Je n’éprouvai pas, auprès de ce tombeau, la plus légère émotion;
j’aurais gémi sur celui de Cicéron, de Virgile, de Christophe Colomb;
j’arroserais de mes larmes la tombe de Louis XII et de notre Henri IV;
mais celles de Ferdinand, d’Isabelle et de Gonsalves, ne m’inspiraient
aucun intérêt. C’est que le génie, les talents, dépouillés du charme
de la vertu et de l’humanité, attristent, révoltent le cœur loin de
l’intéresser et de l’émouvoir.[23]
Eh bien! me dit le poète de la Manche, êtes-vous content de don
Polycarpe, de don Antonio Caracalla? — Oui, j’en suis très-satisfait.
Votre beau génie aurait inventé le cheval de Troye y si vous aviez été
dans l’armée des Grecs. Reviendrez-vous entendre l’homélie de ce grand
prédicateur? — Qui? moi? me répondit-il, agité comme la Pythie sur son
trépied,
Non, vous verrez plutôt l’avare, an fond de l’ame,
Préférer à l’argent les vertus et l’honneur:
Vous verrez bien plutôt un époux et sa femme,
Brûler, après dix ans, d’une constante flamme;
Un poète modeste, un grand, plein de candeur,
Une belle, à trente ans, nous avouer son âge,
Que vous ne me verrez, de ce vieux sermonneur,
Revenir écouter le pieux radotage.
Nous sortîmes enfin de Grenade; le premier regard de l’aurore nous
vit en chemin pour nous rendre à Cordoue, où tendaient tous mes vœux,
où la fidèle Séraphine devait me faire oublier les peines du voyage,
m’enivrer des délices de l’amour. Nous traversâmes la plaine de la Vega
(verger), qui a huit lieues de large et vingt-sept de circonférence.
Elle est environnée de montagnes, de collines couvertes d’oliviers, de
mûriers, de vignes et de citronniers, arrosée de plusieurs rivières
et de quantité de ruisseaux qui serpentent sur des prés toujours
fleuris. La nature y répand avec profusion ses richesses et tout son
luxe, et cependant cette plaine délicieuse est le lieu de la terre où
le sang humain a coulé avec le plus d’abondance, dans la longue lutte
des Maures et des Chrétiens. Le fameux Rodrigue, roi d’Espagne, qui
avait déshonoré la fille du comte Julien, y livra aux Maures la plus
terrible des batailles: elle dura huit jours, d’un mercredi à l’autre;
la nuit séparait les combattants, et la mêlée recommençait au lever du
soleil. Rodrigue combattit en héros, il disparut et l’on n’a jamais su
sa destinée. Au souvenir de tant de sang et de carnage, au milieu de ce
verger si riant et créé pour les jouissances de l’homme, j’éprouvais un
sentiment de tristesse; mon imagination voyait des torrents de sang,
des membres épars et sanglants, des cadavres infects qui couvraient
ces riches tapis de verdure et de fleurs. Et ce qui m’affligeait le
plus, c’est que ce tableau m’inspirait de l’aversion et du mépris pour
l’espèce humaine.
On compte vingt-deux lieues de Grenade à Cordoue: nous dînâmes à
Alcala la Réal; notre calessero nous proposa d’apprêter notre dîné, en
nous disant: _Pereza llave de probreza_.[24] Cet homme, âgé d’environ
trente ans, avait un air robuste, des sourcils épais qui ombrageaient
deux petits yeux pétillants, une barbe noire et touffue, un front
vaste et proéminent, de larges épaules et une physionomie pleine de
mouvement. Tout annonçait un tempérament ardent et une ame vigoureuse.
Pendant toute la matinée, il avait marché à côté de sa mule, l’air
sombre et réfléchi, sans prononcer une parole. En préparant pour nous
du mouton grillé, il apprêtait pour lui une soupe de pain assaisonnée
avec de l’huile et trente gousses d’ail. Comment, lui dis-je, vous
comptez vider cette vaste marmite? — Par saint François, le fondateur
des franciscains et mon patron, je la digérerai aussi facilement que
le prophète Mahomet digérait son dîné, quoiqu’il mangeât pour trois
personnes, et que sa digestion se fît dans trois heures. Voilà une
grande faveur du Ciel, lui dit don Manuel, surtout lorsqu’il donne
les moyens d’acheter des livres. Mais, senor Francisco, vous êtes
bien savant; comment connaissez-vous le grand prophète des croyants?
— _Debaxo de mala capa, suele aver buen vivido_,[25] répondit le docte
muletier. Mais le dîné est prêt, dînons; nous avons du chemin à faire.
Ce repas fut aussi vite expédié que la messe d’un aumônier de château,
et nous remontâmes en voiture. En gravissant par un chemin pénible et
rocailleux, nous mîmes pied à terre pour être moins secoués et faire
jaser ce Francisco qui paraissait avoir de l’esprit et une certaine
éducation. Il nous dit, en nous entendant pester contre le chemin: _Non
si conosce il bene, si prima non si prova il male_.[26] Francisco, lui
dis-je, convenez-en franchement, vous n’avez pas toujours mené la mule
et endossé le sarrau? — Non, par saint Jacques! tel que vous me voyez,
j’ai porté le froc et la barbe de capucin. — Vous, capucin? — Oui,
j’ai vécu quinze ans dans une capucinière, et neuf mois dans une fosse
qu’ils nomment _in pace_, où ces boucs me firent jeter. — Il est donc
vrai que cet horrible supplice existe dans les couvents? — Oui; j’en
frémis encore de rage, et je me cache sous cet habit pour me venger de
tous les capucins que je rencontrerai. _Cada hormiga tiene su ira_.[27]
— Veuillez nous donner quelques détails sur cet horrible supplice.
Alors Francisco, après avoir donné un coup de fouet à sa mule et
l’avoir exhortée dans son langage à doubler le pas, commença ainsi
sa narration: L’_in pace_ est une fosse creusée en terre à quarante
pieds de profondeur, sur trois ou quatre de largeur; c’est l’antre des
taupes, inaccessible au jour, où l’on ne respire qu’un air humide et
pernicieux.[28] Avant de m’y descendre, ou me fit comparaître devant le
chapitre des longues barbes. Je m’assis sur une sellette, et l’on me
lut ma sentence. Je ne sourcillai pas; je jetai seulement sur mes juges
un œil de mépris et d’indignation. Après cette lecture, on me mena en
procession, la croix me précédait; chaque capucin, tenant un cierge,
psalmodiait le _Libera_. Ensuite, après m’avoir aspergé d’eau bénite,
on me descendit dans cet abîme infernal, où l’eau et un pain grossier
étaient ma seule nourriture. — O fortune! ô vanité des vanités!
s’écria don Manuel, un capucin devenir muletier! Ainsi Denis le jeune
fut maître d’école à Corinthe; ainsi Persée, roi de Macédoine, fut
promené en esclave dans Rome devant le char de son vainqueur. — Ainsi,
ajoutai-je en riant, Cléopâtre et Marc-Antoine à Alexandrie, Pompée sur
son rivage, Marius à Minturnes, éprouvèrent les caprices de la fortune.
— Oui, vous avez raison, et cela est si commun, que ce n’est pas la
peine d’en parler. — Je vivais, continua Francisco, dans la rage et le
désespoir, implorant la mort à grands cris. Vingt fois j’ai voulu me
briser la tête contre le mur; mais la religion, la peur de l’enfer et
l’espoir de la vengeance me retenaient. Je n’étais plus qu’une momie,
une ombre, lorsque la discorde vint souffler son venin dans l’ame de
ces bipèdes enfroqués. Il s’agissait de nommer un supérieur: de-là les
cabales, l’ambition, les injures, la haine; les partis en vinrent aux
mains, armés de bâtons, de chaises et de bréviaires qui volaient à la
tête des uns, des autres. Pendant ce combat, un jeune moine de mes
amis, vint m’ouvrir mon cachot. Hélas! ma vie était épuisée, mes yeux
ne pouvaient supporter la lumière, et mon libérateur était obligé de
me traîner. A cent pas de la maison, je m’évanouis; heureusement nous
étions près d’un ruisseau: le jeune moine m’en baigna le visage, et
sa fraîcheur me rendit à la vie. Enfin, nous parvînmes à la chaumière
d’un paysan charitable, qui me cacha dans son grenier pendant trois
semaines. Une nourriture abondante et saine rétablit bientôt mes
forces, et l’ardeur de la vengeance donna à mon ame une nouvelle
énergie. Malheur aux capucins que je rencontrerai! J’en demande pardon
à Dieu et à la Madonne: mais je suis Espagnol et moine, et, dussé-je
périr, je les assommerai ou les couperai comme des chevaux entiers! Cet
homme pensait comme la Cléopâtre de Corneille:
Tombe sur moi le Ciel, pourvu que je me venge!
Nous lui demandâmes s’il pouvait nous confier la cause de la haine
et du crime de ses confrères. — Vous paraissez des gens d’esprit
incapables de me trahir, et la sérénité de votre physionomie inspire
la confiance. Mes parents étaient pauvres et très-pieux. J’avais à
peine atteint ma septième année, que je fus dévoué à saint François et
revêtu d’un petit habit de capucin. A quinze ans, j’entrai dans cet
ordre; j’étais doué d’une excellente constitution et d’un tempérament
monacal qui se développait et s’irritait avec l’âge. Troublé, agité de
mes nouveaux besoins, je les combattis avec courage et opiniâtreté.
