L'ILLUSTRATION
Prix du Numéro: 75 centimes.
SAMEDI 14 FÉVRIER 1891
49e Année--N° 2503.
[Illustration.
LE MARQUIS DI RUDINI
PRÉSIDENT DU NOUVEAU CONSEIL DES MINISTRES, EN ITALIE.
Photographie Le Lieure.]
[Illustration: COURRIER DE PARIS.]
ON nous avait promis le _Boeuf gras_ pour cette année, le classique et
comique Boeuf gras de notre enfance, l'héritier du boeuf Apis promené
triomphalement à travers les rues entre quatre mousquetaires de carnaval
et cinq ou six bouchers costumés en Hercules--nous n'avons pas eu le
Boeuf gras. Pourquoi?
Peut-être tout simplement parce qu'il avait été décidé qu'on
l'appellerait _Thermidor_. Il paraît que tout ce qui rappelle les plus
mauvais jours de notre histoire littéraire doit être prudemment
proscrit. Pas de _Thermidor_ au théâtre, pas de boeuf _Thermidor_ dans
la rue.
Je plains le ruminant, qui y perd un jour de triomphe sans y avoir gagné
un jour de répit, car il est assommé maintenant, dépecé, débité, avalé
et même digéré. L'autre jour, à la porte d'un grand boucher des environs
de l'Opéra, je voyais, arrêté et tenu par un licol, un gros et gras
animal, un boeuf de couleur café au lait que les passants admiraient,
attaché ainsi sous un écriteau portant ces mots: «Concours d'animaux.
Lauréat. 3e prix. Acheté par...» Et le nom du boucher.
Il était là, ce triomphateur destiné à l'abattoir, flairant de son
mufle étonné la paille jaune qu'on lui donnait pour litière, en pleine
rue, et le pauvre animal semblait chercher dans cette paille sèche un
peu de l'herbe verte et fraîche de ses prairies. Il ne comprenait pas
pourquoi on l'avait promené de son étable à l'exposition, de
l'exposition à cette boucherie, et pourtant je ne sais quelle
instinctive et vague inquiétude passait dans ses bons gros yeux las. Et
je songeais à l'admirable page qu'écrivait naguère Pierre Loti, _Viande
de Boucherie_, en parlant des boeufs que l'on abat, pour nourrir les
marins, au fond du navire.
Peut-être pensent-ils, ces êtres. La brute a aussi ses mélancolies, et
le Boeuf gras promené parmi les multitudes, avec ses cornes dorées et
son caparaçon de velours, a peut-être, dans les fanfares et les cornets
à bouquin, le sentiment de ce qui l'attend au bout de la route: le coup
de maillet du sacrificateur. Oh! le plaisant divertissement! Un boeuf
qu'on promène et qu'on va tuer!
La vie, après tout, est si monotone qu'on peut bien lui demander de
petites distractions pittoresques, fût-ce la promenade d'un boeuf le
long de nos boulevards. Ah! le malheureux carnaval! Il est passe et il
n'a pas existé! Il se réveillera à moitié dans peu de jours pour la
mi-carême et ce sera tout. Ce mot de Carnaval n'en a pas moins un tel
attrait, une telle sonorité de grelots et de gaîté, que les Romains
l'ont exploité jusque chez nous et que de gigantesques affiches avec une
pittoresque image de Marchetti attiraient les yeux rue Vivienne et
faisaient scintiller ces mots: _Carnaval de Rome!_
Et quelle envie de partir, de jeter et de recevoir des _mocoli_ le long
du Corso et de revoir l'Italie qui n'est plus ou ne semble plus l'Italie
de M. Crispi, mais qui est celle de M. di Rudini! Il faudrait ne pas
avoir lu Monte-Cristo pour n'avoir pas la tentation folle d'assister au
carnaval de Rome. Hélas! cette tentation, j'y ai résisté malgré moi et
malgré la belle affiche-image de la rue Vivienne. Je suis resté à Paris
et j'ai vu défiler les quatorze ou quinze gavroches qui constituent la
mascarade annuelle de la population parisienne.
