(Orléans.)
Mon cueur vous adjourne, Vieillesse,
Par droit huissier de parlement,
Devant Raison qui est maistresse,
Et juge de vray jugement;
Depuis que le gouvernement
Avez eu, de luy et de moy,
Vous nous avez, par tirannie,
Mis es mains de merencolie,
Sans savoir la cause pourquoy.
Par avant nous tenoit Jeunesse,
Et nourrissoit si tendrement,
En plaisir, confort et liesse,
Et tout joyeulx esbatement;
Or faictes vous tout autrement
Se vous est honte, sur ma foy,
Car, en douleur et maladie,
Nous faictes user nostre vie,
Sans savoir la cause pourquoy.
De quoy vous sert ceste destresse
A donner sans alegement?
Cuidez vous pour telle rudesse
Avoir honneur aucunement?
Nennil, certes, car vrayement
Chascun vous monstrera au doy,
Disant: la vieille rassotie
Tient tout maulx en sa compaignie,
Sans savoir la cause pourquoy.
PRINCE.
Ce saint Martin presentement,
Qu'avocas font commencement
De plaidier les faiz de la loy,
Prenez bon conseil, je vous prie,
Ne faictes debat ne partie,
Sans savoir la cause pourquoy.
BALADE.
Plus ne voy riens qui reconfort me donne,
Plus dure ung jour que ne me souloient cent,
Plus n'est saison qu'à nul bien m'abandonne,
Plus voy plaisir et mains mon cueur s'en scent,
Plus qu'oncques mais mon vouloir bas descent,
Plus me souvient de vous, et plus m'empire;
Plus quiers esbas, c'est lors que plus soupire;
Plus fait beau temps, et plus me vient d'ennuys;
Plus ne m'actens fors tousjours d'avoir pire,
Puisque de vous approcher je ne puis.
Plus suis dolent que nul autre personne,
Plus n'ay espoir d'aucun alegement,
Plus ay désir, crainte d'autre part sonne;
Plus vueil aler vers vous, mains scay comment;
Plus suis espris, et plus ay de tourment;
Plus pleure et plains, et plus pleurer desire;
Plus chose n'est qui me sauroit suffire,
Plus n'ay repos, je hai les jours et nuys;
Plus que jamais à douleur me fault duyre,
Puisque de vous approcher je ne puis.
Plus vivre ainsi ne m'est pas chose bonne,
Plus vueil mourir, et raison si assent;
Plus qu'à nully, Amours de maulx m'ordonne;
Plus n'a ma voix, bon accort, ne assent;
Plus fait on jeux, mieux desire estre absent;
Plus force n'ay d'endurer tel martire,
Plus n'est vivant, homme qui tel mal tire;
Plus ne congnois bonnement où je suis,
Plus ne scay brief que pencer, faire ou dire,
Puisque de vous approcher je ne puis.
L'ENVOY.
Plus n'ay mestier de jouer, ne de rire;
Plus n'est le temps sinon de tout despire,
Plus cuide avoir de douceur les apuys,
Plus suis adonc desplaisant et plain d'ire.
Puisque de vous approcher je ne puis.
BALADE.
(Orléans.)
Chascun s'esbat au mieulx mentir,
Et voulentiers je l'aprendroye,
Mais maint mal j'en voy advenir,
Parquoy savoir, ne le vouldroye.
De mentir par déduit, ou joye,
Ou par passe temps, ou plaisir,
Ce n'est point mal fait, sans faillir,
Se faulceté ne s'y employe.
Faulx menteurs puisse l'en couvrir,
Sur les montaignes de Savoye,
De neiges, tant que revenir
Ne puissent par chemin, ne voye,
Jusques querir je les renvoye;
Pour Dieu, laissiez les là dormir,
Ils ne scevent de riens servir,
Se faulceté ne s'y employe.
Pourquoy se font ilz tant hair?
Veulent ilz que l'en les guerroye?
Cuident ilz du monde tenir
Tous les deux boutz de la courroye?
C'est folie, que vous diroye?
Leur prouffit puissent parfournir,
Et laissent les autres chevir,
Se faulceté ne s'y employe.
L'ENVOY.
Paix crie, Dieu la nous octroye.