La religion, sans réprimer mes sens, jetait l’effroi dans mon ame. Je
souffrais, ma tête s’égarait; si je rencontrais une jeune femme, elle
me paraissait environnée d’étincelles. Je frémissais, je rugissais;
la nuit, les songes épouvantaient ma conscience. Je me levais alors,
me jetais au pied de la croix, et demandais pardon à Dieu du crime de
la nature. J’eus des accès violents de frénésie. On me lia, et deux
saignées copieuses calmèrent mes sens et rétablirent ma raison. Les
pères me disaient que c’était le démon qui s’était emparé de moi, et
que leurs prières l’avaient chassé de mon corps; mais ce démon revint
bientôt avec la santé. Enfin, me promenant un jour à quelque distance
du couvent, j’aperçus une jeune fille, assise devant sa chaumière; elle
se leva et vint me baiser la main. Mille étincelles sortirent de ses
yeux ou des miens; éperdu, hors de moi, je la serrai dans mes bras et
mes lèvres pressèrent les siennes. Je ne vis, je n’entendis plus rien;
mon ame s’évanouit. La jeune fille apercevant sa mère, m’en avertit
et s’éloigna. Je me retirai poursuivi de l’image de la belle Antonia,
et enflammé du baiser brûlant que j’avais savouré. Plus de repos, mon
sang coulait à flots précipités et bouillonnait dans mes veines. Dans
le silence de la nuit, je brûlais, je soupirais, je poussais des cris
de fureur. Quelquefois j’étais près de succomber; mais la religion,
armée de ses vengeances, m’arrêtait sur le bord de l’abîme. Quelquefois
cependant je me disais: Les patriarches, ces élus du Seigneur, avaient
des femmes, des concubines; Abraham reçut Agar dans son lit; Rachel et
Lia, femmes de Jacob, lui amenèrent deux servantes. Les gens du monde
ont des épouses, des maîtresses et le paradis sur la terre, et moi mon
partage est l’enfer dans l’un et dans l’autre monde.
Je restai trois jours dans cet état convulsif, consumé comme un tison
ardent de mes propres feux. Le quatrième jour je sortis de grand
matin, entraîné malgré moi, ignorant où j’allais, tremblant de tous
mes membres. Je me trouvai, sans le savoir, à la porte de la jeune
Antonia. Elle était avec sa mère, qui me reçut avec le respect dû à
la barbe et à la robe d’un capucin; mais le sourire de la fille me
toucha plus que la vénération de la mère, qui sortit heureusement pour
aller puiser de l’eau. Je demandais à Antonia si je pourrais la voir
en particulier. Oui, me dit-elle; je vais porter des fromages à la
ville, je passerai par le petit bois, et vous pouvez m’y attendre. Sur
cet avis, je pris congé de la mère, et je courus au rendez-vous. Il
était un peu écarté du chemin; ce bois était au pied d’une colline, une
ombre épaisse et solitaire en fesait l’asile du mystère et du plaisir.
J’attendis Antonia en me promenant à grands pas, dans une agitation,
dans une lutte cruelle entre la crainte, le remords et le cri de la
nature. Elle parut; l’étincelle qui met le feu au canon ne produit pas
une explosion plus rapide que celle que j’éprouvai à l’aspect de cette
nouvelle Ruth. L’ivresse, le délire, suspendirent toutes les facultés
de mon ame; je m’égarai dans un ravissement extatique. Depuis ce jour
mon existence fut changée: j’habitai un monde nouveau; le calme, la
sérénité, rentrèrent dans mon ame; mon sommeil devint plus tranquille;
la nature s’embellit à mes yeux; mes affections furent plus douces;
j’aimais tous les hommes, je chérissais la vie dont le fardeau m’avait
accablé; j’eus plus d’amour pour l’Être-Suprême; mon cœur satisfait,
au lieu de prières, de vœux sombres et fanatiques, lui offrait l’hymne
de la reconnaissance: j’étais heureux, mais je cueillais des fleurs
sur un volcan. Le père gardien, rusé scélérat, suspectant le motif
de mes fréquentes promenades, fit suivre mes pas; on découvrit le
fortuné trésor que renfermait une pauvre cabane: ce vieux Sycophante
résolut de me l’enlever, ou du moins de le partager avec moi. Il
m’envoya avec un compagnon, sous un mauvais prétexte, à Ossuna, où
nous avons un couvent. Le supérieur de cette communauté me retint
quinze jours; et, n’ayant nul motif de me garder plus long-temps, il
m’accorda mon retour, que je ne cessais de solliciter. Rentré dans
ma capucinière, je me hâtai d’aller revoir ma chère Antonia; elle
m’apprit les fréquentes visites du gardien, ses projets de séduction,
son cynisme, ses promesses, ses offres pécuniaires pour ébranler sa
fidélité. Ma mère, me dit-elle, le reçoit avec vénération; elle croit
recevoir dans sa maison un envoyé du Ciel, un saint Vincent, un saint
Antoine. Je lui demandai à quelle heure il venait ordinairement chez
elle; c’était l’après-dînée. Eh bien, lui dis-je, la première fois
qu’il viendra, retenez-le jusqu’à la nuit: elle me le promit. D’après
cette instruction, je guettai mon renard; et le jour que je le vis
partir pour la chaumière, j’allai me tapir en embuscade derrière un
rocher qui borde la route. Là je quittai ma robe, mes sandales, et,
vêtu à la légère, armé d’un gros bâton, j’attendis ce hideux pécheur.
Le crépuscule régnait lorsqu’il parut; je m’élance sur lui, et je
donne à ses épaules une leçon qui dut faire une forte impression sur
sa vieille ame. Il beugla, il cria au meurtre, à l’assassin. Quand je
crus la correction assez forte, assez mémorable, je revins derrière
mon rocher, repris mes habits, et, par un sentier détourné et plus
court, je regagnai le couvent d’un pas rapide. Lorsque le révérend
arriva, nous étions au réfectoire; il entre, pâle, défait, se traînant
avec peine. Nous l’environnons, l’interrogeons; il répond qu’il a
fait une chute dans un fossé, et qu’il a le corps brisé, moulu. Je
lui conseillai d’aller se mettre dans son lit, et de se faire frotter
la partie souffrante avec de l’eau-de-vie. Il me remercia avec l’air
de l’amitié. Huit jours s’écoulèrent sans qu’il laissât échapper
aucun signe de ressentiment. Je me crus hors du soupçon. Je repris ma
sécurité, et retournai au petit bois consacré à l’amour. Des témoins
apostés veillaient sur moi. Depuis quelques jours un _ex-voto_ d’argent
avait disparu d’une chapelle de la Vierge. L’infâme hypocrite assembla
les vieilles barbes conventuelles, et fit entrer des témoins qui
dénoncèrent mon libertinage. Le gardien s’écrie alors: Un crime en
entraîne un autre; allons voir si l’_ex-voto_, enlevé dans l’église,
n’aurait pas été volé par ce faux frère, qui, comme Judas, vendrait J.
C. pour trente deniers. Il part soudain à la tête de ces vieux boucs;
on entre dans ma cellule, on fouille, et l’on trouve l’_ex-voto_ dans
ma paillasse, où ce misérable l’avait caché. Mon libertinage, mon
vol prouvés devant ce consistoire infernal, ma perte fut décidée. A
minuit, lorsque j’étais plongé dans un profond sommeil, quatre frères
entrent dans ma chambre, se jettent sur moi, me lient les mains, et,
après les cérémonies dont je vous ai parlé, je fus descendu vivant dans
mon tombeau. Depuis, j’abhorre tous les capucins, tous les moines,
et même je ne crois plus à la religion; je vis comme une bête, et je
serai damné comme un chien. Ah! père Francisco, s’écria le poète
de la Manche, pourquoi damnez-vous les chiens? Il n’y a chez eux ni
capucins, ni _in pace_, ni saint-office; ils ne font mal à personne, et
vivent en honnêtes gens. Je crois que ce drôle-là, me dit don Manuel
tout bas, est né sous le signe du scorpion. Laissons cela, reprit
l’ex-capucin; j’aperçois de loin _la pena de los Enamorados_ (le rocher
des Amoureux): je vais vous conter leur histoire, plus tragique que
la mienne. _La buena posa quiebra el dia_.[29] Dans le temps que les
Maures régnaient encore à Grenade, un chevalier français fut fait
prisonnier. C’était un homme d’une figure si agréable, il avait tant
de grâces dans l’esprit et les manières, que le roi lui laissa sa
liberté, et le traita avec beaucoup de douceur. Ce monarque avait une
fille charmante, qui était à cette aurore de la jeunesse, où l’amour
est le premier besoin du cœur. Bientôt, éprise de ce jeune Français,
elle trouva le moyen de le voir et de lui découvrir ses sentiments.
Il l’aima à son tour; la confiance, le plus grand charme de l’amour,
resserra leur chaîne, et accrut leur bonheur. Ils en jouissaient en
secret, sans penser que le glaive était suspendu sur leur tête. L’envie
a sa demeure dans le palais des rois. Les courtisans soupçonnèrent
l’intelligence des deux amants. Le soupçon malin est toujours certitude
à la cour. Le bruit de cette intrigue mystérieuse parvint aux oreilles
du monarque. Une des femmes de la princesse l’avertit de ce malheur.
