RESTAURATION DE DON PÈDRE.--_1367, 3 avril._ BATAILLE DE NAJERA;
BERTRAND DU GUESCLIN ET LE MARÉCHAL D’AUDREHEM PRISONNIERS DES
ANGLAIS.--_Fin d’avril et mai._ DON PÈDRE ET LE PRINCE DE GALLES
A BURGOS.--_Mai._ ARRIVÉE DE DON ENRIQUE EN LANGUEDOC.--_Juin._
SÉJOUR DU PRINCE DE GALLES A VALLADOLID ET DÉPART DE DON PÈDRE
POUR SÉVILLE; DISSENTIMENTS ENTRE LE PRINCE ET LE ROI DE
CASTILLE.--_13 août._ TRAITÉ D’ALLIANCE DE DON ENRIQUE AVEC LE
DUC D’ANJOU.--_Août et septembre._ RETOUR DU PRINCE DE GALLES
ET DE L’ARMÉE ANGLAISE EN GUYENNE.--_27 décembre._ MISE EN
LIBERTÉ DE BERTRAND DU GUESCLIN.--_1368, du 4 mars au 22 mai._
SIÉGE ET PRISE DE TARASCON PAR DU GUESCLIN ET LE DUC D’ANJOU;
RAVAGES DES COMPAGNIES ANGLAISES EN BOURGOGNE, EN CHAMPAGNE, DANS
L’AUXERROIS, LA SOLOGNE, LA BEAUCE ET LE GÂTINAIS.--_4 mai._
MARIAGE DU SIRE D’ALBRET AVEC MARGUERITE DE BOURBON.--_Fin de
mai._ ARRIVÉE DE JEAN CHANDOS EN BASSE NORMANDIE (§§ 577 à 594).
Ce vendredi, sur le soir, don Enrique et Bertrand du Guesclin se
préparent, de leur côté, à marcher contre les Anglais. Après minuit,
les trompettes sonnent le réveil et, vers l’aube du jour, les gens
d’armes entrent en ligne. On forme trois batailles ou divisions: la
première, composée de quatre mille chevaliers et écuyers de France ou
d’autres pays étrangers, sous les ordres de Bertrand du Guesclin; la
seconde, un peu en arrière et à gauche de la première, où l’on compte
seize mille hommes et dans ce nombre beaucoup de génétaires, sous la
direction de don Tello et de don Sanche, frères de don Enrique; la
troisième enfin, dont l’effectif est évalué à sept mille cavaliers et
à quarante mille fantassins[43], sous le commandement de don Enrique
lui-même. Celui-ci, pr XIV > monté selon l’usage du pays sur une forte
mule et d’allure rapide, parcourt les lignes, exhortant ses gens à bien
faire et promettant de leur donner l’exemple. Environ soleil levant,
les Espagnols ainsi rangés s’avancent dans la direction de Navarrete.
P. 32 et 33, 279 à 281.
[43] Froissart, comme on le voit, donne à don Enrique vingt-sept
mille chevaux et quarante mille hommes de pied. Ces chiffres sont
évidemment très-exagérés. Ayala, témoin oculaire, ne compte dans
l’armée castillane que quatre mille cinq cents lances et ne dit
pas le nombre précis des génétaires ni de l’infanterie: «Asi que
tenia el Rey Don Enrique, el dia desta batalla, en su compaña
de los que iban de caballo é de pie quatro mil é quinientos de
caballo: é otrosi tenia el Rey Don Enrique, de las montañas, é
de Guipuzcoa é Vizcaya é Asturias, muchos Escuderos de pie; pero
aprovecharon muy poco en esta batalla, ca toda la pelea fue en
los omes de armas.» _Cronica del Rey Don Pedro primero_ dans
_Cronicas de los Reyes de Castilla_. Madrid, 1875, I, 552.
Les Anglais se sont aussi rangés en bataille et mis en mouvement dès
le point du jour[44]. Les deux armées marchent ainsi l’une contre
l’autre. Tout à coup, à la descente d’une petite montagne, le prince de
Galles et ses gens se trouvent en présence du gros des forces de don
Enrique. Aussitôt on fait halte des deux côtés et l’on s’apprête à en
venir aux mains. Avant que l’action soit engagée, Jean Chandos se fait
autoriser par le prince de Galles, avec le cérémonial d’usage, à lever
bannière[45]. P. 33 à 35, 281 à 283.
[44] «E el Rey Don Pedro é el Principe é todas sus Compañas
partieron de Navarrete sabado (samedi 3 avril) por la mañana.»
Ayala, I, 556.
[45] Jean Chandos avait la grande situation terrienne d’un
chevalier banneret au moins depuis qu’Édouard III lui avait donné
en 1360 le magnifique domaine de Saint-Sauveur-le-Vicomte; mais,
cette donation ayant eu lieu peu de temps après la conclusion
du traité de Brétigny, le nouveau vicomte de Saint-Sauveur
n’avait pas encore eu l’occasion de lever, en d’autres termes, de
déployer sur un champ de bataille sa bannière.
Les Anglo-Gascons mettent pied à terre[46]. Le prince de Galles, les
mains jointes et les yeux levés vers le ciel, prie Dieu de lui donner
la victoire et le prend à témoin de la justice de sa cause. Le premier
choc a lieu entre l’avant-garde anglaise, que conduisent Jean Chandos
et le duc de Lancastre[47], et l’avant-garde de l’armée de don Enrique,
commandée par Bertrand du Guesclin et le maréchal d’Audrehem. P. 35,
36, 283 et 284.
[46] «Todos vinieron á pie», dit aussi Ayala (I, 552), en parlant
des Anglais.
[47] Ayala ajoute à ces noms ceux de Raoul Camois, de Hugh
de Calverly, d’Olivier de Clisson, et dit que l’effectif de
l’avant-garde anglaise s’élevait à trois mille hommes d’armes (I,
553; 1367, cap. V).
