CHAPITRE XXXIII.

Un visiteur.

Je touche au terme du récit que j'ai voulu faire; mais il y a

encore un incident sur lequel mon souvenir s'arrête souvent avec

plaisir, et sans lequel un des fils de ma toile resterait emmêlé.

Ma renommée et ma fortune avaient grandi, mon bonheur domestique

était parfait, j'étais marié depuis dix ans. Par une soirée de

printemps, nous étions assis au coin du feu, dans notre maison de

Londres, Agnès et moi. Trois de nos enfants jouaient dans la

chambre, quand on vint me dire qu'un étranger voulait me parler.

On lui avait demandé s'il venait pour affaire, et il avait répondu

que non: il venait pour avoir le plaisir de me voir, et il

arrivait d'un long voyage. Mon domestique disait que c'était un

homme d'âge qui avait l'air d'un fermier.

Cette nouvelle produisit une certaine émotion; elle avait quelque

chose de mystérieux qui rappelait aux enfants le commencement

d'une histoire favorite que leur mère se plaisait à leur raconter,

et où l'on voyait arriver ainsi déguisée sous son manteau, une

méchante vieille fée qui détestait tout le monde. L'un de nos

petits garçons cacha sa tête dans les genoux de sa maman pour être

à l'abri de tout danger, et la petite Agnès (l'aînée de nos

enfants), assit sa poupée sur une chaise, pour figurer à sa place,

et courut derrière les rideaux de la fenêtre d'où elle laissait

passer la forêt de boucles dorées de sa petite tête blonde,

curieuse de voir ce qui allait se passer.

«Faites entrer!» dis-je.

Nous vîmes bientôt apparaître et s'arrêter dans l'ombre, sur le

seuil de la porte, un vieillard vert et robuste, avec des cheveux

gris. La petite Agnès, attirée par son air avenant, avait couru à

sa rencontre pour le faire entrer, et je n'avais pas encore bien

reconnu ses traits, quand ma femme, se levant tout à coup, s'écria

d'une voix émue que c'était M. Peggotty.

C'était M. Peggotty! Il était vieux à présent, mais de ces

vieillesses vermeilles, vives et vigoureuses. Quand notre première

émotion fut calmée et qu'il fut établi, avec les enfants sur ses

genoux, devant le feu, dont la flamme illuminait sa face, il me

parut aussi fort et aussi robuste, je dirai même aussi beau, pour

son âge, que jamais.

«Maître Davy!» dit-il. Et comme ce nom d'autrefois, prononcé du

même temps qu'autrefois, réjouissait mon oreille! «Maître Davy,

c'est un beau jour que celui où je vous revois, avec votre

excellente femme!

-- Oui, mon vieil ami, c'est vraiment un beau jour! m'écriai-je.

-- Et ces jolis enfants! dit M. Peggotty. Les belles petites

fleurs que cela fait! Maître Davy, vous n'étiez pas plus grand que

le plus petit de ces trois enfants-là, quand je vous ai vu pour la

première fois. Émilie était de la même taille, et notre pauvre

garçon n'était qu'un petit garçon!

-- J'ai changé plus que vous depuis ce temps-là, lui dis-je. Mais

laissons tous ces bambins aller se coucher, et comme il ne peut

pas y avoir en Angleterre d'autre gîte pour vous ce soir que

celui-ci, dites-moi où je puis envoyer chercher vos bagages? est-

ce toujours le vieux sac noir qui a tant voyagé? Et puis, tout en

buvant un verre de grog de Yarmouth, nous causerons de tout ce qui

s'est passé depuis dix ans.

-- Êtes-vous seul? dit Agnès.

-- Oui, madame, dit-il en lui baisant la main, je suis tout seul.»

Il s'assit entre nous: nous ne savions comment lui témoigner notre

joie, et en écoutant cette voix qui m'était si familière, j'étais

tenté de croire qu'il en était encore au temps où il poursuivait

son long voyage à la recherche de sa nièce chérie.

«Il y a une fameuse pièce d'eau à traverser, dit-il, pour rester

seulement quelques semaines. Mais l'eau me connaît (surtout quand

elle est salée) et les amis sont les amis; aussi, nous voilà

réunis. Tiens! ça rime, dit M. Peggotty surpris de cette

découverte; mais, ma parole! c'est sans le vouloir.

-- Est-ce que vous comptez refaire bientôt tous ces milliers de

lieues-là? demanda Agnès.

