Aussitôt que Consuelo vit un instant favorable, elle sortit du salon, et
alla dans le jardin. Le soleil était couché, et les premières étoiles
brillaient sereines et blanches dans un ciel encore rose vers l'occident,
déjà noir à l'est. La jeune artiste cherchait à respirer le calme dans
cet air pur et frais des premières soirées d'automne. Son sein était
oppressé d'une langueur voluptueuse; et cependant elle en éprouvait des
remords, et appelait au secours de sa volonté toutes les forces de son
âme. Elle eût pu se dire: «_Ne puis-je donc savoir si j'aime ou si je
hais?_» Elle tremblait, comme si elle eût senti son courage l'abandonner
dans la crise la plus dangereuse de sa vie; et, pour la première fois,
elle ne retrouvait pas en elle cette droiture de premier mouvement, cette
sainte confiance dans ses intentions, qui l'avaient toujours soutenue
dans ses épreuves. Elle avait quitté le salon pour se dérober à la
fascination qu'Anzoleto exerçait sur elle, et elle avait éprouvé en
même temps comme un vague désir d'être suivie par lui. Les feuilles
commençaient à tomber. Lorsque le bord de son vêtement les faisait crier
derrière elle, elle s'imaginait entendre des pas sur les siens, et, prête
à fuir, n'osant se retourner, elle restait enchaînée à sa place par une
puissance magique.
Quelqu'un la suivait, en effet, mais sans oser et sans vouloir se montrer:
c'était Albert. Étranger à toutes ces petites dissimulations qu'on appelle
les convenances, et se sentant par la grandeur de son amour au-dessus de
toute mauvaise honte, il était sorti un instant après elle, résolu de la
protéger à son insu, et d'empêcher son séducteur de la rejoindre. Anzoleto
avait remarqué cet empressement naïf, sans en être fort alarmé. Il avait
trop bien vu le trouble de Consuelo, pour ne pas regarder sa victoire
comme assurée; et, grâce à la fatuité que de faciles succès avaient
développée en lui, il était résolu à ne plus brusquer les choses, à ne
plus irriter son amante, et à ne plus effaroucher la famille. «Il n'est
plus nécessaire de tant me presser, se disait-il. La colère pourrait lui
donner des forces. Un air de douleur et d'abattement lui fera perdre le
reste de courroux qu'elle a contre moi. Son esprit est fier, attaquons ses
sens. Elle est sans doute moins austère qu'à Venise; elle s'est civilisée
ici. Qu'importe que mon rival soit heureux un jour de plus? Demain elle
est à moi; cette nuit peut-être! Nous verrons bien. Ne la poussons pas par
la peur à quelque résolution désespérée. Elle ne m'a pas trahi auprès
d'eux. Soit pitié, soit crainte, elle ne dément pas mon rôle de frère; et
les grands parents, malgré toutes mes sottises, paraissent résolus à me
supporter pour l'amour d'elle. Changeons donc de tactique. J'ai été plus
vite que je n'espérais. Je puis bien faire halte.»
Le comte Christian, la chanoinesse et le chapelain furent donc fort
surpris de lui voir prendre tout d'un coup de très-bonnes manières, un ton
modeste, et un maintien doux et prévenant. Il eut l'adresse de se plaindre
tout bas au chapelain d'un grand mal de tête, et d'ajouter qu'étant fort
sobre d'habitude, le vin de Hongrie, dont il ne s'était pas méfié au
dîner, lui avait porté au cerveau. Au bout d'un instant, cet aveu fut
communiqué en allemand à la chanoinesse et au comte, qui accepta cette
espèce de justification avec un charitable empressement. Wenceslawa fut
d'abord moins indulgente; mais les soins que le comédien se donna pour lui
plaire, l'éloge respectueux qu'il sut faire, à propos, des avantages
de la noblesse, l'admiration qu'il montra pour l'ordre établi dans le
château, désarmèrent promptement cette âme bienveillante et incapable de
rancune. Elle l'écouta d'abord par désoeuvrement, et finit par causer avec
lui avec intérêt, et par convenir avec son frère que c'était un excellent
et charmant jeune homme. Lorsque Consuelo revint de sa promenade, une
heure s'était écoulée, pendant laquelle Anzoleto n'avait pas perdu son
temps. Il avait si bien regagné les bonnes grâces de la famille, qu'il
était sûr de pouvoir rester autant de jours au château qu'il lui en
faudrait pour arriver à ses fins. Il ne comprit pas ce que le vieux comte
disait à Consuelo en allemand; mais il devina, aux regards tournés vers
lui, et à l'air de surprise et d'embarras de la jeune fille, que Christian
venait de faire de lui le plus complet éloge, en la grondant un peu de ne
pas marquer plus d'intérêt à un frère aussi aimable.
