Mais ilz sont si tres hastis,
Et trop plains de leur vouloir;
Au fort, je les metz au pis,
Facent selon leur advis;
Plus ne crains, dont Dieu mercie,
L'amoureuse maladie.
L'ENVOY.
Quant je voy en doleur pris
Les amoureux, je m'en ris;
Car je tiens, pour grant folie,
L'amoureuse maladie.
BALADE.
Mon cueur m'a fait commandement
De venir vers vostre jeunesse,
Belle que j'ayme loyaument,
Comme doy faire ma Princesse;
Se vous demandez pourquoi esse?
C'est pour savoir quant vous plaira
Alegier sa dure destresse,
Ma Dame, le sauray je ja?
Dictez le, par vostre serment
Je vous fais loyalle promesse,
Nul ne le saura, seulement
Fors que lui, pour avoir leesse;
Or lui monstrez qu'estes maistresse,
Et lui mandez qu'il guerira,
Ou s'il doit mourir de destresse,
Ma Dame, le saurai je ja?
Penser ne pourroit nullement
Que la doleur, qui tant le blesse,
Ne vous desplaise aucunement;
Or faictes donc tant qu'elle cesse,
Et le remectez en l'adresse
D'Espoir, dont il party pieca;
Respondez sans que plus vous presse.
Ma Dame, le sauray je ja?
BALADE.
Je meurs de soif, en cousté la fontaine;
Tremblant de froit, ou feu des amoureux;
Aveugle suis, et si les autres maine;
Povre de sens, entre saichans l'un d'eulx;
Trop negligent, en vain souvent soigneux;
C'est de mon fait une chose faiée,
En bien et mal par fortune menée.
Je gaingne temps, et pers mainte sepmaine;
Je joue et ris, quant me sens douloreux;
Desplaisance j'ay, d'esperance plaine;
J'actens boneur en regret angoisseux;
Rien ne me plaist, et si suis desireux;
Je m'esjois, et courre à ma pensée,
En bien et mal par fortune menée.
Je parle trop, et me tais à grant paine;
Je m'esbahys, et si suis courageux;
Tristesse tient mon confort en demaine,
Faillir ne puis, au moins à l'un des deux;
Bonne chierre je faiz, quant je me deulx;
Maladie m'est en santé donnée,
En bien et mal par fortune menée.
L'ENVOY.
Prince, je dy que mon fait maleureux,
Et mon prouffit aussi avantageux,
Sur ung hasart j'asseray quelque année,
En bien et mal par fortune menée.
BALADE.
Comment voy je les Anglois esbahys,
Resjoys toy, franc royaume de France,
On apparcoit que de Dieu sont hays;
Puis qu'ilz n'ont plus couraige ne puissance;
Bien pensoient, par leur oultrecuidance,
Toy surmonter, et tenir en servaige;
Et ont tenu à tort ton heritaige;
Mais à present Dieu pour toy se combat,
Et se monstre du tout de ta partie,
Leur grant orgueil entierement abat,
Et t'a rendu Guyenne et Normendie.
Quant les Anglois as pieca envays,
Rien ny valoit ton sens, ne ta vaillance;
Lors estoies ainsi que fut Tays
Pecheresse qui pour faire penance,
Enclouse fut par divine ordonnance;
Ainsi as tu esté en reclusaige
De desconfort, et douleur de couraige.
Et les Anglois menoient leur sabat,
En grans pompes, baubans et tirannie.
Or, a tourné Dieu ton dueil en esbat,
Et t'a rendu Guyenne et Normendie.
N'ont pas Anglois souvent leurs Rois trays?
Certes ouil. tous en ont congnoissance;
Et encore, le Roy de leur pays
Est maintenant en doubteuse balance;
D'en parler mal, chascun Anglois s'avance;
Assez monstrent, par leur mauvais langage,
Que voulentiers ilz lui feroyent oultrage;
Qui sera Roy entr'eulx est grant desbat;
Pour ce, France, que veulx tu que te dye?
De sa verge Dieu, les punist et bat,
Et t'a rendu Guyenne et Normendie.
PRINCE.
Roy des Français gaigné as l'asvantaige,
Parfaiz ton jeu, comme vaillant et saige,
Maintenant l'as plus belle qu'au rabat.