C'est ung tresor qu'on doit cherir,
Tous biens s'en pevent ensuir,
Se faulceté ne s'y employe.
BALADE.
_Jam nova progenies coelo demittitur alto_.
O louée Conception,
Envoyée sa jus des cieulx,
Du noble Lys digne Syon,
Don de Jhesus tres precieulx,
Marie, nom tres gracieulx,
Fons de pitié, source de grace,
La joye, confort de mes yeulx,
Qui nostre paix batist et brasse.
La paix, c'est assavoir des riches,
Des povres, le substantament,
Le rebours des felons et chiches,
Tres necessaire enfantement
Conceu, portée honnestement
Hors le pechié originel,
Que dire je puis sainctement,
Souverain bien de Dieu Eternel.
Nom recouvré, joye de peuple,
Confort des bons, de maulx retraicte,
Du doulx Seigneur premiere et seule
Fille, de son cler sang extraicte.
Du dextre costé Clovis traicte,
Glorieuse ymage en tout fais,
Ou hault ciel crée et pourtraicte,
Pour esjouyr, et donner paix.
En l'amour et crainte de Dieu,
Es nobles flans Cesar conceue,
Des petitz et grans, en tout lieu,
A tres grande joye receue,
De l'amour Dieu traicte, tissue
Pour les discordez ralier,
Et aux enclos donner yssue,
Leurs lians et fers delier.
Aucunes gens qui bien peu sentent,
Nourriz en simplesse et confiz,
Contre le vouloir Dieu, actentent
Par ignorance desconfiz,
Desirans que feussiez ung filz,
Mais qu'ainsi soit, ainsi m'aist Dieux,
Je croy que ce soit grans proufiz;
Raison, Dieu fait tout pour le mieulx.
Du Psalmiste je prens les dictz,
_Delectasti me, Domine,
In factura tua_, si ditz;
Noble enfant de bonne heure né,
A toute doulceur destiné,
_Manna_ du ciel, celeste don,
De tous biens fais le guerdonné,
Et de noz maulx le vray pardon.
Combien que j'ay leu en ung dit,
_Inimicum putes_ y a
_Qui te presentem laudabit_,
Toutteffoiz, non obstant cela,
Oncques vray homme ne cela
En son courage aucun grant bien,
Qui ne le monstrast ca et là,
On doit dire du bien le bien.
Saint Jehan Baptiste ainsi le fist,
Quant l'aignel de Dieu descela,
En ce faisant, pas ne meffist,
Dont sa voix es tourbes vola,
De quoy saint Andry Dieu loua,
Qui de lui, cy ne scavoit rien,
Et au filz de Dieu s'aloua,
On doit dire du bien le bien,
Envoyée de Jhesucrist,
Rappelez sa jus par deca
Les povres que rigueur proscript,
Et que fortune betourna;
Cy scay bien comment y m'en va,
De Dieu, de vous, vie je tien,
Benoist celle qui vous porta;
On doit dire du bien le bien.
Cy, devant Dieu, fais congnoissance
Que creature feusse morte,
Ne fust vostre doulce naissance,
En charité puissant et forte,
Qui ressuscite et reconforte,
Ce que mort avoit prins pour sien;
Vostre presence me conforte,
On doit dire du bien le bien.
Cy vous rens toute obeissance,
Ad ce faire, raison me porte,
De toute ma povre puissance,
Plus n'est deul qui me desconforte,
N'autre ennuy de quelconque sorte;
Vostre je suis, et non plus mien,
Ad ce, droit et devoir m'enhorte,
On doit dire du bien le bien.
O grace et pitié tres immense,
L'entrée de paix et la porte,
Some et benigne clemence,
Qui noz faultes toult et supporte;
Cy de vous louer me deporte,
Ingrat suis, et je le maintien,
Dont en ce refrain me transporte,
On doit dire du bien le bien.
Princesse, ce loz je vous porte,
Que sans vous je ne feusse rien;
A vous et à vous m'en rapporte,
On doit dire du bien le bien.
Euvre de Dieu, digne, louée,
Autant que nulle créature,
De tous biens et vertuz douée,
Tant d'esperit, que de nature,
Que de ceulx qu'on dit d'aventure;
Plus que rubis noble, ou balais,
Selon de Caton l'escripture,
_Patrem insequitur proles_.
