Quant à la vitesse, c'est de la pure inconscience de soutenir qu'elle

est facteur de sécurité: elle est évidemment et incontestablement un

danger. Elle est intéressante à tous les autres points de vue et c'est

un progrès de l'augmenter, à condition de trouver en même temps des

remèdes contre _le péril qu'elle comporte_: il faut surtout éviter cet

écueil de la vitesse obtenue par la diminution nécessaire des surfaces

portantes. C'est la formule, hélas! à la mode des bolides sans ailes...

et sans défense, car ils sont tangents pour excès de poids au mètre

carré.

Il semble que l'expérience du Circuit d'Anjou aurait dû empêcher

n'importe qui de soutenir encore que les appareils de vitesse étaient

aussi ceux du mauvais temps: mais il serait trop simple de se rendre à

l'évidence.

La vitesse est vraiment un progrès vers l'utilité. C'est aussi un

progrès contre la sécurité, jusqu'à ce que l'on y ait trouvé remède.

En terminant ce chapitre, je tiens à reproduire un article remarquable

publié par MM. Léon Morane et R. Saulnier dans le _Figaro_ où ils

montrent l'importance de la théorie de l'excédent de puissance que je

viens d'expliquer.

«Après les essais d'Ader, Santos Dumont fit le premier vol officiel en

France. Voisin, Blériot, Rep, Antoinette, perfectionnèrent l'invention.

Puis vint Wright, qui avait déjà travaillé et réussi dans le mystère,

et qui démontra en France le premier vol pratique en volant une heure

et en emmenant un passager.

A Blériot, revint la gloire de risquer et de réussir héroïquement le

premier résultat utile: en juillet 1909, il traversa la Manche par les

airs, sur des ailes.

Saluons les précurseurs! Ce sont des génies qu'il serait impie de

discuter.

Ils créèrent l'aviation. Alors on se précipita à leur suite!

A Farman revient l'honneur d'avoir créé le premier appareil qui

volait bien: le Farman-Gnôme que Paulhan conduisait à la conquête de

Londres-Manchester en 1910.

L'aviation fit un nouveau progrès quand Blériot adapta à son léger

monoplan le moteur Gnôme, deux fois plus puissant que son vieil Anzani.

Le Blériot-Gnôme s'imposa peu à peu. Nul n'en connaissait la limite. Le

Circuit de l'Est était jugé folie.

Leblanc le risqua et réussit.

Bellanger risqua Paris-Pau et réussit puis, Beaumont triompha à

travers l'Europe.

Les concurrents allaient plus vite, mais Blériot continuait ses

victoires.

Arrive le Circuit d'Anjou.

Garros n'avait, croyait-on, aucune chance; seul, cependant, il

réussissait à faire triompher son Blériot dans des circonstances

épiques qui firent progresser l'aviation d'un an en un seul jour.

Pourtant, nous tous, les concurrents, nous étions bien sûrs de le

battre!

Nos appareils étaient mieux fuselés; ils avaient meilleur rendement;

ils emmenaient plus de poids; ils allaient plus vite!

Quelle vertu magique faisait donc gagner au Blériot des épreuves de

vitesse?

Cette vertu magique, vous voulez le savoir, c'était le vol facile!

Il volait plus facile, il pouvait monter plus haut que les autres:

et c'est à son berceau qu'il reçut ce don merveilleux. C'est en cela

qu'était le secret de ses victoires.

Il avait triomphé parce qu'il était un appareil de 25 chevaux, qui

volait avec cinquante et qui constamment en a 25 de renfort!

Alors nous avons vu quelle était notre erreur. Oui, nous avons tous

fait une erreur, confessons-la!

_L'aviation est dans l'erreur_: cherchons sa vraie voie, remettons-la

dans sa vraie voie!

On croit qu'on tient la solution, qu'il n'y a plus qu'à perfectionner

les détails, à reculer lentement les limites du rendement, de la

charge, de la durée, de la vitesse. On se préoccupe de la visibilité,

de la rapidité de montage, de la facilité d'embarquement, de la

solidité, de l'habitabilité; on ne se préoccupe pas de la seule vraie

qualité de l'aéroplane, qui est simplement _de voler_.