De ton boneur, France, Dieu remercie;
Fortune en bien avecques toi s'embat,
Et t'a rendu Guyenne et Normendie.
BALADE.
On parle de religion
Qui est d'estroicte gouvernance,
Et, par ardant devocion,
Portent mainte dure penance;
Mais, ainsi que j'ay congnoissance,
Et selon mon entencion,
Entre tous, j'ay compassion
Des amoureux de l'observance
Toujours par contemplacion
Tiennent leurs cueurs raviz en trance;
Pour venir par perfection
Au hault Paradis de Plaisance:
Chault, froit, soif et faim d'esperance,
Souffrent en mainte nacion;
Telle est la conversacion
Des amoureux de l'observance.
Piez nuz, de consolacion
Quierent l'aumosne d'alegence;
Or ne veulent ne pension,
Fors de pitié pour pitance;
En bissacs plains de souvenance,
Pour leur simple provision,
N'est ce saincte condicion
Des amoureux de l'observance?
L'ENVOY.
Des bigotz ne quiers l'accointance,
Ne loue leur oppinion,
Mais me tiens, par affection,
Des amoureux de l'observance.
OBLIGATION DE VAILLANT.
Present le notaire d'Amours,
Sans alleguer decepcion,
En renoncant tous droiz d'amours,
Coustume, loy, condicion,
De tres loyalle entencion,
A vous servir sans me douloir,
Passe ceste obligacion
Soubz le scel de vostre vouloir.
De cueur, corps, biens, sans nul recours.
Vous fais renunciacion,
Presens, advenir, à tousjours.
Et vous mets en possession
Ne nulle part, ne porcion
N'y aura, et, pour mieulx valoir,
Le jure en ma dampnacion
Soubz le scel de vostre vouloir.
Et quant je feray le rebours,
Pour recevoir punicion,
Me soubzmetz, sans estre ressours,
A vostre juridiction;
Et à bon droit, et action,
Pourrez, de vostre plain povoir:
Me mectre à execution
Soubz le scel de vostre vouloir.
L'ENVOY.
En l'an de ma grant passion
Mectant toutes à nonchaloir,
Feis ceste presentacion,
Soubz le scel de vostre vouloir.
VIDIMUS DE LA DICTE OBLIGACION PAR LE DUC D'ORLÉANS.
A ceulx qui verront ces presentes,
Le Bailly d'Amoureux espoir,
Salut plain de bonnes ententes,
Mandons et faisons assavoir
Que le tabellion Devoir,
Juré des centraux en amours,
A veu nouvellement, à Tours,
De Vaillant l'obligacion
Entiere de bien vraye sorte,
Dont en fait la relacion,
Ainsi que ce _vidimus_ porte.
A double queue, par patentes,
En cire vert, pour dire voir,
Oblige, soubzmectant ses rentes,
Cueur, corps et biens, sans decevoir,
Soubz le seau d'autruy vouloir,
Pour recouvrer joyeulx secours,
Qu'il a desservy par mains jours;
Faisant ratifficacion,
Ledit notaire le rapporte,
Par sa certifficacion,
Ainsi que ce _vidimus_ porte.
Et deust il mectre tout en ventes,
Des biens qu'il pourra recevoir,
Veult paier ses debtes contentes,
Tant qu'on pourra apparcevoir,
Qu'il fera trop plus que povoir;
Combien qu'ait eu d'estranges tours
Qui lui sont venuz au rebours;
En soit faicte informacion,
Car à Loyaulté se conforte,
Qu'en fera la probacion,
Ainsi que ce _vidimus_ porte.
L'ENVOY.
Pour plus abreviacion,
De l'an et jour je me deporte,
On en voit declaracion,
Ainsi que ce _vidimus_ porte.
ENTENDIT DE LA DICTE OBLIGACION
par Maistre Jehan Caillau.
_Intendit_ le nommé Vaillant
Qui fait ceste obligation,
Vous resigne tout son vaillant,
Par simple resignacion;
Ne ne fait supplicacion
De gueredon, pour mieulx valoir,
Fors tout à vostre oppinion,
Soubz le scel de vostre vouloir.
Lequel, d'estoc et de taillant.
Endure mainte passion
D'Amours, qui le vont assaillant;
Mais, soubz dissimulacion,
Porte sa tribulacion,
Faisant semblant de non doloir,
Actendant doulce pension,
Soubz le scel de vostre vouloir.
