Un indiscret rayon du pâle soleil de mars pénétra dans la chambre de la
jeune fille, soie bleue et boiseries gris perle; cette chambre Louis XV
avec ses glaces à guirlandes, ses petits fauteuils de bois ancien, ses
consoles fleuries, était le nid douillet où reposait Mlle de Trivières.
Sous des rideaux de dentelles retenus au plafond par deux amours
enguirlandés de roses, elle dormait encore, étant rentrée la veille
assez tard d’une soirée de bridge agrémentée de musique.
La demie de huit heures sonna à la pendulette placée sur une console
entre les fenêtres.
La cheminée était ornée d’un superbe marbre, cadeau du général d’Antivy
à sa filleule pour ses dix-huit printemps.
C’était la reproduction de la _Diane chasseresse_ de Houdon; la chaste
Diane vêtue de la légère tunique à plis droits, ses jambes longues, son
buste gracieux, sa tête fine aux traits classiques, rappelait en plus
d’un point la belle jeune fille qui s’éveillait à ce moment.
Elle sonna. Sa femme de chambre entra, portant un plateau chargé.
--Déjà huit heures et demie, Marie?
--Oui, mademoiselle. Comme mademoiselle était sortie hier, j’ai pensé
qu’il fallait la laisser dormir.
--Ma mère est-elle réveillée?
--Mme la marquise est à sa toilette.
--Donnez-moi le plateau...
Marie avait tiré les rideaux.
Le rayon de soleil réfléchi dans un miroir incliné dansa de côté et
d’autre, s’accrochant aux cuivres du petit bureau, sautant parmi les
roses du baldaquin, ou mettant une flamme à la pointe du croissant de
Diane, tandis que la Diane vivante, assise sur son lit, prenait son
déjeuner matinal et ouvrait son courrier.
La femme de chambre était passée dans le cabinet de toilette adjacent où
elle préparait les accessoires du bain.
Diane ouvrait, sans grand intérêt, les journaux, revues de jeunes filles
auxquelles elle était abonnée; son œil allait droit aux rubriques
mondaines, à l’article mode, au petit roman anodin qu’elle parcourait
distraitement. Puis, elle décacheta quelques lettres: annonces de
conférences, quêtes, invitations, concert au profit des orphelins de la
guerre...
Tout cela l’ennuyait à mourir.
L’ennui, c’était sa grande maladie. Elle se levait le matin avec la
préoccupation de ne point s’ennuyer ce jour-là, et elle s’endormait le
soir en se faisant ce morne aveu:
«Comme je me suis ennuyée!»
Depuis que la guerre avait supprimé une partie des plaisirs qui, par
leur répétition bruyante, masquaient le vide de son existence et la
sécheresse de ces distractions, Diane trouvait sa vie dénuée d’intérêt,
les petites émotions d’orgueil envolées aux premiers coups de canon avec
les beaux danseurs des hivers précédents, et rien n’avait comblé le
vide: ni les habitudes machinales d’une piété très superficielle, ni
aucun élan de charité ou de dévouement.
Plusieurs de ses amies avaient réagi, chacune avec leurs différences de
goûts: l’une en s’occupant activement d’une quantité de filleuls,
d’autres, comme Lucie de Lizerolles, en soignant des blessés; mais
vraiment ces hôpitaux regorgeant de malades aux plaies infectées ne lui
disaient rien!
--C’est un métier de domestique ou de garde-malade, pensa Diane. Voyons,
que vais-je faire aujourd’hui? Quel temps fait-il, Marie? demanda-t-elle
en élevant la voix.
La femme de chambre apparut au seuil du cabinet de toilette.
C’était une grande pièce claire. Peu de meubles, très simples.
Une longue table-coiffeuse, placée entre deux fenêtres espacées qui
donnaient sur le jardin, montrait son étalage d’instruments délicats aux
manches de vermeil.
La glace inclinée, placée au-dessus, la reflétait. L’encadrement de
cette glace était une guirlande de fleurs de porcelaine, dont les
calices contenaient des ampoules électriques.