Port asseuré, maintien rassis,
Plus que ne peut nature humaine,
Et eussiez des ans trente six,
Enfance en riens ne vous demaine,
Que jour ne le die et sepmaine,
Je ne scay qui le me deffant;
Ad ce propoz un g dit ramaine,
De saige mere, saige enfant.
Dont resume ce que j'ay dit,
_Nova progenies coelo_,
Car c'est du Poete le dit,
_Jamjam demittitur alto_.
Saige Cassandre, bel Echo,
Digne Judith, caste Lucresse,
Je vous congnois, noble Dido,
A ma seule Dame et maistresse.
En priant Dieu, digne Pucelle,
Qui vous doint longue et bonne vie,
Qui vous ayme, ma Damoiselle,
Ja ne coure sur lui envie;
Entiere Dame, et assouvie,
J'espoir de vous servir aincoys,
Certes, se Dieu plaist que devie
Vostre povre escolier francoys.
BALADE.
Je meurs de soif empres de la fontaine;
Suffisance ay, et si suis convoiteux;
Une heure m'est plus d'une quarantaine;
Droit et parfait, je chemine boiteux;
Tres pacient, plus que nul despiteux;
Je retiens tout, et ce que j'ai, despars;
A moy cruel, et aux autres Piteux;
Le neutre suis, et si tiens les deux pars.
En doubte suis de chose tres certaine;
Infortuné, je me repute eureux;
Vraye conclus une chose incertaine;
Rien je ne fois, et suis adventureux;
Feble me tiens, quant me sens vigoreux;
Plain de moisteur, tout tremblant au feu ars;
Doulx et beguin, de semblant rigoreux;
Le neutre suis, et si tiens les deux pars.
Quant dueil me prent, grand joye me demaine;
Par grant plaisir, je deviens langoreux;
Indigent suis, possident grant demaine;
Qui n'a nul goust, je le tiens savoreux,
Qui m'est amer, de lui suis amoureux;
Ignorant suis, et si scay les sept ars;
En grant seurté, fort craintif et paoureux;
Le neutre suis, et si tiens les deux pars.
L'ENVOY.
Qui me loue, il m'est injurieux;
Je ne bouge, quant d'un lieu je me pars;
Par bien ouvrer, en vain labourieux;
Le neutre suis, et si tiens les deux pars.
BALADE.
Je meurs de soif aupres de la fontaine;
Tant plus mengue, et tant plus je me affame;
Povre d'argent, ou ma bourse en est plaine;
Marié suis, et si n'ay point de fame;
Qui me honnore, grandement me diffame;
Quant je vois droit, lors est que me devoye;
Pour loz et pris, je tiltre de diffame;
Grief desplaisir m'est excessive joye.
Quant on me toult, richement on me estraine;
Dix mile onces ne me sont que une dragme;
Sec et brahaing, je porte fleur et graine;
En reposant, sur mer tire à la rame;
Actaine suis en tous lieux on n'a ame;
Acompaigné, je n'ay qui me convoye;
Toute entiere est la chose que je entame,
Grief desplaisir m'est excessive joye.
En aspirant, je retiens mon alaine;
Quant eur me vient, maleureux je me clame;
Fort et puissant, flexible comme laine;
Transi d'amours sans avoir nulle dame;
Homme parfait, privé de corps et d'ame;
Paisible suis, et ung chascun guerroye;
Mes ennemis plus que tous autres, ame;
Grief desplaisir m'est excessive joye.
L'ENVOY.
Mauvaise odeur m'est plus fleurant que basme;
Pasmé de dueil, angoisseux me resjoye;
En eau plungié, je brule tout en flame;
Grief desplaisir m'est excessive joie.
BALADE.
Je n'ai plus soif, tarie est la fontaine,
Repeu je suis de competent viande,
J'ai pris treves affin que on ne me actaine,
Dissimulant, fault que le hurt actende;
Adjoing des deux, sans que nul vilipende,
Je festie l'un, à l'austre fois la moue;
En ce faisant, pour éviter escande,
Entre deux eaues, comme le poisson, noue.