«Allons, signora, dit la chanoinesse, qui, malgré son dépit contre la
Porporina, ne pouvait s'empêcher de lui vouloir du bien, et qui, de plus,
croyait accomplir un acte de religion; vous avez boudé votre frère à
dîner, et il est vrai de dire qu'il le méritait bien dans ce moment-là.
Mais il est meilleur qu'il ne nous avait paru d'abord. Il vous aime
tendrement, et vient de nous parler de vous à plusieurs reprises avec
toute sorte d'affection, même de respect. Ne soyez pas plus sévère que
nous. Je suis sûre que s'il se souvient de s'être grisé à dîner, il en est
tout chagrin, surtout à cause de vous. Parlez-lui donc, et ne battez pas
froid à celui qui vous tient de si près par le sang. Pour mon compte,
quoique mon frère le baron d’Albert, qui était fort taquin dans sa
jeunesse, m'ait fâchée bien souvent, je n'ai jamais pu rester une heure
brouillée avec lui.»
Consuelo, n'osant confirmer ni détruire l'erreur de la bonne dame, resta
comme atterrée à cette nouvelle attaque d'Anzoleto, dont elle comprenait
bien la puissance et l'habileté.
«Vous n'entendez pas ce que dit ma soeur? dit Christian au jeune homme; je
vais vous le traduire en deux mots. Elle reproche à Consuelo de faire trop
la petite maman avec vous; et je suis sûr que Consuelo meurt d'envie de
faire la paix. Embrassez-vous donc, mes enfants. Allons, vous, jeune
homme, faites le premier pas; et si vous avez eu autrefois envers elle
quelques torts dont vous vous repentiez, dites-le-lui afin qu'elle vous le
pardonne.»
Anzoleto ne se le fit pas dire deux fois; et, saisissant la main
tremblante de Consuelo, qui n'osait la lui retirer:
«Oui, dit-il, j'ai eu de grands torts envers elle, et je m'en repens si
amèrement, que tous mes efforts pour m'étourdir à ce sujet ne servent qu'à
briser mon cœur de plus en plus. Elle le sait bien; et si elle n'avait pas
une âme de fer, orgueilleuse comme la force, et impitoyable comme la
vertu, elle aurait compris que mes remords m'ont bien assez puni. Ma
soeur, pardonne-moi donc, et rends-moi ton amour; ou bien je vais partir
aussitôt, et promener mon désespoir, mon isolement et mon ennui par toute
la terre. Étranger partout, sans appui, sans conseil, sans affection, je
ne pourrai plus croire à Dieu, et mon égarement retombera sur ta tête.»
Cette homélie attendrit vivement le comte, et arracha des larmes à la
bonne chanoinesse.
«Vous l'entendez, Porporina, s'écria-t-elle; ce qu'il vous dit est
très-beau et très-vrai. Monsieur le chapelain, vous devez, au nom de la
religion, ordonner à la signora de se réconcilier avec son frère.»
Le chapelain allait s'en mêler. Anzoleto n'attendit pas le sermon, et,
saisissant Consuelo dans ses bras, malgré sa résistance et son effroi,
il l'embrassa passionnément à la barbe du chapelain et à la grande
édification de l'assistance. Consuelo, épouvantée d'une tromperie si
impudente, ne put s'y associer plus longtemps.
«Arrêtez! dit-elle, monsieur le comte, écoutez-moi!...»
Elle allait tout révéler, lorsque Albert parut. Aussitôt l'idée de
Zdenko revint glacer de crainte l'âme prête à s'épancher. L'implacable
Protecteur de Consuelo pouvait vouloir la débarrasser, sans bruit et sans
délibération, de l'ennemi contre lequel elle allait l'invoquer. Elle
pâlit, regarda Anzoleto d'un air de reproche douloureux, et la parole
expira sur ses lèvres.