Gavroches éternels qui auraient sifflé _Lohengrin_ si on l'avait joué à
l'Eden et qui, fort heureusement, ne se trouvaient pas à Rouen samedi
lorsque le Théâtre des Arts a monté l'oeuvre de Wagner. Et n'est-ce pas
admirable et abominable à la fois que je doive prendre le train du Havre
si je veux écouter _Lohengrin_ et qu'il ne me soit pas permis, de par la
volonté des fameux marmitons révoltés, qu'il me soit interdit de voir
cet opéra rue Boudreau ou ailleurs? Mais pourquoi joue-t-on Meyerbeer à
l'Opéra? Il est, et il était foncièrement allemand. Moralité: La bêtise
est décidément très bête et il n'y a rien à faire avec elle.
Donc, Wagner à Paris insulte le patriotisme et il ne l'insulte pas à
Rouen. Bien plus, à Paris même il ne l'insulte pas dans une salle de
concert et il l'insulterait dans un théâtre. C'est un imbroglio des plus
singuliers. On s'y perd.
Du reste, Paris est très bien sans _Lohengrin_. Il danse, Paris. Il
dîne, Paris. Le bal de l'Hôtel-de-Ville a été brillant, l'autre soir, et
Mac-Nab, feu Mac-Nab n'aurait pas eu à railler les invités. Et puis,
nous avons des amazones du Dahomey au jardin d'Acclimatation.
Ces fameuses amazones qui se ruaient sur nos tirailleurs, là-bas, et qui
dansaient autour des prisonniers, à Wydah, nous allons les voir de près
et leur donner de petits sous, pacifiquement. Au lieu de la danse de
Mort, les amazones danseront la danse du Ventre et l'exhibition de toute
cette chair noire va nous sembler comme un _post-scriptum_ de
l'Exposition.
Il paraît que ces amazones font l'exercice du fusil comme de vieux
grognards. Présentez _harmes! Harmes_ bras! En outre, elles sont
escortées de _féticheurs_ dont les tours d'adresse ressemblent fort à
ceux des Aïssaouas qui faisaient trembler les âmes sensibles et
fouettaient les nerfs des Parisiennes en sortant leurs yeux de leurs
orbites et en avalant des serpents.
--Avaler des couleuvres, ce n'est pas bien malin, disait A. B. il n'y a
pas besoin d'être Aïssaoua; il suffit d'être un homme public pour ça!
Les féticheurs du Dahomey n'avalent peut-être pas des couleuvres, mais
ils s'enfoncent des pointes d'ivoire dans les narines, et ils se
tailladent les bras avec des rasoirs. Le sang coule, et ils ne souffrent
pas. Tour de passe-passe, insensibilisation morbide, peu importe; le
fait est là.
--Ce sont des fils du Dahomey fin de siècle, s'écriait un reporter en
les voyant.
Fin de siècle! On abuse du mot, vraiment. On le retrouve partout.
Le chanteur en habit rouge, Kam-Hill, qui s'appellerait Camille s'il
n'était pas fin de siècle, est le chansonnettier «fin de siècle» comme
Yvette Guibert en est la chanteuse. Celle-ci se lève décidément sur
Paris comme une étoile grandissante. On court l'entendre chez Bodinier,
commentée par M. Hugues Le Roux, comme s'il s'agissait de M. Bellaigue
lui-même, le favori du public _select_ des Conférences d'Application.
Chéret popularise l'image d'Yvette, et tapisse Paris d'une affiche où,
blonde, mince, blanche, avec de longs gants noirs sur ses bras de
marbre, Mlle Guilbert apparaît, à la fois attirante et inquiétante, dans
une apothéose polychrome.
C'est son flegme, sa grâce étrange, un peu morbide, qui fait le succès
d'Yvette Guilbert chantant les chansons de Xanrof, les _Quatre
étudiants_, ou encore le _Sergent de Sarah Bernhardt_, faubourg
Saint-Denis, chez Bodinier ou au Nouveau-Cirque. Car elle est ubiquiste,
la chanteuse fin de siècle.
Elle a son public, elle aura bientôt ses poètes. Connaissez-vous
Aristide Bruant, le chansonnier du Mirliton, un de ces cabarets
littéraires qui imitent le _Chat Noir?_ Ce Bruant s'est fait le chantre
populaire des petits, des pauvres, des souffrants, des pelés et des
galeux de la vie parisienne. Talent âpre, dur, terrible, d'une ironie à
la Vallès. Il décrit les mélancolies tachées de sang des rôdeurs, les
sommeils haineux des meurt-de-faim. Telle de ses chansons, intitulée
_Heureux_, est poignante comme la déposition d'un vagabond devant une
cour d'assises.
