XLVI.

En parlant ainsi, ils arrivèrent à l'embranchement des deux routes où

Consuelo avait rencontré Zdenko, et de loin ils aperçurent la lueur de sa

lanterne, qu'il avait posée à terre à côté de lui. Consuelo, connaissant

désormais les caprices dangereux et la force athlétique de l'_innocent_,

se pressa involontairement contre Albert, en signalant cet indice de son

approche.

--Pourquoi craignez-vous cette douce et affectueuse créature? lui dit le

jeune comte, surpris et heureux pourtant de cette frayeur. Zdenko vous

chérit, quoique depuis la nuit dernière un mauvais rêve qu'il a fait l'ait

rendu récalcitrant à mes désirs, et un peu hostile au généreux projet que

vous formiez de venir me chercher: mais il a la soumission d'un enfant dès

que j'insiste auprès de lui, et vous allez le voir à vos pieds si je dis

un mot.

--Ne l'humiliez pas devant moi, répondit Consuelo; n'aggravez pas

l'aversion que je lui inspire. Quand nous l'aurons dépassé, je vous dirai

quels motifs sérieux j'ai de le craindre et de l'éviter désormais.

--Zdenko est un être quasi céleste, reprit Albert, et je ne pourrai jamais

le croire redoutable pour qui que ce soit. Son état d'extase perpétuelle

lui donne la pureté et la charité des anges.

--Cet état d'extase que j'admire moi-même, Albert, est une maladie quand

il se prolonge. Ne vous abusez pas à cet égard. Dieu ne veut pas que

l'homme abjure ainsi le sentiment et la conscience de sa vie réelle pour

s'élever trop souvent à de vagues conceptions d'un monde idéal. La démence

et la fureur sont au bout de ces sortes d'ivresses, comme un châtiment de

l'orgueil et de l'oisiveté.»

Cynabre s'arrêta devant Zdenko, et le regarda d'un air affectueux,

attendant quelque caresse que cet ami ne daigna pas lui accorder. Il avait

la tête dans ses deux mains, dans la même attitude et sur le même rocher

où Consuelo l'avait laissé. Albert lui adressa la parole en bohémien, et

il répondit à peine. Il secouait la tête d'un air découragé; ses joues

étaient inondées de larmes, et il ne voulait pas seulement regarder

Consuelo. Albert éleva la voix, et l'interpella avec force; mais il y

Avait plus d'exhortation et de tendresse que de commandement et de

reproche dans les indexions de sa voix. Zdenko se leva enfin, et alla

tendre la main à Consuelo, qui la lui serra en tremblant.

«Maintenant, lui dit-il en allemand, en la regardant avec douceur, quoique

avec tristesse, tu ne dois plus me craindre: mais tu me fais bien du mal,

et je sens que ta main est pleine de nos malheurs.»

Il marcha devant eux, en échangeant de temps en temps quelques paroles

avec Albert. Ils suivaient la galerie solide et spacieuse que Consuelo

n'avait pas encore parcourue de ce côté, et qui les conduisit à une

voûte ronde, où ils retrouvèrent l'eau de la source, affluant dans un

vaste bassin fait de main d'homme, et revêtu de pierres taillées. Elle

s'en échappait par deux courants, dont l'un se perdait dans les cavernes,

et l'autre se dirigeait vers la citerne du château. Ce fut celui-là que

Zdenko ferma, en replaçant de sa main herculéenne trois énormes pierres

qu'il dérangeait lorsqu'il voulait tarir la citerne jusqu'au niveau de

l'arcade et de l'escalier par où l'on remontait à la terrasse d'Albert.

«Asseyons-nous ici, dit le comte à sa compagne, pour donner à l'eau du

puits le temps de s'écouler par un déversoir....

--Que je connais trop bien, dit Consuelo en frissonnant de la tête aux

pieds.

--Que voulez-vous dire? demanda Albert en la regardant avec surprise.

--Je vous l'apprendrai plus tard, répondit Consuelo. Je ne veux pas vous

attrister et vous émouvoir maintenant par l'idée des périls que j'ai

surmontés....

--Mais que veut-elle dire? s'écria Albert épouvanté, en regardant Zdenko.»

Zdenko répondit en bohémien d'un air d'indifférence, en pétrissant

Avec ses longues mains brunes des amas de glaise qu'il plaçait dans

l'interstice des pierres de son écluse, pour hâter l'écoulement de la

citerne.

«Expliquez-vous, Consuelo, dit Albert avec agitation; je ne peux rien

comprendre à ce qu'il me dit. Il prétend que ce n'est pas lui qui vous a

amenée jusqu'ici, que vous y êtes venue par des souterrains que je sais

impénétrables, et où une femme délicate n'eût jamais osé se hasarder ni pu

se diriger. Il dit (grand Dieu! que ne dit-il pas, le malheureux), que

c'est le destin qui vous a conduite, et que l'archange Michel (qu'il

appelle le superbe et le dominateur) vous a fait passer à travers l'eau

et les abîmes.