On fait maintenant des appareils dont le rendement paraît merveilleux,

qui vont vite et loin; on se désintéresse de faire des appareils qui

_volent_, c'est-à-dire qui _volent tous les jours, à toutes les heures_

et _dans toutes les circonstances_.

On a des châssis renforcés, des longerons gros comme des poutres; on

charge les fuselages d'essence, d'huile, d'extincteurs, d'indicateurs

de vitesse, de compte-tours, de pièces de rechange, de vêtements, de

coffres, de caisses et d'étuis-musette; on gorge les réservoirs, on

prend même un passager et, l'œil fixé sur le compte-tours, le pilote

s'apprête au départ.

Mais il ne part pas, car il manque vingt tours au moteur.

On démonte, on rode les soupapes, on règle la distribution, on augmente

l'avance, on change l'hélice, on graisse, on truque, on force... et

alors on peut voler!

Ce n'est pas vrai: on ne vole pas!

Après le Circuit d'Anjou, Garros vint essayer nos appareils: nous lui

donnons un 50-chevaux qui avait battu des records de vitesse; il part,

monte, vire, fait deux tours et atterrit.

--Quel poids pèse votre appareil? demande-t-il.

--Trois cent quarante kilogs à vide, cinq cents kilogs en l'air?

--Quelle vitesse fait-il?

--Cent vingt-cinq kilomètres à l'heure, répondons-nous. Vous plaît-il?

Voulez-vous qu'on le fasse aller plus vite? Nous avons des ailes de

onze mètres...

--Faites-le marcher plus lentement, dit-il alors; allégez-le de cent

kilogs. Et quand ceci sera fait, je reviendrai voler chez vous. Si

dangereux que soient les appareils fragiles, ils sont moins dangereux

que les appareils tangents.

«Quand mon moteur s'arrêtera, chaque kilog de mon appareil pèsera dans

mon bras et diminuera le temps laissé à ma réflexion pour choisir un

atterrissage.»

Ainsi, au moment où tout le monde cherchait à construire lourd, un

homme se dressait pour réclamer la légèreté. En effet, tout le travail

de l'aéroplane se fait contre la résistance de l'air et contre la

pesanteur: il faut gagner sur le poids comme il faut gagner sur les

résistances.

_Voler c'est faire voler facile un bon moteur._

Profitons de l'occasion pour rappeler que le rôle du moteur est plus

important que celui de l'appareil et que l'aviation est avant tout une

question de moteur.

Choisissons donc un bon moteur et faisons-lui un bon appareil. Le bon

appareil c'est celui qui décolle avant la haie ou le fossé; qui passe

au-dessus de la rangée d'arbres; qui monte sans cabrer dangereusement;

qui vole encore allègrement à 1,500 mètres de haut, là où la pression

barométrique est faible, et c'est avant tout celui qui n'est pas

renversé par le vent.

Le coup de vent a deux mauvais effets: il fait plonger l'appareil

de l'avant ou le fait plonger sur une aile. Pour que l'appareil se

redresse dans le premier cas, le pilote tire sur la direction, ce qui

augmente l'incidence des deux ailes. Dans le second cas, le pilote tire

sur le gauchissement, ce qui augmente l'incidence d'une seule aile.

Pour que l'appareil obéisse à la commande il faut et il suffit que

lorsque l'on augmente l'incidence de la voilure, elle prenne rapidement

des forces portantes supérieures à celles qui correspondent à

l'incidence de route, et les commandes seront d'autant plus efficaces

que ces forces portantes augmenteront plus rapidement.

Or, est-ce en passant de 1 à 2 degrés ou de 2 à 3, ou de 3 à 4, ou de

_x_ à _y_, qu'on a le meilleur résultat?

Voilà ce qu'on ne sait pas et ce que l'on ne cherche pas. Toujours

est-il qu'il y a intérêt à ce que derrière l'incidence de route la

marge des incidences soit la plus grande possible, par opposition

à l'appareil tangent, qui navigue précisément avec la dernière des

incidences qui puisse le porter et n'a, par conséquent, aucune marge.

Tout mouvement, soit en avant, soit en arrière, le jette en bas.

Or, toutes ces conditions, toutes ces qualités du bon appareil se

résument en une seule: _l'excès de puissance_.