A sept heures sonnantes, on se remit à table pour souper. Si l'idée de ces
fréquents repas est faite pour ôter l'appétit à mes délicates lectrices,
je leur dirai que la mode de ne point manger n'était pas en vigueur dans
ce temps-là et dans ce pays-là. Je crois l'avoir déjà dit: on mangeait
lentement, copieusement, et souvent, à Riesenburg. La moitié de la journée
se passait presque à table; et j'avoue que Consuelo, habituée dès son
enfance, et pour cause, à vivre tout un jour avec quelques cuillerées de
riz cuit à l'eau, trouvait ces homériques repas mortellement longs. Pour
la première fois, elle ne sut point si celui-ci dura une heure, un instant
ou un siècle. Elle ne vivait pas plus qu'Albert lorsqu'il était seul au
fond de sa grotte. Il lui semblait qu'elle était ivre, tant la honte
d'elle-même, l'amour et la terreur, agitaient tout son être. Elle ne
mangea point, n'entendit et ne vit rien autour d'elle. Consternée comme
quelqu'un qui se sent rouler dans un précipice, et qui voit se briser une
à une les faibles branches qu'il voulait saisir pour arrêter sa chute,
elle regardait le fond de l'abîme, et le vertige bourdonnait dans son
cerveau. Anzoleto était près d'elle; il effleurait son vêtement, il
pressait avec des mouvements convulsifs son coude contre son coude, son
pied contre son pied. Dans son empressement à la servir, il rencontrait
ses mains, et les retenait dans les siennes pendant une seconde; mais
cette rapide et brûlante pression résumait tout un siècle de volupté. Il
lui disait à la dérobée de ces mots qui étouffent, il lui lançait de ces
regards qui dévorent. Il profitait d'un instant fugitif comme l'éclair
pour échanger son verre avec le sien, et pour toucher de ses lèvres le
cristal que ses lèvres avaient touché. Et il savait être tout de feu
pour elle, tout de marbre aux yeux des autres. Il se tenait à merveille,
parlait convenablement, était plein d'égards attentifs pour la
chanoinesse, traitait le chapelain avec respect, lui offrait les meilleurs
morceaux des viandes qu'il se chargeait de découper avec la dextérité et
la grâce d'un convive habitué à la bonne chère. Il avait remarqué que le
saint homme était gourmand, que sa timidité lui imposait à cet égard de
fréquentes privations; et celui-ci se trouva si bien de ses préférences,
qu'il souhaita voir le nouvel écuyer-tranchant passer le reste de ses
jours au château des Géants.
On remarqua qu'Anzoleto ne buvait que de l'eau; et lorsque le chapelain,
par échange de bons procédés, lui offrit du vin, il répondit assez haut
pour être entendu:
«Mille grâces! on ne m'y prendra plus. Votre beau vin est un perfide avec
lequel je cherchais à m'étourdir tantôt. Maintenant, je n'ai plus de
chagrins, et je reviens à l'eau, ma boisson habituelle et ma loyale amie.»
On prolongea la veillée un peu plus que de coutume. Anzoleto chanta
encore; et cette fois il chanta pour Consuelo. Il choisit les airs favoris
de ses vieux auteurs, qu'elle lui avait appris elle-même; et il les dit
avec tout le soin, avec toute la pureté de goût et de délicatesse
d'intention qu'elle avait coutume d'exiger de lui. C'était lui rappeler
encore les plus chers et les plus purs souvenirs de son amour et de son art.
Au moment où l'on allait se séparer, il prit un instant favorable pour lui
dire tout bas:
«Je sais où est ta chambre; on m'en a donné une dans la même galerie.
A minuit, je serai à genoux à ta porte, j'y resterai prosterné jusqu'au
jour. Ne refuse pas de m'entendre un instant. Je ne veux pas reconquérir
ton amour, je ne le mérite pas. Je sais que tu ne peux plus m'aimer, qu'un
autre est heureux, et qu'il faut que je parte. Je partirai la mort dans
l'âme, et le reste de ma vie est dévoué aux furies! Mais ne me chasse pas
sans m'avoir dit un mot de pitié, un mot d'adieu. Si tu n'y consens pas,
je partirai dès la pointe du jour, et ce sera fait de moi pour jamais!
--Ne dites pas cela, Anzoleto. Nous devons nous quitter ici, nous dire un
éternel adieu. Je vous pardonne, et je vous souhaite....
