Anzoleto n'avait pas manqué de se lever à minuit, de prendre son stylet, de
se parfumer, et d'éteindre son flambeau. Mais au moment où il crut pouvoir
ouvrir sa porte sans bruit (il avait déjà remarqué que la serrure était
douce et fonctionnait très discrètement), il fut fort étonné de ne pouvoir
imprimer à la clef le plus léger mouvement. Il s'y brisa les doigts, et
s'y épuisa de fatigue, au risque d'éveiller quelqu'un en secouant trop
fortement la porte. Tout fut inutile. Son appartement n'avait pas d'autre
issue; la fenêtre donnait sur les jardins à une élévation de cinquante
pieds, parfaitement nue et impossible à franchir; la seule pensée en
donnait le vertige.
«Ceci n'est pas l'ouvrage du hasard, se dit Anzoleto après avoir encore
inutilement essayé d'ébranler sa porte. Que ce soit Consuelo (et ce serait
bon signe; sa peur me répondrait de sa faiblesse) ou que ce soit le comte
Albert, tous deux me le paieront à la fois!»
II prit le parti de se rendormir. Le dépit l'en empêcha; et peut-être
Aussi un certain malaise voisin de la crainte. Si Albert était l'auteur
de cette précaution, lui seul n'était pas dupe, dans la maison, de ses
rapports fraternels avec Consuelo. Cette dernière avait paru véritablement
épouvantée en l'avertissant de prendre garde à _cet homme terrible_.
Anzoleto avait beau se dire qu'étant fou, le jeune comte ne mettrait
peut-être pas de suite dans ses idées, ou qu'étant d'une illustre
naissance, il ne voudrait pas, suivant le préjugé du temps, se commettre
dans une partie d'honneur avec un comédien; ces suppositions ne le
rassuraient point. Albert lui avait paru un fou bien tranquille et bien
maître de lui-même; et quant à ses préjugés, il fallait qu'ils ne fussent
pas fort enracinés pour lui permettre de vouloir épouser une comédienne.
Anzoleto commença donc à craindre sérieusement d'avoir maille à partir avec
lui, avant d'en venir à ses fins, et de se faire quelque mauvaise affaire
en pure perte. Ce dénouement lui paraissait plus honteux que funeste. Il
avait appris à manier l'épée, et se flattait de tenir tête à quelque homme
de qualité que ce fût. Néanmoins il ne se sentit pas tranquille, et ne
dormit pas.
Vers cinq heures du matin, il crut entendre des pas dans le corridor, et
peu après sa porte s'ouvrit sans bruit et sans difficulté. Il ne faisait
pas encore bien jour; et en voyant un homme entrer dans sa chambre avec
aussi peu de cérémonie, Anzoleto crut que le moment décisif était venu.
Il sauta sur son stylet en bondissant comme un taureau. Mais il reconnut
aussitôt, à la lueur du crépuscule, son guide qui lui faisait signe de
parler bas et de ne pas faire de bruit.
«Que veux-tu dire avec tes simagrées, et que me veux-tu, imbécile? Dit
Anzoleto avec humeur. Comment as-tu fait pour entrer ici?
--Eh! par où, si ce n'est pas la porte, mon bon seigneur?
--La porte était fermée à clef.
--Mais vous aviez laissé la clef en dehors.
--Impossible! la voilà sur ma table.
--Belle merveille! il y en a une autre.
--Et qui donc m'a joué le tour de m'enfermer ainsi? Il n'y avait qu'une
clef hier soir: serait-ce toi, en venant chercher ma valise?
--Je jure que ce n'est pas moi, et que je n'ai pas vu de clef.
--Ce sera donc le diable! Mais que me veux-tu avec ton air affairé et
mystérieux? Je ne t'ai pas fait appeler.