Cette pièce était le lieu de prédilection de la jeune fille. C’était là
qu’elle écrivait ou lisait--rarement--quelqu’un des livres à la
charmante reliure verte et or qui garnissaient les tablettes d’une
bibliothèque tournante.
C’était là surtout qu’elle rêvait, et depuis la guerre ressassait ses
ennuis.
Marie jeta un coup d’œil sur le ciel pommelé où des nuages légers
obscurcissaient par moments le soleil.
--C’est un temps entre les deux, mademoiselle. C’est du soleil qui va
chercher la pluie. Faut-il préparer l’habit de cheval?
--Non, je ne monterai pas ce matin. Donnez-moi une robe d’intérieur et,
pour cet après-midi, mon tailleur bleu à boutons d’acier.
--Mademoiselle doit se souvenir qu’elle a commandé de rectifier à la
maison son dernier peignoir de lingerie, avec des valenciennes.
--Oui. Eh bien?
--Je voulais dire à mademoiselle que c’est un ouvrage bien délicat pour
moi. J’ai pensé que si mademoiselle permettait, je pourrais le donner à
faire à la lingère.
--Quelle lingère?
--Une petite ouvrière qui travaille à la maison depuis l’année dernière.
Mademoiselle n’a pas dû la voir; elle vient deux fois par semaine aider
aux raccommodages et elle est adroite comme une fée.
--Eh bien! donnez-le-lui. Que ce soit vous ou une autre, cela m’est
indifférent. Arrangez-vous.
--Il faudra sans doute essayer. Si mademoiselle permettait que cette
fille travaille dans le cabinet de toilette, cela éviterait de
transporter le peignoir de la lingerie ici. Ces dentelles blanches,
c’est si délicat!
La jeune fille réfléchit une seconde.
--Eh bien! oui. Quand j’aurai fini ma toilette, dites-lui qu’elle pourra
descendre dans mon cabinet.
--Oh! elle ne gênera pas beaucoup mademoiselle. C’est une fille si
tranquille, si réservée, elle ne fait pas plus de bruit qu’une souris,
et pour l’honnêteté, mademoiselle peut être tranquille.
--Cela suffit, dit Diane que ce bavardage ennuyait, le bain est-il prêt?
Trois quarts d’heure plus tard, Mlle de Trivières s’asseyait devant le
petit bureau de sa chambre.
Elle devait répondre à une invitation et renouveler un abonnement.
Tout à coup, le souvenir lui revint d’une promesse qu’elle avait faite à
sa mère.
C’était la veille au soir, dans l’auto qui les ramenait de leur soirée
de bridge. Mme de Trivières avait dit:
--Diane, j’ai fait ce soir une promesse; je me suis engagée pour toi.
--A quoi donc, maman, envers qui?
--Envers ton tuteur. Le pauvre homme va être débordé d’occupations, il
n’aura pas un instant à lui pour sa correspondance particulière. J’ai
promis que tu lui servirais de secrétaire.
--Cela me paraît bien compliqué, avait répondu Diane.
--Pas du tout, avait repris la marquise. Je t’aiderai. Moi, je me charge
des lettres d’affaires ennuyeuses, toi, tu écriras à son neveu Hubert
qui est orphelin; le malheureux n’a pas de famille proche, sauf ton
tuteur, et si son oncle cesse de lui écrire, tu vois qu’il sera tout à
fait abandonné. C’est vraiment une charité de s’en occuper. Et nous
soulagerons cet excellent bon ami qui a tant fait pour nous! Tu dois te
souvenir de lui? Il jouait avec vous quand vous étiez enfants, Hubert de
Louvigny...
--Je déteste écrire, vous le savez, maman... et à quelqu’un que je
connais si peu...
--Bah! en ce temps-ci, on supprime les cérémonies! Et puis, avait ajouté
l’artificieuse marquise, si tu préfères les lettres d’affaires, je te
les cède volontiers, avec documents à l’appui!
--Ah! non, merci! avait répondu Diane, gardons chacune notre lot. J’aime
encore mieux le pauvre orphelin sans famille... J’écrirai.