En grant travail j'ai frapé la quintaine,
Jusques ung temps fault qu'à repos entende;
Pour obvier à voye trop haultaine,
Le moyen tiens, affin que ne descende,
J'ai eu delay de payer mon amende,
En couroux faint, couvertement me joue,
En reculant pour mieulx saillir en lande,
Entre deux eaues, comme le poisson, noue.
Ne vert, ne meur, mon blé mangue en graine,
Dueil et plaisir me tiennent en commande;
En divers lieux ca et là me pourmaine;
La moitie fois, quant tout l'en me commande;
A demy trait lors est que l'arc debande,
Pour abreger, ne l'un ne l'autre loue,
Participant de l'une et l'autre bande,
Entre deux eaues, comme le poisson, noue.
L'ENVOY.
Par priere de affaictée demande,
Interrogé se l'ung ou l'autre avoue,
A ce respons, se aucun le me demande,
Entre deux eaues, comme le poisson, noue.
BALADE.
(Villon.)
Je meurs de soif aupres de la fontaine;
Chault comme feu, et tremble dent à dent;
En mon pays, suis en terre loingtaine;
Lez ung brasier, friconne tout ardent;
Nu comme ung ver, vestu en president;
Je ris en pleurs, et actens sans espoir;
Confors reprens, en triste desespoir;
Je m'esjouys, et n'ay plaisir aucun;
Puissant, je suis sans force et sans povoir;
Bien recueilly, débouté de chascun.
Rien ne m'est seur, que la chose incertaine;
Obscur, fors ce qui est tout evident;
Doubte ne fais, fors en chose certaine;
Science tiens à soudain accident;
Je gaigne tout, et demeure perdent;
Au point du jour diz: Dieu vous doint bon soir;
Gisant envers, j'ai grant paour de cheoir;
J'ai bien de quoy, et si n'en ay pas ung;
Eschoite actens, et d'omme ne suis hoir;
Bien recueilly, debouté de chascun.
De riens n'ay soing, si mets toute ma paine
D'acquerir biens, et n'y suis pretendent;
Qui mieulx me dist, c'est cil qui plus m'actaine;
Et qui plus vray, lors plus me va bourdent;
Mon amy est qui me fait entendent,
D'un cigne blanc, que c'est un corbeau noir;
Et qui me nuys, croy qu'il m'aide à povoir;
Bourde, verité, aujourduy m'est tout ung;
Je retiens tout, riens ne scay concepvoir;
Bien recueilly, debouté de chascun.
L'ENVOY.
Prince clement, or vous plaise savoir
Que j'entens moult, et n'ay sens, ne savoir;
Parcial, suis à toutes lois commun;
Que fais je plus? quoy? les gaiges ravoir;
Bien recueilly, debouté de chascun.
BALADE.
Parfont conseil _eximium_.
En ce saint livre, _exortatur_,
Que l'omme, _in matrimonium_,
Folement _non abutatur_;
Raison, le sens _hebetatur_,
_De omni viro_ quelqu'il soit;
Fol _non credit_ tant qu'il recoit.
_Et constat_, par ceste leccon,
Pour conserver _vim et robur_,
_Prestat_ ne faire mot, ne son,
Souffrir et escouter murmur;
_Si conjunx clamat ad_ ce mur,
_Fingat_ que pas ne le concoit,
Fol _non credit_ tant qu'il recoit.
_Fortior multo_ que Sanson,
En cest assault _conjuncitur
Contra_ de Venus l'escusson,
Le plus fort bourdon _plicatur_;
. . . . . . . . . . . . . . . . . .[64]
_Sed quisquis_ pas ne le concoit,
Fol _non credit_ tant qu'il recoit.
L'ENVOY.
Prince très saige, _legitur
Quod astucior_ si decoit,
Le mieulx nagent y _mergitur_;
Fol _non credit_ tant qu'il recoit.
[Note 64: Le vers manque dans les manuscrits.]
BALADE.
Je meurs de soif aupres de la fontaine;
J'ai tres grant fain, et si ne puis mengier;
Je suis au bas en la maison haultaine,
Et enchartré en ung très beau vergier;
En grant peril, et hors de tout dangier;
Les biens que j'ay, me font povre indigent;
En beau logis, ne me scay où logier;
Je gaigne assez, et si n'ay point d'argent.
