En parlant ainsi, ils arrivèrent à l'embranchement des deux routes où
Consuelo avait rencontré Zdenko, et de loin ils aperçurent la lueur de sa
lanterne, qu'il avait posée à terre à côté de lui. Consuelo, connaissant
désormais les caprices dangereux et la force athlétique de l'_innocent_,
se pressa involontairement contre Albert, en signalant cet indice de son
approche.
--Pourquoi craignez-vous cette douce et affectueuse créature? lui dit le
jeune comte, surpris et heureux pourtant de cette frayeur. Zdenko vous
chérit, quoique depuis la nuit dernière un mauvais rêve qu'il a fait l'ait
rendu récalcitrant à mes désirs, et un peu hostile au généreux projet que
vous formiez de venir me chercher: mais il a la soumission d'un enfant dès
que j'insiste auprès de lui, et vous allez le voir à vos pieds si je dis
un mot.
--Ne l'humiliez pas devant moi, répondit Consuelo; n'aggravez pas
l'aversion que je lui inspire. Quand nous l'aurons dépassé, je vous dirai
quels motifs sérieux j'ai de le craindre et de l'éviter désormais.
--Zdenko est un être quasi céleste, reprit Albert, et je ne pourrai jamais
le croire redoutable pour qui que ce soit. Son état d'extase perpétuelle
lui donne la pureté et la charité des anges.
--Cet état d'extase que j'admire moi-même, Albert, est une maladie quand
il se prolonge. Ne vous abusez pas à cet égard. Dieu ne veut pas que
l'homme abjure ainsi le sentiment et la conscience de sa vie réelle pour
s'élever trop souvent à de vagues conceptions d'un monde idéal. La démence
et la fureur sont au bout de ces sortes d'ivresses, comme un châtiment de
l'orgueil et de l'oisiveté.»
Cynabre s'arrêta devant Zdenko, et le regarda d'un air affectueux,
attendant quelque caresse que cet ami ne daigna pas lui accorder. Il avait
la tête dans ses deux mains, dans la même attitude et sur le même rocher
où Consuelo l'avait laissé. Albert lui adressa la parole en bohémien, et
il répondit à peine. Il secouait la tête d'un air découragé; ses joues
étaient inondées de larmes, et il ne voulait pas seulement regarder
Consuelo. Albert éleva la voix, et l'interpella avec force; mais il y
Avait plus d'exhortation et de tendresse que de commandement et de
reproche dans les indexions de sa voix. Zdenko se leva enfin, et alla
tendre la main à Consuelo, qui la lui serra en tremblant.
«Maintenant, lui dit-il en allemand, en la regardant avec douceur, quoique
avec tristesse, tu ne dois plus me craindre: mais tu me fais bien du mal,
et je sens que ta main est pleine de nos malheurs.»
Il marcha devant eux, en échangeant de temps en temps quelques paroles
avec Albert. Ils suivaient la galerie solide et spacieuse que Consuelo
n'avait pas encore parcourue de ce côté, et qui les conduisit à une
voûte ronde, où ils retrouvèrent l'eau de la source, affluant dans un
vaste bassin fait de main d'homme, et revêtu de pierres taillées. Elle
s'en échappait par deux courants, dont l'un se perdait dans les cavernes,
et l'autre se dirigeait vers la citerne du château. Ce fut celui-là que
Zdenko ferma, en replaçant de sa main herculéenne trois énormes pierres
qu'il dérangeait lorsqu'il voulait tarir la citerne jusqu'au niveau de
l'arcade et de l'escalier par où l'on remontait à la terrasse d'Albert.
«Asseyons-nous ici, dit le comte à sa compagne, pour donner à l'eau du
puits le temps de s'écouler par un déversoir....
--Que je connais trop bien, dit Consuelo en frissonnant de la tête aux
pieds.
--Que voulez-vous dire? demanda Albert en la regardant avec surprise.
--Je vous l'apprendrai plus tard, répondit Consuelo. Je ne veux pas vous
attrister et vous émouvoir maintenant par l'idée des périls que j'ai
surmontés....
--Mais que veut-elle dire? s'écria Albert épouvanté, en regardant Zdenko.»
Zdenko répondit en bohémien d'un air d'indifférence, en pétrissant
Avec ses longues mains brunes des amas de glaise qu'il plaçait dans
l'interstice des pierres de son écluse, pour hâter l'écoulement de la
citerne.
«Expliquez-vous, Consuelo, dit Albert avec agitation; je ne peux rien
comprendre à ce qu'il me dit. Il prétend que ce n'est pas lui qui vous a
amenée jusqu'ici, que vous y êtes venue par des souterrains que je sais
impénétrables, et où une femme délicate n'eût jamais osé se hasarder ni pu
se diriger. Il dit (grand Dieu! que ne dit-il pas, le malheureux), que
c'est le destin qui vous a conduite, et que l'archange Michel (qu'il
appelle le superbe et le dominateur) vous a fait passer à travers l'eau
et les abîmes.
