_La cour du palais pleine de_ Peuple.
PÈRE UBU couronné, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE, LARBINS chargés de
viande.
Peuple:
--Voilà le Roi! Vive le Roi! hurrah!
Père Ubu (_jetant de l'or_):
--Tenez, voilà pour vous. Ça ne m'amusait guère de vous donner de
l'argent mais vous savez, c'est la mère Ubu qui a voulu. Au moins,
promettez-moi de bien payer les impôts.
Tous:
--Oui, oui!
Capitaine Bordure:
--Voyez, Mère Ubu, s'ils se disputent cet or. Quelle bataille.
Mère Ubu:
--Il est vrai que c'est horrible. Pouah! en voilà un qui a le crâne
fendu.
Père Ubu:
--Quel beau spectacle! Amenez d'autres caisses d'or.
Capitaine Bordure:
--Si nous faisions une course.
Père Ubu:
--Oui, c'est une idée. (_Au Peuple_.) Mes amis, vous voyez cette
caisse d'or, elle contient trois cent mille nobles à la rose en or,
en monnaie polonaise et de bon aloi. Que ceux qui veulent courir
se mettent au bout de la cour. Vous partirez quand j'agiterai mon
mouchoir et le premier arrivé aura la caisse. Quant à ceux qui ne
gagneront pas, ils auront comme consolation cette autre caisse qu'on
leur partagera.
Tous:
--Oui! Vive le Père Ubu! Quel bon roi! On n'en voyait pas tant du
temps de Venceslas.
Père Ubu (_à la Mère Ubu, avec joie_):
--Ecoute-les! (_Tout le peuple va se ranger au bout de la cour_.)
Père Ubu:
--Une, deux, trois! Y êtes-vous?
Tous:
--Oui! oui!
Père Ubu:
--Partez! (_Ils partent en se culbutant. Cris et tumulte_.)
Capitaine Bordure:
--Ils approchent! ils approchent!
Père Ubu:
--Eh! le premier perd du terrain.
Mère Ubu:
--Non, il regagne maintenant.
Capitaine Bordure:
--Oh! il perd, il perd! fini! c'est l'autre! (_Celui qui était
deuxième arrive le premier_.)
Tous:
--Vive Michel Fédérovitch! Vive Michel Fédérovitch!
Michel Fédérovitch:
--Sire, je ne sais vraiment comment remercier Votre Majesté...
Père Ubu:
--Oh! mon cher ami, ce n'est rien. Emporte ta caisse chez toi, Michel;
et vous, partagez-vous cette autre, prenez une pièce chacun jusqu'à ce
qu'il n'y en ait plus.
Tous:
--Vive Michel Fédérovitch! Vive le Père Ubu!
Père Ubu:
--Et vous, mes amis, venez dîner! Je vous ouvre aujourd'hui les portes
du palais, veuillez faire honneur à ma table!
Peuple:
--Entrons! Entrons! Vive le Père Ubu! c'est le plus noble des
souverains!
(_Ils entrent dans le palais. On entend le bruit de l'orgie qui se
prolonge jusqu'au lendemain. La toile tombe_.)
Fin du deuxième Acte.
* * * * *