Trois ans environ après cette catastrophe, la princesse Veneranda était
seule un matin dans la villa de Torcello, sans filleule, sans sigisbé,
sans autre société pour le moment que son petit chien, sa soubrette et
un vieil abbé qui lui faisait encore de temps en temps un madrigal ou
un acrostiche. Elle était assise devant une superbe glace de Murano, et
surveillait l'édifice savant que son coiffeur lui élevait sur la tête
avec autant de soin et d'intérêt qu'aux plus beaux jours de sa jeunesse.
C'était toujours la même femme, pas beaucoup plus laide, guère plus
ridicule, aussi vide d'idées et de sentiments que par le passé. Elle
avait conservé le goût fantasque qui présidait à sa parure et qui
caractérise les femmes grecques lorsqu'elles sont dépaysées, et qu'elles
veulent entasser sur elles les ornements de leur costume avec ceux des
autres pays. Veneranda avait en ce moment sur la tête un turban, des
fleurs, des plumes, des rubans, une partie de ses cheveux poudrée et une
autre teinte en noir. Elle essayait d'ajouter des crépines d'or à
cet attirail qui ne la faisait pas mal ressembler à une des belettes
empanachées dont parle La Fontaine, lorsque son petit nègre lui vint
annoncer qu'un jeune Grec demandait à lui parler. «Juste ciel! serait-ce
l'ingrat Zacharias? s'écria-t-elle.
--Non, madame, répondit le nègre, c'est un très-beau jeune homme que je
ne connais pas, et qui ne veut vous parler qu'en particulier.
--Dieu soit loué! c'est un nouveau sigisbé qui me tombe du ciel,»
pensa Veneranda; et elle fit retirer les témoins en donnant l'ordre
d'introduire l'inconnu par l'escalier dérobé. Avant qu'il parût, elle se
hâta de donner un dernier coup d'oeil à sa glace, marcha dans la chambre
pour essayer la grâce de son panier, fonça un peu son rouge, et se posa
ensuite gracieusement sur son ottomane.
Alors un jeune homme, beau comme le jour ou comme un prince de conte de
fées, et vêtu d'un riche costume grec, vint se précipiter à ses pieds et
s'empara d'une de ses mains qu'il baisa avec ardeur.
«Arrêtez, monsieur, arrêtez! s'écria Veneranda éperdue; on n'abuse pas
ainsi de l'étonnement et de l'émotion d'une femme dans le tête-à-tête.
Laissez ma main; vous voyez que je suis si tremblante que je n'ai pas la
présence d'esprit de la retirer. Qui êtes-vous? au nom du ciel! et que
doivent me faire craindre ces transports imprudents?
--Hélas! ma chère marraine, répondit le beau garçon, ne
reconnaissez-vous point votre filleule, la coupable Mattea, qui vient
vous demander pardon de ses torts et les expier par son repentir?»
La princesse jeta un cri en reconnaissant en effet Mattea, mais si
grande, si forte, si brune et si belle sous ce déguisement, qu'elle lui
causait la douce illusion d'un jeune homme charmant à ses pieds. «Je te
pardonnerai, à toi, lui dit-elle en l'embrassant; mais que ce misérable
Zacharias, Timothée, ou comme on voudra l'appeler, ne se présente jamais
devant moi.
--Hélas! chère marraine, il n'oserait, dit Mattea; il est resté dans le
port sur un vaisseau qui nous appartient et qui apporte à Venise une
belle cargaison de soie blanche. Il m'a chargée de plaider sa cause, de
vous peindre son repentir et d'implorer sa grâce.
--Jamais! jamais!» s'écria la princesse.
Cependant elle s'adoucit en recevant de la part de son infidèle sigisbé
un cachemire si magnifique, qu'elle oublia tout ce qu'il y avait
d'étrange et d'intéressant dans le retour de Mattea pour examiner ce
beau présent, l'essayer et le draper sur ses épaules. Quand elle en eut
admiré l'effet, elle parla de Timothée avec moins d'aigreur, et demanda
depuis quand il était armateur et négociant pour son compte.