--C’est bien entendu. J’informerai ton tuteur qu’il peut compter sur
toi?
--Oui, maman... Mais, grand Dieu! quelle idée a eue bon ami de
m’infliger cette corvée!
Elle se répétait à ce moment même, devant une feuille de papier blanc:
«Quelle corvée!»
Et voici qu’au moment d’écrire, un souvenir la fit arrêter net, la plume
en l’air.
C’était, la veille, son entrée au salon, sa mère et son tuteur
chuchotant à voix basse, la regardant d’un certain air, échangeant
ensuite un regard d’intelligence.
Diane avait surpris tout cela: ce n’avait été qu’une impression, mais
elle la reliait dans son esprit avec le ton dégagé qu’avait eu la
marquise en lui parlant du neveu du général. Elle flairait un mystère.
«Pourquoi, réfléchit-elle, bon ami ne m’a-t-il pas demandé lui-même
d’écrire à son neveu?... Il ne se gêne pas avec moi... et ma mère
m’avertit de cela comme d’une chose convenue à l’avance... Ce n’est pas
naturel!... Encore un prétendant! Ce sera le numéro dix-neuf... Cette
histoire de correspondance n’est qu’une invention de mon tuteur pour
nous faire refaire connaissance... Bah! A quoi cela m’engage-t-il? Je
lui prédis autant de succès qu’aux dix-huit autres. Lui aussi, sans
doute, connaît le chiffre de ma dot!
Mlle de Trivières eut un sourire désabusé bien étrange sur une bouche de
vingt ans.
Cette triste certitude de ne jamais être recherchée pour elle-même la
rendait d’avance insensible et glacée.
La méfiance, l’habitude de douter des sentiments les plus vrais s’était
peu à peu insinuée en elle, altérant les plus généreux mouvements de son
cœur.
«Tous, se dit-elle, oui, tous ont soupiré pour ma dot. On ne m’a jamais
aimée... L’on ne m’aimera jamais.»
Une petite toux sèche, venant de la pièce voisine, interrompit ses
réflexions.
Diane se pencha en arrière pour regarder dans le cabinet de toilette
dont la porte--une sorte de baie--était large ouverte. Cependant, il lui
semblait que Marie était sortie, son service terminé. Ce n’était qu’une
petite ouvrière, la lingère qui avait apporté le peignoir et cousait
près de la fenêtre sans lever les yeux.
Diane ne l’avait jamais vue: elle la regarda un instant.
C’était une assez gentille fille, bien que d’une figure commune, avec ce
teint pâle, déjà fané des ouvrières parisiennes qui ont travaillé trop
jeunes.
Celle-ci était de taille plutôt petite, mais bien prise dans sa robe
simple en grisaille que recouvrait, devant, le petit tablier luisant de
lustrine noire.
Elle pouvait avoir vingt ans, avec un air modeste, effacé. Les yeux
baissés, elle cousait vite, sans arrêt, même quand sa petite toux sèche
la secouait et mettait une nuance rosée à ses pommettes.
«Cette fille a l’air poitrinaire, pensa Mlle de Trivières; je dirai à ma
mère de la renvoyer, cela peut devenir malsain...»
Diane reprit sa plume, et sa pensée se reporta sur celui à qui elle
avait promis d’écrire et dont elle se souvenait très vaguement.
Au physique: grand, assez distingué, bien que trop gros, de beaux yeux
bleus, toujours gais... Au moral, doux, aimable et causeur.
Le portrait n’avait rien du classique héros de roman fatal ou
chevaleresque, mais, somme toute, il pouvait faire un mari présentable.
«Tout à fait mon vieux bon ami, en plus jeune... Ah! s’il pouvait
m’aimer vraiment, celui-là; m’aimer pour moi!... Comme je serais prête à
le lui rendre... Lui ou un autre, quel qu’il soit!»
La petite toux sèche qui l’agaçait ramena encore son attention vers le
cabinet.
Diane jeta un regard sur l’ouvrière et pensa:
«En voici une qui peut être certaine de ne pas être aimée pour son
argent!»