A cette nouvelle, tremblante, épouvantée, elle vit que la fuite seule
pouvait sauver ses jours et ceux de son amant; elle le fit avertir.
Celui-ci, au milieu de la nuit, vint l’attendre à une porte secrète du
palais. La princesse arrive seule, monte en croupe, et, sous la garde
de l’amour, ils courent dans la campagne. Hélas! l’amour les abandonna:
ils étaient poursuivis. A la pointe du jour, se voyant au moment d’être
atteints, ils gravirent sur ce rocher fort élevé, qui fut bientôt
entouré par les satellites du prince. Alors ces tendres et malheureux
amants, morts à l’espérance et au bonheur, se font les adieux les plus
touchants, se donnent les derniers baisers; après quoi, enlacés, serrés
dans les bras l’un de l’autre, ils se précipitent du haut du rocher, et
la mort termina leur amour et leur vie. Mais, _senores_, continua le
père don Francisco, remontez dans la voiture, et marchons: les oiseaux
commencent à chanter, et nous annoncent le coucher du soleil, et nous
devons souper à la _baena_.
Nous y arrivâmes épuisés de fatigue et de faim. Le cabaret et le soupé
étaient, comme à l’ordinaire, fort mauvais; mais l’ex-capucin nous
amusa par ses récits.
Il nous éveilla dès l’aube matinale en nous criant: _Exurge Domine_.
Notre toilette fut bientôt faite, et nous voilà en marche pour Cordoue.
J’étais radieux de joie et d’espérance; j’allais enfin revoir la
beauté que j’aimais, que j’adorais, et qui allait combler mes vœux et
me donner une nouvelle existence. Vers le soir, lorsque j’aperçus les
tours de la ville, je m’écriai: Je jouirai de sa présence! Nous voici,
me dit don Manuel, chez les descendants des Vandales, qui appelèrent
ce royaume Vandalousie, d’où dérive le nom d’Andalousie. Votre belle
Séraphine descend peut-être d’un Vandale. — Mon cher poète, nous venons
tous de loin, et nous devons tous être également fiers ou également
humbles.
Il était nuit close quand nous entrâmes dans la ville. Descendus à la
_posada_, nous fîmes nos adieux à l’ex-capucin, en lui recommandant
la toison de ses confrères. Il nous promit de les tondre en habile
barbier, et de se faire un oreiller de leurs barbes.
Si près de l’objet de mes vœux, au moment de le revoir, il était
difficile de jouir du sommeil: toute ma nuit fut agitée par les rêves
de l’espérance, par l’image de Séraphine, et l’attente d’un jour
si fortuné. Ces pensées, mon impatience, retardaient la marche des
heures; je craignais une nuit éternelle. Fatigué de ma couche, j’épiai
à ma fenêtre le lever de l’aurore. Dès qu’elle parut, je commençai ma
toilette; je me promenai dans ma chambre, en attendant la neuvième
heure. Enfin elle sonna, et je partis. Don Manuel me recommanda de ne
pas l’oublier dans l’ivresse de l’amour. Vous savez qu’Horace a dit:
Nil ego contulerim jucundo sanus amico.
—Et notre La Fontaine, répliqu’ai-je:
Qu’un ami véritable est une douce chose!...
Ainsi croyez, mon cher Manuel, que l’amour ne fera nul tort à l’amitié.
Je prends un guide, je cours dans les rues sans rien voir, rien
entendre. Eh! qui n’est pas en délire, qui peut avoir plus d’une
pensée au moment de revoir, après une longue absence, un objet adoré?
J’arrive tout palpitant chez don Pacheco, je le demande; on m’introduit
dans sa chambre: il prenait son chocolat; à mon aspect, il jette
un grand cri de joie, renverse sa tasse, et vient à moi les bras
ouverts, en s’écriant: Cher chevalier, à la fin vous voilà! soyez le
bien venu; et vite, Antonio, du chocolat pour le cher capitaine. On
apporte le chocolat. Pendant que je le prenais, don Pacheco me fit
cent questions sur ma santé, mon voyage, mais ne me parlait pas de
sa fille. Impatienté, j’en demande des nouvelles. Ah! s’écria-t-il,
oubliez-la, _è una desdicada_ (c’est une malheureuse)! Elle n’est plus
dans la maison. Où donc est-elle? repris-je en tremblant. — Elle est
avec sou mari; c’est une ingrate, une perfide. A ces mots je pâlis, mon
sang se glace dans mes veines; je veux parler, ma voix expire; enfin
je prononce en soupirant: Quoi! elle est mariée? — Oui, depuis quinze
jours, sans mon consentement. Elle m’a fait manquer à ma parole; mais
je suis _hidalgo_, homme d’honneur, militaire; je me battrai avec son
indigne mari: si je le tue, comme cela doit être, vous épouserez sa
veuve. J’écoutais, morne, accablé et presque inanimé. Enfin, reprenant
mes esprits, je lui dis: Non, _senor_, je ne veux pas exposer votre
vie, pas même la mienne: je renonce à votre fille. — Cher chevalier,
vous êtes trop généreux; je suis désespéré de ne pas vous avoir
pour gendre. — Elle a donc osé se marier sans l’aveu de son père? —
Vous connaissez nos usages, nos lois religieuses, qui neutralisent
l’autorité des parents, et permettent aux enfants de se marier au gré
de leurs caprices: mais vous n’achevez pas votre chocolat? — J’en ai
assez. — Allons, _senor capitano_, remettez-vous; courage! Vous avez
fait six campagnes, vous avez bravé le canon: ne vous laissez pas
abattre par l’infidélité d’une petite fille, indigne, par sa conduite,
d’être la femme d’un chevalier français. Imitez-moi: je suis plus
offensé que vous, et j’ai supporté ce revers avec fierté et courage.
J’ai dit: Dieu l’a voulu; cette pensée console et fortifie l’ame. Voici
comme la chose s’est passée.
C’était un jour de fête, je revenais de la grand’messe; je trouve
chez moi un ecclésiastique qui m’attendait: il était député par le
grand-vicaire de ma paroisse. Je le reçois avec les égards et le
respect que l’on doit à tout homme honoré du sacerdoce. Il me dit qu’il
venait chercher ma fille de la part du grand-vicaire. — Eh! pourquoi?
Quel rapport a-t-il avec elle? — Il va la déposer chez votre tante
dona Elvira. — Et la raison? ma tante radote, elle a quatre-vingt-cinq
ans, et que fera ma fille chez elle? — Dona Séraphina a promis sa foi
à don Juan y Alonzo della Roca; ils sont liés par des engagements et
des promesses réciproques; et l’église va resserrer et confirmer leurs
nœuds. — Quoi! sans ma permission, sans m’avoir consulté? Quel est donc
cet homme, ce don Juan de la Roca? je ne connais pas ce nom. — C’est
le fils d’un riche négociant de Cadix. — Comment, un commerçant, un
roturier ose aspirer à la main de la fille de don Pacheco, y Nunès, y
Garcie Lasso, conde de Montijo, de la orden de Santiago, gentilhomme
de la chambre du roi! Et que diront mes ancêtres, don Gonsalve et don
Garcie Lasso, si fameux dans l’histoire par leur bravoure et leur
loyauté? Non, je ne le souffrirai jamais. — Monsieur le comte, les
mariages sont écrits dans le Ciel: si celui de votre fille est sur
cette feuille... — Il faut la déchirer, m’écriai-je vivement. — Il se
fera malgré vous: devant Dieu et la religion les hommes sont égaux.
Don Juan a déclaré à notre grand-vicaire qu’il aimait dona Séraphina,
qu’il en était aimé, qu’ils désiraient leur union mutuelle, et il a
montré des lettres qui manifestaient les vœux de votre fille. Cependant
le grand-vicaire l’a interrogée secrètement, et votre fille a tout
avoué. Vous voyez, monsieur, que ce mariage est de toute nécessité.
— J’avais promis ma fille à un chevalier français, joli homme, brave
militaire; il aimait ma fille, et il en était aimé. — Apparemment
que votre fille a fait des réflexions plus sages, plus solides; nous
n’avons pas besoin en Espagne de militaires français qui viendraient
y répandre des semences d’incrédulité et d’irréligion. Enfin,
monsieur, vous ne pouvez refuser votre fille sans encourir la censure
de l’église. Je fis alors appeler Séraphine; mais on me dit qu’elle
était chez sa tante. Puisque la malheureuse, dis-je au prêtre, brave
l’autorité paternelle, et ce qu’elle doit à sa naissance, au sang des
Lasso, mariez-la; je la donne à l’église, au commerçant la Roca, et au
diable; mais je ne la verrai jamais.
Dès que cet ecclésiastique fut sorti, je mandai Margarita, la duègne
de ma fille: je la croyais coupable, je voulais la punir; mais elle
se justifia. Elle me conta que depuis deux mois un jeune homme venait
toutes les nuits jouer de la guitare et chanter des romances sous le
balcon de Séraphine. «D’abord, m’a-t-elle dit, je n’ai prêté aucune
attention à ses chansons; mais ayant surpris deux fois votre fille sur
le balcon, je la grondai fortement et la menaçai de vous informer de
sa conduite. Elle me supplia de garder le silence, me promettant pour
l’avenir plus de réserve et de sagesse. Ce matin elle a voulu aller
à confesse: au sortir de l’église, un vieillard avec un jeune homme
nous ont abordées; le vieillard m’a dit qu’il arrivait de Badajos, mon
pays, et que mes parents l’avaient chargé d’une lettre pour moi. A ces
mots, pleine de joie, car j’aime beaucoup ma famille et ma patrie,
j’ai demandé la lettre. Il m’a dit qu’il l’avait laissée chez lui, ne
comptant pas me rencontrer à l’église; mais qu’il me l’apporterait.