[Illustration: Roland Garros a terminé l'année 1912 par un raid

prodigieux se rendant de Tunis à Rome en aéroplane et battant le record

du vol maritime. Ce cliché a été pris par lui pendant la traversée de

la Méditerranée.]

C'est l'excès de puissance qui fait décoller vite, qui fait monter

vite, qui fait monter haut.

On a besoin d'excès de puissance pour lutter contre le vent, et voler,

c'est lutter contre le vent.

Chaque coup de gauchissement est un coup de frein pour l'appareil, coup

de frein après lequel il a besoin d'excès de puissance pour revenir à

son régime.

On a besoin d'excès de puissance; il faut garder une marge, et non pas

une marge de cinquante kilogs, mais la plus grande marge possible,

fût-elle de cinq cents kilogs.

Il faut que l'appareil vole quand son moteur sera vieilli, ses toiles

détendues.

Il faut qu'il vole quand le moteur tourne et non pas seulement quand le

moteur tourne exceptionnellement bien.

L'excès de puissance est la première des qualités de vol et les

qualités de vol sont les seules qui comptent. A quoi servira d'avoir

un blindage, des mitrailleuses, des explosifs, des grenadiers et des

observateurs si l'on ne peut pas sortir à cause du temps.

En temps de guerre, l'appareil qui n'aura que la seule qualité de voler

sera infiniment plus utile que celui qui aura toutes les autres. En

course, l'appareil qui volera dix heures par jour ira plus loin que

celui qui est plus vite mais qui ne peut voler qu'au coucher du soleil.

Demandez aux Italiens, demandez au capitaine Piazza, qui a fait plus

de cent vols sur l'ennemi, quels étaient les appareils qui donnaient

des renseignements après un mois de campagne? Où étaient les appareils

lourds, les phénomènes qui devaient enlever dix heures d'essence et des

projecteurs et des explosifs?

A la ferraille... avec les dirigeables!

Dangereux et inutile, voilà la profession de foi de l'appareil tangent.

Or l'aviation militaire marche méthodiquement à l'appareil tangent.

Sous les exigences militaires, le Blériot s'est alourdi de cinquante

kilogs et le Nieuport de soixante-dix. Les appareils du concours

militaire sont pratiquement inutilisables à la charge de leurs essais

de réception, et le Deperdussin, fringant et rapide avec 120 kilogs de

charge utile, perd le meilleur de ses qualités sous la charge de 160

kilogs qu'on lui impose.

Dans le concours militaire anglais, c'est un appareil tangent qui a

été primé, et dans le concours italien, on donne plus de points aux

appareils qui se démontent vite qu'aux appareils qui ont de l'excès de

puissance!!!

Sous l'influence des dirigeants de l'aviation militaire, des

industriels sont nés qui n'ont cherché qu'à profiter des règlements et

non à travailler le bon appareil.

Ouvrez leurs catalogues: ils parleront de leur réservoir qui peut

tenir tant d'essence, de leur coffre à outils, de leur dispositif de

démontage ou de leur châssis renforcé qui empêche le capotage. Mais si

votre appareil capote, ce n'est pas le châssis qu'il faut modifier,

c'est l'appareil!

Quand un appareil casse à l'atterrissage, il faut l'alléger jusqu'à ce

qu'il atterrisse bien et non l'alourdir jusqu'à ce qu'il ne casse plus.

Voyez les fines pattes des oiseaux qui savent voler et les gros membres

des oiseaux de basse-cour. Quels sont ceux qui cassent?

Enfin, puisque nous avons entrepris la tâche ingrate de nous ériger

en professeurs et de dire des choses désagréables à tout le monde,

profitons de l'occasion pour vider notre sac et dire aux journalistes

qu'ils sont eux aussi responsables de l'erreur publique.

Le record de la hauteur de Legagneux est le record d'aviation

proprement dit: il mesure l'excès de puissance; il est la pierre de

touche des qualités d'un appareil.

Or, au lieu de féliciter Legagneux de son héroïque expérience, la

plupart des rédacteurs ont commencé leur article par «Une folie

dangereuse» ou «Un meurtre inutile».

Ce record n'est pas inutile puisque Garros, immédiatement intéressé par

l'appareil, l'a acquis et lui a découvert des «possibilités» que les

autres n'ont pas.

--Avec cet appareil, dit-il, le Circuit d'Anjou est un jeu, un sport.