_Heureux!_ Le pauvre diable sans logis dont Aristide Bruant raconte
l'odyssée est heureux parce qu'il s'endort l'hiver dans un tuyau
d'égout.
Y a les tuyaux ousque l'on couche.
Pour pas s'enrhumer, on les bouche
En pendant un sac à chaque bout;
Fait chaud là-dedans comm' dans un' cave!
On dirait que ce Parisien de 1891 a retrouvé, en le rendant plus
cruellement tragique, un écho des refrains de Villon. Il s'endort, le
hère, il rêve, le gueux errant, dans le tuyau qui l'abrite contre la
neige, la bise, l'onglée, la pneumonie:
On ronfle, on fait son tuyau d'orgue,
Et l'tuyau ronfle encor' plus fort...
Alors on sent comme un' caresse,
On s'allong' comme dans un bon pieu...
Et l'on rêve qu'on est à la messe
Où qu' dans 1' temps on priait 1' bon Dieu!
Je songeais à ces chansons terribles de Bruant--dont je vous ai déjà
parlé, je crois--ces temps derniers, alors que le froid poussait, de
tous ses aiguillons, les pauvres diables transis vers les asiles.
C'est aussi le _Courrier de Paris_, le courrier de la misère. Yvette
Guilbert ne va pas jusqu'à ces refrains ultra-réalistes; elle les
côtoie.
Mais on doit les chanter--ou en chanter d'approchant--dans ce cabaret de
la rue des Anglais, qu'il a été de mode parmi nos élégantes et nos
curieuses, de visiter à l'égal du _Chat Noir_, le cabaret du Père
Lunette! Une des verrues et des étrangetés de Paris. L'antre des
alcooliques et des névrosés, on y va pour toucher du doigt les plaies
sociales. Des êtres hâves, hypnotisés par un rêve d'absinthe ou
d'eau-de-vie, regardent à travers un brouillard opaque. Il y a des
charbonnages grossiers sur les murs. Un poète du lieu chante des
chansons à ces clients bizarres qui écoutent et n'entendent pas. Ah! ce
cabaret de la rue des Anglais! Un coin de maladrerie parisienne, une
antichambre de l'hospice et de la prison. On l'appelle le _Père Lunette_
je ne sais pourquoi; peut-être tout simplement parce qu'il y a sur la
porte vitrée qui sert d'entrée une paire de lunettes peintes. Le père
Lunette, le patron, s'est d'ailleurs retiré ou il est mort, et c'est sa
fille qui tient l'établissement. L'autre soir, le sang y a coulé. Un
forcené s'est jeté avec un tranchet sur la patronne, il l'a frappée,
puis, ça et là, dans le tas, il a cogné, fendant les chairs, ouvrant les
crânes. Une boucherie dans une fosse aux bêtes brutes. Un garçon de
l'établissement a assommé le meurtrier d'un coup de carafe et--chose
sinistre--une fille, une fille hébétée, regardait tout cela, cette
cohue, cette tuerie, en riant d'un rire bête. Alors le forcené l'a
frappée. Elle n'a pas bronché. Blessée, elle riait toujours. On l'a
emportée à l'hôpital à demi-morte. En vérité, je ne sais rien de plus
effrayant dans la vie sauvage. Les impassibles féticheurs du Dahomey ne
sont pas plus insensibles que ces être abrutis par l'alcool. Et c'est
Paris! Et c'est un coin de Paris qu'on peut voir, à vingt minutes du
boulevard des Italiens, en voiture. Ah! elle est factice, en réalité,
notre civilisation! Grattez le policé, vous trouverez le gibier de
police.
Il y a loin du cabaret du Père Lunette aux _petits salons_ que nous
offrent tous les ans les peintres, ceux-là, rue Royale, à l'_Épatant_,
ceux-là, rue Volney, au Cercle Volney. C'est un peu toujours la même
chose, mais c'est toujours intéressant. On entend à peu près les mêmes
propos, à un an de distance, mais ils font toujours plaisir--aux
peintres.
--Avez-vous vu le Carolus?... Et le Détaille?... Où sont les Bonnat?...
Tiens, Gérôme s'est peint lui-même. Il s'est peint sculptant; il se
sculptera peignant, et nous y gagnerons un joli tableau et une jolie
statue.