-- Oui, madame, répondit-il, je l'ai promis à Émilie avant de

partir. Voyez-vous, je ne rajeunis pas à mesure que je prends des

années, et si je n'étais pas venu ce coup-ci, il est probable que

je ne l'aurais jamais fait. Mais j'avais trop grande envie de vous

voir, maître Davy et vous, dans votre heureux ménage, avant de

devenir trop vieux.»

Il nous regardait comme s'il ne pouvait pas rassasier ses yeux.

Agnès écarta gaiement les longues mèches de ses cheveux gris sur

son front, pour qu'il pût nous voir mieux à son aise.

«Et maintenant, racontez-nous, lui dis-je, tout ce qui vous est

arrivé.

-- Ça ne sera pas long, maître Davy. Nous n'avons pas fait

fortune, mais nous avons prospéré tout de même. Nous avons bien

travaillé pour y arriver: nous avons mené d'abord une vie un peu

dure, mais nous avons prospéré tout de même. Nous avons fait de

l'élève de moutons, nous avons fait de la culture, nous avons fait

un peu de tout, et nous avons, ma foi! fini par être aussi bien

que nous pouvions espérer de l'être. Dieu nous a toujours

protégés, dit-il en inclinant respectueusement la tête, et nous

n'avons fait que réussir: c'est-à-dire, à la longue, pas du

premier coup: si ce n'était hier, c'était aujourd'hui; si ce

n'était pas aujourd'hui, c'était demain.

-- Et Émilie? dîmes-nous à la fois, Agnès et moi.

-- Émilie, madame, n'a jamais, depuis notre départ, fait sa prière

du soir en allant se coucher, là-bas, dans les bois où nous étions

établis, de l'autre côté du soleil, sans que je l'aie entendue

murmurer votre nom. Quand vous l'avez eu quittée et que nous avons

eu perdu de vue maître Davy, ce fameux soir qui nous a vus partir,

elle a été d'abord très-abattue, et je suis sûr et certain que, si

elle avait su alors ce que maître Davy avait eu la prudence et la

bonté de nous cacher, elle n'aurait pas pu résister à ce coup-là.

Mais il y avait à bord des pauvres gens qui étaient malades, et

elle s'est occupée à les soigner; il y avait des enfants, et elle

les a soignés aussi: ça l'a distraite; en faisant du bien autour

d'elle, elle s'en est fait à elle-même.

-- Quand est-ce qu'elle a appris le malheur? lui demandai-je.

-- Je le lui ai caché, après que je l'ai su moi-même, dit

M. Peggotty. Nous vivions dans un lieu solitaire, mais au milieu

des plus beaux arbres et des roses qui montaient jusque sur notre

toit. Un jour, tandis que je travaillais aux champs, il est venu

un voyageur anglais de notre Norfolk ou de notre Suffolk (je ne

sais plus trop lequel des deux); et comme de raison, nous l'avons

fait entrer, pour lui donner à boire et à manger; nous l'avons

reçu de notre mieux. C'est ce que nous faisons tous dans la

colonie. Il avait sur lui un vieux journal, où se trouvait le

récit de la tempête. C'est comme ça qu'elle l'a appris. Quand je

suis rentré le soir, j'ai vu qu'elle le savait.»

Il baissa la voix à ces mots, et sa figure reprit cette expression

de gravité que je ne lui avais que trop connue.

«Cela l'a-t-il beaucoup changée?

-- Oui, pendant longtemps, dit-il, peut-être même jusqu'à ce jour.

Mais je crois que la solitude lui a fait du bien. Elle a eu

beaucoup à faire à la ferme; il lui a fallu soigner la volaille et

le reste; elle a eu du mal, ça lui a fait du bien. Je ne sais,

dit-il d'un air pensif, si vous reconnaîtriez à présent notre

Émilie, maître Davy!

-- Elle est donc bien changée?

-- Je n'en sais rien. Je la vois tous les jours, je ne peux pas

savoir; mais il y a des moments où je trouve qu'elle est bien

mince, dit M. Peggotty en regardant le feu, un peu vieillie, un

peu languissante, triste, avec ses yeux bleus; l'air délicat, une

jolie petite tête un peu penchée, une voix tranquille... presque

timide. Voilà mon Émilie!»

Nous l'observions en silence, tandis qu'il regardait toujours le

feu d'un air pensif.