--Un bon voyage! reprit-il avec ironie; puis, reprenant aussitôt son ton
hypocrite: Tu es impitoyable, Consuelo. Tu veux que je sois perdu, qu'il
ne reste pas en moi un bon sentiment, un bon souvenir. Que crains-tu?
Ne t'ai-je pas prouvé mille fois mon respect et la pureté de mon amour?
Quand on aime éperdument, n'est-on pas esclave, et ne sais-tu pas qu'un
mot de toi me dompte et m'enchaîne? Au nom du ciel, si tu n'es pas la
maîtresse de cet homme que tu vas épouser, s'il n'est pas le maître de ton
appartement et le compagnon inévitable de toutes tes nuits...
--Il ne l'est pas, il ne le fut jamais,» dit Consuelo avec l'accent de la
fière innocence.
Elle eût mieux fait de réprimer ce mouvement d'un orgueil bien fondé, mais
trop sincère en cette occasion. Anzoleto n'était pas poltron; mais il
aimait la vie, et s'il eût cru trouver dans la chambre de Consuelo un
gardien déterminé, il fût resté fort paisiblement dans la sienne. L'accent
de vérité qui accompagna la réponse de la jeune fille l'enhardit tout à
fait.
«En ce cas, dit-il, je ne compromets pas ton avenir. Je serai si prudent,
si adroit, je marcherai si légèrement, je te parlerai si bas, que ta
réputation ne sera pas ternie. D'ailleurs, ne suis-je pas ton frère?
Devant partir à l'aube du jour, qu'y aurait-il d'extraordinaire à ce que
j'aille te dire adieu?
--Non! non! ne venez pas! dit Consuelo épouvantée. L'appartement du
comte Albert n'est pas éloigné; peut-être a-t-il tout deviné... Anzoleto,
si vous vous exposez... je ne réponds pas de votre vie. Je vous parle
sérieusement, et mon sang se glace dans mes veines!»
Anzoleto sentit en effet sa main, qu'il avait prise dans la sienne,
devenir plus froide que le marbre.
«Si tu discutes, si tu parlementes à ta porte, tu exposes mes jours,
dit-il en souriant; mais si ta porte est ouverte, si nos baisers sont
muets, nous ne risquons rien. Rappelle-toi que nous avons passé des nuits
ensemble sans éveiller un seul des nombreux voisins de la Corte-Minelli.
Quant à moi, s'il n'y a pas d'autre obstacle que la jalousie du comte, et
pas d'autre danger que la mort....»
Consuelo vit en cet instant le regard du comte Albert, ordinairement si
vague, redevenir clair et profond en s'attachant sur Anzoleto. Il ne
pouvait entendre; mais il semblait qu'il entendit avec les yeux. Elle
retira sa main de celle d'Anzoleto, en lui disant d'une voix étouffée:
«Ah! si tu m'aimes, ne brave pas cet homme terrible!
--Est-ce pour toi que tu crains dit Anzoleto rapidement.
--Non, mais pour tout ce qui m'approche et me menace.
--Et pour tout ce qui t'adore, sans doute? Eh bien, soit. Mourir à tes
yeux, mourir à tes pieds; oh! je ne demande que cela. J'y serai à minuit;
résiste, et tu ne feras que hâter ma perte.
--Vous partez demain, et vous ne prenez congé de personne? dit Consuelo en
voyant qu'il saluait le comte et la chanoinesse sans leur parler de son
départ.
--Non, dit-il; ils me retiendraient, et, malgré moi, voyant tout conspirer
pour prolonger mon agonie, je céderais. Tu leur feras mes excuses et mes
adieux. Les ordres sont donnés à mon guide pour que mes chevaux soient
prêts à quatre heures du matin.»
Cette dernière assertion était plus que vraie. Les regards singuliers
d'Albert depuis quelques heures n'avaient pas échappé à Anzoleto. Il
était résolu à tout oser; mais il se tenait prêt pour la fuite en cas
d'événement. Ses chevaux étaient déjà sellés dans l'écurie, et son guide
avait reçu l'ordre de ne pas se coucher.
Rentrée dans sa chambre, Consuelo fut saisie d'une véritable épouvante.