Je fais grant dueil, tristesse m'est loingtaine;
Dormir ne puis, et ne fais que songier;
Je suis tout sain, et ay fievre quartaine;
Tout esdenté, mon frain me fault rongier,
Verité dy, et si suis mensongier;
Je suis recluz, hanté de toute gent;
Congneu de tous, et à tous estrangier;
Je gaigne assez, et si n'ay point d'argent.
Grant doubte fais de chose bien certaine;
Incertain suis, et si en vueil jugier;
Ou champs estroit, je jouste à la quintaine;
Non offensé, je me cuide vengier;
Ung pesant faiz me semble tres legier;
Je suis paillart, et contrefay du gent;
Par trop couart, hardy comme un Ogier;
Je gaigne assez, et si n'ay point d'argent.
L'ENVOY.
Prince, je suy siche, pour abregier,
Prodigue aussi, nonchallant, diligent,
Assez subtil, plus simple que bergier,
Je gaigne assez, et si n'ay point d'argent.
BALADE
(Montbreton et Robertet.)
Je meurs de soif auprès de la fontaine;
Je trouve doulx ce qui doit estre amer;
J'ayme et tiens chier tous ceux qui me font haine,
Je hé tous ceulx que fort je deusse amer;
Je loue ceulx que je deusse blasmer;
Je prens en gré plus le mal que le bien;
Je vois querant ce qu'à trouver je doubte;
Croire ne puis cela que je scay bien;
Je me tiens seur de ce dont plus jay doubte.
Je prens plaisir en ce qui m'est atayne;
Ung peu de chose m'est grant comme la mer;
Je tiens de pres, celle qui m'est loingtaine;
Je garde entier ce que deusse entamer;
Saoul suis, de ce qui me fait affamer;
J'ay largement de tout, et si n'ay rien;
J'oublie ce que plus à cueur je boute;
Ce qui me lasche, me tient en son lien;
Je me tiens seur de ce dont plus j'ay doubte.
Je tiens pour basse chose qui est haultaine;
Je fuis tous ceulx que deusse reclamer,
Je croy plus tart le vray qu'une fredaine;
Tant plus suis froit, plus me sens enflamer;
Quant j'ay bon cueur, lors je prens à pasmer;
Ce que j'aquiers, je ne tiens pas pour mien;
Je prise peu ce qui bien chier me couste;
Sote maniere m'est plus que beau maintien;
Je me tiens seur de ce dont plus j'ay doubte.
L'ENVOY.
Prince, j'ay tout, et si ne scay combien;
J'atire à moy ce qui plus me deboute;
Ce que j'esloigne, m'est plus pres qu'autre rien;
Je me tiens seur de ce dont plus j'ay doubte.
BALADE.
Je meurs de soif aupres de la fontaine;
Verbe normal, sans conjugacion:
Congruité, de incongruité plaine;
Declinable, sans declinacion;
Approprié par appellation;
Determiné, sans quelque terminance;
Ou brief, ou long, sans variacion;
C'est plus fort fait, que ouvrer par ignorance.
Mat et vaincu, je frape la quintaine;
Sans violance je fois invasion;
Affirmatif d'une chose incertaine;
Silogisant sans proposicion;
Meuf figure où n'a conclusion;
Emptimeme sans quelque consequance;
Convertible où n'a conversion;
C'est plus fort fait, que ouvrer par ignorance.
J'ayme repos, et desire la paine;
Corruptible en generacion;
Le vray au faulx je duis et ramaine;
De maxime je fois oppinion;
Diffiment je fois descripcion,
Et l'accident je mue en substance;
Aveugle suis en clere vision;
C'est plus fort fait, que ouvrer par ignorance.
L'ENVOY.
Incomplexif, ayant complexion;
Irregulier, je suis de l'observance;
Je suis actif, designant passion;
C'est plus fort fait, que ouvrer par ignorance.
BALADE.
(Maistre Berthault de Villebresme.)
Je meurs de soif aupres de la fontaine;
Tout affamé, en mengier sumptueulx;
Comblé de dueil, en liesse haultaine;
Sec et brahaing, en pays fructueux;
Loing de vertuz, entre les vertueux;
Entre joyeux, plaintif et souspirant;
En lieu de bien, de mal affectueux;
Et va mon fait tousjours en empirant.