Pour ce, ne doit estre faillant
A la renumeracion,
Car, s'il y estoit deffaillant,
Ce serait sa perdicion;
Et, par Dieu, si bon champion
Ne devez mectre à nonchaloir;
Si faictes qu'ait provision,
Soubz le scel de vostre vouloir.
L'ENVOY.
J'en parle par compacion,
Mais grant bien lui devez vouloir,
Puis que met son entencion
Soubz le scel de vostre vouloir.
BALADE.
En la forest de longue actente,
Chevauchant par divers sentiers,
M'en voys, ceste année presente,
Ou voyage de desiriers;
Devant sont allez mes fourriers,
Pour appareiller mon logis
En la cité de Destinée,
Et, pour mon cueur et moy, ont pris
L'ostellerie de Pensée.
Je mene des chevaulx quarente,
Et autant pour mes officiers,
Voire, par Dieu, plus de soixante,
Sans les bagaiges et sommiers.
Loger nous fauldra par quartiers,
Se les hostelz sont trop petis
Touteffoiz pour une vesprée
En gré prandray, soit mieulx ou pis,
L'ostellerie de Pensée.
Je despens chascun jour ma rente
En maints travaulx avanturiers,
Dont est Fortune mal contente,
Qui soustient contre moy Dangiers;
Mais, Espoirs, s'ilz sont droicturiers,
Et tiennent ce qui qu'ilz m'ont promis,
Je pense faire telle armée,
Qu'auray malgré mes ennemis,
L'ostellerie de Pensée.
L'ENVOY.
Prince, vray Dieu de paradis,
Vostre grace me soit donnée,
Telle que trouve à mon devis,
L'ostellerie de Pensée.
BALADE.
Je cuide que ce sont nouvelles,
J'oy nouveau bruit, et qu'est ce là?
Helas! pourroy je savoir d'elles
Quelque chose qui me plaira;
Car j'ay desiré, longtemps a,
Qu'Espoir m'estraynast de liesse,
Je ne scay pas qu'il en fera,
Le beau menteur plain de promesse.
S'il ne sont ou bonnes ou belles,
Au fort, mon cueur endurera,
En actendant d'avoir de celles
Que Bon eur lui apportera,
Et de l'endormye beuvra;
De nonchaloir, en sa destresse,
Espoir plus ne l'esveillera,
Le beau menteur plain de promesse.
Pour ce, mon cueur, se tu me celles
Reconfort, quant vers toy vendra,
Tu feras mal, car tes querelles
J'ay gardées, or y perra;
Adviengne qu'avenir pourra!
Je suis gouverné par Vieillesse,
Qui de legier n'escoutera
Le beau menteur plain de promesse.
L'ENVOY.
Ma bouche plus n'en parlera,
Raison sera d'elle maistresse;
Mais au derrain, blasmé sera
Le beau menteur plain de promesse.
BALADE.
N'a pas longtemps qu'escoutoye parler
Ung amoureux, qui disoit à s'amye:
De mon estat plaise vous ordonner,
Sans me laisser ainsi finer ma vie,
Je meurs pour vous, je le vous certiffie.
Lors respondit, la plaisante aux doulx yeulx,
Assez le croy, dont je vous remercie,
Que m'aymez bien, et vous encores mieulx,
Il ne fault ja vostre pousse taster,
Fievre n'avez que de merencolie,
Vostre orine ne aussi regarder,
Tost se garist legiere maladie,
Medicine devez prendre d'oublie;
D'autres ay veu trop pis, en plusieurs lieux,
Que vous n'estes, et, pour ce, je vous prie,
Que m'aymez bien, et vous encores mieulx.
Je ne vueil pas de ce vous destourber,
Que ne m'amiez de vostre courtoisie;
Mais que pour moy, doyez mort endurer,
De le croire, ce me seroit folie;
Pensez de vous, et faictes chiere lye;
J'en ay ouy parler assez de tieulx
Qui sont tous sains; quoyque point ne desnye
Que m'aymez bien, et vous encores mieulx.
L'ENVOY.
Telz beaulx parlers ne sont en compaignie
Qu'esbatemens, entre jeunes et vieulx;
Contente suis, combien que je m'en rye,
Que m'aymez bien, et vous encores mieulx.
BALADE.