Au fond, ces exhibitions rassurent. Les maîtres meurent, mais les
générations poussent, et l'art français reste solide. Les jeunes,
Gervex, Friant, Muenier (a-t-il exposé, Muenier?) Doucet, donnent des
oeuvres hors de pair et promettent des chefs-d'oeuvre. Jules Lefebvre
nous charme toujours par ses féminités délicates, ce Jules Lefebvre qui
remplacera Meissonier à l'Institut, si on ne lui préfère pas Puvis de
Chavannes.--Et tandis que les petits salons de peinture s'ouvrent, les
salons où l'on cause s'illuminent. On y a beaucoup parlé de la saisie
des bagages de la Patti à Berlin. On a perdu un lundi gras chez la
marquise de Blocqueville, prise par l'_influenza_; mais, ce même jour,
Mme Anaïs Ségalas avait l'idée de faire jouer chez elle le _Pater de
Coppée_. A quand _Thermidor?_ De Nice, les dépêches les plus fleuries
nous arrivent, constatant le succès des _Troyens_ de Berlioz et du
carnaval méditerranéen. Ah! que j'aurais volontiers applaudi cette
_Chute de Troie_ et cette fête des roses! Mais ne quitte point Paris qui
veut. Et je m'en console.
Rastignac.
ROME CAPITALE
--«Ah! si vous aviez vu Rachel!» ont accoutumé de s'écrier les barbons
qu'on rencontre au Théâtre-Français un soir de belle première. «Eh! non,
nous ne l'avons pas vue, étant nés trop tard, fort heureusement,
ripostons-nous avec impertinence. Mais aussi, nous pourrons dire à nos
neveux: «Ah! si vous aviez vu Sarah Bernhardt!»
Nous avons raison, parce qu'il n'y a pas d'hommes, et encore moins de
comédiens nécessaires. Faute d'un moine, le couvent ne chôme pas. Mais
quand les gens qui ont vécu dans la Rome Pontificale disent aux
nouveaux-venus:--«Que ne l'avez-vous connue il y a vingt ans!» c'est
autre chose, et il n'y a pas de quoi rire. Rome est une ville unique,
qui ne peut pas être remplacée. Ce n'est même pas une ville: c'est la
ville, l'_Urbs._
«Rome n'appartient pas à l'Italie, me disait l'autre jour un grand
artiste qui a la religion de la Ville Éternelle, et que je ne nommerai
pas, crainte que l'odieuse politique s'empare de ce propos pour en
dénaturer le sens; elle appartient au monde.» Ce caractère
extra-national et super-humain, elle le conservait intact sous la grande
ombre du Saint-Siège, abstraction spirituelle, universelle et sacrée.
Elle l'a perdu le jour où, en entrant par la brèche de la porte Pie dans
la capitale de l'Occident, berceau du monde moderne nourri avec les deux
jumeaux par la louve du Palatin, les bersagliers piémontais en ont fait
la vulgaire capitale d'une monarchie constitutionnelle.
C'était sans doute fatal, mais c'est triste. En s'emparant de Rome, dans
leur ambition après tout légitime de se mettre cette couronne au front,
qu'en ont fait les Italiens? Ou, plutôt, que sont-ils en train d'en
faire, car ce n'est pas en moins d'un quart de siècle qu'on bouleverse
une ville édifiée sur les ruines superposées depuis trois mille ans des
rois et de la République, des césars et des barbares, du moyen-âge
féodal et de la Renaissance princière, du paganisme effondré dans les
magnifiques corruptions d'une décadence monstrueuse, et de la splendeur
apostolique née du sang des martyrs.
La psychologie de l'impression première donnée par Rome est curieusement
compliquée. On a beau s'efforcer de tout oublier pour devenir l'être
purement sensationnel que doit être le voyageur sincère, comment
réussirait-on à s'affranchir absolument de l'obsession des souvenirs
classiques, de la tyrannie de l'idée littéraire, préconçue et
impersonnelle, imposée par les lectures, de la violence exercée sur
l'esprit par l'éducation artistique? Qu'est-ce qui vaudrait le mieux,
être très naïf ou très raffiné? Je ne crois guère à la justesse
d'impression de l'innocence intellectuelle; d'autre part, une
préparation trop complète entrave la liberté du jugement. Le mieux,
j'imagine, est encore l'extrême raffinement,--ce raffinement excessif
que les sages appellent de la perversité d'esprit--car c'est l'état
d'âme qui est le plus susceptible de naïveté intelligente.