Alors nous avons beaucoup parlé de mes neveux de Badajos, ville
charmante, où pendant ma jeunesse j’avais eu tant d’agréments et reçu
tant d’hommages. Le vieillard se souvenait encore de m’avoir vu à l’âge
de quinze ans, et m’assurait que j’étais une des plus jolies personnes
de la ville. Pendant qu’il me rappelait des souvenirs si doux, le jeune
homme s’entretenait, loin de nous, avec Séraphine. Je m’en suis aperçue
et je l’ai appelée. Alors le vieillard m’a dit: ce jeune homme est mon
fils, il sort de l’université de Salamanque. Il est doux, modeste,
sage, plein de candeur; mais il me donne bien du chagrin animé de
l’esprit de la religion, il veut entrer dans l’ordre des chartreux.
Quel malheur pour un père qui n’a que cet enfant! je gage qu’il ne
parle à votre demoiselle que de son amour... pour Dieu et les saints.
Laissons-les un peu jaser ensemble; que je serais heureux si la belle
Séraphine pouvait le dissuader et le dégoûter de l’état monastique!
Il a des visions: il prétend que la sainte Vierge lui est apparue, et
lui a ordonné de renoncer au monde. Il préfère l’ordre des chartreux,
parce qu’il s’est aperçu qu’il était enclin à parler beaucoup, et pour
se mortifier il choisit un couvent où la règle condamne à un éternel
silence. J’avoue que j’ai été un peu trop crédule et facile; à présent
je m’aperçois que le vieillard était un fourbe, et le jeune homme
l’amant de votre fille. Ils m’ont jouée; je vous en demande pardon,
mais je ne leur pardonnerai de ma vie. Séraphine en rentrant m’a dit
qu elle allait se retirer dans sa chambre pour faire la pénitence que
son confesseur lui avait imposée. Je suis revenue une heure après, elle
n’y était plus; je la croyais avec vous. Je jure, monsieur, sur ma
conscience, sur ma part du paradis, que je viens de vous déclarer la
simple vérité.»
Ma fille et son amant, après avoir reçu la bénédiction nuptiale, m’ont
envoyé diverses personnes pour solliciter leur pardon; je suis resté
inexorable. Je ne reconnaîtrai jamais pour mon gendre un roturier,
un homme de commerce, et je ne pardonnerai jamais à ma fille cette
alliance, et de m’avoir fait manquer de parole à un gentilhomme de
votre mérite, que j’aime et auquel je dois de la reconnaissance. Mon
cher don Louis, agréez mes excuses. — Monsieur, lui dis-je, vous n’avez
aucun tort, vous et moi avons été trompés. Voilà le fruit de vos
préjugés, de votre soumission aveugle à vos prêtres. Les Gaulois ou
les Celtes avaient jadis des druides aussi puissants, aussi dangereux
que vos gens d’église; comme vos inquisiteurs, ils sacrifiaient à
Dieu des victimes humaines; ils empruntaient de l’argent pour rendre
dans l’autre monde, c’est à peu près ce que font vos moines en vous
rançonnant pour les ames du purgatoire.[30] — Senor capitano, s’est
écrié don Pacheco!, ne voudriez-vous pas que je laissasse brûler dans
le purgatoire l’ame de mon père, de ma mère et la mienne pendant des
siècles entiers? — Non, senor; la vôtre est trop belle pour que Dieu la
condamne au feu du purgatoire. Ce petit compliment calma don Pacheco
qu’avait un peu ému la comparaison des druides avec les inquisiteurs,
comparaison sans doute indiscrète, mais que mon dépit m’avait arrachée.
Après cet entretien, don Pacheco m’offrit un logement chez lui, en me
disant que les Espagnols étaient reconnaissants, et qu’il n’oublierait
jamais les bons offices que je lui avais rendus à Perpignan. Je le
remerciai, et lui dis que la plaie était trop récente pour venir
loger dans la maison qu’avait habitée sa fille; que son souvenir m’y
poursuivrait avec plus de vivacité et de douleur; et j’ajoutai que
j’avois un ami avec moi, dont l’amitié, dans ce moment d’anxiété,
m’était nécessaire. — Et quel est cet ami, me dit-il? — C’est le poète
don Manuel Castillo, homme aimable et de beaucoup d’esprit. — Je fais
plus de cas d’un grenadier que d’un poète; mais il est votre ami, à
ce titre je le verrai avec grand plaisir; et puisque vous refusez un
logement chez moi, j’espère qu’au moins vous accepterez ma table et que
vous m’amenerez votre ami. Allez le chercher, je vous attends tous les
deux à dîner. Après ces mots, il m’embrassa tendrement, en me répétant
qu’il se battroit contre ce picaron (ce coquin) de roturier qui avait
séduit sa fille.
Je retournai tristement à l’auberge, accablé de l’inconstance de
Séraphine. Mon orgueil, autant que mon amour, s’irritaient quand je
songeais que j’avais quitté ma patrie, traversé l’Espagne, essuyé
tant de désagréments et de fatigue, pour la trouver dans les bras
d’un autre. Ainsi l’amour-propre se mêlait aux regrets de l’amour. La
raison devrait sans doute, en pareil cas, consoler notre orgueil; car
la trahison d’une belle ne ternit pas notre mérite et ne prouve pas
celui du rival préféré. J’entrai chez don Manuel, soucieux, rêveur, le
visage abattu. Eh quoi, s’écria-t-il à cette vue! qu’avez-vous fait
de la joie de ce matin? Avez-vous trouvé la belle Séraphine borgne,
aveugle, enlaidie? — Hélas! pis que tout cela! je la crois plus belle
que jamais: mais c’est une ingrate, une perfide; elle est mariée avec
un don Juan de la Roca. — Ah! ah! elle n’a pas eu la patience de vous
attendre? je n’en suis pas surpris: les filles d’Espagne sont de bonnes
ménagères qui aiment à cueillir le fruit lorsqu’il est mûr. Au reste,
consolez-vous; le premier mois du mariage, selon un auteur persan, est
la lune de miel, et notre proverbe dit: _Meglio esser ave di bosco
que di gabbia_.[31] Vous conserverez votre liberté; le plaisir de la
possession d’une femme s’affaiblit tous les jours, et la liberté au
contraire nous devient tous les jours plus chère. Pour moi, je jure,
par les cornes de Jupiter-Ammon, que je ne me marierai que lorsque
je verrai tous les maris contents de leurs femmes. — J’admire, lui
dis-je, la malignité de mon étoile! Mon père m’empêche d’épouser la
première fille que j’ai aimée; la tendre Cécile, second objet de mon
inclination, en aimait un autre et lui donne sa main; devenue mon amie,
j’ai le malheur de la perdre; et cette belle Séraphine, que j’adorais
et dont j’ai été l’amant chéri, n’a pas eu assez d’amour et de patience
pour m’attendre quelques mois. Ah! l’infortune sera toujours mon
partage! — Mon ami, ne jugeons pas un drame avant le dénouement: vous
n’avez que vingt-sept ans, vous commencez votre vie; quelques coups de
vent sur mer n’empêchent pas toujours d’arriver au port. Mais je vais
composer une élégie sur votre malheur qui fera pleurer les rochers. —
Eh! quel bien me fera votre élégie? — Vous me l’entendrez chanter dans
le genre chromatique. La douleur ne résiste pas au charme sentimental
de la musique et de la poésie. Cependant voulez-vous écouter un bon
conseil, partons demain pour Séville; le mouvement, la variété des
objets, la fatigue, le besoin de repos, agitent l’ame et l’arrachent
à sa situation, à ses tristes pensées. Le trajet est de vingt-trois
lieues, nous y serons dans deux jours. Cette ville mérite vos regards;
deux vers espagnols disent:
Quien non a visto a Sevilla,
Non a visto Maravilla.[32]
Nous y passerons une quinzaine de jours, vous aurez alors habitué votre
douleur à l’inconstance de votre Hélène; et vous reverrez don Pacheco,
Cordoue et Séraphine même, avec le sang-froid d’un Spartiate qui se
réjouissait de voir sa femme dans les bras d’un beau jeune homme. — Je
n’ai pas encore atteint ce haut degré de stoïcisme, mais je suivrai
votre conseil, et nous partirons pour Séville. Don Manuel se chargea
des apprêts du voyage, d’en prévenir don Pacheco, et de lui faire
agréer mes excuses, si je n’allais pas dîner chez lui.
Resté seul dans l’auberge, je m’abandonnai aux plus tristes réflexions;
je maudissais l’amour et Séraphine. Cependant en la maudissant, le
souvenir de ses charmes, du bonheur d’avoir été aimé, ses tendres
regards, ses douces paroles toujours présentes mélaient à mon dépit,
à mes regrets, une douceur qui en tempérait l’amertume. Passant d’un
mouvement à l’autre, tantôt je lui pardonnais son inconstance, et
tantôt je voulais l’accabler de reproches, et me venger de mon rival.