Elle ne voulait point recevoir Anzoleto, et en même temps elle craignait
qu'il fût empêché de venir la trouver. Toujours ce sentiment double, faux,
insurmontable, tourmentait sa pensée, et mettait son coeur aux prises avec
sa conscience. Jamais elle ne s'était sentie si malheureuse, si exposée,
si seule sur la terre. «O mon maître Porpora, où êtes-vous? s'écriait-elle.
Vous seul pourriez me sauver; vous seul connaissez mon mal et les périls
auxquels je suis livrée. Vous seul êtes rude, sévère, et méfiant, comme
devrait l'être un ami et un père, pour me retirer de cet abîme où je
tombe!... Mais n'ai-je pas des amis autour de moi? N'ai-je pas un père dans
le comte Christian? La chanoinesse ne serait-elle pas une mère pour moi, si
j'avais le courage de braver ses préjugés et de lui ouvrir mon coeur? Et
Albert n'est-il pas mon soutien, mon frère, mon époux, si je consens à dire
un mot! Oh! oui, c'est lui qui doit être mon sauveur; et je le crains!
et je le repousse!... Il faut que j'aille les trouver tous les trois,
ajoutait-elle en se levant et en marchant avec agitation dans sa chambre.
Il faut que je m'engage avec eux, que je m'enchaîne à leurs bras
protecteurs, que je m'abrite sous les ailes de ces anges gardiens. Le
repos, la dignité, l'honneur, résident avec eux; l'abjection et le
désespoir m'attendent auprès d'Anzoleto. Oh! oui! il faut que j'aille leur
faire la confession de cette affreuse journée, que je leur dise ce qui se
passe en moi, afin qu'ils me préservent et me défendent de moi-même. Il
faut que je me lie à eux par un serment, que je dise ce _oui_ terrible qui
mettra une invincible barrière entre moi et mon fléau! J'y vais!...»
Et, au lieu d'y aller, elle retombait épuisée sur sa chaise, et pleurait
avec déchirement son repos perdu, sa force brisée.
«Mais quoi! disait-elle, j'irai leur faire un nouveau mensonge! j'irai leur
offrir une fille égarée, une épouse adultère! car je le suis par le coeur,
et la bouche qui jurerait une immuable fidélité au plus sincère des hommes
est encore toute brûlante du baiser d'un autre; et mon coeur tressaille
d'un plaisir impur rien que d'y songer! Ah! mon amour même pour l'indigne
Anzoleto est changé comme lui. Ce n'est plus cette affection tranquille
et sainte avec laquelle je dormais heureuse sous les ailes que ma mère
étendait sur moi du haut des cieux. C'est un entraînement lâche et
impétueux comme l'être qui l'inspire. Il n'y a plus rien de grand ni de
vrai dans mon âme. Je me mens à moi-même depuis ce matin, comme je mens aux
autres. Comment ne leur mentirais-je pas désormais à toutes les heures de
ma vie? Présent ou absent, Anzoleto sera toujours devant mes yeux; la seule
pensée de le quitter demain me remplit de douleur, et dans le sein d'un
autre je ne rêverais que de lui. Que faire, que devenir?»
L'heure s'avançait avec une affreuse rapidité, avec une affreuse lenteur.
«Je le verrai, se disait-elle. Je lui dirai que je le hais, que je le
méprise, que je ne veux jamais le revoir. Mais non, je mens encore; car je
ne le lui dirai pas; ou bien, si j'ai ce courage, je me rétracterai un
instant après. Je ne puis plus même être sûre de ma chasteté; il n'y croit
plus, il ne me respectera pas. Et moi, je ne crois plus à moi-même, je ne
crois plus à rien. Je succomberai par peur encore plus que par faiblesse.
Oh! plutôt mourir que de descendre ainsi dans ma propre estime, et de
donner ce triomphe à la ruse et au libertinage d'autrui, sur les instincts
sacrés et les nobles desseins que Dieu avait mis en moi!»
Elle se mit à sa fenêtre, et eut véritablement l'idée de se précipiter,
pour échapper par la mort à l'infamie dont elle se croyait déjà souillée.