Puis une idée bizarre lui vint tout à coup, elle eut un sourire, un
haussement d’épaules, comme pour repousser une chose impossible, et,
enfin, se décidant:
«Pourquoi pas? Je puis essayer. Ma mère et mon tuteur ont voulu me
prendre au piège, ce serait me venger d’une façon amusante et si cela
réussit... Je serai bien sûre, cette fois, d’être aimée pour moi-même!»
Diane de Trivières posa sa plume; elle se pencha de nouveau pour mieux
examiner la lingère qui continuait à coudre sans s’apercevoir qu’elle
était l’objet de cette observation.
Diane pensa encore:
«Pourquoi refuserait-elle?... Avec de l’argent on obtient tout ce que
l’on veut de ces gens-là. Allons, je me décide! Je ne vais plus
m’ennuyer... ce sera très amusant!»
Et de fait, depuis cinq minutes, Mlle Diane oubliait de s’ennuyer; la
pensée nouvelle qui l’animait donnait à sa physionomie un entrain
inusité.
Elle appela:
--Dites-moi, ma fille?
--Mademoiselle m’a parlé?
L’ouvrière releva la tête, et Diane rencontra son regard.
C’étaient vraiment de jolis yeux d’un bleu clair, nuancés de gris, avec
de longs cils bruns. Une couronne de cheveux follets entourait le front
d’innombrables frisettes qui remuaient au moindre mouvement de tête.
Cette physionomie très douce ne manquait pas d’intelligence.
Par instants, une flamme sautillante passait au fond de ses yeux gris et
les faisait pétiller d’esprit ou de malice.
--Oui, dit Mlle de Trivières, en reprenant le ton hautain dont elle se
servait d’ordinaire avec les domestiques, je vous parle. Comment vous
appelez-vous?
--Rose, mademoiselle.
--Y a-t-il longtemps que vous venez ici?
--Un peu plus d’un an, mademoiselle. Deux fois par semaine, je vais
coudre dans la lingerie. Mais, ce matin, Marie m’a dit que je pouvais
m’installer ici.
--Je l’avais permis... Y voyez-vous assez pour faire les petits plis?
--Oh! oui, mademoiselle. On est si bien ici! La lingerie est claire,
mais on n’a, en face de soi, toute la journée, qu’un grand mur tout nu!
Tandis qu’ici... sur le jardin... Ça vous donne du cœur à travailler
avec le beau soleil et le chant des oiseaux!
Diane jeta un regard du côté du jardin, où rien pour l’instant ne
justifiait l’enthousiasme de l’ouvrière, car les nuages cachaient
complètement le soleil, et quant au chant des oiseaux, il fallait avoir
une vive imagination pour suppléer à leur absence.
La jeune fille dit sèchement:
--Il va pleuvoir et il n’y a pas un seul oiseau dans le jardin.
La lingère eut une expression drôlement désappointée en regardant au
dehors sans cesser de tirer l’aiguille.
--Eh bien! mademoiselle, dit-elle avec un petit rire, ce que c’est que
l’idée tout de même! Ça vous fait voir des choses! Il y avait un rayon
de soleil quand je suis entrée dans la chambre; je l’aurai gardé dans ma
tête! D’abord, moi, rien que de voir un arbre, des feuilles qui
_pourraient_ être vertes, ça me donne des idées de printemps, et je vois
tout en beau!
Diane écoutait vaguement avec son air impassible.
«Drôle de fille!» pensa-t-elle.
Après sa longue tirade, Rose posa d’un mouvement instinctif sa main sur
sa poitrine pour s’empêcher de tousser.
--Vous êtes malade? dit Mlle de Trivières sèchement. Vous devriez cesser
de travailler.
La lingère prit un air aussi étonné que si elle eût entendu: «Vous
devriez cesser de respirer.»
--Ça n’est rien, mademoiselle. C’est un rhume que j’ai pris en janvier.
Ça passera quand mon soldat reviendra...
Diane releva la tête.
C’était l’entrée en matière qu’elle cherchait depuis un moment.
--Ainsi, dit-elle, feignant un vague intérêt, vous avez quelqu’un des
vôtres à la guerre?