C’est en me promenant à grands pas dans ma chambre, que ces pensées,
ces divers sentiments, agitaient et tourmentaient mon ame. Fatigué de
cette promenade, et oppressé de la tristesse de mes réflexions, je me
mis à la fenêtre pour respirer et voir si don Manuel ne revenait pas
encore. Une petite scène qui se passa dans une boutique vis-à-vis de
ma fenêtre, attira mon attention et me fit connaître le respect que
les Espagnols ont pour les femmes. Un cordonnier grondait et battait
la sienne qui jetait les hauts cris; un voisin accourut, et demanda
au frappeur la cause de son courroux et d’un traitement si barbare.
— C’est une paresseuse, dit-il, qui néglige son ménage. — C’est une
femme, répond le voisin; il n’est pas permis de la battre. — Elle est
restée trois heures au marché, et n’a rien apporté. — Soit; mais c’est
une femme. — La folle m’a perdu une piastre que je lui avais donnée. —
Elle a tort; mais c’est une femme. — Elle a trente ans; elle est laide,
sèche comme une morue, et a encore des prétentions, et joue de la
prunelle avec tous les hommes. — C’est une femme. — Elle me fait mourir
de faim pour s’acheter des habits et des colifichets. — C’est une
femme. — Elle parle, bavarde à tort et à travers, dit du mal de toutes
ses voisines. — C’est une femme. — Non, s’écria l’époux impatienté, _e
un demonio, e non una donna_ (c’est un démon et non une femme). Plût au
ciel que ce fût la vôtre et non la mienne! — Le voisin se retira, mais
la remontrance ne fut pas inutile; les mauvais traitements cessèrent.
Moi-même je profitai de la leçon, et je dis à mon tour, Séraphine m’a
abandonné, trahi; mais c’est une femme.
Don Manuel rentra bientôt, et me dit: j’ai vu don Pacheco, y Nunès,
y Garcie Lasso; je me suis fait annoncer comme votre ami. Il m’a
demandé si j’étais le poète don Manuel. — _Senor si_, ai-je répondu. —
J’en suis ravi, je fais grand cas des poètes, ce sont les pompons de
la société. — Et souvent, ai-je ajouté fièrement, la gloire de leur
patrie et les trompettes de la renommée: mais brisant ce dialogue, j’ai
parlé aussitôt de votre chagrin et de votre départ pour Séville. A ces
mots, il s’est déchaîné contre sa fille. Au moins, s’écriait-il, si
elle avait épousé un hidalgo! mais sacrifier un brave chevalier à un
commerçant de Cadix! — Senor don Pacheco, lui ai-je répliqué, êtes-vous
assuré que votre gendre ne descende pas d’Amilcar, de Scipion, de
Sertorius ou de quelque grand seigneur, Goth ou Vandale? De quelle
couleur est-il? — On dit qu’il a le teint blanc et les cheveux blonds.
— Eh bien! il tire à coup sûr son origine d’un prince Goth. Ce peuple
avoit la barbe et les cheveux blonds et la peau blanche. — Par saint
Jacques, qu’il descende d’un Goth ou d’Abraham, je ne veux pas l’avoir
pour gendre. Depuis 400 ans, le sang le plus noble coule dans mes
veines; ma quadrisaïeule a porté la première, sous Charles-Quint, une
robe de velours, qui a servi de génération en génération aux nouvelles
mariées de ma famille; je l’ai encore, mais ma fille n’est plus digne
de la porter; je la brûlerais plutôt.[33] Sachez pourtant, monsieur,
que mon plus grand chagrin est de me voir forcé de manquer de parole à
don Louis de Saint-Gervais, vaillant chevalier, qui m’a rendu de grands
services, et que j’aime tendrement. Qu’il aille à Séville passer quinze
jours, mais qu’il revienne me consoler de sa perte; je vous prêterai
mes chevaux pour le voyage. Demain à la pointe du jour, le cocher et
le carrosse seront à votre porte, et cet après-dinée j’irai embrasser
ce tendre ami et lui souhaiter un bon voyage. Après ce long discours,
ajouta don Manuel, j’ai pris congé de lui. — J’eusse été trop heureux,
dis-je alors, d’avoir un tel beau-père. Il est entiché de sa noblesse;
mais ce préjugé, loin d’affaiblir ses vertus, les fortifie et les
exalte. Ah! cruelle Séraphine, pourquoi m’avez-vous oublié? — Mon cher
don Louis, la mémoire est un don de Dieu, qui sans doute avait ses
raisons pour priver les femmes de cette faculté en amour. L’aubergiste
en ce moment vint nous annoncer le dîné. Nous fûmes étonnés de la
délicatesse et de l’abondance du repas. Nous buvions de la malvoisie
délicieuse, et l’hôte nous invitait à ne pas l’épargner. Don Manuel
ravi, louait l’excellence des mets, et assurait l’hôtelier qu’il irait
en paradis sans passer par le purgatoire.
L’après-dînée, j’écrivis à don Inigo Flores, cet ami sensible et
généreux, pour lui faire part de mon arrivée à Cordoue, et de
l’inconstance de Séraphine. Je lui disais que si j’étais auprès de lui,
je trouverais des consolations au sein de l’amitié et dans le cœur de
l’aimable Rosalie. Je finissais ma lettre, lorsque don Pacheco entra;
il me sauta au cou, en m’appelant son fils, pestant toujours contre
sa fille qui l’avait rendu infidèle à sa parole pour la première fois
de sa vie. Mais, me dit-il, j’ai une nièce à Madrid, fille de ma sœur;
son père est hidalgo, et d’une famille de vieux Chrétiens. Il descend
par les femmes du marquis de Castellar, qui, en 1746, investi dans
Parme, où il commandait cinq mille hommes, par toute l’armée ennemie,
aima mieux, en véritable Espagnol, hasarder sa vie, que de se rendre
prisonnier de guerre. Il anime sa troupe, se met à la tête, et sort de
la ville la baïonnette au bout du fusil; ils percent l’armée ennemie,
se battent pendant vingt heures; et poursuivis six jours de suite,
ils arrivent à Plaisance. Toute l’Europe admira la valeur espagnole,
et le nom du marquis de Castellar fut gravé au temple de la gloire.
Ce héros est l’aïeul de ma nièce. Je vous offre sa main; sa fortune
ne répond pas à sa naissance, mais je lui assurerai tout mon bien en
faveur de votre mariage. Par-là, j’acquitte ma promesse et la dette
de la reconnaissance. Je remerciai cet homme généreux avec toute la
vivacité du sentiment. Mais, lui dis-je, je n’accepterai jamais la
dépouille d’un héritier légitime; sa jouissance empoisonnerait ma vie.
— Que puis-je donc faire pour vous, pour vous dédommager des peines
d’un long voyage, et réparer les torts de ma fille? — Lui pardonner,
reconnaître votre gendre, et m’honorer toujours de votre amitié. —
Oui, j’en jure par Saint Jacques et par l’ame de mes aïeux, je vous
regarderai toujours comme mon fils, comme l’ami le plus tendre; à
l’égard de Séraphine et de son époux le commerçant, je ne veux pas les
voir; ils ont une fortune suffisante pour exister: le luxe, l’opulence
ne conviennent qu’à la haute noblesse. Revenez de Séville, le plus tôt
que vous pourrez; une ingrate, une perfide ne mérite pas vos regrets.
Je me flatte qu’à votre retour vous logerez chez moi, avec le seigneur
don Manuel. Il est ici dans la patrie de Gonsalve, un des grands
capitaines de son siècle; je l’invite à faire un poème épique sur ce
héros, que je préfère de beaucoup au pieux Énée dont on m’a fatigué les
oreilles pendant mon enfance. Je me suis toujours rappelé ces bribes de
vers:
At pius Eneas tendens ad sidera palmas,
Sic fatur lacrimans.[34]
Morbleu! il faut combattre et non pleurer. J’ai reçu à l’armée une
blessure très-grave; un bourreau de chirurgien m’a déchiré la chair, et
je n’ai pas jeté un seul cri. Je voyais la gloire auprès de moi. Après
cette longue tirade, il m’embrassa tendrement, en me répétant plusieurs
fois que _Dios guarde a ousia, rogare dios per ousia_ (je prierai Dieu
pour vous).
Après son départ, je restai rêveur, silencieux, le cœur navré. Le poète
du Toboso se rappelant que la harpe de David avait chassé du corps de
Saül le mauvais esprit que Dieu lui avait envoyé, prit sa guitare; et,
pour chasser l’esprit malin qui m’obsédait, il improvisa et chanta
les amours et les malheurs de Pyrame et Thisbé. Nous étions dans
l’obscurité; les seuls rayons de la lune répandaient quelque clarté
dans la chambre. Insensiblement la douceur de sa voix, la mélodie
touchante et triste de son chant, le récit de la mort funeste des deux
amants, la lumière pâle et tendre de la lune, remplirent mon cœur de
cette mélancolie si douce, si chère aux ames malheureuses et sensibles;
des larmes coulèrent de mes yeux, soulagèrent mon cœur. Le cocher de
don Pacheco interrompit cette scène touchante; il venait demander
l’heure de notre départ pour le lendemain. En même temps il posa sur
la table une grande corbeille pleine de chocolat, de biscuits et de
bouteilles de Malaga, présent du généreux don Pacheco. Nous voulûmes,
avant de nous mettre au lit, payer notre hôtelier: nous lui demandâmes
son compte. — Avez-vous été contents du repas? — Emerveillés; vous
êtes le premier aubergiste de l’Europe, lui dit don Manuel: Dieu vous
bénira; mais que vous faut-il? — _Nada_ (rien ). — Comment, rien?