«Les uns croient, dit-il, qu'elle a mal placé son affection,

d'autres, que son mariage a été rompu par la mort. Personne ne

sait ce qu'il en est. Elle aurait pu se marier, ce ne sont pas les

occasions qui ont manqué; mais elle m'a dit: «Non, mon oncle,

c'est fini pour toujours.» Avec moi, elle est toujours gaie; mais

elle est réservée quand il y a des étrangers; elle aime à aller au

loin pour donner une leçon à un enfant, ou pour soigner un malade,

ou pour faire quelque cadeau à une jeune fille qui va se marier,

car elle a fait bien des mariages, mais sans vouloir jamais

assister à une noce. Elle aime tendrement son oncle, elle est

patiente; tout le monde l'aime, jeunes et vieux. Tous ceux qui

souffrent viennent la trouver. Voilà mon Émilie!»

Il passa sa main sur les yeux, et avec un soupir à demi réprimé,

il releva la tête.

«Marthe est-elle encore avec vous? demandai-je.

-- Marthe s'est mariée dès la seconde année, maître Davy. Un jeune

homme, un jeune laboureur, qui passait devant notre maison en se

rendant au marché avec les denrées de son maître... le voyage est

de cinq cents milles pour aller et revenir... lui a offert de

l'épouser (les femmes sont très-rares de ce côté-là), pour aller

ensuite s'établir à leur compte dans les grands bois. Elle m'a

demandé de raconter à cet homme son histoire, sans rien cacher. Je

l'ai fait; ils se sont mariés, et ils vivent à quatre cents milles

de toute voix humaine. Ils n'en entendent pas d'autre que la leur,

et celle des petits oiseaux.

-- Et mistress Gummidge?» demandai-je.

Il faut croire que nous avions touché là une corde sensible, car

M. Peggotty éclata de rire, et se frotta les mains tout le long

des jambes, de haut en bas, comme il faisait jadis quand il était

de joyeuse humeur, sur le vieux bateau.

«Vous me croirez si vous voulez, dit-il; mais figurez-vous qu'elle

a trouvé un épouseur. Si le cuisinier d'un navire, qui s'est fait

colon là-bas, M. Davy, n'a pas demandé mistress Gummidge en

mariage, je veux être pendu! Je ne peux pas dire mieux!»

Jamais je n'avais vu Agnès rire de si bon coeur. L'enthousiasme

subit de Peggotty l'amusait tellement, qu'elle ne pouvait se

tenir; plus elle riait et plus elle me faisait rire, plus

l'enthousiasme de M. Peggotty allait croissant et plus il se

frottait les jambes.

«Et qu'est-ce que mistress Gummidge a dit de ça? demandai-je,

quand j'eus repris un peu de sang-froid.

-- Eh bien! dit M. Peggotty, au lieu de lui répondre: «Merci bien,

je vous suis très-obligée; mais je ne veux pas changer de

condition à l'âge que j'ai,» mistress Gummidge a saisi un baquet

plein d'eau qui était à côté d'elle, et elle le lui a vidé sur la

tête. Le malheureux cuisinier en était submergé. Il s'est mis à

crier au secours de toutes ses forces; si bien que j'ai été obligé

d'aller à la rescousse.»

Là-dessus, M. Peggotty d'éclater de rire, et nous de lui faire

compagnie.

«Mais je dois vous dire une chose, pour rendre justice à cette

excellente créature, reprit-il en s'essuyant les yeux, qu'il avait

pleins de larmes à force de rire. Elle nous a tenu tout ce qu'elle

nous avait promis, et elle a fait mieux. C'est bien maintenant la

plus obligeante, la plus fidèle, la plus honnête femme qui ait

jamais existé, maître Davy. Elle ne s'est pas plainte une seule

minute d'être seule et abandonnée, pas même lorsque nous nous

sommes trouvés bien en peine, en face de la colonie, comme de

nouveaux débarqués. Et quant à l'ancien, elle n'y a plus pensé, je

vous assure, depuis son départ d'Angleterre.

-- À présent, lui dis-je, parlons de M. Micawber. Vous savez qu'il

a payé tout ce qu'il devait ici, jusqu'au billet de Traddles? Vous

vous le rappelez, ma chère Agnès? par conséquent nous devons

supposer qu'il réussit dans ses entreprises. Mais donnez-nous de

ses dernières nouvelles.»

M. Peggotty mit en souriant la main à la poche de son gilet, et en

tira un paquet de papier bien plié d'où il sortit, avec le plus

grand soin, un petit journal qui avait une drôle de mine.