«Depuis qu'il est mon époux, répondit Mattea, et qu'Abul lui a fait un
prêt de cinq mille sequins pour commencer sa fortune.
--Eh quoi! vous avez épousé Zacharias? s'écria Veneranda, qui voyait dès
lors en Mattea une rivale; c'était donc de vous qu'il était amoureux
lorsqu'il me faisait ici de si beaux serments et de si beaux quatrains?
O perfidie d'un petit serpent réchauffé dans mon sein! Ce n'est pas que
j'aie jamais aimé ce freluquet; Dieu merci, mon coeur superbe à toujours
résisté aux traits de l'amour; mais c'est un affront que vous m'avez
fait l'un et l'autre...
--Hélas! non, ma bonne marraine, répondit Mattea, qui avait pris un peu
de la fourberie moqueuse de son mari; Timothée était réellement fou
d'amour pour vous. Rassemblez bien vos souvenirs, vous ne pourrez en
douter. Il songeait à se tuer par désespoir de vos dédains. Vous
savez que de mon côté j'avais mis dans ma petite cervelle une passion
imaginaire pour notre respectable patron Abul-Amet. Nous partîmes
ensemble, moi pour suivre l'objet de mon fol amour, Timothée pour fuir
vos rigueurs, qui le rendaient le plus malheureux des hommes. Peu à peu,
le temps et l'absence calmèrent sa douleur; mais la plaie n'a jamais été
bien fermée, soyez-en sûre, madame; et s'il faut vous l'avouer, tout en
demandant sa grâce, je tremble de l'obtenir; car je ne songe pas sans
effroi à l'impression que lui fera votre vue.
--Rassure-toi, ma chère fille, répondit la Gica tout à fait consolée, en
embrassant sa filleule, tout en lui tendant une main miséricordieuse
et amicale; je me souviendrai qu'il est maintenant ton époux, et je te
ménagerai son coeur, en lui montrant la sévérité que je dois avoir pour
un amour insensé. La vertu que, grâce à la sainte Madone, j'ai toujours
pratiquée, et la tendresse que j'ai pour toi, me font un devoir d'être
austère et prudente avec lui. Mais explique-moi, je te prie, comment ton
amour pour Abul s'est passé, et comment tu t'es décidée à épouser ce
Zacharias que tu n'aimais point.
--J'ai sacrifié, répondit Mattea, un amour inutile et vain à une amitié
sage et vraie. La conduite de Timothée envers moi fut si belle, si
délicate, si sainte, il eut pour moi des soins si désintéressés et des
consolations si éloquentes, que je me rendis avec reconnaissance à son
affection. Lorsque nous avons appris la mort de ma mère, j'ai espéré que
j'obtiendrais le pardon et la bénédiction de mon père, et nous sommes
venus l'implorer, comptant sur votre intercession, ô ma bonne marraine!
--J'y travaillerai de mon mieux; cependant je doute qu'il pardonne
jamais à ce Zacharias, à ce Timothée, veux-je dire, les tours perfides
qu'il lui a joués.
--J'espère que si, reprit Mattea; la position de mon mari est assez
belle maintenant, et ses talents sont assez connus dans le commerce,
pour que son alliance ne semble point désavantageuse à mon père.»
La princesse fit aussitôt amener sa gondole, et conduisit Mattea chez
M. Spada. Celui-ci eut quelque peine à la reconnaître sous son habit
sciote; mais dès qu'il se fut assuré que c'était elle, il lui tendit les
bras et lui pardonna de tout son coeur. Après le premier mouvement de
tendresse, il en vint aux reproches et aux lamentations; mais dès qu'il
fut au courant de la face qu'avait prise la destinée de Mattea, il se
consola, et voulut aller sur-le-champ dans le port voir son gendre et la
soie blanche qu'il apportait. Pour acheter ses bonnes grâces, Timothée
la lui vendit à un très-bas prix, et n'eut point lieu de s'en repentir;
car M. Spada, touché de ses égards et frappé de son habileté dans le
négoce, ne le laissa point repartir pour Scio sans avoir reconnu son
mariage et sans l'avoir mis au courant de toutes ses affaires. En peu
d'années la fortune de Timothée suivit une marche si heureuse et si
droite, qu'il put rembourser la somme que son cher Abul lui avait
prêtée; mais il ne put jamais lui en faire accepter les intérêts. M.