Est-ce la ville ou les pères de Saint François qui nous régalent? —
Non; c’est le comte don Pacheco; c’est lui qui a envoyé le dîné; c’est
un seigneur noble, magnifique, et bon Chrétien. Autrefois, quand ma
femme vivait, il me fesait l’honneur de venir souvent chez moi; il nous
aimait beaucoup. — Gage que votre femme était jolie, lui dit le poète?
— Oui; c’était une rose, une perle fine; c’est dommage qu’elle soit
morte, elle m’attirait beaucoup de chalans. Adieu, Messieurs; demain
vous avez une longue journée à faire; ainsi couchez-vous et dormez
promptement.
Nous suivîmes son avis; mais le sommeil descendit tard sur ma paupière.
Je m’endormis enfin, et un songe bienfesant fit goûter à mon ame un
moment de bonheur. Ce songe me transporta dans les montagnes de
Barrège, auprès de la tendre Cécile qui cueillait des fleurs. Elle
était parée du négligé le plus modeste. — D’où venez-vous? lui ai-je
dit; il y a bien long-temps que je ne vous ai vue. — Oh! oui, bien
long-temps; je viens de très-loin. — Pourquoi m’avez-vous quitté?
Est-ce que vous ne m’aimez plus? — Par quel motif me dites-vous cela?
Je vous aime toujours; la preuve en est que je reviens pour vous. —
Permettez-moi donc de vous embrasser. — J’y consens; je vous aime trop
pour vous refuser. J’allais cueillir ce doux baiser, lorsqu’on frappa
rudement à ma porte; et le baiser, Cécile et mon bonheur s’évanouirent.
Ainsi dans la vie, un peu de bile, un vain propos, la moindre
circonstance dissipent le rêve du bonheur. J’entendais don Manuel qui
criait à ma porte: Allons, debout! le chant du coq a retenti trois
fois; les chanoines sont à matines. — Quel triste réveil! Le souvenir
de la mort de Cécile succéda à la joie de l’avoir retrouvée. Je crus
la perdre une seconde fois. Adieu, chère et tendre amie, m’écriai-je;
adieu, adieu pour jamais. La trahison de Séraphine acheva de contrister
mon ame. Cependant, don Manuel criait à la porte: Dépêchez-vous, les
chevaux, le cocher, le chocolat, tout est prêt et vous attend. — Je
fus bientôt sur pied et nous partîmes.
Pendant la route, le poète du Toboso, pour dissiper ma tristesse, me
chanta son élégie sur l’inconstance de Séraphine. Il me cita ensuite
toutes les femmes qui avaient trahi leurs époux ou leurs amants.
Hélène, Ctytemnestre, Pénélope,[35] Betsabé et la femme de César,
celle de Marc-Antoine; et que direz-vous de l’empereur Marc-Aurèle qui
non seulement toléra avec un stoïcisme admirable, les désordres de sa
femme Faustine, mais qui, après sa mort, lui fit décerner les honneurs
divins par le sénat, et ordonna à toutes les jeunes filles romaines de
venir, la veille de leurs noces, avec leurs futurs époux, offrir un
sacrifice à la nouvelle déesse, que l’on pouvait nommer la _déesse de
l’impudicité_? Ainsi, consolons-nous, ajoutait-il, dans les bras de
la philosophie, ou plutôt aimons les belles sans leur demander de la
fidélité. — Vos exemples, lui dis-je, ne me consolent pas: une infinité
d’hommes ont la goutte, cela n’empêche pas celui qui en est atteint de
sentir sa douleur et de se plaindre.
Nous arrivâmes après six heures de marche à la Venta Himistosa. Nous
en trouvâmes l’hôte plongé dans une grande affliction. Mais le pire,
disait don Manuel, c’est que sa cuisine est le temple de la famine. Le
traître a laissé éteindre le feu sacré. En effet, il n’y avait dans
cet asile ni vivres, ni feu. Je demandai à cet homme la cause de son
chagrin. Hélas! nous dit-il, c’est ma pauvre femme, que je pleure; je
l’ai enterrée hier matin. — Mon ami, lui dit le poète de la Manche,
je conçois votre douleur; c’est perdre quelque chose que de perdre sa
femme; mais n’avez-vous rien à nous donner à manger? — Non, Senor. —
Allons, tout est pour le mieux. _De hambre a nadie vi morir, de mucho
comer cien mil_.[36] Nous avons des biscuits, du chocolat, du bon vin.
Je vais faire le chocolat, et nous le prendrons sous ce petit bosquet
d’arbres où serpente un joli ruisseau. Nous ferons un repas tel que
celui des bergers d’Arcadie sur le mont Ménale; notre chocolatière,
nos tasses, comme leurs coupes, seront de simple argile, et comme
eux, nous aurons le gazon pour siége, le ciel pour lambris et la
campagne pour salle à manger. Le chocolat fait, nous nous assîmes
sur ce tapis charmant; et tandis que l’hiver, entouré de neiges, de
frimas, contristait et désolait le nord de l’Europe, nous, sur un
lit de verdure, nous jouissions de la température d’un beau jour de
printemps. Les Andaloux, disais-je, sont les enfants du soleil et les
favoris de la nature. — Aussi, répondit don Manuel, toute leur vie est
une jouissance. La musique, les fêtes, l’amour surtout remplissent le
cercle de leurs journées.
Don Manuel invita Alessandro, notre hôte, à déjeuner avec nous. Il
répondit que la douleur l’empêchait de manger. — Mais elle n’empêche
pas de boire. Avalez un verre de vin. Il se résigna aisément. Quand il
eut vidé le verre, don Manuel lui dit: Vous regrettez donc beaucoup
votre femme? — Assurément, je ne me consolerai jamais de sa perte;
elle avait mille bonnes qualités: elle m’aidait dans mon ménage; ses
manières accortes, son joli minois attiraient les voyageurs: si vous
aviez vu sa gentillesse quand elle me donnait de petits soufflets, et
quand je courais après elle pour me venger! Ah! oui, je la pleurerai
toujours. Don Manuel l’invita à boire encore un verre de Malaga à
l’honneur de la défunte. — Volontiers; il est fort bon. — De quoi est
morte cette épouse chérie? — _Per Christo_, je n’en sais rien; le
médecin l’a purgée et saignée si souvent, elle a tant jeûné, qu’elle
n’avait plus rien dans le corps, ni sang dans les veines. La pauvre
femme! — Allons, achevons la bouteille. Lorsqu’un nouveau verre de vin
eut traversé le gosier d’Alessandro, don Manuel lui demanda comment il
se trouvait. — Par Saint Jacques, très-bien; je sens la consolation
descendre dans mon cœur. — La défunte était donc jolie? — Oui; quand
je l’épousai, c’était une rose; mais elle commençait à vieillir;
c’était d’ailleurs une bonne femme, mais capricieuse comme une chèvre
et colère comme un dindon. — Cependant, vous la regrettez beaucoup?
— Oui; je ne me consolerai jamais. — Allons, encore un verre de vin
en son honneur. — Par la Vierge céleste, on ne peut vous refuser; à
toi, ma chère Thérèse! je bois à ta santé. — Vous devez savoir quelque
chanson bachique? — Oui, parbleu; j’en sais plus de trente, car j’ai
toujours été un bon vivant. J’ai aimé le vin et les femmes, sans être
moins bon Chrétien. J’aime bien Dieu et sa divine mère. — Çà, régalez
nous de quelque chanson. — Avec plaisir. Aussitôt, d’une voix pleine
et sonore, il entonna ces couplets:
Fêtons, chantons le Dieu du vin,
C’est le patron de tous les âges;
Dans leurs ennuis, dans leur chagrin,
Il console les fous, les sages:
Et j’aime mieux, c’est mon refrein,
Malgré l’attrait du mariage,
Dans ma cave d’excellent vin,
Qu’une femme dans mon ménage.
Bravo! Senor Alessandro! Allons, continuez.
Un buveur est toujours en train;
Que la terre soit plate ou ronde,
Pourvu qu’elle porte du vin,
Tout va pour lui le mieux du monde;
Et j’aime mieux, c’est mon refrein, etc.
Le vin toujours pétille et rit
Quand on le verse dans mon verre;
Mais la femme bientôt s’aigrit,
Et près d’un époux ne rit guère;
Et j’aime mieux, c’est mon refrein, etc.
Dans la bouteille, en vieillissant,
Le vin gagne et se bonifie;
Mais une femme en mûrissant,
Est tous les jours plus enlaidie;
Et j’aime mieux, c’est mon refrein, etc.