Entre tous biens je suis de mal quintaine;
Alangoré, entre les vigoreux;
Entre esbanoys, de regret cappitaine;
Amertume, entre les doulcereux;
Tremblant de froit en manoir chalereux;
En grant santé, tousjours mal endurant;
Entre courtois, despit et rigoreux;
Et va mon fait tousjours en empirant.
Forvoyé suis par hanter voye certaine,
Et avoyé, en lieux avantureux;
Ma nacion m'est region lointaine;
En lieu tres seur, je suis tres fort paoureux;
Espris d'amour, sans estre amoureux;
La lerme a l'ueil, je me vois deduisant;
Tout me desplaist, sans estre dangereux;
Et va mon fait tousjours en empirant.
L'ENVOY.
Prince, cesser fay le mal qui m'actaine,
Ou autrement je m'en iray mourant,
Car je suis pres d'avoir fievre quartaine,
Et va mon fait toujours en empirant.
BALADE.
(Maistre Jehan Caillau.)
Je meurs de soif aupres de la fontaine;
Tremblant de froit ou feu des amoureux;
Je suis tout sain en langueur et enpaine;
Et suis asseur, où tout est dangereux;
Tout mal, tout grief, m'est doulx et savoureux;
Plain de tourment, mene joyeuse vie,
Et ce qui plaist à tous, ne me plaist mie;
En povreté, je suis tres richement;
En engoisse, j'ay plaisance assovye;
Or jugiez donc se je vis plaisamment.
Je suis joyeulx sans plaisance mondaine;
Où chascun rit, pensif et douloreux;
Sans nul travail, si suis je hors d'alaine;
Pres de tout bien, suis le tres langoreux;
Ce qui me plaist, est aspre et rigoreux;
J'ayme estre seul, et si vueil compaignie;
Je dors assez, et suis en frenesie;
En desespoir j'ay grand allegement;
Ce qui est doulx, m'est plus amer que suye;
Or jugiez donc se je vis plaisamment.
Je suis seigneur sans terre et sans demaine;
Tant plus ay biens, et plus suis maleureux;
Je meurs de fain, et ay ma grange plaine;
Où tout est seur, si suis je tres paoureux;
Des plus vaillans et moins chevalereux;
Qui mal me fait, je lui rens courtoisie;
S'il fait beau temps, je demande la pluye;
Se je meurs tost, si vis je longuement;
En grant repos, plain de forsenerie;
Or jugez donc si je vis plaisamment.
L'ENVOY.
Prince, mon fait est droicte faerie,
Je bay travail, et le repos m'ennuye;
Maintenant d'un, et tantost autrement;
J'ay tous les jeux, et quicte la partie;
Or jugez donc si je vis plaisamment.
BALADE.
(Gilles des Ourmes.)
Je meurs de soif aupres de la fontaine;
Tremblant de froit ou feu des amoureux;
Je suis joyeulx s'aucun mal me demaine;
Plaintz et souspirs sont mes riz et mes jeux;
Je n'ay santé, sinon quand je me deulx;
Beau temps me plaist, et desire la pluye;
Qui bien me fait, je le tiens mon hayneux;
Or regardez, et jugiez s'il m'ennuye.
Je n'ay repos qu'en doleur et en paine;
J'ayme travail, et si suis paresseux;
Ung mois ne m'est qu'à ung aultre sepmaine,
Et m'est d'advis que le jour dure deux;
Se j'ay nul bien, je m'en tiens maleureux;
Quant j'ayme aucun, force est que je le fuye;
Qui m'est courtois, je lui suis rigoreux;
Or regardez, et jugiez s'il m'ennuye.
J'ay mille maulx, et ma personne est saine;
Plaisirs mondains me sont malencontreux;
Quant je suis seul, lors ung chascun m'actaine;
Rien n'ay asseur, si je n'en suis doubteux;
Gens bien en point me semblent souffreux;
En plain midy j'ay la veue esbluye;
Je n'ayme rien, et si suis convoiteux;
Or regardez, et jugiez s'il m'ennuye.
L'ENVOY.