Seulement on est très malheureux. Quand, arrivant à Rome de l'intérieur
de l'Italie, au sortir de la montagne où l'on a longé le Tibre encaissé
entre des pentes escarpées couronnées de vieilles villas semblables à
des bastilles, on débouche brusquement dans l'immense plaine aride et
déserte, coupée de marécages, déroulant indéfiniment vers la mer son
tapis jaune et brun, vaguement marbré de vert-de-gris par des haies de
pâles roseaux et des bouquets de grêles eucalyptus, et qu'on aperçoit
vers l'horizon très clair la coupole de Saint-Pierre trouant le grand
ciel bleu, on se sent positivement ému. Est-ce factice, est-ce sincère,
_chi lo sa?_
A coup sûr, on est remué dans ses entrailles intellectuelles, et si bien
remué que les horreurs d'une gare ne parviennent pas à faire baisser le
baromètre de l'exaltation. On roule enfin dans Rome, les yeux ouverts
comme des portes cochères--et jusqu'à destination on ne voit que de
larges voies «à l'instar», traversées par de petites rues noires et fort
laides, et partout des plâtras tout frais, des briques s'amoncelant
jusqu'aux nues, des moellons sur lesquels grincent les outils du
tailleur de pierres, des crépis blafards, des badigeons jaunâtres, des
enduits jus de carotte ou chocolat--un vaste chantier de constructions.
Sans doute, puisque la population augmente, il faut bien lui bâtir des
maisons. Mais pourquoi augmente-t-elle? Les Italiens ne pouvaient-ils
laisser Rome aux Romains? Être Romain n'est pas être citoyen d'une
ville, mais d'une nation. Appelée au tableau noir de l'école primaire
pour y écrire son nom, une petite Transtévérine de six ans traça
orgueilleusement ces mots significatifs: «Clélia, Romana». Que viennent
faire ici ces envahisseurs étrangers, terrassiers du Piémont et maçons
de Lombardie, marchands florentins, journalistes et politiciens
napolitains et siciliens? L'enceinte de Rome, ce vieux mur du pape
Honorius, en briques sanglantes égratignées de crevasses, avec ses
portes couronnées d'inoffensifs créneaux en ruines, enserre un espace
qui suffirait à une population de deux millions et demi d'habitants. Ils
y sont 330,000, une centaine de mille de plus qu'en la dernière année du
pouvoir temporel. C'est déjà trop.
Cette incomparable majesté, cette personnalité superbement impérieuse,
ce charme subtil qui conquiert les coeurs les plus rebelles, Rome, en
effet, les doit pour une forte part aux aspects solennellement
mélancoliques des collines désertes de l'Aventin et du Célius, du sommet
du Janicule, des pentes du Vatican, où, dans une paix mystique et un
hautain silence, des allées solitaires fuient entre les hautes murailles
hérissées de cactus des vignes et des jardins, des couvents et des
hospices, que dominent un palmier isolé, planté des mains de saint
Dominique, le dôme vert intense d'un grand pin parasol, ou un groupe
funèbre de noirs cyprès.
De place en place se dresse un de ces beaux campaniles romains, svelte
tour carrée en briques où s'enchâssent des fragments antiques ou bien
des plaques de marbres de couleur, ajourée de plusieurs étages d'arcades
en plein cintre s'appuyant sur de frêles colonnettes accouplées. C'est
une église, dont la chétive façade nue, accostée d'un porche indigent,
cache une nef fastueuse et vénérable, où les papes Anaclet et Symmaque
ont tenu des consistoires. Devant l'antique autel où l'impératrice
Eudoxie et sainte Hélène, mère de Constantin, ont reçu la communion,
prient au pied d'une naïve madone ombrienne ou d'un christ byzantin à la
face brune, quelques _popolane_ aux yeux brillants sous le mouchoir
jaune ou rouge qui recouvre leur lourde chevelure d'un noir bleu, tordue
en noeud sur la nuque, et des gaillards trapus, nerveux, basanés, à mine
de forbans, agenouillés dans leur feutre pointu.