--Vous ne me laissez pas le temps de parler! Vous me voyez, d'ailleurs, et
vous savez bien sans doute ce que je vous veux. La signora est arrivée sans
encombre à Tusta, et, suivant ses ordres, me voici avec mes chevaux pour
vous y conduire.»
Il fallut bien quelques instants pour qu'Anzoleto comprit de quoi il
s'agissait; mais il s'accommoda assez vite de la vérité pour empêcher que
son guide, dont les craintes superstitieuses s'effaçaient d'ailleurs avec
les ombres de la nuit, ne retombât dans ses perplexités à l'égard d'une
malice du diable. Le drôle avait commencé par examiner et par faire sonner
sur les pavés de l'écurie l'argent de Consuelo, et il se tenait pour
content de son marché avec l'enfer. Anzoleto comprit à demi-mot, et pensa
que la fugitive avait été de son côté surveillée de manière à ne pouvoir
l'avertir de sa résolution; que, menacée, poussée à bout peut-être par son
jaloux, elle avait saisi un moment propice pour déjouer tous ses efforts,
s'évader et prendre la clef des champs.
«Quoi qu'il en soit, dit-il, il n'y a ni à douter ni à balancer. Les avis
qu'elle me fait donner par cet homme, qui l'a conduite sur la route de
Prague, sont clairs et précis. Victoire! si je puis toutefois sortir d'ici
pour la rejoindre sans être forcé de croiser l'épée!»
Il s'arma jusqu'aux dents: et, tandis qu'il s'apprêtait à la hâte, il
envoya son guide en éclaireur pour voir si les chemins étaient libres.
Sur sa réponse que tout le monde paraissait encore livré au sommeil,
excepté le gardien du pont qui venait de lui ouvrir, Anzoleto descendit
sans bruit, remonta à cheval, et ne rencontra dans les cours qu'un
palefrenier, qu'il appela pour lui donner quelque argent, afin de ne pas
laisser à son départ l'apparence d'une fuite.
«Par saint Wenceslas! dit ce serviteur au guide, voilà une étrange chose,
les chevaux sont couverts de sueur en sortant de l'écurie comme s'ils
avaient couru toute la nuit.
--C'est votre diable noir qui sera venu les panser, répondit l'autre.
--C'est donc cela, reprit le palefrenier, que j'ai entendu un bruit
épouvantable toute la nuit de ce côté-là! Je n'ai pas osé venir voir; mais
j'ai entendu la herse crier, et le pont-levis s'abattre, tout comme je vous
vois dans ce moment-ci: si bien que j'ai cru que c'était vous qui partiez,
et que je ne m'attendais guère à vous revoir ce matin.»
Au pont-levis, ce fut une autre observation du gardien.
«Votre seigneurie est donc double? demanda cet homme en se frottant les
yeux. Je l'ai vue partir vers minuit, et je la vois encore une fois.
--Vous avez rêvé, mon brave homme, dit Anzoleto en lui faisant aussi une
gratification. Je ne serais pas parti sans vous prier de boire à ma santé.
--Votre seigneurie me fait trop d'honneur, dit le portier, qui écorchait un
peu l'italien.
--C'est égal, dit-il au guide dans sa langue, j'en ai vu deux cette nuit!
--Et prends garde d'en voir quatre la nuit prochaine, répondit le guide en
suivant Anzoleto au galop sur le pont: Le diable noir fait de ces tours-là
aux dormeurs de ton espèce.»
Anzoleto, bien averti et bien renseigné par son guide, gagna Tusta ou
Tauss; car c'est, je crois, la même ville. Il la traversa après avoir
congédié son homme et prit des chevaux de poste, s'abstint de faire aucune
question durant dix lieues, et, au terme, désigné, s'arrêta pour déjeuner
(car il n'en pouvait plus), et pour demander une madame Wolf qui devait
être par là avec une voiture.
Personne ne put lui en donner des nouvelles, et pour cause.
Il y avait bien une madame Wolf dans le village; mais elle était établie
depuis cinquante ans dans la ville, et tenait une boutique de mercerie.
