-tête.

Laissez ma main; vous voyez que je suis si tremblante que je n'ai pas la

présence d'esprit de la retirer. Qui êtes-vous? au nom du ciel! et que

doivent me faire craindre ces transports imprudents?

--Hélas! ma chère marraine, répondit le beau garçon, ne

reconnaissez-vous point votre filleule, la coupable Mattea, qui vient

vous demander pardon de ses torts et les expier par son repentir?»

La princesse jeta un cri en reconnaissant en effet Mattea, mais si

grande, si forte, si brune et si belle sous ce déguisement, qu'elle lui

causait la douce illusion d'un jeune homme charmant à ses pieds. «Je te

pardonnerai, à toi, lui dit-elle en l'embrassant; mais que ce misérable

Zacharias, Timothée, ou comme on voudra l'appeler, ne se présente jamais

devant moi.

--Hélas! chère marraine, il n'oserait, dit Mattea; il est resté dans le

port sur un vaisseau qui nous appartient et qui apporte à Venise une

belle cargaison de soie blanche. Il m'a chargée de plaider sa cause, de

vous peindre son repentir et d'implorer sa grâce.

--Jamais! jamais!» s'écria la princesse.

Cependant elle s'adoucit en recevant de la part de son infidèle sigisbé

un cachemire si magnifique, qu'elle oublia tout ce qu'il y avait

d'étrange et d'intéressant dans le retour de Mattea pour examiner ce

beau présent, l'essayer et le draper sur ses épaules. Quand elle en eut

admiré l'effet, elle parla de Timothée avec moins d'aigreur, et demanda

depuis quand il était armateur et négociant pour son compte.

«Depuis qu'il est mon époux, répondit Mattea, et qu'Abul lui a fait un

prêt de cinq mille sequins pour commencer sa fortune.

--Eh quoi! vous avez épousé Zacharias? s'écria Veneranda, qui voyait dès

lors en Mattea une rivale; c'était donc de vous qu'il était amoureux

lorsqu'il me faisait ici de si beaux serments et de si beaux quatrains?

O perfidie d'un petit serpent réchauffé dans mon sein! Ce n'est pas que

j'aie jamais aimé ce freluquet; Dieu merci, mon coeur superbe à toujours

résisté aux traits de l'amour; mais c'est un affront que vous m'avez

fait l'un et l'autre...

--Hélas! non, ma bonne marraine, répondit Mattea, qui avait pris un peu

de la fourberie moqueuse de son mari; Timothée était réellement fou

d'amour pour vous. Rassemblez bien vos souvenirs, vous ne pourrez en

douter. Il songeait à se tuer par désespoir de vos dédains. Vous

savez que de mon côté j'avais mis dans ma petite cervelle une passion

imaginaire pour notre respectable patron Abul-Amet. Nous partîmes

ensemble, moi pour suivre l'objet de mon fol amour, Timothée pour fuir

vos rigueurs, qui le rendaient le plus malheureux des hommes. Peu à peu,

le temps et l'absence calmèrent sa douleur; mais la plaie n'a jamais été

bien fermée, soyez-en sûre, madame; et s'il faut vous l'avouer, tout en

demandant sa grâce, je tremble de l'obtenir; car je ne songe pas sans

effroi à l'impression que lui fera votre vue.

--Rassure-toi, ma chère fille, répondit la Gica tout à fait consolée, en

embrassant sa filleule, tout en lui tendant une main miséricordieuse

et amicale; je me souviendrai qu'il est maintenant ton époux, et je te

ménagerai son coeur, en lui montrant la sévérité que je dois avoir pour

un amour insensé. La vertu que, grâce à la sainte Madone, j'ai toujours

pratiquée, et la tendresse que j'ai pour toi, me font un devoir d'être

austère et prudente avec lui. Mais explique-moi, je te prie, comment ton

amour pour Abul s'est passé, et comment tu t'es décidée à épouser ce

Zacharias que tu n'aimais point.

--J'ai sacrifié, répondit Mattea, un amour inutile et vain à une amitié

sage et vraie. La conduite de Timothée envers moi fut si belle, si

délicate, si sainte, il eut pour moi des soins si désintéressés et des

consolations si éloquentes, que je me rendis avec reconnaissance à son

affection. Lorsque nous avons appris la mort de ma mère, j'ai espéré que

j'obtiendrais le pardon et la bénédiction de mon père, et nous sommes

venus l'implorer, comptant sur votre intercession, ô ma bonne marraine!

--J'y travaillerai de mon mieux; cependant je doute qu'il pardonne

jamais à ce Zacharias, à ce Timothée, veux-je dire, les tours perfides

qu'il lui a joués.

--J'espère que si, reprit Mattea; la position de mon mari est assez

belle maintenant, et ses talents sont assez connus dans le commerce,

pour que son alliance ne semble point désavantageuse à mon père.»