--Quelqu’un?
A cette question, le visage de la petite ouvrière se couvrit entièrement
d’une couleur rose pareille à ses pommettes; toutes les frisettes de son
front s’agitèrent d’un même mouvement; elles firent surgir à leur appel
une quantité de fossettes de tous les coins du visage illuminé d’un
sourire radieux.
Mise en confiance par l’intérêt que semblait prendre à elle cette
demoiselle si fière qu’elle n’avait fait jusqu’alors qu’entrevoir de
loin, comme une créature d’un monde supérieur, Rose répondit, continuant
à faire courir ses doigts lestes dans la dentelle:
--Oui, mademoiselle. J’ai «quelqu’un». «Il» est fantassin, «il» a la
croix de guerre! C’est Victor qu’il s’appelle. Il ne faudrait pas que
mademoiselle se fasse des idées de choses qui... qui ne sont pas...
Enfin, je veux dire, on a beau n’être qu’une ouvrière, ça n’empêche pas
d’être honnête fille. Nous devons nous marier quand il reviendra de la
guerre et que nous aurons assez d’argent pour entrer en ménage. Moi, je
ne suis pas ambitieuse, mais lui, mademoiselle, il voudrait toujours me
voir la plus belle... Qu’est-ce que ça fait, puisqu’il m’aime telle que
je suis? Je mettrais tant de bonheur dans notre petite chambre, qu’il ne
s’apercevra pas qu’elle est nue, et je peux bien me marier avec ma
pauvre robe de laine comme je suis là, ce n’est pas encore ça qui nous
empêchera d’être heureux... Ah! oui!... bien heureux!
Une vague sensation d’envie et de tristesse s’insinua dans le cœur de la
riche héritière, en remarquant les yeux humides de tendresse de la
pauvre fille qui exprimait si naïvement son rêve de bonheur.
--Vous écrivez souvent à... cette personne?
--Mademoiselle comprendra qu’on n’a guère le temps d’écrire quand on
travaille. Je suis toujours dans la bousculade! Le matin, j’ai beau me
lever à cinq heures, avant que j’aie fait mon petit déjeuner, rangé ma
chambre et que j’aie passé à l’église--il faut bien, mademoiselle que je
dise ma petite prière pour mon Victor, s’il lui arrivait malheur, je
croirais que c’est de ma faute! Eh bien! avec le temps de mes courses
pour me rendre au travail, je n’arrive pas à prendre la plume... C’est
seulement le dimanche que je peux lui écrire une bonne lettre. Je lui
raconte toute ma semaine. Ah! mais alors, je lui en dis! Une vieille
demoiselle institutrice qui demeure dans ma maison m’a dit que
j’écrivais autant qu’une dame qu’elle connaît, une certaine Mme de
Sévigné, qui écrivait comme ça à sa demoiselle... Sans doute, une de ses
anciennes patronnes.
Diane ne put s’empêcher de sourire, et toutes les frisettes de Rose,
voyant leur succès, appelèrent à la rescousse les jolies fossettes qui
s’épanouirent de gaieté:
L’ouvrière reprit en s’excusant:
--J’ai peur d’ennuyer mademoiselle avec mon bavardage!... C’est que je
suis si contente de causer!... A la lingerie, c’est joliment triste
quand Marie n’est pas là!
Mlle de Trivières avait repris sa plume et paraissait vouloir cesser la
conversation. Après un silence, elle se décida à parler:
--Rose, j’ai un petit service à vous demander.
--Un service!... A moi, mademoiselle?
--Oui, c’est même un service assez délicat qu’il ne me conviendrait
point de demander à tout le monde. On m’a dit que vous étiez discrète et
honnête... Je crois que je puis avoir confiance.
Cet exorde était si solennel, que Rose cessa de coudre, et les
frisettes, frappées d’immobilité, parurent écouter avec attention.
Mlle de Trivières reprit:
--Voici ce que c’est. J’ai un ami d’enfance, un très ancien ami qui est
au front. Je voudrais lui écrire sans qu’il sût que cela vienne de moi.
