CHAPITRE PREMIER

Le valet de chambre ouvrit la porte à deux battants et annonça:

--Le général d’Antivy.

De même que presque chaque soir, à la même heure, depuis des années, le

général d’Antivy traversa le petit salon et vint s’incliner devant la

bergère, où la marquise de Trivières l’accueillit comme à chaque visite

d’un:

--Eh bien, mon ami, quelles nouvelles?

Après le baise-mains accoutumé, le général redressa sa haute taille bien

prise dans son dolman: sous ses cheveux blancs, son teint fleuri et ses

yeux vifs démentaient ses soixante-dix ans.

Il répondit:

--Nous les tenons toujours, belle amie... patience!

--Mais que c’est long! Mon Dieu, que c’est long! gémit la marquise.

Le général jeta un coup d’œil autour de la pièce élégante et chaude,

confortable, puis sur la personne encore agréable enfouie dans un

fauteuil moelleux, et répondit avec un rien de moquerie dans l’accent:

--Je suis de votre avis, marquise... Ah! oui, ajouta le général avec

tristesse, de ceux que j’ai suivis, formés à Saint-Cyr, combien en

reste-t-il seulement de la dernière promotion?

--Il vous reste votre neveu, Hubert, fit Mme de Trivières, comme

consolation.

--Blessé deux fois. Croix de guerre, Légion d’honneur.

--A vingt-quatre ans... C’est superbe!

--Il est le plus jeune officier de la compagnie.

Tous les autres, ses anciens camarades, ont été tués... sauf cependant

un Breton que j’ai connu aussi à l’école, un bon garçon que les hasards

de la guerre ont rapproché d’Hubert. Je n’en suis pas fâché, il est plus

âgé que lui, très sérieux; il joue le rôle de Mentor auprès de mon jeune

fou.

--Il s’appelle?

--Hervé de Kéravan... petite noblesse bretonne.

--Et pauvre sans doute?

--Comme Job!... Des nuées d’enfants; pas de fortune.

Mme de Trivières reprit au bout d’un instant, formulant à haute voix une

pensée qui la faisait rêver, les yeux fixés sur le tricot que ses doigts

poussaient machinalement.

--Oui, où sont-ils tous ces beaux garçons? Chatenay, Lestérac, de Roysel

et tant d’autres. Les conducteurs de cotillons, les joueurs de tennis,

les prétendants de Diane...

--Ou de sa dot! acheva le général, sceptique.

Mme de Trivières plaisanta:

--Ce n’est guère aimable pour Diane, mon ami, ce que vous dites-là!

Croyez-vous que ma fille ne soit pas assez belle pour inspirer une

réelle passion?

--Votre fille est une merveille, marquise, pourtant... je ne lui connais

qu’un défaut.

--Ah! Voyons, dites.

La marquise de Trivières leva ses yeux, encore très beaux, sur son

visiteur, et un petit sourire incrédule adoucit ses traits aux lignes

toujours pures, bien qu’un commencement d’embonpoint général menaçât

d’envahir son visage.

--Vous, général, vous trouvez un défaut à Diane votre enfant gâtée?

--Et ma pupille... Parfaitement!

--Voilà une nouveauté. Attendez au moins que je la fasse venir pour

qu’elle puisse répondre elle-même à votre chef d’accusation.

Le général arrêta le geste de la marquise qui s’apprêtait à sonner.

--Non, attendez, chère amie, puisque le tour de la conversation nous a

amenés sur ce sujet, j’ai à vous faire part, à vous seule, de certaines

réflexions concernant ma chère pupille, qu’il me semble plus opportun de

ne point traiter en sa présence.

--Oh! fit Mme de Trivières d’un ton ennuyé, vous allez encore me parler

de l’éducation de Diane?

--Rétrospectivement, du moins,--hélas, comme ça nous pousse!--puisque

dans deux mois la chère enfant échappera à ma tutelle avec sa

majorité... et elle retombera sous la seule direction maternelle.

--Bon ami... Vous savez bien que pour mes enfants il n’y a pas d’âge...

--Oui, je sais... je sais! C’est égal, je ne serai plus son tuteur que

de nom... Vous reconnaîtrez du moins, chère amie, que, depuis huit ans,

je n’ai point abusé d’une autorité...

Avec élan, Mme de Trivières tendit ses mains:

--Vous avez été un père pour mes enfants depuis la mort de notre pauvre

Bernard, et, pour moi, le meilleur et le plus indulgent des amis.

--Indulgent! ah! ah! nous y voilà, reprit le général; peut-être

reconnaissez-vous, belle dame, qu’une certaine indulgence était parfois

nécessaire?

Mme de Trivières eut une moue coquette qui la fit ressembler davantage à

ce qu’elle avait été, c’est-à-dire à une charmante femme.

--Nos idées, nos manières de voir là-dessus, étaient si différentes...

si éloignées!

--Éloignées d’un quart de siècle... au moins!

--Vous vous vieillissez, général. C’est vrai, je reconnais que je n’ai

pas toujours suivi vos conseils à la lettre, par exemple en ce qui

concerne la présentation de ma fille dans le monde, la fréquence de nos

sorties: vous la trouviez trop jeune, vous ne compreniez pas le plaisir

que j’avais à montrer ma fille, à m’en parer, vous me disiez que je la

rendais mondaine... Ne faut-il point qu’elle le soit? Diane est destinée

à faire un brillant mariage...

--Pourquoi ne dites-vous pas un _heureux_ mariage?

Mme de Trivières eut un petit rire.

--Cela va de soi... Vous savez que je ne la contraindrai point... Mais

je n’admets pas que la question sentiment passe avant les autres. Enfin

avouez, bon ami, que je n’ai pas si mal réussi, après tout! Mon Jacques

est un brillant élève; il est, disent ses professeurs, en excellente

posture pour passer son examen de Saint-Cyr.

--Il y arrivera sans peine. Il est intelligent.

--Quant à ma fille, vous disiez tout à l’heure...

--Et je le répète, chère amie, c’est une merveille, une fille

délicieuse, très fière, très noble, avec des qualités de race, une

intelligence réelle, très développée par vos nouvelles méthodes

d’enseignement moderne... que je suis loin pourtant d’approuver

complètement.

--Ah! Ah! dit la mère, qui avait suivi cet éloge avec une expression de

plaisir manifeste, vous reconnaissez donc...

--Pardon!

Rose Perrin · 第 12 / 42 题