La princesse fit aussitôt amener sa gondole, et conduisit Mattea chez

M. Spada. Celui-ci eut quelque peine à la reconnaître sous son habit

sciote; mais dès qu'il se fut assuré que c'était elle, il lui tendit les

bras et lui pardonna de tout son coeur. Après le premier mouvement de

tendresse, il en vint aux reproches et aux lamentations; mais dès qu'il

fut au courant de la face qu'avait prise la destinée de Mattea, il se

consola, et voulut aller sur-le-champ dans le port voir son gendre et la

soie blanche qu'il apportait. Pour acheter ses bonnes grâces, Timothée

la lui vendit à un très-bas prix, et n'eut point lieu de s'en repentir;

car M. Spada, touché de ses égards et frappé de son habileté dans le

négoce, ne le laissa point repartir pour Scio sans avoir reconnu son

mariage et sans l'avoir mis au courant de toutes ses affaires. En peu

d'années la fortune de Timothée suivit une marche si heureuse et si

droite, qu'il put rembourser la somme que son cher Abul lui avait

prêtée; mais il ne put jamais lui en faire accepter les intérêts. M.

Spada, qui avait un peu de peine à abandonner la direction de sa maison,

parla pendant quelque temps de s'associer à son gendre; mais enfin

Mattea étant devenue mère de deux beaux enfants, Zacomo, se sentant

vieillir, céda son comptoir, ses livres et ses fonds à Timothée, en se

réservant une large pension, pour le payement régulier de laquelle il

prit scrupuleusement toutes ses sûretés, en disant toujours qu'il ne

se méfiait pas de son gendre, mais en répétant ce vieux proverbe des

négociants: _Les affaires sont les affaires_.

Timothée se voyant maître de la belle fortune qu'il avait attendue et

espérée, et de la belle femme qu'il aimait, se garda bien de laisser

jamais soupçonner à celle-ci combien ses vues dataient de loin. En

cela il eut raison. Mattea crut toujours de sa part à une affection

parfaitement désintéressée, née à l'île de Scio, et inspirée par son

isolement et ses malheurs. Elle n'en fut pas moins heureuse pour être

un peu dans l'erreur. Son mari lui prouva toute sa vie qu'il l'aimait

encore plus que son argent, et l'amour-propre de la belle Vénitienne

trouva son compte à se persuader que jamais une pensée d'intérêt n'avait

trouvé place dans l'âme de Timothée à côté de son image. Avis à ceux qui

veulent savoir le fond de la vie, et qui tuent la poule aux oeufs d'or

pour voir ce qu'elle a dans le ventre! Il est certain que si Mattea,

après son mariage, eût été déshéritée, Timothée ne l'aurait pas moins

bien traitée, et probablement il n'en eût pas ressenti la moindre

humeur; les hommes comme lui ne font pas souffrir les autres de leurs

revers, car il n'est guère de véritables revers pour eux. Abul-Amet et

Timothée restèrent associés d'affaires et amis de coeur toute leur vie.

Mattea vécut toujours à Venise, dans son magasin, entre son père, dont

elle ferma les yeux, et ses enfants, pour lesquels elle fut une tendre

mère, disant sans cesse qu'elle voulait réparer envers eux les torts

qu'elle avait eus envers la sienne. Timothée alla tous les ans à Scio,

et Abul revint quelquefois à Venise. Chaque fois que Mattea le revit

après une absence, elle éprouva une émotion dont son mari eut très-grand

soin de ne jamais s'apercevoir. Abul ne s'en apercevait réellement pas,

et, lui baisant la main à l'italienne, il lui disait la seule parole

qu'il eût pu jamais apprendre: _Votre ami_.

Quant à Mattea, elle parlait à merveille les langues modernes de

l'Orient, et dans la conduite de ses affaires elle était presque aussi

entendue que son mari. Plusieurs personnes, à Venise, se souviennent

de l'avoir vue. Elle était devenue un peu forte de complexion pour une

femme, et le soleil d'Orient l'avait bronzée, de sorte que sa beauté

avait pris un caractère un peu viril. Soit à cause de cela, soit à cause

de l'habitude qu'elle en avait contractée dans la vie de commis qu'elle

avait menée à Scio, et qu'elle menait encore à Venise, elle garda

toujours son élégant costume sciote, qui lui allait à merveille, et qui

la faisait prendre pour un jeune homme par tous les étrangers. Dans

ces occasions, Veneranda, quoique décrépite, se redressait encore, et

triomphait d'avoir un si beau sigisbé au bras. La princesse laissa

une partie de ses biens à cet heureux couple, à la charge de la faire

ensevelir dans une robe de drap d'or et de prendre soin de son petit

chien.

Mattea · 第 10 / 11 题