--Il est possible, répondit Consuelo avec un sourire, que l'archange

Michel s'en soit mêlé; car il est certain que je suis venue par le

déversoir de la fontaine, que j'ai devancé le torrent à la course, que je

me suis crue perdue deux ou trois fois, que j'ai traversé des cavernes

et des carrières où j'ai pensé devoir être étouffée ou engloutie à chaque

pas; et pourtant ces dangers n'étaient pas plus affreux que la colère de

Zdenko lorsque le hasard ou la Providence m'ont fait retrouver la bonne

route.»

Ici, Consuelo, qui s'exprimait toujours en espagnol avec Albert, lui

raconta en peu de mots l'accueil que son pacifique Zdenko lui avait fait,

et la tentative de l'enterrer vivante, qu'il avait presque entièrement

exécutée, au moment où elle avait eu la présence d'esprit de l'apaiser par

une phrase singulièrement hérétique. Une sueur froide ruissela sur le

front d'Albert en apprenant ces détails incroyables, et il lança plusieurs

fois sur Zdenko des regards terribles, comme s'il eût voulu l'anéantir.

Zdenko, en les rencontrant, prit une étrange expression de révolte et de

dédain. Consuelo trembla de voir ces deux insensés se tourner l'un contre

l'autre; car, malgré la haute sagesse et l'exquisité de sentiments qui

inspiraient la plupart des discours d'Albert, il était bien évident

pour elle que sa raison avait reçu de graves atteintes dont elle ne se

relèverait peut-être jamais entièrement. Elle essaya de les réconcilier

en leur disant à chacun des paroles affectueuses. Mais Albert, se levant,

et remettant les clefs de son ermitage à Zdenko, lui adressa quelques mots

très-froids, auxquels Zdenko se soumit à l'instant même. Il reprit sa

lanterne, et s'éloigna en chantant des airs bizarres sur des paroles

incompréhensibles.

«Consuelo, dit Albert lorsqu'il l'eut perdu de vue, si ce fidèle animal

qui se couche à vos pieds devenait enragé; oui, si mon pauvre Cynabre

compromettait votre vie par une fureur involontaire, il me faudrait bien

le tuer; et croyez que je n'hésiterais pas, quoique ma main n'ait jamais

versé de sang, même celui des êtres inférieurs à l'homme.... Soyez donc

tranquille, aucun danger ne vous menacera plus.

--De quoi parlez-vous, Albert? répondit la jeune fille inquiète de cette

allusion imprévue. Je ne crains plus rien. Zdenko est encore un homme,

bien qu'il ait perdu la raison par sa faute peut-être, et aussi un peu

par la vôtre. Ne parlez ni de sang ni de châtiment. C'est à vous de le

ramener à la vérité et de le guérir au lieu d'encourager son délire.

Venez, partons; je tremble que le jour ne se lève et ne nous surprenne à

notre arrivée.

--Tu as raison, dit Albert en reprenant sa route. La sagesse parle par ta

bouche, Consuelo. Ma folie a été contagieuse pour cet infortuné, et il

était temps que tu vinsses-nous tirer de cet abîme où nous roulions tous

les deux. Guéri par toi, je tâcherai de guérir Zdenko.... Et si pourtant

je n'y réussis point, si sa démence met encore ta vie en péril, quoique

Zdenko soit un homme devant Dieu, et un ange dans sa tendresse pour moi,

quoiqu'il soit le seul véritable ami que j'aie eu jusqu'ici sur la

terre ... sois certaine, Consuelo, que je l'arracherai de mes entrailles

et que tu ne le reverras jamais.

--Assez, assez, Albert! murmura Consuelo, incapable après tant de frayeurs

de supporter une frayeur nouvelle. N'arrêtez pas votre pensée sur de

pareilles suppositions. J'aimerais mieux cent fois perdre la vie que de

mettre dans la vôtre une nécessité et un désespoir semblables.»

Albert ne l'écoutait point, et semblait égaré. Il oubliait de la soutenir,

et ne la voyait plus défaillir et se heurter à chaque pas. Il était

absorbé par l'idée des dangers qu'elle avait courus pour lui; et dans

sa terreur en se les retraçant, dans sa sollicitude ardente, dans sa

reconnaissance exaltée, il marchait rapidement, faisant retentir le

souterrain de ses exclamations entrecoupées, et la laissant se traîner

derrière lui avec des efforts de plus en plus pénibles.