--Il est possible, répondit Consuelo avec un sourire, que l'archange
Michel s'en soit mêlé; car il est certain que je suis venue par le
déversoir de la fontaine, que j'ai devancé le torrent à la course, que je
me suis crue perdue deux ou trois fois, que j'ai traversé des cavernes
et des carrières où j'ai pensé devoir être étouffée ou engloutie à chaque
pas; et pourtant ces dangers n'étaient pas plus affreux que la colère de
Zdenko lorsque le hasard ou la Providence m'ont fait retrouver la bonne
route.»
Ici, Consuelo, qui s'exprimait toujours en espagnol avec Albert, lui
raconta en peu de mots l'accueil que son pacifique Zdenko lui avait fait,
et la tentative de l'enterrer vivante, qu'il avait presque entièrement
exécutée, au moment où elle avait eu la présence d'esprit de l'apaiser par
une phrase singulièrement hérétique. Une sueur froide ruissela sur le
front d'Albert en apprenant ces détails incroyables, et il lança plusieurs
fois sur Zdenko des regards terribles, comme s'il eût voulu l'anéantir.
Zdenko, en les rencontrant, prit une étrange expression de révolte et de
dédain. Consuelo trembla de voir ces deux insensés se tourner l'un contre
l'autre; car, malgré la haute sagesse et l'exquisité de sentiments qui
inspiraient la plupart des discours d'Albert, il était bien évident
pour elle que sa raison avait reçu de graves atteintes dont elle ne se
relèverait peut-être jamais entièrement. Elle essaya de les réconcilier
en leur disant à chacun des paroles affectueuses. Mais Albert, se levant,
et remettant les clefs de son ermitage à Zdenko, lui adressa quelques mots
très-froids, auxquels Zdenko se soumit à l'instant même. Il reprit sa
lanterne, et s'éloigna en chantant des airs bizarres sur des paroles
incompréhensibles.
«Consuelo, dit Albert lorsqu'il l'eut perdu de vue, si ce fidèle animal
qui se couche à vos pieds devenait enragé; oui, si mon pauvre Cynabre
compromettait votre vie par une fureur involontaire, il me faudrait bien
le tuer; et croyez que je n'hésiterais pas, quoique ma main n'ait jamais
versé de sang, même celui des êtres inférieurs à l'homme.... Soyez donc
tranquille, aucun danger ne vous menacera plus.
--De quoi parlez-vous, Albert? répondit la jeune fille inquiète de cette
allusion imprévue. Je ne crains plus rien. Zdenko est encore un homme,
bien qu'il ait perdu la raison par sa faute peut-être, et aussi un peu
par la vôtre. Ne parlez ni de sang ni de châtiment. C'est à vous de le
ramener à la vérité et de le guérir au lieu d'encourager son délire.
Venez, partons; je tremble que le jour ne se lève et ne nous surprenne à
notre arrivée.
--Tu as raison, dit Albert en reprenant sa route. La sagesse parle par ta
bouche, Consuelo. Ma folie a été contagieuse pour cet infortuné, et il
était temps que tu vinsses-nous tirer de cet abîme où nous roulions tous
les deux. Guéri par toi, je tâcherai de guérir Zdenko.... Et si pourtant
je n'y réussis point, si sa démence met encore ta vie en péril, quoique
Zdenko soit un homme devant Dieu, et un ange dans sa tendresse pour moi,
quoiqu'il soit le seul véritable ami que j'aie eu jusqu'ici sur la
terre ... sois certaine, Consuelo, que je l'arracherai de mes entrailles
et que tu ne le reverras jamais.
--Assez, assez, Albert! murmura Consuelo, incapable après tant de frayeurs
de supporter une frayeur nouvelle. N'arrêtez pas votre pensée sur de
pareilles suppositions. J'aimerais mieux cent fois perdre la vie que de
mettre dans la vôtre une nécessité et un désespoir semblables.»
Albert ne l'écoutait point, et semblait égaré. Il oubliait de la soutenir,
et ne la voyait plus défaillir et se heurter à chaque pas. Il était
absorbé par l'idée des dangers qu'elle avait courus pour lui; et dans
sa terreur en se les retraçant, dans sa sollicitude ardente, dans sa
reconnaissance exaltée, il marchait rapidement, faisant retentir le
souterrain de ses exclamations entrecoupées, et la laissant se traîner
derrière lui avec des efforts de plus en plus pénibles.
