Un Polonais:
--Ah! Seigneur! Sauve qui peut, voilà le Czar!
Un Autre:
--Ah! mon Dieu! il passe le fossé.
Un Autre:
--Pif! Paf! en voilà quatre d'assommés par ce grand bougre de
lieutenant.
Bordure:
--Ah! vous n'avez pas fini, vous autres! Tiens, Jean Sobiesky, voilà
ton compte. (_Il l'assomme_.) A d'autres, maintenant! (_Il fait un
massacre de Polonais_.)
Père Ubu:
--En avant, mes amis! Attrapez ce bélître! En compote les Moscovites!
La victoire est à nous. Vive l'Aigle Rouge!
Tous:
--En avant! Hurrah! Jambedieu! Attrapez le grand bougre.
Bordure:
--Par saint Georges, je suis tombé.
Père Ubu (_le reconnaissant):
--Ah! c'est toi, Bordure! Ah! mon ami. Nous sommes bien heureux ainsi
que toute la compagnie de te retrouver. Je vais te faire cuire à petit
feu. Messieurs des Finances, allumez du feu. Oh! Ah! Oh! Je suis mort.
C'est au moins un coup de canon que j'ai reçu. Ah! mon Dieu,
pardonnez-moi mes péchés. Oui, c'est bien un coup de canon.
Bordure:
--C'est un coup de pistolet chargé à poudre.
Père Ubu:
--Ah! tu te moques de moi! Encore! A la pôche! (_Il se rue sur lui et le
déchire_.)
Le général Lascy:
--Père Ubu, nous avançons partout.
Père Ubu:
--Je le vois bien, je n'en peux plus, je suis criblé de coups de pied,
je voudrais m'asseoir par terre. Oh! ma bouteille.
Le général Lascy:
--Allez prendre celle du Czar, Père Ubu.
Père Ubu:
--Eh! j'y vais de ce pas. Allons! Sabre à merdre, fais ton office,
et toi, croc à finances, ne reste pas en arrière. Que le bâton à
physique travaille d'une généreuse émulation et partage avec le petit
bout de bois l'honneur de massacrer, creuser et exploiter l'Empereur
moscovite. En avant. Monsieur notre cheval à finances! (_Il se rue sur
le Czar_.)
Un Officier russe:
--En garde, Majesté!
Père Ubu:
--Tiens, toi! Oh! aïe! Ah! mais tout de même. Ah! monsieur, pardon,
laissez-moi tranquille. Oh! mais, je n'ai pas fait exprès!
(_Il se sauve_. Le Czar _le poursuit_.)
Père Ubu:
--Sainte Vierge, cet enragé me poursuit! Qu'ai-je fait, grand Dieu!
Ah! bon, il y a encore le fossé à repasser. Ah! je le sens derrière
moi et le fossé devant! Courage, fermons les yeux.
(_Il saute le fossé_. Le Czar _y tombe_.)
Le Czar:
--Bon, je suis dedans.
Polonais:
--Hurrah! le Czar est à bas!
Père Ubu:
--Ah! j'ose à peine me retourner! Il est dedans. Ah! c'est bien fait
et on tape dessus. Allons, Polonais, allez-y à tour de bras, il a bon
dos le misérable! Moi je n'ose pas le regarder! Et cependant notre
prédiction s'est complètement réalisée, le bâton à physique a fait
merveilles et nul doute que je ne l'eusse complètement tué si une
inexplicable terreur n'était venue combattre et annuler en nous les
effets de notre courage. Mais nous avons dû soudainement tourner
casaque, et nous n'avons dû notre salut qu'à notre habileté comme
cavalier ainsi qu'à la solidité des jarrets de notre cheval à
finances, dont la rapidité n'a d'égale que la solidité et dont la
légèreté fait la célébrité, ainsi qu'à la profondeur du fossé qui
s'est trouvé fort à propos sous les pas de l'ennemi de nous l'ici
présent Maître des Phynances. Tout ceci est fort beau, mais personne
ne m'écoute. Allons! bon, ça recommence!
(Les Dragons russes _font une charge et délivrent_ le Czar.)
Le général Lascy:
--Cette fois, c'est la débandade.
Père Ubu:
--Ah! voici l'occasion de se tirer des pieds. Or donc, Messieurs les
Polonais, en avant! ou plutôt en arrière!
Polonais:
--Sauve qui peut!
Père Ubu:
--Allons! en route. Quel tas de gens, quelle suite, quelle multitude,
comment me tirer de ce gâchis? (_Il est bousculé_.) Ah! mais toi! fais
attention, ou tu vas expérimenter la bouillante valeur du Maître des
Finances. Ah! il est parti, sauvons-nous et vivement pendant que Lascy
ne nous voit pas. (_Il sort, ensuite on voit passer_ le Czar _et_
l'Armée russe _poursuivant_ les Polonais.)