Portant harnois rouillé de nonchaloir,
Sus monteure foulée de foiblesse,
Mal abillé de desireulx vouloir,
On m'a croizé, aux montres de liesse,
Comme cassé des gaiges de jeunesse;
Je ne congnois où je puisse servir,
L'arriere ban a fait crier Vieillesse,
Las! fauldra il son soudart devenir?
Le bien, que puis avecques elle avoir,
N'est que d'un peu d'atrempée sagesse;
En lieu de ce, me fauldra recevoir
Ennuy, soussy, desplaisir et destresse;
Par Dieu! Bon temps, mal me tenez promesse,
Vous me deviez contre elle soustenir,
Et je voy bien qu'elle sera maistresse,
Las! fauldra il son soudart devenir?
Foibles jambes porteront bon vouloir,
Puisqu'ainsy est, endurant en humblesse,
Prenant confort d'un bien joyeulx espoir,
Quant, Dieu mercy, maladie ne presse;
Mais loing se tient, et mon corps point ne blesse,
C'est ung tresor que doy bien chier tenir,
Veu que la fin de menasser ne cesse,
Las! fauldra il son soudart devenir?
L'ENVOY.
Prince, je dy que c'est peu de richesse
De ce monde, ne de tout son plaisir,
La mort depart ce qu'on tient à largesse,
Las! fauldra il son soudart devenir?
BALADE.
Dieu vueille sauver ma galée,
Qu'ay chargée de marchandise
De mainte diverse pensée
Enpris de loyaulté assise;
Destourbée ne soit, ne prise
Des robeurs, escumeurs de mer;
Vent, ne marée ne luy nuyse,
A bien aler et retourner.
A Confort l'ay recommandée,
Qu'il en face tout à sa guise,
Et pencarte lui ay baillée,
Qui d'estranges pays devise,
Affin que dedens il advise
A quel port pourra arriver,
Et le chemin à chois eslise,
A bien aler et retourner.
Pour acquicter joye empruntée,
L'envoye, sans espargner mise,
Riche devendray, quelque année,
Se mon entente n'est surprise;
Conscience n'auray reprise
De gaing à tort au par aler,
En eur viengne mon entreprise,
A bien aler et retourner.
L'ENVOY.
Prince, se maulx fortune atise,
Sagement s'y fault gouverner:
Le droit chemin jamais ne brise,
A bien aler et retourner.
BALADE
(Jacques bastart de la Tremoille.)
Pour la conqueste de mercy,
Où les vaillans hommes et saiges
Ont été pris, et mors aussi,
En acquerant leurs avantaiges;
Amours accroissant les couraiges
Des mieulx venuz, lectre patente
A tous a donné leurs usaiges,
En la forest de longue actente.
Les piteux s'arment de soussy,
Les francs se mectent en servaige,
Maigres de corps, le cueur noircy
De dueil, et pales les visaiges;
A tant pour services et gaiges,
Auront trois cens maulx jours de rente
Par an, avec les arreraiges,
En la forest de longue actente.
Ceulx qui Amours servent ainsy,
En lui faisant foys et hommaiges,
Il les fait apres eureux sy
Qu'ilz s'eschappent des brigandaiges
De Dangiers, par petiz boucaiges,
Puis les duit en la droicte sente;
Mais premier, paient leurs truaiges,
En la forest de longue actente.
L'ENVOY.
Prince, pour duire cueurs volaiges,
Affin que nul ne s'en exempte,
Mectez les tous en hermitaiges,
En la forest de longue actente.
BALADE.
Ha! Dieu Amours, où m'avez vous logié?
Tout droit au trait de desir et plaisance,
Où, de legier, je puis estre blecié
Par doulx regart, et plaisant atraiance.
Jusqu'à la mort, dont trop suis en doubtance,
Pour moy couvrir prestez moy ung pavaiz,
Desarmé suis, car pieca mon harnaiz
Je le vendy, par le conseil d'oiseuse.
Comme lassé de la guerre amoureuse.
Vous savez bien que me suis esloingné,
Des longtemps a, d'amoureuse vaillance,
Où j'estoye moult fort embesoingné,
Quant m'aviez en vostre gouvernance;
Or en suis hors, Dieu me doint la puissance
De me garder que n'y rentre jamais;
Car, quant congneu j'ay les amoureux fais,
Retrait me suis de vie si peneuse,
Comme lassé de la guerre amoureuse.