«Il faut vous dire, maître Davy, ajouta-t-il, que nous avons

quitté les grands bois, et que nous vivons maintenant près du port

de Middlebay, où il y a ce que nous appelons une ville.

-- Est-ce que M. Micawber était avec vous dans les grands bois?

-- Je crois bien, dit M. Peggotty; et il s'y est mis de bon coeur.

Jamais vous n'avez rien vu de pareil. Je le vois encore, avec sa

tête chauve, maître Davy, tellement inondée de sueur sous un

soleil ardent, que j'ai cru qu'elle allait se fondre en eau. Et

maintenant il est magistrat.

-- Magistrat?» dis-je.

M. Peggotty mit le doigt sur un paragraphe du journal, où je lus

l'extrait suivant du _Times_ de Middlebay:

«Le dîner solennel offert à notre éminent colon et concitoyen

_Wilkins Micawber_, magistrat du district de Middlebay, a eu lieu

hier dans la grande salle de l'hôtel, où il y avait une foule à

étouffer. On estima qu'il n'y avait pas moins de quarante-sept

personnes à table, sans compter tous ceux qui encombraient le

corridor et l'escalier. La société la plus charmante, la plus

élégante et la plus exclusive de Middlebay s'y était donné rendez-

vous, pour venir rendre hommage à cet homme si remarquable, si

estimé et si populaire. Le docteur Mell (de l'école normale de

Salem-House, port Middlebay), présidait le banquet; à sa droite

était assis notre hôte illustre. Lorsqu'on a eu enlevé la nappe,

et exécuté d'une manière admirable notre chant national de _Non

Nobis_, dans lequel nous avons particulièrement distingué la voix

métallique du célèbre amateur _Wilkins Micawber junior_, on a

porté, selon l'usage, les toasts patriotiques de tout fidèle

Américain, aux acclamations de l'assemblée. Dans un discours plein

de sentiment, le docteur Mell a proposé la santé de notre hôte

illustre, l'ornement de notre ville. «Puisse-t-il ne jamais nous

quitter, que pour grandir encore, et puisse son succès parmi nous

être tel, qu'il lui soit impossible de s'élever plus haut!» Rien

ne saurait décrire l'enthousiasme avec lequel ce toast a été

accueilli. Les applaudissements montaient, montaient toujours,

roulant avec impétuosité comme les vagues de l'Océan. À la fin on

fit silence, et _Wilkins Micawber_ se leva pour faire entendre ses

remercîments. Nous n'essayerons pas, vu l'état encore relativement

imparfait des ressources intellectuelles de notre établissement,

de suivre notre éloquent concitoyen dans la volubilité des

périodes de sa réponse, ornée des fleurs les plus élégantes. Qu'il

nous suffise de dire que c'était un chef-d'oeuvre d'éloquence, et

que les larmes ont rempli les yeux de tous les assistants,

lorsque, remontant au début de son heureuse carrière, il a conjuré

les jeunes gens qui se trouvaient dans son auditoire de ne jamais

se laisser entraîner à contracter des engagements pécuniaires

qu'il leur serait impossible de remplir. On a encore porté des

toasts au _docteur Mell_; à _mistress Micawber_, qui a remercié

par un gracieux salut de la grande porte, où une voie lactée de

jeunes beautés étaient montées sur des chaises, pour admirer et

pour embellir à la fois cet émouvant spectacle; à _mistress Ridger

Begs_ (ci-devant miss Micawber); à _mistress Mell_; à _Wilkins

Micawber junior_ (qui a fait pâmer de rire toute l'assemblée en

demandant la permission d'exprimer sa reconnaissance par une

chanson, plutôt que par un discours); à la _famille de

M. Micawber_ (bien connue, il est inutile de le faire remarquer,

dans la mère patrie), etc., etc. À la fin de la séance, les tables

ont disparu, comme par enchantement, pour faire place aux

danseurs. Parmi les disciples de Terpsichore, qui n'ont cessé

leurs ébats que lorsque le soleil est venu leur rappeler le moment

du départ, on remarquait en particulier Wilkins Micawber junior et

la charmante miss Héléna, quatrième fille du docteur Mell.»

Je retrouvai là avec plaisir le nom du docteur Mell; j'étais

charmé de découvrir dans cette brillante situation M. Mell, mon

ancien maître d'études, le pauvre souffre-douleur de notre

magistrat du Middlesex, quand M. Peggotty m'indiqua une autre page

du même journal, où je lus:

David Copperfield - Tome II · 第 49 / 53 题