*
* *
Si l'on en sort à l'heure infiniment douce du crépuscule, quand l'Ave
Maria sonne aux 365 clochers de Rome, sans qu'aucune autre rumeur de la
ville parvienne en ces retraites, hantées seulement par les rares ombres
enfroquées de quelques moines bruns, blancs ou noirs, qui regagnent
leurs cellules, tandis qu'à l'extrémité d'un _vircolo_ poudreux, un pan
de ciel s'allume aux lueurs du soleil couchant--alors on respire bien
l'atmosphère conventuelle et méditative de la cité pontificale, on est
transporté aux temps évanouis de la grandeur apostolique, on est à Rome
enfin. Le jour où ces adorables églises primitives, demi-dévotes,
demi-païennes, seraient encastrées dans les alignements bêtes d'une
ville moderne et bourgeoise, leur charme serait dissipé, leur parfum
évaporé. Elles ne seraient plus que des musées de bibelots sacrés.
Le délire embellisseur a déjà fait bien du mal. Naguère, une grande
place herbue et ombragée de yeuses tortues s'étendait, déserte et
superbe, devant la basilique constantinienne de Saint-Jean de Latran, en
descendant vers les imposants fragments des aqueducs de Claude enclavés
dans des jardins, la porte Asinaria et l'église Sainte-Croix de
Jérusalem, sanctuaire de précieuses reliques, derrière laquelle
s'arrondit l'immense anneau de briques de l'antique amphithéâtre
Castrense. Aujourd'hui la perspective en est coupée brutalement par un
énorme «bloc» à l'américaine d'affreuses maisons à six étages, lavées de
jaune sale, récemment construites sur les terrains de la villa Massini,
à côté de l'annexe du palais pontifical de Latran où est renfermée la
_Scala Santa_, vingt-huit degrés de marbre du palais de Pilate à
Jérusalem, qu'en souvenir du Sauveur qui les a gravis, on ne monte que
sur les genoux.
Et au pied du palais Vatican, déshonorant la cité Léonine, le saint des
saints du domaine pontifical, ce beau quartier tout battant neuf,
disposé bien géométriquement dans les anciens _Prati del Castello_, qui
jadis verdoyaient le long du Tibre, sous la grande ombre rébarbative du
château Saint-Ange. Et ces travaux de régularisation du fleuve
inconstant qui, en expiation de ses débordements passés, roule
maintenant ses eaux glauques dans un lit élargi de moitié, entre les
plus belles murailles blanches et lisses, aux ravalements
irréprochables, dont jamais entrepreneur de bâtisses ait eu à se
glorifier. Encore cette substitution d'un honnête canal aux berges
plates, à un fleuve tumultueux baignant les noires substructions du
vieux _borgo_ riverain de Ripetta, se justifie-t-elle par des
préoccupations humanitaires. Mais pourquoi balafrer le Tibre de nouveaux
ponts Garibaldi et Umberto, d'un style si déplorablement vulgaire?
Pourquoi une passerelle tubulaire étale-t-elle son vilain profil au pied
du môle d'Adrien? Elle est provisoire, soit, mais le pont de pierre
neuve destiné à la remplacer est-il bien nécessaire, car personne n'y
passe? Et là-bas, près de l'Ile San Bartolommeo, les vieux hermès à
double face du pont Quattre Capi, qu'on n'a pas encore démoli, font la
grimace à la belle voûte blanche dont on a coiffé la noire embouchure de
la Cloaca Maxima de Tarquin.
C'est une belle chose que le pittoresque, disent les Romains; mais nous
avons nos affaires et nos plaisirs, et nous voulons circuler à l'aise
chez nous. D'accord. Toutefois ces affaires sont peu de chose, et la
parlotte du soir sur la place Colonna, au café Aragno ou au pied de la
colonne Antonine, suffit à y pourvoir. Aussi n'ont-ils pas encore osé
mettre à exécution le projet d'un pont jeté par-dessus le Forum pour
faire communiquer le Capitole avec l'Esquilin, afin que Jupiter
Capitolin sans doute puisse aller visiter la Notre-Dame-des-Neiges à
Sainte-Marie-Majeure. Une municipalité qui timbre jusqu'à ses tombereaux
de boueurs du chiffre superbe S. P. Q. R. devrait pourtant respecter le
berceau du sénat et du peuple romains. C'est trop qu'elle ait râclé le
Colisée comme une carotte, dépouillant le colossal squelette fauve de sa
flore légendaire, qui habillait si gentiment l'austère travertin rougi
du sang versé en ce lieu cruel.
Il y aussi l'hygiène, au nom de laquelle se commettent bien des crimes.