Il faudrait que je puisse signer mes lettres d’un autre nom et lui
donner une autre adresse que celle-ci, afin qu’il puisse m’y répondre...
Jusque-là, Mlle de Trivières avait parlé les yeux fixés devant elle,
dans le vide; elle tourna la tête du côté de l’ouvrière et comprit, à
son regard vite abaissé, la pensée secrète de Rose.
Diane rougit légèrement et se hâta d’ajouter:
--Ma mère est au courant de cette correspondance; c’est même sur son
avis que je l’entreprendrai; mais c’est une idée à moi d’intriguer ce
jeune homme, en lui laissant ignorer le nom et la qualité de sa
correspondante.
--Je comprends, dit Rose épanouie; c’est une idée comme ça qu’a
mademoiselle pour s’amuser. Une supposition que ce serait le 1er avril
et que mademoiselle voudrait faire une farce! Oh! c’est une bonne idée.
Je crois bien que mademoiselle peut se servir de mon adresse tant
qu’elle voudra!... Et je lui rapporterai la réponse... Comme je reçois
déjà des lettres de militaires dans ma maison, on n’y trouvera rien à
redire... Mais pourvu que Victor ne l’apprenne pas!
C’était vrai. Diane n’avait pas songé à cela. L’idée ne lui était même
pas venue que cette fille pût tenir à sa réputation.
--Vraiment, Rose, cela ne vous contrarie pas?
--Au contraire, mademoiselle, je serai bien contente de vous faire
plaisir!
Et d’un petit air entendu:
--Je sais bien ce que c’est! Les hommes, il faut savoir les prendre! Il
y en a qu’il leur faut du sentiment, d’autres, c’est de la gaieté...
C’est comme nous, pardi, et c’est souvent le plus galant qu’on aime le
mieux!
Toutes les frisettes sonnèrent le carillon pendant qu’un rire clair
fusait dans la chambre.
Mais Rose s’arrêta soudain devant l’air choqué de Mlle de Trivières.
Elle balbutia, confuse:
--Pardon, mademoiselle!... Excusez. J’aime à rire, c’est pas de ma
faute... Quelquefois, c’est la vie qui est si drôle!
Diane reprit sans faire de réflexion:
--C’est donc entendu, je pourrai me servir de votre adresse, et quand il
arrivera des réponses, vous me les porterez ici même. Voulez-vous me
dire votre nom? Je vais l’écrire.
L’ouvrière posa son ouvrage.
Elle s’approcha du bureau où Diane préparait une enveloppe.
--Si mademoiselle veut me permettre, dit-elle, j’écrirai mon nom et mon
adresse comme j’ai l’habitude.
--C’est cela. Écrivez.
Sous les yeux de la jeune fille, la main hésitante de l’ouvrière traça
en grosses lettres maladroites:
Mademoiselle Rose Perrin,
183, rue de Longchamp, Paris.
Diane remarqua la maigreur de la petite main à l’index piqué d’une
quantité de trous d’aiguille; elle vit de près le cerne profond des
yeux, le nez retroussé, drôlet, de l’enfant des faubourgs, pincé par la
phtisie, la fraîcheur factice des joues enfantines, faites pour le rire,
que la terrible maladie marquait de son sceau.
Rose finit avec un beau paraphe et dit en posant la plume:
--Ça sera drôle! Qui sait si le monsieur va s’y laisser prendre? C’est
qu’une demoiselle comme mademoiselle, qui a de l’éducation, qui a fait
toutes ses classes, doit écrire autrement qu’une petite bête comme moi
qui ai quitté l’école à dix ans!
Diane eut un petit sourire.
--Vous m’aiderez un peu pour commencer, Rose.
Elle se récria:
--Ah! ça! ça serait fort que je montre à mademoiselle à écrire une
lettre! Mademoiselle, qui a plus d’esprit dans son petit doigt que moi
tout entière, de mes frisettes à mes talons.
Diane se pencha sur le bureau.
Comment allait-elle commencer?