Anzoleto, brisé, exténué, pensa que Consuelo n'avait pas jugé à propos de
s'arrêter en cet endroit. Il demanda une voiture à louer, il n'y en avait
pas. Force lui fut de remonter à cheval, et de faire une nouvelle course
à franc étrier. Il regardait comme impossible de ne pas rencontrer à
chaque instant la bienheureuse voiture, où il pourrait s'élancer et se
dédommager de ses anxiétés et de ses fatigues. Mais il rencontra fort peu
de voyageurs, et dans aucune voiture il ne vit Consuelo. Enfin, vaincu par
l'excès de la lassitude, et ne trouvant de voiture de louage nulle part,
il prit le parti de s'arrêter, mortellement vexé, et d'attendre dans une
bourgade, au bord de la route, que Consuelo vînt le rejoindre; car il
pensait l'avoir dépassée. Il eut le loisir de maudire, tout le reste du
jour et toute la nuit suivante, les femmes, les auberges, les jaloux et
les chemins. Le lendemain, il trouva une voiture publique de passage, et
continua de courir vers Prague, sans être plus heureux. Nous le laisserons
cheminer vers le nord, en proie à une véritable rage et à une mortelle
impatience mêlée d'espoir, pour revenir un instant nous-mêmes au château,
et voir l'effet du départ de Consuelo sur les habitants de cette demeure.
On peut penser que le comte Albert n'avait pas plus dormi que les deux
autres personnages de cette brusque aventure. Après s'être muni d'une
double clef de la chambre d'Anzoleto, il l'avait enfermé de dehors, et ne
s'était plus inquiété de ses tentatives, sachant bien qu'à moins que
Consuelo elle-même ne s'en mêlât, nul n'irait le délivrer. A l'égard de
cette première possibilité dont l'idée le faisait frémir, Albert eut
l'excessive délicatesse de ne pas vouloir faire d'imprudente découverte.
«Si elle l'aime à ce point, pensa-t-il, je n'ai plus à lutter; que mon sort
s'accomplisse! Je le saurai assez tôt, car elle est sincère; et demain elle
refusera ouvertement les offres que je lui ai faites aujourd'hui. Si elle
est seulement persécutée et menacée par cet homme dangereux, la voilà du
moins pour une nuit à l'abri de ses poursuites. Maintenant, quelque bruit
furtif que j'entende autour de moi, je ne bougerai pas, et je ne me rendrai
point odieux; je n'infligerai pas à cette infortunée le supplice de la
honte, en me montrant devant elle sans être appelé. Non! je ne jouerai
point le rôle d'un espion lâche, d'un jaloux soupçonneux, lorsque jusqu'ici
ses refus, ses irrésolutions, ne m'ont donné aucun droit sur elle. Je ne
sais qu'une chose, rassurante pour mon honneur, effrayante pour mon amour;
c'est que je ne serai pas trompé. Ame de celle que j'aime, toi qui résides
à la fois dans le sein de la plus parfaite des femmes et dans les
entrailles du Dieu universel, si, à travers les mystères et les ombres de
la pensée humaine, tu peux lire en moi à cette heure, ton sentiment
intérieur doit te dire que j'aime trop pour ne pas croire à ta parole!»
Le courageux Albert tint religieusement l'engagement qu'il venait de
prendre avec lui-même; et bien qu'il crût entendre les pas de Consuelo à
l'étage inférieur au moment de sa fuite, et quelque autre bruit moins
explicable du côté de la herse, il souffrit, pria, et contint de ses mains
jointes son coeur bondissant dans sa poitrine.
Lorsque le jour parut, il entendit marcher et ouvrir les portes du côté
d'Anzoleto.
«L'infâme, se dit-il, la quitte sans pudeur et sans précaution! Il semble
qu'il veuille afficher sa victoire! Ah! le mal qu'il me fait ne serait
rien, si une autre âme, plus précieuse et plus chère que la mienne, ne
devait pas être souillée par son amour.»