Sans mot sonner, je dy mon cas piteux;
Je n'ay regret qu'en ce que je ne veulx;
Ce qui est doulx, m'est plus amer que suye;
Quant gens n'ont rien, je vueil mordre sur eulx:
Or regardez, et jugiez s'il m'ennuye.
BALADE.
(Simonnet Caillau.)
Je meurs de soif aupres de la fontaine;
Costé plaisir, mon cueur plaint et souspire;
Tout arresté, sans marchier l'on me maine;
Rempli de deul, vouloir me prent de rire;
En plaisans lieux je n'ay si non martire;
A nul ne suis, et si fault que m'avoue;
Parler scay bien, et ne puis mon cas dire;
Or regardez, se tel homme se joue.
Croire ne vueil, et est chose certaine;
Sans me toucher, je sens que l'on me tire;
En lit bien fait, là ne seuffre que paine;
Le chois ay eu, et est ma part la pire;
Sans avoir riens, j'ay tant qu'il deust suffire;
Qui mal me fait, de cestui la me loue;
Pres des joyeulx, je ne me scay deduire;
Or regardez, se tel homme se joue.
Esgaré suis, et voy la voye plaine;
Où tout est bien, assez treuve à redire;
Sens grant chaleur, ca et là me pourmaine;
Les yeulx bandez, en mirouer me mire;
Loingt de chault feu, je ne cesse de frire;
Tel me flate qui puis me fait la moue;
Ce qui est mien, j'en voy ung autre sire;
Or regardez, se tel homme se joue.
L'ENVOY.
J'ay piez et sens, et ne me scay conduire;
En beau chemin je suis cheut en la boue;
J'ayme estre à part, et compaignie desire;
Or regardez, se tel homme se joue.
BALADE.
En regardant vers le pays de France,
Ung jour m'avint, à Dovre sur la mer,
Qu'il me souvint de la doulce plaisance
Que souloie ou dit pays trouver;
Si commencay de cueur à souspirer,
Combien certes que grant bien me faisoit,
De veoir France que mon cueur amer doit.
Je m'avisay que c'estoit nonsavance,
De telz souspirs dedens mon cueur garder,
Veu que je voy que la voye commence
De bonne paix, qui tous biens peut donner;
Pour ce, tournay en confort mon penser,
Mais non pourtant, mon cueur ne se lassoit
De veoir France que mon cueur amer doit.
Alors chargay, en la nef d'esperance,
Tous mes souhays en leur priant d'aler
Oultre la mer, sans faire demourance,
Et à France de me recommander;
Or nous doint Dieu bonne paix sans tarder,
Adonc auray loisir, mais qu'ainsi soit,
De veoir France que mon cueur amer doit.
L'ENVOY.
Paix est tresor qu'on ne peut trop loer,
Je hé guerre, point ne la doit prisier,
Destourbé m'a longtemps, soit tort ou droit,
De veoir France que mon cueur amer doit.
BALADE.
Priez pour paix, doulce Vierge Marie,
Royne des cieulx, et du monde maistresse,
Faictes prier, par vostre courtoisie,
Saints et sainctes, et prenez vostre adresse
Vers vostre fils, requerrant sa haultesse
Qu'il lui plaise son peuple regarder,
Que de son sang a voulu rachater,
En deboutant guerre qui tout desvoye;
De prieres ne vous vueilliez lasser,
Priez pour paix, le vray tresor de joye.
Priez, prelaz, et gens de saincte vie.
Religieux, ne dormez en peresse,
Priez, maistres, et tous suivans clergie,
Car par guerre fault que l'estude cesse;
Moustiers destruiz sont sans qu'on les redresse,
Le service de Dieu vous fault laisser,
Quant ne povez en repos demourer;
Priez si fort que briefment Dieu vous oye,
L'Eglise voult à ce vous ordonner;
Priez pour paix, le vray tresor de joye.
Priez, princes qui avez seigneurie,
Roys, ducs, contes, barons plains de noblesse,
Gentils hommes avec chevalerie,
Car meschans gens surmontent gentillesse;
En leurs mains ont toute vostre richesse,
Debatz les font en hault estat monter,
Vous le povez chascun jour veoir au cler,
Et sont riches de voz biens et monnoye,
Dont vous deussiez le peuple supporter;
Prier pour paix, le vray tresor de joye.