Travaillons. Cherchons d'abord dans quel sens il faut travailler.

Quelles sont les qualités de vol? analysons-les et perfectionnons-les!

Ne croyons pas que l'aéroplane restera un engin de guerre meurtrier en

temps de paix.

Faisons-en le plus rapide et le plus sûr des moyens de transport.

Ouvrons-lui la voie des airs.

CHAPITRE IX

LA PSYCHOLOGIE DE L'AVIATEUR

La psychologie de l'aviateur peut être étudiée à un triple point de

vue: 1º les qualités nécessaires pour faire de l'aviation; 2º les

sensations de l'aviateur; 3º l'influence de l'aviation sur le caractère

d'un pilote.

A celui qui se demande quelles sont les qualités nécessaires à

l'aviateur, la réflexion et le bon sens répondent: le courage,

le sang-froid, la présence d'esprit, la souplesse, l'adresse, la

résistance physique, le coup d'œil et même un certain nombre de

qualités purement physiques, un bon fonctionnement des organes

respiratoires et de la circulation du sang et l'absence de vertige. Il

est d'ailleurs indéniable que chacune de ces qualités doit être un

élément du mérite d'un pilote. Malheureusement, l'expérience met en

déroute tous les raisonnements.

Il est curieux de rapporter que, parmi les plus grands champions du

nouveau sport, on en trouve plusieurs qui ont été réformés par le

conseil de revision pour faiblesse de constitution, certains qui

n'avaient pratiqué aucun sport et qui, par conséquent, n'avaient

manifesté aucune qualité spéciale d'adresse ou de souplesse. Au

contraire, on a vu des sportsmen accomplis, de jeunes athlètes

rompus à tous les entraînements physiques, de brillants conducteurs

d'automobiles qui, après avoir montré toutes sortes d'aptitudes

sportives, sont venus échouer devant les difficultés spéciales du vol.

C'est à se demander s'il n'existe pas un sens spécial, une aptitude

inconsciente du vol que peuvent d'ailleurs compléter d'autres qualités

comme celles que nous avons citées, mais auxquelles rien ne peut

suppléer.

Je ne crois pas qu'on puisse préciser davantage une réponse à cette

question des qualités requises pour être aviateur et on ne pourra

jamais affirmer, même à un homme qui aura mille fois montré son

courage, son adresse, etc..., qu'il deviendra un bon aviateur. Une

seule façon permet de le savoir, c'est d'essayer.

L'aviation contient quelques exemples de pilotes qui, n'étant pas

faits, semble-t-il, pour devenir des champions, ont obtenu de grands

succès par un effort de volonté plus admirable peut-être que la

facilité avec laquelle d'autres sont arrivés à la notoriété. D'une

part, ces exemples sont rares; d'autre part, les aviateurs dont il

s'agit ne sont jamais arrivés à voler avec style, et, en parlant de

style, je ne considère pas seulement l'élégance du vol, mais je pense

surtout à la sécurité et aux possibilités.

En résumé, pour être aviateur, il faut d'abord avoir cette

compréhension instinctive du vol que nous appellerons le sens de

l'aviation. Celui qui le possède est certain d'arriver à bien voler.

Pour devenir ensuite un champion, gagner des courses et battre des

records, il lui faudra d'autres qualités, celles que nous avons

énumérées plus haut.

Ce point étant traité, nous allons passer au second.

Qui de nous n'a pas entendu cette question: «Que ressentez-vous lorsque

vous êtes là-haut?» question embarrassante à laquelle on répond

toujours par une phrase banale qui n'exprime que l'impuissance à

décrire les choses ressenties. Il faudrait des volumes pour décrire

les états d'esprit infiniment variés faits d'anxiété, de joie,

d'étonnement, d'émotion, de bien-être que peut procurer le vol.

Comment décrire la joie du premier vol après l'angoisse des premiers

essais? Il est probable que, déjà, maintenant, les débutants n'ont plus

le même émoi qu'il y a deux ou trois ans lorsque, pour la première

fois, on s'approchait d'un appareil.

Pour ma part, ma première sortie, au début de 1910, à

Issy-les-Moulineaux, sur une «Demoiselle Santos-Dumont» restera une de

mes impressions les plus inoubliables. Après mon baccalauréat en droit,

j'avais abandonné les études juridiques pour me consacrer au commerce

d'automobiles.