A l'heure où le comte Christian avait coutume de se lever, Albert se rendit
auprès de lui, avec l'intention, non de l'avertir de ce qui se passait,
mais de l'engager à provoquer une nouvelle explication avec Consuelo. Il
était sûr qu'elle ne mentirait pas. Il pensait qu'elle devait désirer cette
explication, et s'apprêtait à la soulager de son trouble, à la consoler
même de sa honte, et à feindre une résignation qui pût adoucir l'amertume
de leurs adieux. Albert ne se demandait pas ce qu'il deviendrait après. Il
sentait que ou sa raison, ou sa vie, ne supporterait pas un pareil coup, et
il ne craignait pas d'éprouver une douleur au-dessus de ses forces.
Il trouva son père au moment où il entrait dans son oratoire. La lettre
posée sur le coussin frappa leurs yeux en même temps. Ils la saisirent et
la lurent ensemble. Le vieillard en fut atterré, croyant que son fils ne
supporterait pas l'événement; mais Albert, qui s'était préparé à un plus
grand malheur, fut calme, résigné et ferme dans sa confiance.
«Elle est pure, dit-il; elle veut m'aimer. Elle sent que mon amour est
vrai et ma foi inébranlable. Dieu la sauvera du danger. Acceptons cette
promesse, mon père, et restons tranquilles. Ne craignez pas pour moi; je
serai plus fort que ma douleur, et je commanderai aux inquiétudes si elles
s'emparent de moi.
--Mon fils, dit le vieillard attendri, nous voici devant l'image du Dieu
de tes pères. Tu as accepté d'autres croyances, et je ne te les ai jamais
reprochées avec amertume, tu le sais, quoique mon coeur en ait bien
souffert. Je vais me prosterner devant l'effigie de ce Dieu sur laquelle
je t'ai promis, dans la nuit qui a précédé celle-ci, de faire tout ce qui
dépendrait de moi pour que ton amour fût écouté et sanctifié par un noeud
respectable. J'ai tenu ma promesse, et je te la renouvelle. Je vais
encore prier pour que le Tout-Puissant exauce tes voeux, et les miens
ne contrediront pas ma demande. Ne te joindras-tu pas à moi dans cette
heure solennelle qui décidera peut-être dans les cieux des destinées de ton
amour sur la terre? O toi, mon noble enfant, à qui l'Éternel a conservé
toutes les vertus, malgré les épreuves qu'il a laissé subir à ta foi
première! toi que j'ai vu, dans ton enfance, agenouillé à mes côtés sur la
tombe de ta mère, et priant comme un jeune ange ce maître souverain dont tu
ne doutais pas alors! refuseras-tu aujourd'hui d'élever ta voix vers lui,
pour que la mienne ne soit pas inutile?
--Mon père, répondit Albert en pressant le vieillard dans ses bras, si
notre foi diffère quant à la forme et aux dogmes, nos âmes restent toujours
d'accord sur un principe éternel et divin. Vous servez un Dieu de sagesse
et de bonté, un idéal de perfection, de science, et de justice, que je n'ai
jamais cessé d'adorer.--O divin crucifié, dit-il en s'agenouillant auprès
de son père devant l'image de Jésus; toi que les hommes adorent comme le
Verbe, et que je révère comme la plus noble et la plus pure manifestation
de l'amour universel parmi nous! entends ma prière, toi dont la pensée
vit éternellement en Dieu et en nous! Bénis les instincts justes et les
intentions droites! Plains la perversité qui triomphe, et soutiens
l'innocence qui combat! Qu'il en soit de mon bonheur ce que Dieu voudra!
Mais, ô Dieu humain! que ton influence dirige et anime les coeurs qui n'ont
d'autre force et d'autre consolation que ton passage et ton exemple sur la
terre!»