CHAPITRE XXXIV.

Un dernier regard en arrière.

Et maintenant, voilà mon histoire finie. Pour la dernière fois, je

reporte mes regards en arrière avant de clore ces pages.

Je me vois, avec Agnès à mes côtés, continuant notre voyage sur la

route de la vie. Je vois autour de nous nos enfants et nos amis,

et j'entends, parfois, le long du chemin, le bruit de bien des

voix qui me sont chères.

Quels sont les visages qui appellent plus particulièrement mon

intérêt dans cette foule dont je recueille les voix? Tenez! les

voici qui viennent au devant de moi pour répondre à ma question!

Voici d'abord ma tante avec des lunettes d'un numéro plus fort;

elle a plus de quatre-vingts ans, la bonne vieille; mais elle est

toujours droite comme un jonc, et, par un beau froid, elle fait

encore ses deux lieues à pied tout d'une traite.

Près d'elle, toujours près d'elle, voici Peggotty ma chère vieille

bonne: elle aussi porte des lunettes; le soir elle se met tout

près de la lampe, l'aiguille en main, mais elle ne prend jamais

son ouvrage sans poser sur la table son petit bout de cire, son

mètre domicilié dans la petite maisonnette, et sa boîte à ouvrage,

dont le couvercle représente la cathédrale de Saint-Paul.

Les joues et les bras de Peggotty, jadis si durs et si rouges que

je ne comprenais pas, dans mon enfance, comment les oiseaux ne

venaient pas le becqueter plutôt que des pommes sont maintenant

tout ratatinés; et ses yeux, qui obscurcissaient de leur éclat

tous les traits de son visage dans leur voisinage, se sont un peu

ternis (bien qu'ils brillent encore); mais son index raboteux, que

je comparais jadis dans mon esprit à une râpe à muscade, est

toujours le même, et quand je vois mon dernier enfant s'y

accrocher en chancelant pour arriver de ma tante jusqu'à elle, je

me rappelle notre petit salon de Blunderstone et le temps où je

pouvais à peine marcher moi-même. Ma tante est enfin consolée de

son désappointement passé: elle est marraine d'une véritable Betsy

Trotwood en chair et en os, et Dora (celle qui vient après)

prétend que grand'tante la gâte.

Il y a quelque chose de bien gros dans la poche de Peggotty, ce ne

peut être que le livre des crocodiles; il est dans un assez triste

état, plusieurs feuilles ont été déchirées et rattachées avec une

épingle, mais Peggotty le montre encore aux enfants comme une

précieuse relique. Rien ne m'amuse comme de revoir, à la seconde

génération, mon visage d'enfant, relevant vers moi ses yeux

émerveillés par les histoires de crocodiles. Cela me rappelle ma

vieille connaissance Brooks de Sheffield.

Au milieu de mes garçons, par ce beau jour d'été, je vois un

vieillard qui fait des cerfs-volants, et qui les suit du regard

dans les airs avec une joie qu'on ne saurait exprimer. Il

m'accueille d'un air ravi, et commence, avec une foule de petits

signes d'intelligence:

«Trotwood, vous serez bien aise d'apprendre que, quand je n'aurai

rien de mieux à faire, j'achèverai le Mémoire, et que votre tante

est la femme la plus remarquable du monde, monsieur!»

Quelle est cette femme qui marche, courbée, en s'appuyant sur une

canne? Je reconnais sur son visage les traces d'une beauté fière

qui n'est plus, quoiqu'elle cherche à lutter encore contre

l'affaiblissement de son intelligence grondeuse, imbécile, égarée?

Elle est dans un jardin; près d'elle se tient une femme rude,

sombre, flétrie, avec une cicatrice à la lèvre. Écoutons ce

qu'elles se disent.

«Rose, j'ai oublié le nom de ce monsieur.»

Rose se penche vers elle et lui annonce M. Copperfield.

«Je suis bien aise de vous voir, monsieur. Je suis fâchée de

remarquer que vous êtes en deuil. J'espère que le temps vous

apportera quelque soulagement!»