A ce moment, il y avait deux sortes d'aéroplanes: les grands qui

coûtaient dans les 20.000 francs, et les fameuses Demoiselles, sortes

de miniatures, qu'on pouvait se procurer pour un prix relativement

modique. Ma situation m'engagea à opter pour ce petit engin. J'en

achetai une et me rendis à Issy-les-Moulineaux pour m'entraîner.

Oh! jour trois fois heureux! Il y avait longtemps que je songeais

à cette sortie. Je me voyais déjà voler. Mais comment ferais-je? Je

n'avais personne pour m'apprendre. Toutefois, je ne pensais pas un

seul instant que je pourrais ne pas évoluer au bout de ma première

séance. Le cerveau hanté de toutes ces idées qui s'entrechoquaient,

faisant des montagnes russes d'optimisme et de pessimisme, j'arrivais

au champ de manœuvres avec une certaine fierté, fort de ma supériorité

sur les autres humains, qui n'avaient pas de machines volantes à leur

disposition.

Je monte dans mon appareil, me ficelle avec des courroies, et pendant

vingt minutes, mon mécanicien tourne l'hélice sans pouvoir mettre

le moteur en marche. Mon rêve commençait à devenir un cauchemar et

l'énervement remplaçait mon bel enthousiasme. Soudain, alors que

tout le monde commençait à désespérer, au point que la foule formait

un cercle compact autour de moi, le moteur consent à partir. Je ne

regarde pas, fonce tête baissée, démarrant à 75 à l'heure. J'avais à

peine parcouru 30 mètres quand un immense biplan, conduit par Maurice

Clément, venait atterrir. Absorbé par mon travail et me demandant

comment j'allais faire pour m'élever, je ne l'avais pas vu. Et il

arrivait droit sur moi. Je ne pus l'éviter, il coupa mon appareil en

deux en faisant un monceau d'allumettes. Par miracle, je n'étais pas

blessé.

Ainsi se terminait ma première sortie. Tout mon échafaudage de châteaux

en Espagne et d'espérances, tout mon rêve étaient effondrés! Triste

crépuscule d'une si belle aurore!

Excellent camarade, Maurice Clément me fit donner un nouvel appareil

et, cette fois, moins confiant et ignorant de toutes les manœuvres

pour voler, encore moins pour atterrir, je m'envolais cependant. Mais,

en descendant, je cassais une roue, une de ces roues très légères,

faites pour Santos-Dumont qui était un virtuose. Ce début m'avait

servi d'aiguillon. Je reprenais toute mon énergie, m'entraînais avec

enthousiasme, et à la douzième sortie (sorties de trois à quatre

minutes), je partais en exhibition. Tels furent mes débuts qui, vous le

voyez, furent fertiles en incidents et en sensations diverses.

Après une série de meetings en France, j'allais en Amérique avec

Audemars, Barrier, et Simon, sous la direction de John Moisant. Quand

je revins, je n'avais jamais encore volé plus de 3 kilomètres sur

la campagne et je partais dans la course Paris-Madrid par mauvais

temps, ignorant comment on se repérait et n'ayant pas eu l'occasion

de m'élever avec 80 litres d'essence, comme j'étais obligé de le

faire. J'avais plutôt peur de cet excédent de bagages. Cette course

me valut une nouvelle impression d'inquiétude et d'étonnement. Dès le

départ d'Issy-les-Moulineaux, je rencontrais un brouillard intense.

J'hésitais, connaissant les dangers de la brume, mais bah! j'étais

parti, je ne pouvais décemment revenir en arrière. Je continuais sans

enthousiasme, mais je continuais tout de même et c'était l'essentiel.

Mon premier point de repère était la tour de Monthléry que m'avait

indiquée avec force détails mon brave ami Alfred Leblanc. Soudain,

dans une éclaircie j'apercevais cette tour. Jamais je n'ai ressenti

une aussi forte impression d'être sauvé. Je m'acharnais alors pour

atteindre Angoulême: j'avais compris comment il fallait se repérer.

Vous voyez combien sont multiples les impressions que donne

l'aéroplane, et ce qui fait leur charme c'est qu'elles ne sont jamais

les mêmes et qu'elles sont indéfinissables. Mon regret est de ne

pouvoir les exprimer comme elles sont éprouvées, tant il serait

intéressant de les décrire et de les analyser.