En luttant contre cette sombre tentation, elle songea aux moyens de salut
qui lui restaient. Matériellement parlant, elle n'en manquait pas, mais
tous lui semblaient entraîner d'autres dangers. Elle avait commencé par
verrouiller la porte par laquelle Anzoleto pouvait venir. Mais elle ne
connaissait encore qu'à demi cet homme froid et personnel, et, ayant vu des
preuves de son courage physique, elle ne savait pas qu'il était tout à fait
dépourvu du courage moral qui fait affronter la mort pour satisfaire la
passion. Elle pensait qu'il oserait venir jusque là, qu'il insisterait pour
être écouté, qu'il ferait quelque bruit; et elle savait qu'il ne fallait
qu'un souffle pour attirer Albert. Il y avait auprès de sa chambre un
cabinet avec un escalier dérobé, comme dans presque tous les appartements
du château; mais cet escalier donnait à l'étage inférieur, tout auprès de
la chanoinesse. C'était le seul refuge qu'elle pût chercher contre l'audace
imprudente d'Anzoleto; et, pour se faire ouvrir, il fallait tout confesser,
même d'avance, afin de ne pas donner lieu à un scandale, que la bonne
Wenceslawa, dans sa frayeur, pourrait bien prolonger. Il y avait encore le
jardin; mais si Anzoleto, qui paraissait avoir exploré tout le château avec
soin, s'y rendait de son côté, c'était courir à sa perte.
En rêvant ainsi, elle vit de la fenêtre de son cabinet, qui donnait sur une
cour de derrière, de la lumière auprès des écuries. Elle examina un homme
qui rentrait et sortait de ces écuries sans éveiller les autres serviteurs,
et qui paraissait faire des apprêts de départ. Elle reconnut à son costume
le guide d'Anzoleto, qui arrangeait ses chevaux conformément à ses
instructions. Elle vit aussi de la lumière chez le gardien du pont-levis,
et pensa avec raison qu'il avait été averti par le guide d'un départ dont
l'heure n'était pas encore fixée. En observant ces détails, et en se
livrant à mille conjectures, à mille projets, Consuelo conçut un dessein
assez étrange et fort téméraire. Mais comme il lui offrait un terme moyen
entre les deux extrêmes qu'elle redoutait, et lui ouvrait en même temps
une nouvelle perspective sur les événements de sa vie, il lui parut une
véritable inspiration du ciel. Elle n'avait pas de temps à employer pour en
examiner les moyens et les suites. Les uns lui parurent se présenter par
l'effet d'un hasard providentiel; les autres lui semblèrent pouvoir être
détournés. Elle se mit à écrire ce qui suit, fort à la hâte, comme on peut
croire, car l'horloge, du château venait de sonner onze heures:
«Albert, je suis forcée de partir. Je vous chéris de toute mon âme, vous le
savez. Mais il y a dans mon. être des contradictions, des souffrances, et
des révoltes que je ne puis expliquer ni à vous ni à moi-même. Si je vous
voyais en ce moment, je vous dirais que je me fie à vous, que je vous
abandonne le soin de mon avenir, que je consens à être votre femme. Je vous
dirais peut-être que je le veux. Et pourtant je vous tromperais, ou je
ferais un serment téméraire; car mon coeur n'est pas assez purifié de
l'ancien amour, pour vous appartenir dès à présent, sans effroi, et pour
mériter le vôtre sans remords. Je fuis; je vais à Vienne, rejoindre ou
attendre le Porpora, qui doit y être ou y arriver dans peu de jours, comme
sa lettre à votre père vous l'a annoncé dernièrement. Je vous jure que je
vais chercher auprès de lui l'oubli et la haine du passé, et l'espoir d'un
avenir dont vous êtes pour moi la pierre angulaire. Ne me suivez pas; je
vous le défends, au nom de cet avenir que votre impatience compromettrait
et détruirait peut-être. Attendez-moi, et tenez-moi le serment que vous
m'avez fait de ne pas retourner sans moi à... Vous me comprenez! Comptez
sur moi, je vous l'ordonne; car je m'en vais avec la sainte espérance de
revenir ou de vous appeler bientôt. Dans ce moment je fais un rêve affreux.
Il me semble que quand je serai seule avec moi-même, je me réveillerai
digne de vous. Je ne veux point que mon frère me suive. Je vais le tromper,
lui faire prendre une route opposée à celle que je prends moi-même. Sur
tout ce que vous avez de plus cher au monde, ne contrariez en rien mon
projet, et croyez-moi sincère. C'est à cela que je verrai si vous m'aimez
véritablement, et si je puis sacrifier sans rougir ma pauvreté à votre
richesse, mon obscurité à votre rang, mon ignorance à la science de votre
esprit. Adieu! mais non: au revoir, Albert. Pour vous prouver que je ne
m'en vais pas irrévocablement, je vous charge de rendre votre digne et
chère tante favorable à notre union, et de me conserver les bontés de votre
père, le meilleur, le plus respectable des hommes! Dites-lui la vérité sur
tout ceci. Je vous écrirai de Vienne.»