La personne qui l'accompagne la gronde de ses distractions:

«Il n'est pas du tout en deuil; regardez plutôt,» et elle essaye

de la tirer de ses rêveries.

«Vous avez vu mon fils, monsieur, dit la vieille dame. Êtes-vous

réconciliés?»

Puis, me regardant fixement, elle porte, en gémissant, la main à

son front. Tout à coup elle s'écrie, d'une voix terrible: «Rosa,

venez ici. Il est mort!» Et Rosa, à genoux devant elle, lui

prodigue tour à tour ses caresses et ses reproches; ou bien elle

s'écrie dans son amertume: «Je l'aimais plus que vous ne l'avez

jamais aimé;» ou bien elle s'efforce de l'endormir sur son sein,

comme un enfant malade. C'est ainsi que je les quitte; c'est ainsi

que je les retrouve toujours; c'est ainsi que, d'année en année,

leur vie s'écoule.

Mais voici un vaisseau qui revient des Indes. Quelle est cette

dame anglaise, mariée à un vieux Crésus écossais, à l'air rechigné

et aux oreilles pendantes? Serait-ce par hasard Julia Mills?

Oui, vraiment, c'est Julia Mills, toujours pimpante et pie-

grièche, et voilà son nègre qui lui apporte des lettres et des

cartes sur un plateau de vermeil; voilà une mulâtresse vêtue de

blanc, avec un mouchoir rouge noué autour de la tête, pour lui

servir son _tiffin_[1] dans son cabinet de toilette. Mais Julie

n'écrit plus son journal, elle ne chante plus le Glas funèbre de

l'Affection; elle ne fait que se quereller sans cesse avec le

vieux Crésus écossais, une espèce d'ours jaune, au cuir tanné.

Julia est plongée dans l'or jusqu'au cou: jamais elle ne parle,

jamais elle ne rêve d'autre chose. Je l'aimais mieux dans le

désert de Sahara.

Ou plutôt le voici, le désert de Sahara! Car Julia a beau avoir

une belle maison, une société choisie, et donner tous les jours de

magnifiques dîners, je ne vois pas près d'elle de rejeton

verdoyant, pas la plus petite pousse qui promette un jour des

fleurs ou des fruits. Je ne vois que ce qu'elle appelle _sa

société_: M. Jack Maldon, du haut de sa grandeur, tournant en

ridicule la main qui l'y a élevé, et me parlant du docteur comme

d'une antiquaille bien amusante. Ah! Julia, si la société ne se

compose pour vous que de messieurs et de dames aussi futiles, si

le principe sur lequel elle repose est, avant tout, une

indifférence avouée pour tout ce qui peut avancer ou retarder le

progrès de l'humanité, nous aurions aussi bien fait, je crois, de

nous perdre dans le désert de Sahara; au moins nous aurions pu

trouver moyen d'en sortir.

Mais le voilà, ce bon docteur, notre excellent ami; il travaille à

son Dictionnaire (il en est à la lettre D); qu'il est heureux

entre sa femme et ses livres! Et voilà aussi le vieux troupier:

mais il en a bien rabattu et il est loin d'avoir conservé son

influence d'autrefois.

Voici aussi un homme bien affairé, qui travaille au Temple dans

son cabinet, ses cheveux (du moins ce qui lui en reste) sont plus

récalcitrants que jamais, grâce à la friction constante qu'exerce

sur sa tête sa perruque d'avocat: c'est mon bon vieil ami

Traddles. Il a sa table couverte de piles de papiers, et je lui

dis en regardant autour de moi:

«Si Sophie était encore votre copiste, Traddles, elle aurait

terriblement de besogne!

-- Oui, certainement, mon cher Copperfield! Mais quel bon temps

que celui que nous avons passé à Holborn-Court! N'est-il pas vrai?

-- Quand elle vous disait qu'un jour vous deviendriez juge,

quoique ce ne fût pas tout à fait là le bruit public en ville!