Le prince de Galles, à la tête de sa division, vient attaquer la
bataille ou division de don Tello et de don Sanche; mais don Tello
lâche pied sans coup férir et, suivi de deux ou trois mille fuyards,
s’éloigne du champ de bataille[48]. Vainqueurs de ce côté, le prince
et don Pèdre tournent alors toutes leurs forces contre les quarante
mille hommes de la division de don Enrique. Les frondeurs espagnols
et catalans, dont les pierres ont d’abord brisé les heaumes et les
bassinets des hommes d’armes ennemis, ne peuvent soutenir longtemps la
grêle de traits des archers anglais. Pendant ce temps, les chevaliers
de France et d’Aragon, sous les ordres de Bertrand du Guesclin, font
éprouver de grandes pertes à la division de Jean Chandos et du duc de
Lancastre. Une lutte corps à corps s’engage entre Jean Chandos et un
chevalier castillan nommé Martin Fernandez[49]. Celui-ci terrasse son
adversaire, mais Jean Chandos entraîne l’Espagnol dans sa chute et,
le frappant d’un coup de poignard au défaut de la cuirasse, le blesse
mortellement. P. 36 à 38, 284 à 286.
[48] Le témoignage de Froissart, relativement à cette fuite
honteuse de don Tello, est confirmé par Ayala: «E los de la ala
derecha de la avanguarda del Principe, que eran el Conde de
Armiñaque, é los de Lebret, é otros muchos que venian en aquella
haz, enderezaron á Don Tello; é él é los que con él estaban non
los esperaron, é movieron del campo á todo romper fuyendo.» (I,
557; 1367, cap. XII.)
[49] La narration de Froissart semble tirée de celle du héraut
Chandos:
Chaundos fut à terre abatus;
Par desus li estoit chëus
Un Castillan qui moult fu grant,
Appellés fu Martins Ferant,
Lequel durement se paynoit
Comment occire le purroit,
Et li plaia par la visière.
Chaundos, à très hardie chière,
Un cotell prist à son costé;
Le Castillain en ad frappé
Qu’en son corps lui ad embatu
Par force le cotelle agu.
Le Castillain mort s’estendi,
Et Chaundos sur ses pies sailli.
Noms des principaux guerriers anglais, gascons, chefs des Compagnies,
qui se distinguent dans les trois divisions de l’armée du prince
de Galles.--Noms de plusieurs chevaliers de France et de Hainaut
qui combattent aux côtés de Bertrand du Guesclin et du maréchal
d’Audrehem.--Don Enrique fait tous ses efforts pour rallier ses
soldats et les ramène trois fois à la charge[50]. P. 38 à 41, 286 à 288.
[50] On dirait que Froissart s’est borné à mettre en prose, dans
ce passage, les vers suivants du héraut Chandos:
Par trois fois les fist reculer,
En disant: «Seigniours, aidés moy
Par Dieu, car vous m’avés fait roy;
Et si m’avés fait serement
De moy aider loialment.»
Mais sa parole rien ne vaut,
Car tousjours renforce l’assaut.
Ayala dit la même chose: «E el Rey Don Enrique llegó dos ó tres
veces en su caballo armado de loriga, por acorrer á los suyos que
estaban de pie»; mais le chroniqueur espagnol est le seul qui
mentionne la bannière de l’Écharpe, «el pendon de la Vanda», qui
servit dans cette journée de point de ralliement aux partisans de
don Enrique.
Les fantassins et les gens des communautés d’Espagne, armés seulement
de frondes, se débandent sous les décharges meurtrières des archers
anglais; toutefois, les génétaires, échelonnés à cheval sur les deux
ailes, réussissent à maintenir pendant quelque temps les lignes qui
commencent à plier.--Noms d’un certain nombre de seigneurs et de
sénéchaux des diverses parties de la Guyenne, enrôlés sous la bannière
du prince de Galles.--Don Pèdre et don Enrique payent largement de leur
personne et donnent à leurs partisans l’exemple de la bravoure. P. 41 à
43, 288 et 289.
La division de Bertrand du Guesclin oppose à l’avant-garde anglaise
la résistance la plus opiniâtre. Tous les compagnons d’armes de
Bertrand se font tuer ou sont faits prisonniers avec leur chef. Noms
de quelques-uns de ces prisonniers[51]. Encouragés par ce succès, Jean
Chandos et le duc de Lancastre vont joindre leurs forces à celles du
prince de Galles pour achever d’écraser la division de don Enrique;
celui-ci redouble d’efforts pour ramener au combat les fuyards, et
quinze cents des siens restent sur le champ de bataille[52]. P. 43 à
44, 289 et 290.
[51] Ayala ne cite, parmi les prisonniers français, que Bertrand
du Guesclin, le maréchal d’Audrehem et le Bègue de Villaines,
mais il donne une longue liste des prisonniers espagnols (I,
557). Bertrand du Guesclin avait entraîné à sa suite quelques-uns
des chefs et un certain nombre de soudoyers des garnisons des
villes par où il avait passé pour se rendre en Espagne; et c’est
ainsi que le capitaine de Lyon, Jean de Saint-Martin, chevalier,
fut tué à Najera (_Arch. Nat._, JJ 100, nº 135; JJ 99, nº 494).
[52] En 1370, don Enrique fit abandon de certaines redevances
assises sur le château de Najera en faveur de l’abbé et des
moines du monastère de San Millan, parce que cet abbé et ces
moines avaient pris soin de recueillir sur le champ de bataille
de Najera les cadavres des partisans du roi de Castille tués
dans cette journée et leur avaient rendu les derniers honneurs.
Sandoval, _Fundaciones_, fº 90.
Les Espagnols, ne pouvant soutenir le choc des trois divisions
anglaises, effectuent leur retraite en désordre du côté de Najera dont
ils sont séparés par une grosse rivière; don Enrique, après avoir
vainement essayé de les retenir, remonte à cheval et se sauve dans
une autre direction. Anglais et Gascons, remontant aussi à cheval
et s’élançant à la poursuite des fuyards, les écrasent aux abords
du pont de Najera ou les forcent à se jeter dans la rivière[53]. Le
grand prieur de Saint-Jacques[54] et le grand maître de Calatrava[55]
parviennent à entrer dans la ville et se barricadent dans une grande
maison maçonnée de pierre; mais l’ennemi les y force et, se répandant
par les rues, fait main basse sur la vaisselle et les joyaux de don
Enrique. Cette bataille se livre entre Najera et Navarrete le samedi 3
avril 1367[56]. P. 44 à 46, 290 et 291.
[53] La Najerilla, dont une crue subite, d’après la rédaction
d’Ayala dite _Abreviada_ (I, 557, note 2), augmenta le désastre.