Vous voyez, me dit tout bas don Manuel, à quoi tiennent les grandes
afflictions; quelques verres de vin changent la tristesse en
jubilation: la nature est une bonne mère; elle place le remède à côté
du mal. Messieurs, demanda l’aubergiste, comment trouvez-vous ma
chanson? Très-agréable, lui dis-je; la chantiez-vous à la défunte? —
Ah! ne m’en parlez pas, vous me déchirez le cœur! vous me rappelez
qu’il faut que je porte de l’argent à l’église pour lui faire dire
des messes: je ne voudrais pas que la pauvre femme restât long-temps
en purgatoire! — Et combien ferez-vous dire de messes? — Je lui en ai
promis cinquante; mais ce sera assez d’une douzaine: les messes sont
chères aujourd’hui. Il nous quitta en nous disant: _Dios vos bendiga_;
et nous remontâmes en voiture.
Le reste du voyage jusqu’à Séville ne mérite aucun détail; seulement
nous rencontrâmes le soir, à l’auberge, un soldat nonagénaire qui
avait servi sous Philippe V, et qui nous en parla beaucoup. C’était,
dit-il, un prince bon et généreux, brave comme le Cid; toute l’armée
se serait fait hacher pour lui. Je m’engageai en 1701; j’avais seize
ans. Je me suis trouvé à la bataille d’Almanza en 1707, où nous
frottâmes joliment les Anglais et les Autrichiens: Barwick nous
commandait. Avec Vendôme et le roi en personne, nous gagnâmes la
bataille de Villa-Viciosa; j’y fus blessé; nous y fîmes des merveilles;
Philippe combattait à notre tête. Après la bataille, Vendôme, voyant
que Philippe était accablé de lassitude, lui dit: Sire, je vais vous
faire dresser un lit tel qu’un roi n’en eût jamais de plus beau; et
aussitôt il fit un matelas des drapeaux pris sur les ennemis, et notre
bon prince y dormit environ deux heures.[37]Par le fils de Dieu, le
beau rêve qu’il dut faire! qu’il devait être joyeux à son réveil! —
L’armée devait bien aimer son général, lui dis-je. — _Valga me la madre
de Dios_! quel capitaine que Vendôme! Il était affable, il aimait le
soldat, vivait avec lui en camarade, lui laissait faire tout ce qu’il
voulait. Je crois le voir encore; c’était un homme pas trop grand, un
peu gros, mais vigoureux et leste. En 1714, commandés par Barwick,
nous prîmes Barcelone.
J’ai servi ensuite en Italie sous l’infant don Carlos, brave homme;
nous prîmes Naples et la Sicile. La paix se fit en 1736. Quatre ans
après, me trouvant dans l’âge, chargé d’une femme et de trois enfants,
et ne pouvant plus me battre, je résolus de prendre congé de la
troupe; mais en quittant je voulais avoir une pension. J’écrivis au
ministre de la guerre, qui ne me répondit pas; cependant je l’avais
appelé _eccelenza_. Après avoir attendu assez long-temps, je résolus
de m’adresser au roi lui-même, soldat ainsi que moi; décoré de mon
vieux uniforme, que je ne portais plus que les dimanches, je partis
pour Madrid. A mon arrivée, après avoir bu une bouteille de vin,
j’allai droit au _Buen Retiro_;[38] je demandai à voir le roi: un
garde me répondit qu’on ne le voyait pas. — _Per Christo_, il a tort;
et pourquoi veut-il se cacher? lui qui se montrait de si bonne grâce
à l’ennemi. Le garde me dit alors que sa majesté allait partir pour
la chasse, et que je pourrais le voir passer. Je l’attendis. Il parut
bientôt, entouré de seigneurs, de pages et de chiens. Je n’en fus
point déconcerté: j’avais vu des batailles, et je n’avais pas eu peur.
Je veux aborder Philippe; mais un garde me repousse en me disant qu’on
ne parlait pas au roi. Pourquoi? lui dis-je en colère; est-ce qu’il
n’a point d’oreilles? Malgré toi je lui parlerai: quand on s’est battu
quarante ans pour lui, on a, parbleu! le droit de lui dire deux mots.
Le roi m’entendit, et ordonna qu’on me laissât approcher. Je m’avance
le chapeau bas, je le salue respectueusement, et je lui dis: Sire,
votre majesté est bien assise sur le trône d’Espagne, j’en suis ravi,
vous êtes un brave homme et un bon roi; mais, sans reproche, j’y ai
contribué un peu. J’ai combattu pour vous à la bataille d’Almanza, de
Villa-Viciosa; j’étais au siège de Barcelone; j’ai fait les campagnes
d’Italie: enfin, j’ai servi quarante ans votre majesté. J’ai été blessé
trois fois; mais cela fait honneur: j’ai de la gloire, et je n’ai point
d’argent; j’ai écrit à votre ministre pour lui demander une pension;
il ne m’a pas répondu: alors j’ai pris mon parti, et j’ai imaginé
qu’il valait mieux s’adresser à Dieu qu’à ses saints. J’ai une femme
et trois enfants qu’il faut que je nourrisse; si la guerre revient,
si vous avez besoin de moi, quoique vieux, je puis vous être utile
encore, je donnerai l’exemple aux jeunes gens. Ce bon roi m’écouta
sans m’interrompre; et quand j’eus fini ma harangue, il me dit: Mon
ami, remarquez ce mot d’ami, votre demande est juste; portez demain,
de ma part, au ministre, les certificats des colonels sous lesquels
vous avez servi, et soyez assuré que vos services seront récompensés.
Après ces mots, il continua son chemin, et tous les grands seigneurs me
regardèrent comme un oiseau rare. Le lendemain j’allai chez le ministre
avec mes papiers; d’abord un valet de chambre, selon la coutume, me dit
qu’il n était pas visible. — Allez lui dire que c’est un ami du roi qui
veut lui parler, et que je viens de sa part. Il courut m’annoncer, et
je fus introduit sur-le-champ. — Vous êtes donc l’ami du roi, me dit
le ministre! — Oui, _eccelenza_; tous les Espagnols sont ses amis, et
verseraient leur sang pour lui. Le ministre, en me donnant un petit
coup sur l’épaule, me dit: _Bravo soldado_! Il prit mes papiers, et
huit jours après j’eus une pension de soixante piastres. Je voulais
aller remercier Philippe; mais il était parti pour Saint-Ildephonse.
Je souhaitai à ce brave et vieux guerrier encore vingt ans de vie pour
jouir des bienfaits de son roi.
Nous arrivâmes à Séville, le lendemain très-tard. Un long et doux
sommeil nous refit de nos fatigues. Le poète du Toboso à son réveil,
s’écria: debout, debout! le soleil brille; allons voir cette fameuse
cité fondée par Hercule, qui dans ses courses s’amusait à bâtir
des villes, ce qui est plus humain que de les piller et de les
détruire.[39] Séville est dans une vaste plaine, sur la rive gauche
du Quadalquivir, autrefois le Bétis. Elle est entourée de tours et de
fortes murailles; on y compte douze portes; elle passe pour la plus
grande ville d’Espagne. Philippe y résida pendant plusieurs années: on
dit qu’il passait son temps à dessiner sur des planches de sapin avec
la fumée d’une lumière, ou à pécher à la ligne des tanches dans un
petit réservoir.
Je plains l’homme accablé du poids de son loisir.
Ferdinand, roi d’Aragon, la prit sur les Maures en 1248, après un
siège de seize mois. Cent mille Maures, soit de la ville, soit du
royaume, en sortirent, emportant des richesses immenses. Philippe
III, en 1609, ne donna que trente jours à cinq cent mille Maures pour
quitter l’Espagne.[40] Ah! Platon, que diriez-vous, vous qui voulez
la philosophie sur le trône! Nous commençâmes nos courses par la
cathédrale qui est au milieu de la ville. Je fus frappé de la beauté
de cet édifice, et de cette fameuse tour nommée _la Giralda_, qui sert
de clocher. L’église a deux cent quarante pieds de longueur, sur cent
vingt-six de largeur. Le jour y entre par quatre-vingts fenêtres,
dont les verres sont peints, et par neuf portes proportionnées à la
grandeur du local. La tour est formée de trois tours entées les unes
sur les autres, et dont l’élévation est de deux cent cinquante pieds.