-- En tout cas, dit Traddles, si jamais cela m'arrive...

-- Vous savez bien que cela ne tardera pas.

-- Eh bien, mon cher Copperfield, quand je serai juge, je trahirai

le secret de Sophie, comme je le lui ai promis alors.»

Nous sortons bras dessus bras dessous. Je vais dîner chez Traddles

en famille. C'est l'anniversaire de Sophie, et chemin faisant,

Traddles ne me parle que de son bonheur présent et passé.

«Je suis venu à bout, mon cher Copperfield, d'accomplir tout ce

que j'avais le plus à coeur. D'abord le révérend Horace est

maintenant recteur d'une cure qui lui vaut par an quatre cent

cinquante livres sterling. Après cela, nos deux fils reçoivent une

excellente éducation et se distinguent dans leurs études par leur

travail et leurs succès. Et puis nous avons marié avantageusement

trois des soeurs de Sophie; il y en a encore trois qui vivent avec

nous; quant aux trois autres, elles tiennent la maison du révérend

Horace, depuis la mort de miss Crewler; et elles sont toutes

heureuses comme des reines.

-- Excepté... dis-je.

-- Excepté la Beauté, dit Traddles, oui. C'est bien malheureux

qu'elle ait épousé un si mauvais sujet. Il avait un certain éclat

qui l'a séduite. Mais après tout, maintenant qu'elle est chez

nous, et que nous nous sommes débarrassés de lui, j'espère bien

que nous allons lui faire reprendre courage.»

Traddles habite une de ces maisons peut-être dont Sophie et lui

examinaient jadis la place, et distribuaient en espérance le

logement intérieur, dans leurs promenades du soir. C'est une

grande maison, mais Traddles serre ses papiers dans son cabinet de

toilette, avec ses bottes; Sophie et lui logent dans les

mansardes, pour laisser les plus jolies chambres à la Beauté et

aux autres soeurs. Il n'y a pas une chambre de réserve dans la

maison, car je ne sais comment cela se fait, mais il a toujours,

pour une raison ou pour une autre, une infinité de «petites

soeurs» à loger. Nous ne mettons pas le pied dans une pièce

qu'elles ne se précipitent en foule vers la porte, et ne viennent

étouffer, pour ainsi dire, Traddles dans leurs embrassements. La

pauvre Beauté est ici à perpétuité: elle reste veuve avec une

petite fille. En l'honneur de l'anniversaire de Sophie, nous avons

à dîner les trois soeurs mariées, avec leurs trois maris, plus le

frère d'un des maris, le cousin d'un autre mari, et la soeur d'un

troisième mari, qui me paraît sur le point d'épouser le cousin. Au

haut bout de la grande table est assis Traddles, le patriarche,

toujours bon et simple comme autrefois. En face de lui, Sophie le

regarde d'un air radieux, à travers la table, chargée d'un service

qui brille assez pour qu'on ne s'y trompe pas: ce n'est pas du

métal anglais.

Et maintenant! au moment de finir ma tâche, j'ai peine à

m'arracher à mes souvenirs, mais il le faut; toutes ces figures

s'effacent et disparaissent. Pourtant il y en a une, une seule,

qui brille au-dessus de moi comme une lueur céleste, qui illumine

tous les autres objets à mes yeux, et les domine tous. Celle-là,

elle me reste.

Je tourne la tête et je la vois à côté de moi, dans sa beauté

sereine. Ma lampe va s'éteindre, j'ai travaillé si tard cette

nuit; mais la chère image, sans laquelle je ne serais rien, me

tient fidèlement compagnie.

Ô Agnès, ô mon âme, puisse cette image, toujours présente, être

ainsi près de moi quand je serai arrivé, à mon tour, au terme de

ma vie! Puissé-je, quand la réalité s'évanouira à mes yeux, comme

ses ombres vaporeuses dont mon imagination se sépare

volontairement en ce moment, te retrouver encore près de moi, le

doigt levé pour me montrer le ciel!

David Copperfield - Tome II · 第 51 / 53 题