[54] «Don Garci Alvarez de Toledo, Maestre que fuera de
Santiago.» Quelques lignes plus loin, don Pero Lopez de Ayala
se mentionne lui-même parmi les prisonniers: «E Pero Lopez de
Ayala.» I, 557.
[55] «Don Pero Moñiz, Maestre de Calatrava.»
[56] Cette date est parfaitement exacte. «_Sabato tres dias
del mes de abril_ llegamos cerca de Najara.... é peleamos con
el traydor del Conde....», écrivait don Pèdre lui-même dans
une lettre datée de Burgos le 15 avril suivant et adressée aux
habitants de Murcie. Cascales, _Hist. de Murcia_.
La déconfiture des Espagnols a commencé vers midi et dure jusqu’au
soir. Le prince de Galles, le roi de Majorque, don Martinez de la
Carra, commandant en chef des forces navarraises, font flotter leurs
bannières sur des hauteurs pour rallier leurs gens. Le prince de
Galles tend la main à don Pèdre qui veut s’agenouiller devant lui, et
l’invite à rendre grâces à Dieu seul de la victoire qu’ils viennent de
remporter[57]; il charge quatre chevaliers et quatre hérauts d’aller
sur le champ de bataille compter les morts. Les pertes des Espagnols
s’élèvent à cinq mille soixante hommes d’armes[58] et à sept mille
cinq cents fantassins et gens de communautés, sans compter ceux qui
se sont noyés dans la rivière de Najera et dont on n’a pu retrouver
les cadavres. Les Anglais, au contraire, n’ont à regretter que quatre
chevaliers, deux Gascons, un Anglais et un Allemand, vingt archers et
quarante simples soudoyers. Les vainqueurs passent ce samedi soir et le
lendemain dimanche de [la Passion[59]], en fêtes et en réjouissances.
P. 46 à 48, 291 et 292.
[57] Ici encore, Froissart semble copier le héraut Chandos:
Le roy daun Pètre est venus
Au prince, qui moult fu ses drus,
Et lui ad dit: «Nostre cousin chier,
Je vous doi bien remercier,
Car à jour de huy m’avés fait tant,
Que jammès jour de mon vivant
Je ne le purray desservir.»
--«Sire, fist il, vostre pleisir,
Merciés Dieu, et noun pas moy;
Car, par la foy que vous doy,
Dieux l’ad fait, et noun mie nous.»
[58] Le corps de du Guesclin perdit à lui seul quatre cents
hommes d’armes, la moitié de son effectif: «E con Mosen Beltran
de Claquin fueron muertos estos que aqui dirémos: Garci-Laso de
la Vega, Suer Perez de Quiñones, Sancho Sanchez de Rojas, Juan
Rodriguez Sarmiento, Juan de Mendoza, Ferrand Sanchez de Angulo é
otros fasta quatrocientos omes de armas.» Ayala, I, 557.
[59] Ayala et les chroniqueurs espagnols appellent ce dimanche
_el domingo de Lazaro_. «Ca la batalla fuera el sabado antes del
domingo de Lázaro, é el domingo estovieron en el campo.» Ayala,
I, 559.--La bataille de Najera se livra en effet la veille du
dimanche, dit en France _de la Passion_, qui tomba en 1367 le
4 avril. Cette année, le dimanche _de Pâque fleurie_ ou _des
Rameaux_, que Froissart a substitué par erreur au dimanche de la
Passion, tomba seulement le 11 avril, c’est-à-dire huit jours
après la victoire du prince de Galles.
A la prière du prince de Galles, don Pèdre accorde le pardon aux
seigneurs espagnols, faits prisonniers à Najera, qui ont pris les armes
contre lui et consent à recevoir leurs serments. Il embrasse même son
frère don Sanche[60], et lui promet d’oublier sa conduite passée. Gomez
Carrillo est seul excepté de l’amnistie, et on lui tranche la tête
séance tenante[61]. Don Pèdre, don Sanche, le maître de Calatrava et
les deux maréchaux de l’armée anglaise marchent ensuite sur Burgos; le
lundi matin, ils arrivent devant cette ville dont les habitants leur
ouvrent aussitôt les portes[62]. Le prince de Galles, de son côté,
après avoir fait halte à Briviesca, du lundi au mercredi, vient dans la
journée du mercredi rejoindre son avant-garde sous les murs de Burgos
où il établit son camp et tient cour plénière[63]. P. 48 à 51, 292 et
293.
[60] Don Sanche, frère naturel de don Pèdre et l’un des frères
de don Enrique, avait partagé avec du Guesclin le commandement
de l’avant-garde castillane et avait été fait prisonnier en même
temps que le chevalier breton.
[61] D’après Ayala, le chevalier, qui fut ainsi tué par don Pèdre
le soir même de la bataille de Najera, s’appelait don Inigo
Lopez de Orozco; il avait été fait prisonnier par un chevalier
gascon (_Cronica del Rey Don Pedro primero_, I, 562; 1367, cap.
XIX). C’est le lendemain dimanche seulement que Gomez Carrillo
et Sancho Sanchez Moscoso, grand commandeur de Santiago ou de
Saint-Jacques, livrés à don Pèdre, furent aussitôt décapités
devant la tente et par l’ordre du roi de Castille.
[62] Don Pèdre ne partit pour Burgos, en compagnie du prince de
Galles, que le lundi 5 avril; il ne put par conséquent arriver
dans cette ville le même jour. «E el lunes partieron todos para
Burgos.» _Ibid._, I, 559.
[63] Le prince de Galles et le duc de Lancastre campèrent
d’abord, le premier à Las Huelgas, le second à San Pablo,
monastères situés dans la banlieue de Burgos; ils ne firent leur
entrée dans la ville même que deux jours après don Pèdre (Ayala,
I, 563).
Le prince anglais et don Pèdre célèbrent la fête de Pâques[64] dans la
ville de Burgos et y séjournent plus de trois semaines. Mis en demeure
d’exécuter ses engagements et de payer à ses auxiliaires l’indemnité de
guerre convenue, le roi de Castille dit qu’il n’a point d’argent, mais
qu’il va se rendre en la marche de Séville pour s’en procurer[65], et
il promet d’être de retour au plus tard au terme de la Pentecôte. Il
se dirige en effet vers Séville, tandis que le prince de Galles va se
loger à Valladolid. P. 51, 52, 293 à 295.