L'espérance de convaincre et de calmer par une telle lettre un homme
aussi épris qu'Albert était téméraire sans doute, mais non déraisonnable.
Consuelo sentait revenir, pendant qu'elle lui écrivait, l'énergie de sa
volonté et la loyauté de son caractère. Tout ce qu'elle lui écrivait, elle
le pensait. Tout ce qu'elle annonçait, elle allait le faire. Elle croyait à
la pénétration puissante et presque à la seconde vue d'Albert; elle n'eût
pas espéré de le tromper; elle était sûre qu'il croirait en elle, et que,
son caractère donné, il lui obéirait ponctuellement. En ce moment, elle
jugea les choses, et Albert lui-même, d'aussi haut que lui.
Après avoir plié sa lettre sans la cacheter, elle jeta sur ses épaules son
manteau de voyage, enveloppa sa tête dans un voile noir très-épais, mit
de fortes chaussures, prit sur elle le peu d'argent qu'elle possédait, fit
un mince paquet de linge, et, descendant sur la pointe du pied avec
d'incroyables précautions, elle traversa les étages inférieurs, parvint à
l'appartement du comte Christian, se glissa jusqu'à son oratoire, où elle
savait qu'il entrait régulièrement à six heures du matin. Elle déposa la
lettre sur le coussin où il mettait son livre avant de s'agenouiller par
terre. Puis, descendant jusqu'à la cour, sans éveiller personne, elle
marcha droit aux écuries.
Le guide, qui n'était pas trop rassuré de se voir seul en pleine nuit dans
un grand château où tout le monde dormait comme les pierres, eut d'abord
peur de cette femme noire qui s'avançait sur lui comme un fantôme. Il
recula jusqu'au fond de son écurie, n'osant ni crier ni l'interroger: c'est
ce que voulait Consuelo. Dès qu'elle se vit hors de la portée des regards
et de la voix (elle savait d'ailleurs que ni des fenêtres d'Albert ni de
celles d'Anzoleto on n'avait vue sur cette cour), elle dit au guide:
«Je suis la soeur du jeune homme que tu as amené ici ce matin. Il m'enlève.
C'est convenu avec lui depuis un instant, mets vite une selle de femme sur
son cheval: il y en a ici plusieurs. Suis-moi à Tusta sans dire un seul
mot, sans faire un seul pas qui puisse apprendre aux gens du château que
je me sauve. Tu seras payé double. Tu as l'air étonné? Allons, dépêche!
A peine serons-nous rendus à la ville, qu'il faudra que tu reviennes ici
avec les mêmes chevaux pour chercher mon frère.»
Le guide secoua la tête.
«Tu seras payé triple.»
Le guide fit un signe de consentement.
«Et tu le ramèneras bride abattue à Tusta, où je vous attendrai.»
Le guide hocha encore la tête.
«Tu auras quatre fois autant à la dernière course qu'à la première.»
Le guide obéit. En un instant le cheval que devait monter Consuelo fut
préparé en selle de femme.
«Ce n'est pas tout, dit Consuelo en sautant dessus avant même qu'il fût
bridé entièrement; donne-moi ton chapeau, et jette ton manteau par-dessus
le mien. C'est pour un instant.
--J'entends, dit l'autre, c'est pour tromper le portier; c'est facile! Oh!
ce n'est pas la première fois que j'enlève une demoiselle! Votre amoureux
paiera bien, je pense, quoique vous soyez sa soeur, ajouta-t-il d'un air
narquois.
--Tu seras bien payé par moi la première. Tais-toi. Es-tu prêt?
--Je suis à cheval.
--Passe le premier, et fais baisser le pont.»
Ils le franchirent au pas, firent un détour pour ne point passer sous les
murs du château, et au bout d'un quart d'heure gagnèrent la grande route
sablée. Consuelo n'avait jamais monté à cheval de sa vie. Heureusement,
celui-là, quoique vigoureux, était d'un bon caractère. Son maître l'animait
en faisant claquer sa langue, et il prit un galop ferme et soutenu, qui, à
travers bois et bruyères, conduisit l'amazone à son but au bout de deux
heures.