Dans cette situation cruelle, Consuelo pensa à Zdenko, qui était derrière
elle, et qui pouvait revenir sur ses pas; au torrent, qu'il tenait
toujours pour ainsi dire dans sa main, et qu'il pouvait déchaîner encore
une fois au moment où elle remonterait le puits seule et privée du secours
d'Albert. Car celui-ci, en proie à une fantaisie nouvelle, semblait la
voir devant lui et suivre un fantôme trompeur, tandis qu'il l'abandonnait
dans les ténèbres. C'en était trop pour une femme, et pour Consuelo
elle-même. Cynabre marchait aussi vite que son maître, et fuyait emportant
le flambeau; Consuelo avait laissé le sien dans la cellule. Le chemin
faisait des angles nombreux, derrière lesquels la clarté disparaissait à
chaque instant. Consuelo heurta contre un de ces angles, tomba, et ne put
se relever. Le froid de la mort parcourut tous ses membres. Une dernière
appréhension se présenta rapidement à son esprit. Zdenko, pour cacher
l'escalier et l'issue de la citerne, avait probablement reçu l'ordre de
lâcher l'écluse après un temps déterminé. Lors même que la haine ne
l'inspirerait pas, il devait obéir par habitude à cette précaution
nécessaire. C'en est donc fait, pensa Consuelo en faisant de vaines
tentatives pour se traîner sur ses genoux. Je suis la proie d'un destin
impitoyable. Je ne sortirai plus de ce souterrain funeste; mes yeux ne
reverront plus la lumière du ciel.
Déjà un voile plus épais que celui des ténèbres extérieures s'étendait sur
sa vue, ses mains s'engourdissaient, et une apathie qui ressemblait au
dernier sommeil suspendait ses terreurs. Tout à coup elle se sent pressée
et soulevée dans des bras puissants, qui la saisissent et l'entraînent
vers la citerne. Un sein embrasé palpite contre le sien, et le réchauffe;
une voix amie et caressante lui adresse de tendres paroles; Cynabre bondit
devant elle en agitant la lumière. C'est Albert, qui, revenu à lui,
l'emporte et la sauve, avec la passion d'une mère qui vient de perdre et
de retrouver son enfant. En trois minutes ils arrivèrent au canal où l'eau
de la source venait de s'épancher; ils atteignirent l'arcade et l'escalier
de la citerne. Cynabre, habitué à cette dangereuse ascension, s'élança le
premier, comme s'il eût craint d'entraver les pas de son maître en se
tenant trop près de lui. Albert, portant Consuelo d'un bras et se
cramponnant de l'autre à la chaîne, remonta cette spirale au fond de
laquelle l'eau s'agitait déjà pour remonter aussi. Ce n'était pas le
moindre des dangers que Consuelo eût traversés; mais elle n'avait plus
peur. Albert était doué d'une force musculaire auprès de laquelle celle
de Zdenko n'était qu'un jeu, et dans ce moment il était animé d'une
puissance surnaturelle. Lorsqu'il déposa son précieux fardeau sur la
margelle du puits, à la clarté de l'aube naissante, Consuelo respirant
enfin, et se détachant de sa poitrine haletante, essuya avec son voile
son large front baigné de sueur.
«Ami, lui dit-elle avec tendresse, sans vous j'allais mourir, et vous
m'avez rendu tout ce que j'ai fait pour vous; mais je sens maintenant
votre fatigue plus que vous-même, et il me semble que je vais y succomber
à votre place.
--O ma petite Zingarella! lui dit Albert avec enthousiasme en baisant le
voile qu'elle appuyait sur son visage, tu es aussi légère dans mes bras
que le jour où je t'ai descendue du Schreckenstein pour te faire entrer
dans ce château.
--D'où vous ne sortirez plus sans ma permission. Albert, n'oubliez pas
vos serments!
--Ni toi les tiens, lui répondit-il en s'agenouillant devant elle.»
Il l'aida à s'envelopper avec le voile et à traverser sa chambre, d'où
elle s'échappa furtive pour regagner la sienne propre. On commençait à
s'éveiller dans le château. Déjà la chanoinesse faisait entendre à l'étage
inférieur une toux sèche et perçante, signal de son lever. Consuelo eut
le bonheur de n'être vue ni entendue de personne. La crainte lui fit
retrouver des ailes pour se réfugier dans son appartement. D'une main
agitée elle se débarrassa de ses vêtements souillés et déchirés, et les
cacha dans un coffre dont elle ôta la clef. Elle recouvra la force et la
mémoire nécessaires pour faire disparaître toute trace de son mystérieux
voyage. Mais à peine eut-elle laissé tomber sa tête accablée sur son
chevet, qu'un sommeil lourd et brûlant plein de rêves fantastiques et
d'événements épouvantables, vint l'y clouer sous le poids de la fièvre
envahissante et inexorable.