[64] En 1367, Pâques tomba le 18 avril.
[65] Par acte daté de Burgos, en l’église cathédrale, devant
le grand autel, le 2 mai 1367, en présence de Jean, comte
d’Armagnac, de Jean Chandos, vicomte de Saint-Sauveur, connétable
d’Aquitaine, de Thomas de Felton, sénéchal d’Aquitaine, de Martin
Lopez, d’Olivier de Clisson, de Robert Knolles, de Baudouin de
Fréville, sénéchal de Poitou, don Pèdre confirma les engagements
pécuniaires qu’il avait pris envers le prince de Galles le 23
septembre précédent; et par un autre acte, daté du monastère de
Las Huelgas près Burgos le 6 mai, il s’obligea à payer au dit
prince un million d’or. Rymer, III, 825.
La victoire de Najera porte à son comble la renommée et la gloire du
prince de Galles, spécialement en Allemagne et en Angleterre; et les
bourgeois de Londres donnent à cette occasion une fête triomphale.
En France, au contraire, la nouvelle de cette victoire produit la
plus pénible impression, surtout quand on apprend que Bertrand du
Guesclin[66] et le maréchal d’Audrehem[67] ont été faits prisonniers.
P. 52 à 54, 295 et 296.
[66] Bertrand du Guesclin perdit son sceau dans le tumulte de
la mêlée: «.... maxime in bello Nadrensi in quo, prout notorium
erat, dictus connestabularius captus fuerat et sigillum suum ac
omnia bona sua perdiderat.» _Arch. Nat._, sect. jud., X{1a}38,
fº 246.--Bertrand avait été pris par un chevalier anglais nommé
Thomas Cheyne, auquel Édouard III le racheta le 20 juillet 1367
au prix de quatorze cent quatre-vingt-trois livres, six sous, six
deniers «pur la fynance de Bertram de Guesclyn, chivaler, pris en
la bataille de Nazare». Le 28 mai 1381, John et William Cheyne,
frères et héritiers de Thomas, réclamaient encore le payement de
cette somme, et Richard II donna des ordres pour qu’il leur fût
donné satisfaction (Rymer, édit. de 1740, t. III, pars II, p.
133). D’après Cuvelier, le prince de Galles confia la garde de du
Guesclin au captal de Buch qui fit coucher dans sa propre chambre
le vainqueur de Cocherel:
«Par foy! bien vous en croi, dit li castal soubtiz;
Delez moi, en ma chambre, sera fais vostre lis.»
_Chron. de B. du Guesclin_, édit. de Charrière,
I, 426, vers 12 191 et 12 192.
[67] Le maréchal d’Audrehem, qui était, suivant l’expression
d’Ayala, «Frances de Picardia», fait prisonnier à la bataille
de Poitiers, avait été relâché, suivant l’usage, avant d’avoir
entièrement payé sa rançon; mais il avait prêté le serment
de ne pas porter les armes contre le roi d’Angleterre ou son
fils, à moins que ce ne fût sous la bannière du roi de France
ou d’un prince de sa famille, de quelqu’un des Fleurs de Lis.
Le lendemain de la bataille de Najera, le prince de Galles,
ayant fait comparaître devant lui le sire d’Audrehem, l’appela
parjure et traître et lui dit qu’il méritait la mort. Toutefois
un tribunal d’honneur, composé de douze chevaliers, quatre
Anglais, quatre Gascons et quatre Bretons, déclara, après un
débat contradictoire, que le maréchal n’était point coupable. Le
système de défense du chevalier français, reconnu valable par
ses juges, consista à dire qu’il n’avait point violé son serment
de ne porter les armes ni contre le roi d’Angleterre ni contre
son fils, puisqu’à Najera il s’était battu en réalité contre
don Pèdre, non contre le prince de Galles qui n’avait été, à le
bien prendre, dans cette journée qu’un capitaine à la solde du
roi de Castille: «ca el Capitan é cabo desta batalla es el Rey
Don Pedro, é á sus gages é á su sueldo, como asoldado é gagero,
venides vos aqui el dia de hoy, é non venides como mayor desta
hueste.» _Cronicas de Castilla_, I, 558 et 559.--Le maréchal
d’Audrehem fut, comme du Guesclin, mis en liberté sous caution
dès les premiers mois de 1368, et le comte de Foix prêta six
mille francs d’or à Arnoul pour l’aider à payer sa rançon que
Charles V, par mandement en date du 2 mars, imputa sur les aides
du Languedoc (_Bibl. Nat._, Collection des titres originaux, au
mot _Audenehan_). Dans des lettres de quittance générale qui
furent délivrées au vieux guerrier à Vincennes le 9 février
1370 (n. st.), on trouve les lignes suivantes qui traduisent
avec force la reconnaissance du souverain pour des services
tout à fait exceptionnels: «.... reducentes illese fidelitatis
conscientiam et obsequia.... utilia reipublice regni nostri, tam
in premissis quam etiam in aliis magnis, arduis et secretis, et
firmiter tenentes et indubie quam dictus consiliarius noster,
qui famosus existit et genere et animo nobilis, quem non
semel sed pluries proprium corpus mortis periculo certum est
honorifice submisisse pro statu prospero reipublice regni nostri,
et hostes ipsum duxisse et ductum diu tenuisse captivum, pro
quibus excessivas redemptiones non de facili habitas exsolvisse
dinoscitur, omni prorsus spreta cupidine, receptas quascunque
pecuniarum summas per ipsum de suo mandato vel suo nomine, in
premissorum et aliorum commissorum eidem execucione, utiliter
exposuit, nec ad acquirendam pecuniam, sed ut daret actus
nobiles, famam et honorem, quæ post mortem laudem et gloriam
rememorant acquirentium....» _Arch. Nat._, JJ 100, nº 35.--Le
fidèle et vaillant soldat, qui avait si noblement servi la France
pendant plus de trente ans, avait bien le droit d’être enterré
à Saint-Denis, à côté de nos rois, et c’est en effet le suprême
honneur que Charles V conféra au plus digne compagnon d’armes de
du Guesclin.