Cette fille disait vrai dans sa simplicité. Une Diane de Trivières
écrivait autrement qu’une Rose Perrin... Cependant, elle voulait que
l’illusion fût complète.
--Rose?
--Mademoiselle?
--Comment dites-vous en commençant, quand vous écrivez à votre fiancé?
--Comment je mets, mademoiselle?
Rose rougit, hésita... sourit, et une demi-douzaine de fossettes
jouèrent à cache-cache autour de sa bouche.
--... Pas toujours pareil... cela dépend des fois. Il y a des jours,
c’est «Mon petit Victor»; d’autres, «Mon grand poilu»... ou encore--elle
eut un petit rire qui fit envoler les frisettes--je l’appelle «Mon gros
loup chéri!»
Mlle de Trivières avait vingt ans, son rire fit écho à celui de
l’ouvrière...
--Mais tout ça, dit Rose après avoir toussé, c’est des manières à nous.
Chez nous, on n’a pas les façons du grand monde!
--Supposez, dit Diane en reprenant son sérieux, que vous écriviez pour
la première fois à un monsieur, un officier, comment diriez-vous?
--Je dirais... je dirais: monsieur l’officier.
Et Mlle de Trivières, de son écriture ferme et élégante, écrivit:
«MONSIEUR L’OFFICIER,
«Un de mes amis que vous connaissez m’a appris que plusieurs hommes de
votre compagnie manquaient de marraines; je vous serais très
reconnaissante d’en choisir un et de me l’indiquer, car je suis à la
recherche d’un filleul. Bien que possédant de faibles ressources, je lui
enverrai de temps en temps quelques douceurs et je serai heureuse si...»
La plume s’arrêta, Diane se relut, puis:
--Aidez-moi, Rose, je ne sais comment finir ma phrase: «... lui envoyer
quelques douceurs, et je serai heureuse, si...»
--Si, dicta Rose, «s’il pense quelquefois à sa petite marraine qui, de
son côté, fera tous les matins pour lui une bonne prière... et pour vous
aussi, monsieur l’officier, afin que vous soyez protégé... parce que,
des braves, il nous en faut pour défendre notre cher pays.»
--Merci.
Diane continua seule.
«Si vous éprouvez vous-même du plaisir, monsieur l’officier, à continuer
à correspondre, j’en serai charmée. Je sais que vous n’avez plus de
famille, si mes lettres doivent rompre l’ennui de votre solitude,
veuillez me le dire, et nous reprendrons cette correspondance.
«Recevez, monsieur...»
--Rose, comment diriez-vous, pour finir?
--Pour finir? Voyons...
«Au revoir, cher monsieur l’officier, je vous envoie mes respectueuses
salutations.»
--Non, dit Diane en souriant, j’ai déjà mis «Recevez, monsieur». Ah! j’y
suis! «mes sincères salutations».
Elle signa lentement d’une écriture appuyée:
«Rose Perrin».
... Puis elle écrivit l’adresse lisiblement: «183, rue de Longchamp,
Paris.»
La lettre relue et cachetée, Mlle de Trivières contempla son œuvre.
L’enveloppe, adressée au lieutenant H. de Louvigny, 10e régiment
d’infanterie, secteur postal 322, se détachait toute blanche sur le
velours vert du petit bureau.
Maintenant que son idée avait pris corps, Diane jugeait son action
téméraire, hasardeuse; elle la regrettait presque.
Puis elle eut un geste d’insouciance contraire à ses habitudes, et elle
pensa:
«Qu’importe! c’est presque anonyme, puisque je ne me suis pas nommée. Si
bon ami me gronde, plus tard, je lui dirai tout, j’expliquerai mon idée,
et je crois qu’il la comprendra.»
Mlle de Trivières s’avisa qu’elle devait bien une récompense à la
modeste fille dont elle venait d’emprunter le nom. Elle prit dans un
tiroir à clef de son bureau un billet de cent francs, et allant
elle-même au cabinet, elle le tendit à l’ouvrière.
--Tenez, ma fille, prenez ceci, vous l’ajouterez à vos économies.
Rose, d’un mouvement indigné, repoussa sa chaise et se leva.