Dans cette situation cruelle, Consuelo pensa à Zdenko, qui était derrière

elle, et qui pouvait revenir sur ses pas; au torrent, qu'il tenait

toujours pour ainsi dire dans sa main, et qu'il pouvait déchaîner encore

une fois au moment où elle remonterait le puits seule et privée du secours

d'Albert. Car celui-ci, en proie à une fantaisie nouvelle, semblait la

voir devant lui et suivre un fantôme trompeur, tandis qu'il l'abandonnait

dans les ténèbres. C'en était trop pour une femme, et pour Consuelo

elle-même. Cynabre marchait aussi vite que son maître, et fuyait emportant

le flambeau; Consuelo avait laissé le sien dans la cellule. Le chemin

faisait des angles nombreux, derrière lesquels la clarté disparaissait à

chaque instant. Consuelo heurta contre un de ces angles, tomba, et ne put

se relever. Le froid de la mort parcourut tous ses membres. Une dernière

appréhension se présenta rapidement à son esprit. Zdenko, pour cacher

l'escalier et l'issue de la citerne, avait probablement reçu l'ordre de

lâcher l'écluse après un temps déterminé. Lors même que la haine ne

l'inspirerait pas, il devait obéir par habitude à cette précaution

nécessaire. C'en est donc fait, pensa Consuelo en faisant de vaines

tentatives pour se traîner sur ses genoux. Je suis la proie d'un destin

impitoyable. Je ne sortirai plus de ce souterrain funeste; mes yeux ne

reverront plus la lumière du ciel.

Déjà un voile plus épais que celui des ténèbres extérieures s'étendait sur

sa vue, ses mains s'engourdissaient, et une apathie qui ressemblait au

dernier sommeil suspendait ses terreurs. Tout à coup elle se sent pressée

et soulevée dans des bras puissants, qui la saisissent et l'entraînent

vers la citerne. Un sein embrasé palpite contre le sien, et le réchauffe;

une voix amie et caressante lui adresse de tendres paroles; Cynabre bondit

devant elle en agitant la lumière. C'est Albert, qui, revenu à lui,

l'emporte et la sauve, avec la passion d'une mère qui vient de perdre et

de retrouver son enfant. En trois minutes ils arrivèrent au canal où l'eau

de la source venait de s'épancher; ils atteignirent l'arcade et l'escalier

de la citerne. Cynabre, habitué à cette dangereuse ascension, s'élança le

premier, comme s'il eût craint d'entraver les pas de son maître en se

tenant trop près de lui. Albert, portant Consuelo d'un bras et se

cramponnant de l'autre à la chaîne, remonta cette spirale au fond de

laquelle l'eau s'agitait déjà pour remonter aussi. Ce n'était pas le

moindre des dangers que Consuelo eût traversés; mais elle n'avait plus

peur. Albert était doué d'une force musculaire auprès de laquelle celle

de Zdenko n'était qu'un jeu, et dans ce moment il était animé d'une

puissance surnaturelle. Lorsqu'il déposa son précieux fardeau sur la

margelle du puits, à la clarté de l'aube naissante, Consuelo respirant

enfin, et se détachant de sa poitrine haletante, essuya avec son voile

son large front baigné de sueur.

«Ami, lui dit-elle avec tendresse, sans vous j'allais mourir, et vous

m'avez rendu tout ce que j'ai fait pour vous; mais je sens maintenant

votre fatigue plus que vous-même, et il me semble que je vais y succomber

à votre place.

--O ma petite Zingarella! lui dit Albert avec enthousiasme en baisant le

voile qu'elle appuyait sur son visage, tu es aussi légère dans mes bras

que le jour où je t'ai descendue du Schreckenstein pour te faire entrer

dans ce château.

--D'où vous ne sortirez plus sans ma permission. Albert, n'oubliez pas

vos serments!

--Ni toi les tiens, lui répondit-il en s'agenouillant devant elle.»

Il l'aida à s'envelopper avec le voile et à traverser sa chambre, d'où

elle s'échappa furtive pour regagner la sienne propre. On commençait à

s'éveiller dans le château. Déjà la chanoinesse faisait entendre à l'étage

inférieur une toux sèche et perçante, signal de son lever. Consuelo eut

le bonheur de n'être vue ni entendue de personne. La crainte lui fit

retrouver des ailes pour se réfugier dans son appartement. D'une main

agitée elle se débarrassa de ses vêtements souillés et déchirés, et les

cacha dans un coffre dont elle ôta la clef. Elle recouvra la force et la

mémoire nécessaires pour faire disparaître toute trace de son mystérieux

voyage. Mais à peine eut-elle laissé tomber sa tête accablée sur son

chevet, qu'un sommeil lourd et brûlant plein de rêves fantastiques et

d'événements épouvantables, vint l'y clouer sous le poids de la fièvre

envahissante et inexorable.

Consuelo, Tome 2 (1861) · 第 11 / 40 题