Don Enrique vaincu avait gagné l’Aragon[68]. Arrivé à Valence[69], il
confie sa femme et ses enfants[70] à la garde du roi don Pedro IV, en
guerre avec le prince de Galles; il se rend ensuite à Montpellier[71]
auprès du duc d’Anjou son allié, et, du château de Roquemaure[72]
qui lui est assigné pour résidence, il fait des incursions dans la
principauté d’Aquitaine. Sur les plaintes de la princesse de Galles, le
roi de France adresse à ce sujet des représentations à don Enrique et
fait même enfermer au Louvre le jeune comte d’Auxerre qui enrôle des
gens d’armes pour les amener au roi détrôné de Castille. Don Enrique, à
la tête de quatre cents Bretons qu’il a pris à sa solde, n’en ouvre pas
moins les hostilités, envahit le Bigorre et s’empare de Bagnères. P. 54
à 56, 296 à 298.
[68] Don Enrique, pour mieux fuir, échangea le grand et massif
destrier bardé de fer qu’il avait monté pendant l’action, «un
caballo grande rucio castellano é armado de loríga», contre un
genet, «caballo ginete», c’est-à-dire une monture plus légère
que lui donna un écuyer de l’Alava, nommé Rui Fernandez de Gaona
(_Cronicas de Castilla_, I, 559). Le destrier fut pris par les
Anglais, car nous apprenons par un fragment de compte, en date
du lundi 5 juillet 1367, qu’Édouard III fit payer seize livres,
treize sous, quatre deniers, à Franskin Forsett, valet d’écurie
du prince d’Aquitaine: «ducenti domino regi quemdam dextrarium
Henrici bastardi Ispaniæ, captum apud bellum de Nazerr.» Rymer,
édit. de 1830, III, 825.
[69] Don Enrique n’alla pas à Valence. De Najera, il gagna Soria,
puis Illueca, en Aragon, d’où don Pedro de Luna, qui devait
devenir plus tard l’antipape Benoît XIII, servant de guide au
fugitif à travers les montagnes, le conduisit lui-même à Orthez,
à la cour du comte de Foix.
[70] A la première nouvelle de la défaite de son mari, doña
Juana, femme de don Enrique, emmenant avec elle l’infante Léonor
d’Aragon fiancée à son fils, avait gagné précipitamment Saragosse
dont l’archevêque, de la famille des Luna, lui était dévoué; mais
don Pedro IV, roi d’Aragon, la reçut fort mal, rompit le mariage
projeté entre sa fille Léonor et le fils de don Enrique et ne se
fit aucun scrupule d’entrer en négociations avec les vainqueurs
de Najera.
[71] En quittant Orthez, don Enrique se rendit d’abord à Toulouse
où résidait alors le duc d’Anjou.
[72] Tarn, arr. Gaillac, c. Rabastens. Dès le 24 mai 1367, don
Enrique se trouvait à Servian (Hérault, arr. Béziers) d’où il
adressa au roi d’Aragon une lettre qui a été publiée par Zurita
(_Anales de Aragon_, édit. de 1610, l. 9, p. 348). Dans cette
lettre, le vaincu de Najera annonce à don Pedro IV qu’il est sûr
de l’alliance effective du roi de France et du duc d’Anjou, et
qu’il va lever un corps de trois mille lances. Une autre lettre
de don Enrique, adressée à «son très cher et amé frère» le duc
d’Anjou, en date du 8 septembre 1367, est datée du château de
Roquepertuse (Hay du Chastelet, _Hist. de du Guesclin_, p. 320).
Dès la fin de juin 1367, le compte du receveur municipal ou,
comme on l’appelait dans le pays, du _boursier_ de Millau, en
Rouergue, est rempli de mentions relatives à l’approche de don
Enrique et de ses bandes. Le 9 juillet, les _Aragonais_, car
c’est ainsi que les désigne le consul boursier de Millau, livrent
un violent assaut à Nant (Aveyron, arr. Millau) et sont repoussés
par Penni Terréta et le bour de Caupène. Pendant ce temps, don
Enrique, arrivé dans le Camarès et sur les montagnes de Brusque,
menace en personne Vabres et Saint-Affrique. _Le Rouergue sous
les Anglais_, par M. l’abbé Joseph Rouquette, Millau, 1869, p. 88
à 92.
Le prince de Galles se tient à Valladolid jusqu’à la Saint-Jean[73]
d’été. Étonné de ne pas recevoir de nouvelles du roi de Castille,
il envoie deux de ses chevaliers à Séville demander à don Pèdre
pourquoi il ne tient pas ses engagements. Celui-ci répond que ses
sujets refusent de lui payer aucuns subsides tant que les Compagnies,
qui mettent son royaume au pillage, ne seront pas sorties d’Espagne.
Pendant ce séjour du prince à Valladolid, le roi de Majorque tombe
malade, et l’on met en liberté moyennant rançon ou l’on échange le
sire d’Audrehem, le Bègue de Villaines et la plupart des chevaliers
de France et de Bretagne faits prisonniers à Najera. Informé que don
Enrique vient de recommencer la guerre en Bigorre[74], le prince ne
veut à aucun prix délivrer Bertrand du Guesclin, dans la crainte qu’il
n’aille prêter assistance au bâtard de Castille. P. 56 à 58, 298 et 299.
[73] 24 juin 1367. Don Pèdre avait promis de payer la moitié de
sa dette dans un délai de quatre mois, pendant lequel l’armée
auxiliaire, soldée par lui, occuperait la province de Valladolid.