Et non pourtant, j'ay esté advisé
Que Bel acueil a fait grant aliance
Encontre moy, et qu'il est embusché
Pour me prandre, s'il peut, par decevance;
Ung de ses gens, appellé Acointance,
M'assault tousjours; mais souvent je me taiz,
Monstrant semblant que je ne quiers que paiz.
Sans me bouter en paine dangereuse,
Comme lassé de la guerre amoureuse.
L'ENVOY.
Voisent faire jeunes gens leurs essaiz,
Car reposer, je me vueil desormaiz;
Plus cure n'ay de pensée soingneuse,
Comme lassé de la guerre amoureuse.
BALADE.
Yeulx rougis, plains de piteux pleurs,
Fourcelle d'espoir reffroidie,
Teste enrumée de douleurs,
Et troublée de frénésie,
Corps percus sans plaisance lye,
Cueur du tout pausmé en rigueurs,
Voy souvent avoir à plusieurs,
Par le vent de merencolie.
Migraine de plaingnans ardeurs,
Transe de sommeil mi partie,
Fievre frissonnans de maleurs,
Chault ardant fort en reverie,
Soif que confort ne rassasie,
Dueil baigné en froides sueurs.
Begayant, et changeant couleurs,
Par le vent de merencolie.
Toute tourmentant en langueurs,
Colique de forcenerie,
Gravelle de soings assailleurs,
Raige de desirant folie,
Anuys enflans d'ydropisie,
Maulx ethiques aussi ailleurs
Assourdissent les escouteurs,
Par le vent de merencolie.
L'ENVOY.
Guerir ne se peut maladie
Par phisique, ne cireurgie,
Astronomans, n'enchanteurs,
Des maulx que souffrent povres cueurs
Par le vent de merencolie.
BALADE.
Ce que l'ueil despend en plaisir,
Le cueur l'achete chierement,
Et, quand vient à compte tenir,
Raison, president saigement,
Demande pourquoi et comment
Est despendue la richesse,
Dont Amours deppart largement,
Sans grant espargne de liesse.
Lors respond Amoureux desir:
Amours me fist commandement
De joyeuse vie servir,
Et obeir entierement;
Et, s'ay failly aucunement,
On n'en doit blasmer que jeunesse
Qui m'a fait ouvrer sotement,
Sans grant espargne de liesse.
Pas ne mourray sans repentir,
Car je m'en repens grandement,
Trouvé me suis pis que martir,
Souffrant maint doloureux tourment;
Desormais en gouvernement
Me metz, et es mains de Vieillesse,
Bien scay qu'y vivray soubrement,
Sans grant espargne de liesse.
L'ENVOY.
Le temps passe comme le vent,
Il n'est si beau jeu qui ne cesse,
En tout fault avoir finement,
Sans grant espargne de liesse.
BALADE.
Je, qui suis Fortune nommée,
Demande la raison pourquoy
On me donne la renommée,
Qu'on ne se peut fier en moy,
Et n'ay ne fermeté ne foy;
Car, quant aucuns en mes mains prens,
D'en bas je les monte en haultesse,
Et d'en hault en bas les descens,
Monstrant que suis Dame et maistresse.
En ce, je suis à tort blasmée,
Tenant l'usaige de ma loy,
Que de longtemps m'a ordonnée
Dieu, sur tous le souverain Roy,
Pour donner au monde chastoy;
Et, se de mes biens je despens
Souventesfoiz, à grant largesse,
Quant bon me semble, les suspens,
Monstrant que suis Dame et maistresse.
C'est ma maniere acoustumée,
Chascun le scet, comme je croy.
Et n'est pas nouvelle trouvée,
Mais, fays ainsi comme je doy;
Me mocquant, je les monstre au doy
Tous ceulx qui en sont mal contens:
En gré pregnent joye ou destresse,
Qu'ayent l'un des deux me consens,
Monstrant que suis Dame et maistresse.
L'ENVOY.
Sur ce, s'advise qui a sens,
Soit en jeunesse, ou en vieillesse,
Et qui ne m'entent, je m'entens,
Monstrant que suis Dame et maistresse.
BALADE.
Fortune, je vous oy complaindre
Qu'on vous donne renom, à tort,
De savoir, et aider, et faindre,
Donnant plaisir et desconfort;
C'est vray, et encore plus fort.