--Oh! Mademoiselle!... Mademoiselle avait pensé que ça pourrait être
pour de l’argent? Ah! non! par exemple, non! Rose Perrin ne prend que
l’argent qu’elle a gagné avec ses doigts.
Elle hochait la tête... toutes les bouclettes se soulevaient dans un
mouvement de réprobation... et ses yeux gris devenaient presque noirs.
Mlle de Trivières avait eu si souvent sous les yeux le spectacle
d’indignations semblables, qui se terminaient par une main tendue,
qu’elle crut devoir insister:
--Allons, Rose, ne faites pas de façons! Ce sera un petit appoint pour
monter votre ménage.
Mais Rose, la gorge serrée, les larmes aux yeux:
--Merci bien de l’intention, mademoiselle. Oui, je sais qu’une pauvre
fille ne devrait pas être si fière. Mais... si j’acceptais de l’argent
que je n’ai pas mérité, je ne serais plus digne d’être la femme de mon
poilu, et je croirais me manquer à moi-même... Que mademoiselle excuse
ce que je dis... il ne me serait pas possible de faire autrement...
Victor ne m’aimerait plus!
L’accent dont l’ouvrière prononça ces derniers mots était si pathétique,
si sincère, que Mlle de Trivières ne sourit pas; elle mit au fond de sa
poche le billet bleu et dit doucement:
--Oubliez cet incident, Rose, nous n’en parlerons plus! Mais je veux
quand même faire quelque chose pour vous, ne serait-ce que par simple...
intérêt (elle avait hésité à dire _charité_...). Je vous trouve en
mauvais état; vous toussez et vous ne vous soignez pas. Vous devez vous
soigner.
--Oh! un simple rhume, mademoiselle; ça n’en vaut pas la peine!
--Vous vous soignerez parce que je le veux... et aussi pour me faire
plaisir. Voici ce que vous allez faire...
En parlant, Diane était revenue à son bureau. Elle écrivit rapidement
quelques mots sur une de ses cartes qu’elle mit sous enveloppe.
--Vous porterez cette carte et vous la présenterez de ma part au docteur
Beauchamp, rue de l’Université. Vous voyez: l’adresse est dessus. Il
vous examinera, et vous n’aurez plus qu’à exécuter son ordonnance.
--Merci, mademoiselle, dit la lingère d’un air gêné. Seulement... ces
grands médecins, c’est très cher...
--Cette question me regarde, dit Mlle de Trivières de son ton tranchant.
Le docteur ne vous demandera rien; il vous auscultera et vous me direz
le résultat. Il est bien entendu que je me charge des remèdes: vous me
porterez l’ordonnance.
--Oh! mademoiselle! s’écria Rose.
Elle fondit en larmes et saisit la main de la jeune fille qu’elle
couvrit de baisers. Que vous êtes bonne et que vous savez faire la
charité sans blesser! Ah! les autres peuvent dire que vous êtes froide,
hautaine et orgueilleuse? Je sais bien, moi, maintenant, que vous avez
un noble cœur, si pitoyable aux misères des pauvres gens!
Diane était devenue pâle et elle reculait en retirant sa main lentement.
Était-ce seulement pour se dérober à cette débordante reconnaissance ou
bien par peur de la contagion?
Son cœur était remué profondément par une émotion encore jamais
éprouvée.
Elle reprit très vite son empire sur elle-même et dit en se détournant:
--Allons, ma fille, calmez-vous! Vous allez encore tousser. Désormais,
vous viendrez travailler ici. Tâchez de finir mon peignoir aujourd’hui
et n’oubliez pas de rectifier la manche gauche, qui est un peu plus
longue que l’autre.
--Oh! oui, mademoiselle! Ça sera fait, et bien fait! Les petits plis que
je vais faire! Et mon ourlet à jour donc! Mademoiselle verra. Ah! ah! si
je vais m’appliquer!
Rose riait, montrant toutes ses fossettes, cependant que des larmes
roulaient encore sur ses joues.
Ces larmes et ce rire mêlés en ondée d’avril, c’était toute Rose
Perrin...