[74] C’est sans doute pour se procurer de l’argent en vue de
cette expédition, que don Enrique, retiré dans son comté de
Cessenon, vendit au roi de France, par acte daté du château de
Servian le 2 juin 1367, le dit comté, comprenant notamment les
châteaux de Cessenon (Hérault, arr. Saint-Pons, c. Saint-Chinian)
et de Thézan (Hérault, arr. Béziers, c. Murviel), au prix de
vingt-sept mille francs d’or. Ancel Chotard, conseiller du roi,
et Jean de Beuil, chevalier, chambellan du duc d’Anjou, commis
par ces deux princes, passèrent le contrat de vente «dans la
chambre où Henri, roi de Castille, couchoit». Le 6 juin, le duc
d’Anjou, ayant ratifié cet achat dans une réunion de son Grand
Conseil, tenue à Nîmes, ordre fut donné à maître Jean Perdiguier,
receveur général de Languedoc, de verser la dite somme au roi de
Castille. Le 27 du même mois, doña Juana, femme de don Enrique,
et Juan, infant de Castille, leur fils, ratifièrent à leur tour
cette vente à Thézan où le mauvais accueil du roi d’Aragon les
avait déterminés à se rendre (_Arch. Nat._, sect. hist., J300,
nºs 109 à 109{8}).--«Entendiendo esto el Rey Don Enrique y que
los Ingleses se salian de Castilla y que el Principe de Gales
no tenia pensamiento de quedar en España ni valer mas á su
adversario, apressurava el negocio y concerto se con el Conde
de Auserta (Auxerre) y con el señor de Beujo (Beaujeu) y con el
señor de Vinay, para que con dos mil lanças y con quinientos
archeros hiziessen guerra en el ducado de Guiana hasta Nuestra
Señora de setiembre (8 septembre 1367); e hizo su capitan general
en Guiana al Conde de Auserta.» Zurita, _Anales_, édit. de 1610,
p. 350.
Édouard, irrité de la mauvaise foi de don Pèdre et très-éprouvé par le
climat brûlant de l’Espagne[75], se décide à reprendre le chemin de la
Guyenne; il laisse à Valladolid le roi de Majorque, encore trop malade
pour remonter à cheval ou se faire porter en litière. Il effectue son
retour par Madrigal, campe pendant un mois dans la vallée de Soria, sur
les confins de la Castille, de l’Aragon et de la Navarre, et réussit,
à la suite de longs pourparlers, à se faire octroyer par les rois de
Navarre et d’Aragon le passage à travers leur pays. Il préfère, comme
plus direct, le passage par la Navarre, dont le roi l’accompagne
jusqu’au pas de Roncevaux. Après une halte de quatre jours à Bayonne,
il rentre à Bordeaux et donne congé à ses gens[76]. Toutefois, il ne
peut licencier sur-le-champ les Compagnies qui attendent toujours le
payement de leur solde. A la nouvelle du retour du prince, don Enrique
quitte Bagnères et va passer tout l’hiver à la cour du roi d’Aragon son
allié[77], où il se prépare à recommencer la guerre contre don Pèdre,
leur ennemi commun. P. 58 à 62, 299 à 302.
[75] «Edwardus princeps, per idem tempus, ut dicebatur,
intoxicatus fuit; a quo quidem tempore usque ad finem vitæ suæ
nunquam gavisus est corporis sanitate. Sed et plures, strenui
et valentes, post victoriam Hispanicam, fluxu ventris et aliis
infirmitatibus perierunt ibidem, ad magnum detrimentum anglicani
regni.» _Thomæ Walsingham hist. angl._ (1272-1381), London, 1863,
p. 305 et 306.--«Post hæc periit populus anglicanus in Hispania
de fluxu ventris et aliis infirmitatibus quod vix quintus homo
redierit in Angliam.» Knyghton, dans Twysden, p. 2629.
[76] Le prince de Galles rentra en Guyenne et arriva à Bordeaux
dans les premiers jours de septembre 1367. Dès le 14, le 15
et le 16 de ce mois, quelques-unes des bandes qu’on venait de
licencier arrivèrent aux portes de Montpellier sous les ordres
d’Arnaud Solier, dit le Limousin, de Perrin de Savoie et d’Yvon
de Groeslort (_Groeslort_ est sans doute une corruption de
_Keranloet_; Yvon de Keranloet ou de Kerloet guerroyait alors
dans le midi de la France). Comme on n’osait vendanger par
crainte des Compagnies, le Limousin prêta vingt lances aux
bourgeois de Montpellier, «per gardar lo labor de vindemias.»
_Thalamus parvus_, p. 381.
[77] Cette assertion est très-inexacte. Don Enrique ne se rendit
point auprès de don Pedro IV, qui venait de conclure un traité
d’alliance avec les rois de Navarre et d’Angleterre. Ce que
le rival de don Pèdre pouvait alors attendre de mieux du roi
d’Aragon, c’était une sympathie dissimulée et une neutralité
effective. Il chercha et il trouva un allié plus puissant, et cet
allié ne fut autre que le duc d’Anjou, lieutenant en Languedoc
du roi de France. Nous avons été assez heureux pour retrouver
le texte d’un traité secret qui avait échappé jusqu’à ce jour à
toutes les recherches. Par acte daté d’Aigues-Mortes au diocèse
d’Arles, le 13 août 1367, don Enrique, roi de Castille et de
Léon, représenté par Alvarez Garcia, chevalier, Pero Fernandez de
Velasco, damoiseau, ses conseillers, et Gomez Garcia, chancelier
de son sceau secret, et Louis, duc d’Anjou, représenté par
François de Périllos, vicomte de Rodes, et Pierre d’Avoir,
seigneur de Châteaufromont, contractèrent une alliance offensive
et défensive contre Édouard, roi d’Angleterre, et ses enfants,
spécialement Édouard, prince de Galles, Jean, duc de Lancastre,
et Lionel, ainsi que contre Charles, roi de Navarre, et don Pèdre
«qui nuper dictum regnum Castelle tenere solebat». _Arch. Nat._,
sect. hist., J 1036, nº 26.--Don Enrique confirma ce traité au
château de Roquepertuse le 8 septembre suivant (Hay du Chastelet,
_Hist. de B. du Guesclin_, p. 320). Par conséquent il ne se mit
pas en marche pour rentrer en Espagne _vers le milieu d’août_,
comme l’affirme Mérimée (_Hist. de don Pèdre_, édit. de 1865, p.
499). Vers la fin de septembre au plus tôt, le vaincu de Najera,
entrant par la vallée d’Aran dans le comté de Ribagorza, ne fit
que passer à Estadilla et à Balbastro, villes qui font partie
de l’Aragon; il ne s’arrêta que devant Calahorra, c’est-à-dire
lorsqu’il eut mis le pied en Castille. (Zurita, _Anales_, édit.
de 1610, II, 349.) Le duc d’Anjou avait chargé le sénéchal de
Carcassonne et Bernard de Villemur de faire la conduite à son
allié jusqu’à l’entrée de la vallée d’Aran (Dom Vaissete, IV,
580, note XXVII).