Je terminerai en essayant de vous dire celle qui, au Circuit d'Anjou,

ne cessa de dominer tous mes autres sentiments pendant la durée de

l'épreuve. A la suite de mes courses de l'année dernière, j'avais

acquis la certitude que je ne pourrais jamais triompher dans une

compétition. Il me semblait que c'était pour moi une impossibilité et

que, chaque fois, au moment où je tiendrais la victoire en main, un

incident quelconque viendrait me la retirer. J'avais beau être seul

en course dès le second jour, je n'étais pas plus rassuré. Et la même

pensée obsédante me poursuivait.

Le soir de la première journée, j'étais heureux d'avoir accompli, sans

incident, la moitié de ma tâche, mais mes craintes redoublaient pour le

lendemain et je ne parvenais pas à vaincre mon trouble. A 10 kilomètres

de l'arrivée, je manquais encore de confiance. Je voyais de loin le

champ d'aviation d'Angers, je distinguais la ligne finale, mais il me

semblait apercevoir également une apparition étrange et affreuse: un

fantôme détruisait mon moteur, c'étaient des bielles qui sautaient,

de l'essence qui manquait, un hauban qui craquait. En un mot, toutes

sortes d'hypothèses peu rassurantes. Et, j'attendais, stoïque, le

cataclysme qui, selon moi, allait m'empêcher d'arriver au but. Fort

heureusement, il ne se produisit pas et, lorsque j'eus coupé l'allumage

au-dessus de l'aérodrome, je poussai alors un soupir de satisfaction:

«Maintenant, me disais-je, même si mon moteur avait une panne, je

gagnerais malgré tout.» Mais je vous assure qu'il n'est pas agréable de

voler aussi longtemps avec une semblable appréhension.

Et, cependant, ce sont ces impressions tantôt douces, tantôt odieuses,

qui font aimer passionnément l'aviation.

Chez un aviateur, il se passe invariablement une sorte de combat

entre l'instinct de conservation d'une part, et le désir de voler

d'autre part. Au bout de quelque temps, l'un ou l'autre cède. Quand

l'entraînement ou les premières performances ont permis à l'homme de se

juger lui-même, ou bien c'est l'instinct de conservation qui triomphe,

prouvant que le pilote ne volait qu'à force d'énergie et de volonté, ou

bien il cède et le sujet en question, en est arrivé au vol facile et

naturel.

Ceux qui volent par un effort de volonté, arrivent fatalement, un

jour ou l'autre, à une période d'écœurement où ils sont incapables

de surmonter l'instinct de conservation. Cette période se prolonge

parfois et c'est l'écœurement définitif. A ceux-ci, il manquait le sens

ou plutôt l'instinct, l'intuition du vol. Ils s'étaient égarés dans

le royaume des oiseaux, mais ils n'étaient pas nés avec des ailes.

Au contraire, l'entraînement, chez ceux qui sont spécialement doués,

amène une diminution, une atrophie de l'instinct de conservation.

Ils arrivent alors à courir les plus grands risques et à tenter les

prouesses les plus audacieuses, non plus par témérité, mais parce

qu'ils ont endormi, en eux, ce fameux instinct. Il n'est pas juste de

dire qu'ils ont du courage: celui qui accomplira un vol extrêmement

dangereux peut très bien avoir peur dans son lit, la nuit, au moindre

bruit.

Ce qui étonne dans l'aviation, c'est qu'elle développe les qualités

qu'on lui apporte, à un degré vraiment extraordinaire. La rapidité de

pensée devient fantastique, le pilote arrive à sentir les organes du

moteur, même sans être technicien, au point que, lorsqu'il descend,

il peut déclarer, avec exactitude, à ses mécaniciens, vers quoi ils

doivent pousser leurs recherches pour la mise au point. Une association

d'idées, prodigieusement rapide, s'effectue dans le cerveau et ce n'est

pas toujours agréable, car au moment où le moindre incident se produit,

avant que les effets aient été ressentis, l'aviateur l'a rapproché d'un

semblable arrivé à un de ses camarades où celui-ci s'est blessé ou tué.

Guide de l'aviateur · 第 3 / 4 段