Cette fameuse fièvre dont on parle toujours et qu'on n'a presque jamais,
on espère la chasser en perçant de larges voies comme la Via Nazionale
et le Corso Vittorio Emmanuele, où l'âpre soleil pénètre si librement
que les passants y grillent tout vifs et que personne ne veut habiter
ces fournaises. Ils l'auront quand même, leur spectre morbide qui plane
tout à l'entour, sortant du tuf spongieux des plaines du Latium et des
Maremmes, où croupit et se corrompt l'eau des pluies, du fleuve, des
infiltrations empoisonnées des marais Pontins. Pensent-ils que cela lui
fasse peur, qu'on ait rasé le Ghetto, ce soi-disant foyer d'infection où
l'on ne se portait pas plus mal qu'ailleurs? Il est vrai qu'on est
moderne et libéral, et qu'on veut effacer jusqu'aux vestiges matériels
de l'injuste et tyrannique servitude qui pesait sur le peuple d'Israël,
et, après tout, ce sont seulement quelques motifs de moins pour les
peintres. Le pauvre portique d'Octavie toutefois, qui se présentait si
bien, enclavé dans de vieilles constructions encrassées et incohérentes,
semble aujourd'hui une épave ridicule, ainsi nu et isolé dans un grand
espace de terre jaune toute bossuée.
*
* *
Jusqu'où ira cette rage destructive? Il faudrait tout jeter bas pour
faire de Rome quelque chose comme une de nos belles préfectures de
première classe. Supprimera-t-on ces amusants boyaux sombres et
tortueux, comme celui au nom significatif de rue des Boutiques-Obscures,
aux alentours du Panthéon, où des vaches ruminent dans la fraîcheur
d'étables ouvertes, devant lesquelles passent au pas les modernes
omnibus? Puis, à un tournant, on se trouve en présence de superbes
morceaux antiques comme les _colonacce_ du temple de Minerve, sous le
fastueux entablement desquelles un boulanger cuit son pain, comme
l'_arco de Pantani_, pratiqué dans le formidable mur en péperin gris du
temple de Mars Ultor, débris du forum d'Auguste, comme les arcades plus
noires que la suie et à demi-enfouies sous les dalles du pavé du théâtre
de Marcellus, dont les voûtes surbaissées sont occupées par des
savetiers, des chaudronniers et des _osterie_ basques. Ou bien on
trébuche sur des souvenirs tels que la roche Tarpéienne et la prison
Mamertine, ou bien encore sur des fragments du mur de Servius Tullius,
dont les rudes et indestructibles assises de blocs de tuf sans ciment se
retrouvent par tronçons en maints points de la ville. Démolira-t-on le
palais à façade couturée et lépreuse de Lucrèce Borgia, près le palmier
du couvent des Maronites, et celui, sanglant et lugubre, de la triste
Béatrice de Cenci? Non, car les Romains tiennent aux débris de leur
passé, et ceux qui n'y tiendraient pas n'oseraient l'avouer, crainte du
mépris des étrangers. Alors quelle figure ferait tout cela au milieu des
rues de Rivoli et des boulevards Malesherbes que, d'ailleurs, ils n'ont
pas d'argent pour construire?
Car c'est là qu'on trouve de quoi espérer. Comme tout le trop neuf
royaume d'Italie, la jeune Rome a eu plus grands yeux que grand ventre.
Si sobres qu'ils soient, nos voisins ultramontains commencent à être las
de s'arracher les morceaux de la bouche pour des dépenses de parade.
L'aspect lamentable de certains quartiers en ruines avant d'être
achevés, comme celui qui borde les murs entre les portes Pia et Salara,
donne à penser que le mouvement funeste est enrayé. Que ceux qui n'ont
pas encore fait le voyage profitent de cette trêve pour voir encore
l'ombre de la Rome de Goethe, de Chateaubriand et de Mme de Staël.
Marie-Anne de Bovet.
[Illustration: M. LÉON DAUDET D'après une photographie de la maison
Tourtin.]
[Illustration: Mlle JEANNE HUGO D'après une photographie de la maison
Nadar.]
[Illustration: THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.--Célébration du centenaire
d'Hérold: le couronnement du buste.]
[Illustration: L'accident de Montigny, sur la ligne de Saint-Just à
Péronne, chemin de fer du Nord.--D'après une photographie de M.
Souillard, de Péronne.]
[Illustration: Carte de nos possessions du Congo.]