Bertrand du Guesclin, amené à Bordeaux[78] où il est le prisonnier
du prince de Galles et de Jean Chandos, est mis en liberté moyennant
le payement d’une rançon de cent mille francs[79]. A peine délivré,
Bertrand vient servir le duc d’Anjou[80] qui fait alors la guerre
à la reine de Naples, comtesse de Provence[81], et assiége
Tarascon[82].--Le lundi après la Trinité[83] 1368, Lion, duc de
Clarence, l’un des fils d’Édouard III, après avoir traversé au milieu
des fêtes la France, le duché de Bourgogne et la Savoie, se marie à
Milan à la fille de Galeas Visconti, seigneur de Milan, et de Blanche
de Savoie, nièce du comte de Savoie. P. 62 à 64, 302 et 303.
[78] Les pourparlers, relatifs à la rançon et à la mise en
liberté de Bertrand du Guesclin, commencèrent dès les premiers
jours de décembre 1367, car Charles V s’exprime ainsi dans une
lettre autographe adressée à son trésorier Pierre Scatisse et
datée de Paris le 7 décembre de cette année: «Seiez ausin bien
avisé que au prince nous sommez obligez, pour la delivrance
Bertran de Caclin, en XXX mile doblez d’Espaine ou la valeue, à
paier en VI moiz aprez sa delivrance, la moitié lez III premierz
moiz aconpliz puiz son departement de prison, et l’autre moitié
en la fin dez VI moiz. _Sy ne savonz encore se le dit prince
asetera la dite obligasion; et sy tost que nouz le saron, nouz le
vous feronz savoir._» _Arch. Nat._, sect. hist., K 49, nº 34{3};
_Musée des Archives_, p. 219 et 220.
[79] Le prince d’Aquitaine et de Galles accepta l’obligation du
roi de France dont il est question dans la note précédente, et
Bertrand du Guesclin, duc de Trastamare, comte de Longueville,
fut mis en liberté à Bordeaux, le 27 décembre 1367, jour où,
ayant pris l’engagement de payer au prince cent mille doubles
d’or, des coin, poids et aloi de Castille, à savoir soixante
mille doubles trois mois, et les quarante mille doubles restants,
six mois après sa mise en liberté, il donna hypothèque sur tous
ses biens à Charles V qui s’était obligé envers le prince pour
les trois dixièmes de cette somme, c’est-à-dire pour trente mille
doubles d’or (_Arch. Nat._, J 381, nº 7; Charrière, II, 402 et
403). En effet, le 31 mars de l’année suivante, Pierre Scatisse,
trésorier du roi à Nîmes, en vertu d’un mandement de Charles V,
daté de Melun le 5 mars précédent, autorisa Jean Perdiguier,
receveur des impositions en Languedoc, à payer sur les deniers
de sa recette quinze mille doubles d’or d’Espagne au prince
d’Aquitaine, à Poitiers (J 381, nº 8 {a} et {b}; _Musée des
Archives_, p. 220).
[80] Dès le 7 février 1368, Bertrand du Guesclin, déjà sorti de
sa prison de Bordeaux, était de passage à Montpellier, se rendant
à Nîmes où il allait, en compagnie du maréchal d’Audrehem,
rejoindre le duc d’Anjou (_Thalamus parvus_, p. 382). Le 26
du même mois, le duc de Trastamare, comte de Longueville,
reparaissait à Montpellier; il venait d’enrôler, _pour une
campagne en Provence_, le bâtard de l’Ile, Perrin de Savoie,
le Petit Meschin, Noli Pavalhon, Amanieu d’Ortigue et autres
chefs de Compagnies qui désolaient les environs de cette ville
(_Ibid._).
[81] Au commencement de 1368, Louis, duc d’Anjou, à qui
l’empereur Charles IV avait cédé en 1365 ses droits sur le
royaume d’Arles, résolut de profiter de la présence de Bertrand
du Guesclin et de l’absence de Jeanne, reine de Naples et
comtesse de Provence, pour les faire valoir; dans les premiers
jours de mars de cette année, il passa le Rhône et envahit la
Provence (Dom Vaissete, _Hist. de Languedoc_, IV, 335).
[82] Bertrand du Guesclin assiégea Tarascon du samedi 4 mars au
lundi 22 mai 1368. Après une résistance de deux mois et demi, la
ville se rendit au duc d’Anjou (_Thalamus parvus_, p. 382). C’est
pendant ce siége que Bertrand leva une contribution de guerre de
5000 florins sur les habitants d’Avignon et du Comtat (_Arch.
Nat._, sect. hist., L 377). Par une bulle datée de Montefiascone
le 1er septembre suivant, le pape Urbain V, indigné de cette
vexation, donna l’ordre à l’official d’Avignon de faire le
procès de «Bertrandus de Clerquino, comes de Longavilla, Nolyus
Pavalhanus ac Parvus Meschinus, Bosonietus de Pau et Petrinus de
Savoye, capitanei cujusdam gentis armigere atque detestabilis et
perverse, que Societas appellatur.» _Arch. de Vaucluse_, série
B-7 (registre des hommages de la Chambre apostolique).
[83] Le lundi après la Trinité tomba en 1368 le 5 juin. Lionel,
duc de Clarence, dont la suite se composait de 457 serviteurs,
parmi lesquels figurait Froissart, et de 1280 chevaux, s’arrêta
à Paris, du dimanche 16 au jeudi 20 avril 1368 (_Grandes
Chroniques_, VI, 251 et 252). Le prince anglais passa aussi
quelques jours à Bourg en Bresse où Amédée VI, comte de Savoie,
faisait alors sa résidence (_Arch. de la Côte-d’Or_, B 9292 et
9293; _Invent._, III, 398).
Le prince de Galles invite les Compagnies, dont l’effectif s’élève
à six mille combattants, à vider sa principauté d’Aquitaine.--Noms
des principaux chefs de ces Compagnies.--Chassées de la Guyenne, les
Compagnies entrent en France[84] qu’elles appellent leur chambre,
passent la Loire et s’établissent en Champagne[85], dans l’archevêché
de Reims, les évêchés de Noyon et de Soissons. Elles se disent envoyées
par le prince de Galles, et le roi de France donne au seigneur de
Clisson[86], devenu l’un de ses favoris, le commandement suprême des
forces chargées de les combattre.--D’un autre côté, le mariage du
seigneur d’Albret avec [Marguerite[87]] de Bourbon, l’une des sœurs
cadettes de la reine de France, qui a lieu sur ces entrefaites, excite
au plus haut degré le mécontentement du prince de Galles. P. 64 à 66,
304 et 305.