Souvent effoiz, contre raison,
Boutez de hault plusieurs en bas,
Et de bas en hault; telz debas
Vous usez en vostre maison.
Bien savez de plaisance paindre,
Et d'espoir, quand prenez depport.
Apres effacer et destaindre
Toute joye, sans nul support.
Et mener à douloureux port,
Ne vous chault en quelle saison;
Jamais vous n'ouvrez par compas;
Beaucoup pis, que je ne dy pas,
Vous usez en vostre maison.
Pour Dieu, vueillez vous en reffraindre,
Affin qu'on ne face rapport,
Qui vouldra vostre fait actaindre,
Que vous soyez digne de mort;
Vostre maniere chascun mort,
Plus qu'autre, sans comparaison,
Qui regarde par tous estats,
Anuy et meschief, à grant tas,
Vous usez en vostre maison.
L'ENVOY.
Ne jouez plus de vostre sort,
Car trop le passez oultre bort;
Se gens ne laissiez en pais, on
Appellera les advocas,
Qui plaideront que tres faulx cas
Vous usez en vostre maison.
BALADE.
Or ca, puisque il faut que responde,
Moy, Fortune, je parleray,
Si grant n'est, ne puissant ou monde,
A qui bien parler n'ozeray.
J'ay fait, faiz encores, et feray,
Ainsi que bon me semblera,
De ceulx qui sont soubz ma puissance;
Parle qui parler en vouldra,
Je n'en feray qu'à ma plaisance.
Quant les biens, qui sont en la ronde,
Sont miens, et je les donneray
Par grant largesse, dont j'abonde,
Et apres je les reprendray;
Certes, à nul tort ne feray.
Qui est ce qui m'en blasmera?
Je l'ay ainsi d'acoustumance,
En gré le preigne qui pourra,
Je n'en feray qu'à ma plaisance.
En raison jamais ne me fonde,
Mais mon vouloir accompliray;
Les aucuns convient que confonde,
Et les autres avanceray;
Mon propos souvent changeray,
En plusieurs lieux, puis ca, puis là,
Sans regle, ne sans ordonnance;
Où est il qui m'en gardera?
Je n'en feray qu'à ma plaisance.
L'ENVOY.
On escript: tant qu'il nous plaira,
Es lettres des seigneurs de France;
Pareillement de moy sera,
Je n'en feray qu'à ma plaisance.
BALADE.
Fortune, vray est vostre compte,
Que quant voz biens donné avez,
Vous les reprenez; mais, c'est honte,
Et don d'enfant, bien le savez;
Ainsi faire ne le devez.
Voz fais vous mectez à l'enchiere,
Chascun ce qu'il en peut, en a,
Et ne vous chault comment tout va,
Pour Dieu, changez vostre maniere[63].
[Note 63: Nous trouvons le commencement de cette ballade dans un
manuscrit de la Bibliothèque royale (_Laval_, 193); la fin manque.]
BALADE.
Escollier de merancolie,
A l'estude je suis venu,
Lectres de mondaine clergie
Espelant atout ung festu,
Et moult fort m'y trouve esperdu;
Lire, n'escripre, ne scay mye,
Des verges de Soussy batu,
Es derreniers jours de ma vie.
Pieca, en jeunesse fleurie,
Quant de vif entendement fu,
J'eusse apris en heure et demye
Plus qu'à present; tant ay vesqu,
Que d'engin je me sens vaincu;
On me deust bien, sans flaterie,
Chastier despoillié tout nu,
Es derreniers jours de ma vie.
Que voulez vous que je vous die?
Je suis pour ung asnyer tenu,
Banny de bonne compaignie,
Et de nonchaloir retenu
Pour le servir, il est conclu;
Qui vouldra pour moy estudie,
Trop tart je m'y suis entendu,
Es derreniers jours de ma vie.
L'ENVOY.
Se j'ay mon temps mal despendu,
Fait l'ay, par conseil de folie;
Je m'en sens, et m'en suis sentu,
Es derreniers jours de ma vie.
BALADE.
L'autre jour tenoit son conseil,
En la chambre de ma pensée,
Mon cueur, qui faisoit appareil
De deffence contre l'armée
De Fortune mal advisée,
Qui guerrier vouloit Espoir;
Se sagement n'est reboutée,
Par Bon eur et Loyal vouloir.