Spada, qui avait un peu de peine à abandonner la direction de sa maison,
parla pendant quelque temps de s'associer à son gendre; mais enfin
Mattea étant devenue mère de deux beaux enfants, Zacomo, se sentant
vieillir, céda son comptoir, ses livres et ses fonds à Timothée, en se
réservant une large pension, pour le payement régulier de laquelle il
prit scrupuleusement toutes ses sûretés, en disant toujours qu'il ne
se méfiait pas de son gendre, mais en répétant ce vieux proverbe des
négociants: _Les affaires sont les affaires_.
Timothée se voyant maître de la belle fortune qu'il avait attendue et
espérée, et de la belle femme qu'il aimait, se garda bien de laisser
jamais soupçonner à celle-ci combien ses vues dataient de loin. En
cela il eut raison. Mattea crut toujours de sa part à une affection
parfaitement désintéressée, née à l'île de Scio, et inspirée par son
isolement et ses malheurs. Elle n'en fut pas moins heureuse pour être
un peu dans l'erreur. Son mari lui prouva toute sa vie qu'il l'aimait
encore plus que son argent, et l'amour-propre de la belle Vénitienne
trouva son compte à se persuader que jamais une pensée d'intérêt n'avait
trouvé place dans l'âme de Timothée à côté de son image. Avis à ceux qui
veulent savoir le fond de la vie, et qui tuent la poule aux oeufs d'or
pour voir ce qu'elle a dans le ventre! Il est certain que si Mattea,
après son mariage, eût été déshéritée, Timothée ne l'aurait pas moins
bien traitée, et probablement il n'en eût pas ressenti la moindre
humeur; les hommes comme lui ne font pas souffrir les autres de leurs
revers, car il n'est guère de véritables revers pour eux. Abul-Amet et
Timothée restèrent associés d'affaires et amis de coeur toute leur vie.
Mattea vécut toujours à Venise, dans son magasin, entre son père, dont
elle ferma les yeux, et ses enfants, pour lesquels elle fut une tendre
mère, disant sans cesse qu'elle voulait réparer envers eux les torts
qu'elle avait eus envers la sienne. Timothée alla tous les ans à Scio,
et Abul revint quelquefois à Venise. Chaque fois que Mattea le revit
après une absence, elle éprouva une émotion dont son mari eut très-grand
soin de ne jamais s'apercevoir. Abul ne s'en apercevait réellement pas,
et, lui baisant la main à l'italienne, il lui disait la seule parole
qu'il eût pu jamais apprendre: _Votre ami_.
Quant à Mattea, elle parlait à merveille les langues modernes de
l'Orient, et dans la conduite de ses affaires elle était presque aussi
entendue que son mari. Plusieurs personnes, à Venise, se souviennent
de l'avoir vue. Elle était devenue un peu forte de complexion pour une
femme, et le soleil d'Orient l'avait bronzée, de sorte que sa beauté
avait pris un caractère un peu viril. Soit à cause de cela, soit à cause
de l'habitude qu'elle en avait contractée dans la vie de commis qu'elle
avait menée à Scio, et qu'elle menait encore à Venise, elle garda
toujours son élégant costume sciote, qui lui allait à merveille, et qui
la faisait prendre pour un jeune homme par tous les étrangers. Dans
ces occasions, Veneranda, quoique décrépite, se redressait encore, et
triomphait d'avoir un si beau sigisbé au bras. La princesse laissa
une partie de ses biens à cet heureux couple, à la charge de la faire
ensevelir dans une robe de drap d'or et de prendre soin de son petit
chien.