Consuelo lui retint la bride et sauta à terse à l'entrée de la ville.
«Je ne veux pas qu'on me voie ici, dit-elle au guide en lui mettant dans la
main le prix convenu pour elle et pour Anzoleto. Je vais traverser la ville
à pied, et j'y prendrai chez des gens que je connais une voiture qui me
conduira sur la route de Prague. J'irai vite, pour m'éloigner le plus
possible, avant le jour, du pays où ma figure est connue; au jour, je
m'arrêterai, et j'attendrai mon frère.
--Mais en quel endroit?
--Je ne puis le savoir. Mais dis-lui que ce sera à un relais de poste.
Qu'il ne fasse pas de questions avant dix lieues d'ici. Alors il demandera
partout madame Wolf; c'est le premier nom venu; ne l'oublie pas pourtant.
Il n'y a qu'une route pour Prague?
--Qu'une seule jusqu'à ...
--C'est bon. Arrête-toi dans le faubourg pour faire rafraîchir tes chevaux.
Tâche qu'on ne voie pas la selle de femme; jette ton manteau dessus; ne
réponds à aucune question, et repars. Attends! encore un mot: dis à mon
frère de ne pas hésiter, de ne pas tarder, de s'esquiver sans être vu.
Il y a danger de mort pour lui au château.
--Dieu soit avec vous, la jolie fille! répondit le guide, qui avait eu le
temps de rouler entre ses doigts l'argent qu'il venait de recevoir. Quand
mes pauvres chevaux devraient en crever, je suis content de vous avoir
rendu service.--Je suis pourtant fâché, se dit-il quand elle eut disparu
dans l'obscurité, de ne pas avoir aperçu le bout de son nez; je voudrais
savoir si elle est assez jolie pour se faire enlever. Elle m'a fait peur
d'abord avec son voile noir et son pas résolu; aussi ils m'avaient fait
tant de contes à l'office, que je ne savais plus où j'en étais. Sont-ils
superstitieux et simples, ces gens-là, avec leurs revenants et leur homme
noir du chêne de Schreckenstein! Bah! j'y ai passé plus de cent fois, et
je ne l'ai jamais vu! J'avais bien soin de baisser la tête, et de regarder
du côté du ravin quand je passais au pied de la montagne.»
En faisant ces réflexions naïves, le guide, après avoir donné l'avoine à
ses chevaux, et s'être administré à lui-même, dans un cabaret voisin, une
large pinte d'hydromel pour se réveiller, reprit le chemin de Riesenburg,
sans trop se presser, ainsi que Consuelo l'avait bien espéré et prévu tout
en lui recommandant de faire diligence. Le brave garçon, à mesure qu'il
s'éloignait d'elle, se perdait en conjectures sur l'aventure romanesque
dont il venait d'être l'entremetteur. Peu à peu les vapeurs de la nuit, et
peut-être aussi celles de la boisson fermentée, lui firent paraître cette
aventure plus merveilleuse encore. «Il serait plaisant, pensait-il, que
cette femme noire fût un homme, et cet homme le revenant du château, le
fantôme noir du Schreckenstein? On dit qu'il joue toutes sortes de mauvais
tours aux voyageurs de nuit, et le vieux Hanz m'a juré l'avoir vu plus de
dix fois dans son écurie lorsqu'il allait donner l'avoine aux chevaux du
vieux baron d’Albert avant le jour. Diable! ce ne serait pas si plaisant!
la rencontre et la société de ces êtres-là est toujours suivie de quelque
malheur. Si mon pauvre grison a porté Satan cette nuit, il en mourra pour
sûr. Il me semble qu'il jette déjà du feu par les naseaux; pourvu qu'il ne
prenne pas le mors aux dents! Pardieu! je suis curieux d'arriver au
château, pour voir si, au lieu de l'argent que cette diablesse m'a donné,
je ne vais pas trouver des feuilles sèches dans ma poche. Et si l'on venait
me dire que la signora Porporina dort bien tranquillement dans son lit au
lieu de courir sur la route de Prague, qui serait pris, du diable ou de
moi? Le fait est qu'elle galopait comme le vent, et qu'elle a disparu en me
quittant, comme si elle se fût enfoncée sous terre.»