Il n'est chose soubz le souleil,
Qui tant doit estre désirée
Que paix; c'est le don non pareil
Dont Grace fait toujours livrée
A sa gent qu'a recommandée;
Fol est, qui ne la veult avoir,
Quant elle est offerte et donnée,
Par Bon eur et Loyal vouloir.
Pour Dieu, laissons dormir traveil,
Ce monde n'a gueres durée,
Et paine, tant qu'elle a sommeil,
Souffrons que prengne reposée:
Qui une foiz l'a esprouvée,
La doit fuyr, de son povoir,
Par tout doit estre deboutée,
Par Bon eur et Loyal vouloir.
L'ENVOY.
Dieu nous doint bonne destinée,
Et chascun face son devoir,
Ainsi ne sera redoubtée
Par Bon eur et Loyal vouloir.
BALADE.
En la chambre de ma pensée,
Quant j'ay visité mes tresors,
Mainteffoiz la trouve estoffée
Richement, de plaisans confors;
A mon cueur je conseille lors,
Qu'y prenons notre demourée,
Et que par nous soit bien gardée,
Contre tous envieux rappors.
Car Desplaisance maleurée
Essaye souvent ses effors,
Pour la conquester par emblée,
Et nous bouter tous deux dehors;
Se Dieu plaist, assez sommes fors
Pour bientost rompre son armée,
Se d'Espoir bannyere est portée
Contre tous envieux rappors.
L'inventoire j'ay regardée
De noz meubles, en biens et corps;
De legier, ne sera gastée,
Et si ne ferons à nulz tors;
Mieux aymerions estre mors,
Mon cueur et moy, que couroucée
Fust raison saige et redoublée,
Contre tous envieux rappors.
L'ENVOY.
Demourons tous en bons accors,
Pour parvenir à joyeulx pors;
Ou monde qui a peu durée,
Soustenons Paix la bien amée
Contre tous envieux rappors.
BALADE.
Je n'ay plus soif, tarie est la fontaine,
Bien eschauffé, sans le feu amoureux;
Je vois bien cler, ja ne fault qu'on me maine,
Folie et sens me gouvernent tous deux,
En nonchaloir resveille sommeilleux;
C'est de mon fait une chose meslée,
Ne bien, ne mal, d'avanture menée.
Je gaingne et pers, mescontant par sepmaine,
Ris, jeux, deduiz, je ne tiens compte d'eulx;
Espoir et dueil me mectent hors d'alaine,
Eur me flatent, si m'est trop rigoreux;
Dont vient cela, que je ris et me deulx?
Est ce par sens, ou folie esprouvée?
Ne bien, ne mal, d'avanture menée.
Guerdonné suis de malheureuse estraine,
En combatant, je me rens courageux,
Joye et Soussy m'ont mis en leur demaine,
Tout desconfit, me tiens au renc des preux;
Qui ne sauroit desnoer tous ses neux,
Teste d'acier y fauldroit fort armée,
Ne bien, ne mal, d'avanture menée.
PRINCE.
Vieillesse fait me jouer à telz jeux,
Perdre et gaingner, et tout par ses conseulx;
A la faille j'ay joué ceste année,
Ne bien, ne mal, d'avanture menée.
BALADE.
(Orléans.)
Pourquoy m'as tu vendu, Jeunesse,
A grant marchié, comme pour rien,
Es mains de ma Dame Vieillesse
Qui ne me fait gueres de bien,
A elle peu tenu me tien,
Mais il convient que je l'endure,
Puisque c'est le cours de nature.
Son hostel, de noir de tristesse,
Est tendu; quant dedens je vien,
J'y voy l'istoire de destresse
Qui me fait changer mon maintien,
Quant la ly, et maint mal soustien;
Espargnée n'est creature,
Puisque c'est le cours de nature.
Prenant en gré ceste rudesse,
Le mal d'autruy compare au mien;
Lors me tance Dame Sagesse,
Adoncques en moy je revien;
Et croy de tout le conseil sien,
Qui est en ce plain de droicture,
Puisque c'est le cours de nature.
PRINCE.
Dire ne sauroye combien
Dedens mon cueur mal je retien,
Serré d'une vieille sainture,
Puisque c'est le cours de nature.