LES MÊMES, entre UN OURS

Cotice:

--Hon, Monsieuye des Finances!

Père Ubu:

--Oh! tiens, regardez donc le petit toutou. Il est gentil, ma foi.

Pile:

--Prenez garde! Ah! quel énorme ours: mes cartouches!

Père Ubu:

--Un ours! Ah! l'atroce bête. Oh! pauvre homme, me voilà mangé. Que

Dieu me protège. Et il vient sur moi. Non, c'est Cotice qu'il attrape.

Ah! je respire. (L'Ours _se jette sur_ Cotice. Pile _l'attaque à coups

de couteau_. Ubu _se réfugie sur un rocher_.)

Cotice:

--A moi, Pile! à moi! au secours, Monsieuye Ubu!

Père Ubu:

--Bernique! Débrouille-toi, mon ami: pour le moment, nous faisons

notre Pater Noster. Chacun son tour d'être mangé.

Pile:

--Je l'ai, je le tiens.

Cotice:

--Ferme, ami, il commence à me lâcher.

Père Ubu:

--Sanctificetur nomen tuum.

Cotice:

--Lâche bougre!

Pile:

--Ah! il me mord! O Seigneur, sauvez-nous, je suis mort.

Père Ubu:

--Fiat voluntas tua.

Cotice:

--Ah! j'ai réussi à le blesser.

Pile:

--Hurrah! il perd son sang. (_Au milieu des cris des_ Palotins, l'Ours

_beugle de douleur et_ Ubu _continue à marmotter_.)

Cotice:

--Tiens-le ferme, que j'attrape mon coup-de-poing explosif.

Père Ubu:

--Panem nostrum quotidianum da nobis hodie.

Pile:

--L'as-tu enfin, je n'en peux plus.

Père Ubu:

--Sicut et nos dimittimus debitoribus nostris.

Cotice:

--Ah! je l'ai. (_Une explosion retentit et_ l'Ours _tombe mort_.)

Pile & Cotice:

--Victoire!

Père Ubu:

--Sed libera nos a malo. Amen. Enfin, est-il bien mort? Puis-je

descendre de mon rocher?

Pile (_avec mépris_):

--Tant que vous voudrez.

Père Ubu (_descendant_):

--Vous pouvez vous flatter que si vous êtes encore vivants et si

vous foulez encore la neige de Lithuanie, vous le devez à la vertu

magnanime du Maître des Finances, qui s'est évertué, échiné et

égofillé à débiter des patenôtres pour votre salut, et qui a manié

avec autant de courage le glaive spirituel de la prière que vous

avez manié avec adresse le temporel de l'ici présent Palotin Cotice

coup-de-poing explosif. Nous avons même poussé plus loin notre

dévouement, car nous n'avons pas hésité à monter sur un rocher fort

haut pour que nos prières aient moins loin à arriver au ciel.

Pile:

--Révoltante bourrique.

Père Ubu:

--Voici une grosse bête. Grâce à moi, vous avez de quoi souper. Quel

ventre, messieurs! Les Grecs y auraient été plus à l'aise que dans le

cheval de bois, et peu s'en est fallu, chers amis, que nous n'ayons pu

aller vérifier de nos propres yeux sa capacité intérieure.

Pile:

--Je meurs de faim. Que manger?

Cotice:

--L'ours!

Père Ubu:

--Eh! pauvres gens, allez-vous le manger tout cru? Nous n'avons rien

pour faire du feu.

Pile:

--N'avons-nous pas nos pierres à fusil?

Père Ubu:

--Tiens, c'est vrai. Et puis il me semble que voilà non loin d'ici un

petit bois où il doit y avoir des branches sèches. Va en chercher,

Sire Cotice. (Cotice _s'éloigne à travers la neige_.)

Pile:

--Et maintenant, Sire Ubu, allez dépecer l'ours.

Père Ubu:

--Oh non! Il n'est peut-être pas mort. Tandis que toi, qui es déjà à

moitié mangé et mordu de toutes parts, c'est tout à fait dans ton

rôle. Je vais allumer du feu en attendant qu'il apporte du bois.

(Pile _commence à dépecer l'ours_.)

Père Ubu:

--Oh, prends garde! il a bougé.

Pile:

--Mais, Sire Ubu, il est déjà tout froid.

Père Ubu:

--C'est dommage, il aurait mieux valu le manger chaud. Ceci va

procurer une indigestion au Maître des Finances.

Pile (_à part_):

--C'est révoltant. (_Haut_.) Aidez-nous un peu, Monsieur Ubu, je ne

puis faire toute la besogne.

Père Ubu:

--Non, je ne veux rien faire, moi! Je suis fatigué, bien sûr!

Cotice (_rentrant_):

--Quelle neige, mes amis, on se dirait en Castille ou au pôle Nord. La

nuit commence à tomber. Dans une heure il fera noir. Hâtons-nous pour

voir encore clair.

Père Ubu:

--Oui, entends-tu, Pile? hâte-toi. Hâtez-vous tous les deux! Embrochez

la bête, cuisez la bête, j'ai faim, moi!

Pile:

--Ah, c'est trop fort, à la fin! Il faudra travailler ou bien tu

n'auras rien, entends-tu, goinfre!

Père Ubu:

--Oh! ça m'est égal, j'aime autant le manger tout cru, c'est vous qui

serez bien attrapés. Et puis j'ai sommeil, moi!

Cotice:

--Que voulez-vous, Pile? Faisons le dîner tout seuls. Il n'en aura

pas, voilà tout. Ou bien on pourra lui donner les os.

Pile:

--C'est bien. Ah, voilà le feu qui flambe.

Père Ubu:

--Oh! c'est bon ça, il fait chaud maintenant. Mais je vois des Russes

partout. Quelle fuite, grand Dieu! Ah! (_Il tombe endormi_.)

Cotice:

--Je voudrais savoir si ce que disait Rensky est vrai, si la Mère Ubu

est vraiment détrônée. Ça n'aurait rien d'impossible.

Pile:

--Finissons de faire le souper.

Cotice:

--Non, nous avons à parler de choses plus importantes. Je pense qu'il

serait bon de nous enquérir de la véracité de ces nouvelles.

Pile:

--C'est vrai, faut-il abandonner le Père Ubu ou rester avec lui?

Cotice:

--La nuit porte conseil. Dormons, nous verrons demain ce qu'il faut

faire.

Pile:

--Non, il vaut mieux profiter de la nuit pour nous en aller.

Cotice:

--Partons, alors.

(_Ils partent_.)

Ubu Roi, ou, les Polonais · 第 46 / 53 题