Après huit jours de gestation un peu laborieuse, le marquis di Rudini
est parvenu à former un nouveau ministère avec le concours de M.
Nicotera. Le marquis di Rudini est le chef de la droite et M. Nicotera
un des principaux représentants de la gauche. En France, cette alliance
peut étonner, parce que les principes professés à droite sont
diamétralement opposés à ceux qui guident les hommes de la gauche. En
Italie, il n'en est rien. La divergence ne portant pas sur la forme de
gouvernement, mais seulement sur la façon d'appliquer certaines lois, il
est arrivé bien souvent que les deux côtés de la Chambre ont voté
ensemble dans un accord parfait. De plus, avec M. Depretis d'abord et M.
Crispi ensuite, la distinction est devenue de moins en moins sensible,
et M. di Rudini pouvait déclarer à Vérone au mois de décembre dernier
que les vieux partis historiques avaient cessé d'exister. A droite aussi
bien qu'à gauche, on est monarchiste. L'extrême-gauche, qui est
républicaine, compte pour le moment d'adorateurs zélés à peine un petit
nombre, et a déjà déclaré qu'elle ne ferait aucune opposition au nouveau
ministère.
Comme M. Crispi, le nouveau président du conseil est Sicilien. Il a de
commun avec lui l'énergie et la ferme volonté d'arriver, mais il diffère
essentiellement de son prédécesseur par les manières, qui sont celles
d'un parfait gentilhomme. Autant le premier est cassant, autoritaire,
autant le second est aimable, complaisant, distingué. Il est à peine âgé
de cinquante-deux ans. De taille élevée, fort, robuste, avec une superbe
barbe blonde qu'il promène avec complaisance, il a la démarche franche,
décidée, un peu martiale, d'un colonel qui a pris sa retraite avant
l'âge.
Il n'avait pas vingt-sept ans quand ses concitoyens de Palerme le
choisirent pour leur maire. Dans l'exercice de ces fonctions il eut
l'occasion de déployer un courage et une énergie dont les Palermitains
ont conservé le souvenir. C'était en 1860, une insurrection éclata à
Palerme. Les Siciliens mécontents de l'obligation du service militaire
et peu disposés à être gouvernés par des Piémontais, encouragés aussi
par les partisans du gouvernement déchu, se soulevèrent pour reconquérir
leur liberté. Des bandes d'insurgés se formèrent aux portes de Palerme,
firent irruption dans la ville au cri de: Vive la République, mirent au
pillage les maisons, le feu à quelques édifices, et massacrèrent ceux
qui tentaient d'opposer de la résistance. Les quelques gardes nationaux
qui répondirent à l'appel du préfet et du syndic, M. di Rudini,
s'enfermèrent à l'Hôtel-de-Ville attendant les insurgés pendant que la
troupe était répandue dans l'île pour lutter contre le brigandage. Le
marquis di Rudini, attaqua à l'Hôtel-de-Ville, opposa une résistance des
plus énergiques, s'exposant là où le danger était le plus considérable.
Cette attitude sauva la situation.
Les rebelles ne pouvant s'emparer du palais municipal se répandirent
dans la ville continuant le pillage et pour se venger de la résistance
opiniâtre du marquis di Rudini incendièrent son palais. Le jeune syndic,
qui sur ces entrefaites avait reçu quelques renforts, se porta contre
les insurgés, et, à la tête des siens, il réussit après trois jours de
combat acharné à les déloger de partout et à les mettre en fuite. Chaque
maison dut être prise d'assaut. On raconte que dans cette circonstance
on vit des généraux refuser d'endosser l'uniforme militaire. Le
gouvernement, reconnaissant au marquis di Rudini de sa courageuse
conduite, le nomma aussitôt préfet de Palerme. De sorte que, après avoir
dompté l'insurrection, ce fut lui qui fut chargé du châtiment. Il se
montra inflexible.
En 1869, le général Menabrea, qui était alors président du conseil des
ministres, ayant besoin d'un ministre de l'intérieur qui en imposât, lui
confia ce portefeuille. Le marquis di Rudini accepta à contre-coeur
parce qu'il n'était pas encore député et qu'il n'avait jamais assisté à
une séance de la Chambre. Le nouveau ministre fut attaqué violemment par
la gauche dès les premières séances. Il se défendit avec orgueil, avec
dureté, déclarant qu'il acceptait la responsabilité de tous les actes
commis pour la répression de l'insurrection, et pour le châtiment qui
devait servir d'exemple. Mais il manqua de sang-froid, son discours ne
fut pas heureux. Il répéta plusieurs fois le même mot, s'interrompit, et
prouva que comme orateur son éducation était encore à faire. Il donna sa
démission et se tint à l'écart des luttes parlementaires pour faire
oublier la mauvaise impression de son premier début.
Aujourd'hui, sans être un brillant orateur, il est un de ceux qui savent
se faire écouter. Tant que vécurent Minghetti, Sella et Lauza, les chefs
reconnus de la droite, il resta au second plan; mais, eux disparus, il
prit leur place et s'affirma bientôt comme chef du parti. Depuis, il n'a
songé qu'à saisir le pouvoir et il y est parvenu. Disposant d'une
fortune considérable, il s'est livré tout entier à la politique. Il n'a
pas d'autre passion.