[84] Les Compagnies, congédiées par le prince d’Aquitaine
au retour de son expédition en Espagne à la fin de 1367, se
répandirent d’abord en Auvergne et en Berry. A l’entrée du
mois de février 1368, le gros de ces bandes passa la Loire à
Marcigny-les-Nonnains (aujourd’hui Marcigny, Saône-et-Loire,
arr. Charolles, sur la rive droite de la Loire, près de Semur).
Ces brigands restèrent quelque temps en Mâconnais. Ils entrèrent
ensuite en Bourgogne, dans le duché; mais le défaut de vivres
les força bientôt d’évacuer cette région, le duc Philippe ayant
eu soin de faire tout mettre en sûreté dans les forteresses
(_Grandes Chroniques_, VI, 249; _Arch. Nat._, JJ 115, nº 66). Ils
envahirent l’Auxerrois où ils s’emparèrent des églises fortifiées
de Cravant et de Vermanton (JJ 122, nº 221; JJ 111, nº 355).
[85] A Cravant, la Grande Compagnie se divisa en deux bandes.
Tandis que l’une de ces bandes, composée de huit cents hommes
d’armes anglais, passait l’Yonne et entrait en Gâtinais, l’autre
bande, où l’on comptait environ quatre mille combattants et dix
mille pillards, femmes et enfants, passait la Seine, l’Aube et
s’établissait en Champagne où elle occupait Épernay, Fismes,
Coincy-l’Abbaye, Ay (_Gr. Chron._, VI, 250; JJ 100, nº 24;
JJ 104, nºs 192, 211, 226).--Le samedi 18 mars 1368, la Grande
Compagnie mit le siége devant le fort de Villiers-Saint-Benoit
(Yonne, arr. Joigny, c. Aillant), au bailliage de Cepoy, qui se
racheta après huit jours de résistance au prix de 300 livres
(JJ 99, nº 594).
[86] Olivier, sire de Clisson, envoyé par Charles V contre les
Compagnies qui infestaient la Beauce et la Sologne (JJ 111, nº
72; JJ 103, nº 209), fit son mandement entre Tours et Vendôme
en mai 1368. Jean de Mombrun, de Tours, qui prit part à cette
expédition sous Robert de Beaumanoir, commit sur la route un
grand nombre de vols (JJ 122, nº 150).
[87] Froissart donne par erreur à cette princesse le prénom
d’Isabelle, qui était celui d’une de ses sœurs morte sans
alliance. Arnaud Amanieu, sire d’Albret et vicomte de Tartas,
se maria à Marguerite de Bourbon, l’une des sœurs cadettes de
la reine de France, par contrat passé le 4 mai 1368 (_Hist.
généal._, I, 300; VI, 210, 211; VIII, 445). Cf. tome VI de cette
édition, p. XCVI, note 345, et les _Archives historiques de la
Gironde_, I, 157 à 159.
Édouard, dont les dettes ont été accrues par les frais de l’expédition
d’Espagne, prend le parti, pour se mettre en mesure de les payer, de
lever dans sa principauté d’Aquitaine un fouage qui doit durer cinq
ans[88]. Les habitants du Poitou, du Limousin, de la Saintonge, de la
Rochelle, convoqués à Niort par le conseil de l’évêque de Bath[89],
chancelier du prince, se laissent imposer ce fouage; mais les vassaux
des hautes marches de Gascogne, le comte d’Armagnac, le sire d’Albret
son neveu, les comtes de Périgord et de Comminges, le vicomte de
Caraman et plusieurs autres seigneurs refusent de s’y soumettre. Ces
hauts barons viennent à Paris porter leurs plaintes au roi de France à
qui ils en appellent des exactions du prince comme à leur souverain.
Charles V les accueille avec empressement, s’engage à appuyer leurs
réclamations et les entretient ainsi dans leur résistance. Jean
Chandos, opposé à la levée de ce fouage dont on attend, à raison de un
franc par feu, un produit annuel de douze cent mille francs, voyant
qu’il ne peut rien empêcher, quitte de dépit le Poitou et va passer
plus d’un an[90] dans sa terre de Saint-Sauveur-le-Vicomte, en basse
Normandie. P. 66 à 69, 305 à 311.
[88] L’édit fut promulgué à Angoulême le 26 janvier 1368 (n.
st.). Par cet édit, Édouard, prince d’Aquitaine, fixa la taille
de la monnaie pour cinq ans, à raison de 61 livres pour le marc
d’or et de 5 livres 5 sous pour le marc d’argent, et fit diverses
autres concessions, _en considération d’un impôt que les trois
États de Guyenne, réunis à Angoulême, avaient permis d’établir
pour cinq ans sur tous les feux de la principauté, a raison de 10
sous par feu et par an. Archives de Bordeaux_, I, 173 à 177.
[89] Jean Harewell, évêque de Bath et de Wells, chancelier
du prince d’Aquitaine, obtint d’Édouard III des lettres de
non-préjudice, le 28 novembre 1368 (Rymer, III, 852 et 853).
[90] Jean Chandos arriva à Saint-Sauveur-le-Vicomte vers la
fin de mai 1368 (Delisle, _Hist. du château et des sires de
Saint-Sauveur_; preuves, p. 147). Nous apprenons par un article
d’un registre des revenus du roi de Navarre en Normandie, que
Ferrando d’Ayenz, lieutenant du captal de Buch à Cherbourg, fit
abattre un certain nombre de pièces de gibier dans la forêt de
Brix pour fêter la venue du vicomte de Saint-Sauveur. «Pour
despenz de pluseurs archiers qui furent par trois jours es
forests de Bris chassier et prendre venaisons, _en esté l’an_
LXVIII, _pour la venue de messire Jehan Chandos qui ou pais de
Costentin devoit venir_.» _Bibl. Nat._, ms. fr. nº 10367, fº 130
vº.--Du reste, Chandos, comme nous l’établirons plus loin, ne
passa guère que cinq mois, et non un an, en basse Normandie.