On y monte par un escalier en spirales et sans marche; elle est percée
de quatre grandes fenêtres qui ont des galeries et des balcons; j’y
comptai vingt-quatre cloches. Sur le sommet de cette tour est une
statue de bronze, représentant la Foi; elle tient un guidon à la main,
qui marque les aires de vent. Les rues de la ville sont étroites et
tortueuses, mais ornées de maisons assez belles. A chaque pas, nous
trouvions des moines bigarrés de toutes les couleurs; on assure que
c’est la ville d’Espagne où ils abondent le plus. Nous passâmes devant
l’hôtel de l’inquisition; ses murailles portent l’empreinte du temps;
les fenêtres ne sont que des soupiraux. Cet aspect sauvage et les
souvenirs qu’ils rappellent, impriment la terreur. Marchons vite, me
dit don Manuel, je crois passer devant les bouches du Tenare. _Hinc
exaudiri gemitus et saeva sonare verbera_.[41]
Séville fut la première ville d’Espagne, où ce tribunal vint s’établir
et forger ses foudres. Il aurait dû plutôt aller se fixer dans les îles
Eoliennes, où Vulcain avait ses forges. Non loin de la cathédrale est
l’Alcazar, ancien palais des rois maures; c’est-là où régnaient avec
eux le luxe, les arts, les plaisirs et la galanterie; il a plus d’un
mille d’étendue en y comprenant les jardins. Nous vîmes dans une salle
de petites statues, représentant les rois d’Espagne, depuis les rois
goths jusqu’à Philippe IV; où sont tant de projets ambitieux, tant de
faste et d’orgueil? A peine pourrait-on retrouver la poussière de tous
ces monarques. On montre auprès de cette salle qui sert de chapelle,
la chambre où don Pèdre-le-Cruel fit assassiner ses deux frères. Ce
tyran farouche avait ordonné par son testament, qu’on l’enterrât
revêtu de l’habit de Saint François, comme si ce vêtement religieux
ouvrait les portes du ciel: cependant, un jour il montra quelque
respect pour la justice; il aimait comme Neron, à courir dans les rues,
et à s’amuser aux dépens des passants. Un savetier qu’il attaqua,
se défendit vigoureusement, et le maltraita beaucoup; le roi eut la
cruauté de le tuer. Une vieille femme, malgré l’obscurité de la nuit,
reconnut l’assassin et le dénonça aux magistrats, qui se présentèrent
devant le monarque, et lui demandèrent s’il étoit coupable de la mort
du savetier; il en convint, et pour expier son crime et satisfaire la
justice, il fit couper la tête à son effigie. Un autre arrêt plein
de jugement et d’équité, honore la mémoire de ce prince. Un pauvre
cordonnier apporta un jour des souliers malfaits, à un chanoine de la
cathédrale de cette ville, très-recherché dans sa parure, et qui se
piquait surtout d’être bien chaussé. Il entra dans une telle fureur
en essayant ces souliers, qu’à force de coups sur la tête, il tua
ce malheureux. Il laissait une veuve, quatre filles et un garçon de
quatorze ans; ils portèrent leurs plaintes au chapitre, qui condamna
le chanoine à s’abstenir du chœur pendant un an. Le jeune cordonnier
grandit au sein de la misère. Un jour de Fête-Dieu, il voyait défiler
la procession, assis sur les marches de l’église, lorsqu’il aperçut
l’assassin de son père; à cet aspect, l’amour filial, son indigence, le
désespoir irritant dans son sein la soif de la vengeance, il s’élance
sur lui, le frappe, et l’étend à ses pieds; il fut arrêté, et son
procès bientôt fait: il fut condamné à être écartelé. Cette affaire
parvint aux oreilles de Pierre-le-Cruel, alors à Séville; après s’en
être fait rendre compte, il se chargea de prononcer le jugement. Il
révoqua d’abord l’arrêt de mort, et ayant demandé au jeune homme quelle
était sa profession, il lui défendit de faire des souliers pendant un
an.[42]
Charles-Quint embellit l’Alcazar; on y voit partout l’aigle impériale,
avec la devise fameuse de ce prince: _plus ultra_. Quand il la fesait
graver, il ne songeait pas au monastère de Saint-Just, où devait se
terminer son ambition et sa vie. Cependant ce monarque si vain, si
ambitieux, qui combattit François Ier avec tant d’acharnement, fut
assez juste, assez grand pour s’écrier à sa mort: Il vient de mourir un
roi d’un mérite si éminent, que je ne sais quand la nature en produira
un semblable.
Nous vîmes dans le jardin quelques statues de mauvais goût; mais l’on
est bien dédommagé par la beauté des eaux, la quantité de citronniers,
d’orangers, de myrtes qu’on y voit, et par la pureté de l’air. L’ame
dans ce beau lieu jouit d’une sérénité, d’un enchantement céleste.
Les heureux habitants y viennent en foule respirer le repos ou rêver
à leurs amours. Philippe V habita long-temps ce palais, et projetait
même de faire de Séville la capitale de son empire, projet brillant
qui aurait égalé cette ville à celle de Londres ou de Paris, et
l’aurait peut-être élevée au-dessus des plus belles de l’Europe,
par les avantages du site, la beauté du climat et la prodigalité de
son terroir. Il est vrai que le Guadalquivir qui portait les grands
vaisseaux jusque dans Séville, n’est plus navigable pour eux qu’à la
distance de quinze lieues; mais on transporte les marchandises sur de
petits bâtiments jusque dans le port nommé l’_Arenal_. La fertilité
de la terre est célèbre; on la nommait jadis le _jardin d’Hercule_.
Le vin, le blé, l’huile surtout, enfin tout ce qui peut contribuer
au soutien et aux délices de la vie, enrichit cette belle contrée.
Non loin de la ville, il y a un bois d’oliviers de trente mille pas
d’étendue.
De l’Alcazar nous allâmes au faubourg de Triana, dans lequel est un
cours où l’on entre par un beau pont sur le Guadalquivir. On trouve,
à l’entrée, une superbe fontaine ornée des statues d’Hercule et de
César: le premier, comme fondateur; le second, comme restaurateur
de la ville. Après les avoir considérées avec ce respect machinal
que l’on a pour les héros des temps passés, je demandai à don Manuel
lequel des deux il aimait le plus. C’est, me dit-il, Homère et
Virgile; je préfère le soleil qui fait éclore les fleurs, à celui
qui les brûle: mais si Hercule revenait, je le prierais de terrasser
l’hydre de l’inquisition, comme jadis il terrassa le géant Geryon.
Nous rencontrions à chaque pas, dans cette promenade, de jeunes filles
avec leurs duègnes, des dames avec leur _cortejos_, d’autres escortées
par des moines, des vieilles duchesses promenant leur confesseur dans
un vieux carrosse traîné par des mules. Deux jolies femmes à pied,
suivies de deux laquais à livrée, passèrent à coté de nous; l’une
d’elles dit à l’autre en me regardant: Je gage que voilà un Français.
Lorsqu’elles furent éloignées, le poète du Toboso me proposa de les
aborder. Elles sont charmantes, disait-il en les suivant des yeux. —
Je n’en ai nulle envie; ni mon esprit ni mon cœur ne sont assez libres
pour faire de nouvelles connaissances: mais si vous voulez égayer
vos loisirs, déployer vos talents, et les charmes de votre esprit,
présentez-vous tout seul, vous n’avez nul besoin d’un second, vous
me rejoindrez à l’auberge. Il me quitta; je le vis aborder ces dames
d’un air gai et riant, et il me parut qu’elles l’accueillirent le
sourire sur les lèvres. Je continuai seul ma promenade, et me rendis au
couvent des franciscains. Il est bâti au milieu d’une grande enceinte
nommée la place de Saint-François, et partagé en trois corps-de-logis.
Le cloître, du côté du jardin, est entouré d’une belle colonnade de
marbre; les myrtes, les citronniers, les orangers embellissent ce
jardin, au centre duquel est un magnifique réservoir: quatre lions de
bronze, et un enfant placé au milieu, y versent des eaux abondantes.
En le parcourant je me disais: Est-ce ici le séjour de la pauvreté,
l’asile des frères mendiants, ou le jardin d’Aristippe ou d’Horace?
Hélas! non; au lieu de ces aimables philosophes, je ne vois que des
franciscains! C’était l’heure du spaciment; les uns jouaient à la
boule, les autres aux quilles; ceux-là se promenaient: quelques-uns,
assis sur des bancs, s’entretenaient de la qualité des vins du pays,
ou des stigmates de saint François, imprimés par J. C. lui-même.[43]
Un seul de ces moines, d’une physionomie calme et vénérable, récitait
son bréviaire en marchant. Lorsqu’il fut auprès de moi, il ferma son
livre, et me demanda le motif qui m’amenait dans le couvent, et s’il
pouvait m’être utile. Je suis un étranger, lui dis-je, curieux de voir
cette belle maison. Il m’offrit de me conduire, ce que j’acceptai
avec plaisir. Après nous être promenés quelque temps, il m’invita à
me reposer sous un berceau d’orangers. Il me demanda si j’avais vu la
cathédrale, et ce qui m’avait le plus frappé dans ce surperbe édifice.
C’est, lui dis-je, la vétusté dont les murs sont revêtus. J’ai vu les
Maures accourant dans cette mosquée pour adorer le même Dieu que nous.
Je voyais ensuite la foule des Chrétiens, et trente générations se
succédant, se poussant tour-à-tour dans la tombe, et ce temple toujours
debout. Je me suis arrêté quelque temps devant le modeste tombeau de
Christophe Colomb, et ayant lu l’inscription gravée sur la pierre qui
le couvrait,[44] je lui ai dit: Grand homme, par la découverte d’un
nouveau monde tu as augmenté nos connaissances et nos besoins, sans
accroître notre bonheur. — Vous avez sans doute vu la chapelle où
sont enterrés saint Ferdinand et Alphonse-le-Sage? — Oui, mon père,
et j’ai lu l’épitaphe pompeuse du premier, et la liste de tous ses
titres. — Ce Ferdinand est un des plus grands rois qui ait existé: il
était cousin-germain de saint Louis, roi de France. Ces deux cousins,
modèles de piété et de vertu, étaient aussi braves que les Alexandre
et les César. Ferdinand marchait un jour dans le pays ennemi, escorté
seulement de dix-huit hommes; l’un d’eux aperçut un parti maure de
cent trente soldats; on presse le roi de se retirer. Non, dit-il,
je ne fuirai point, je les attends; il en arrivera ce qui plaira à
Dieu. Les Maures, intimidés de la contenance et de la fierté de cette
petite troupe, et craignant quelque embuscade, hésitèrent et finirent
par se retirer. — Cette intrépidité est semblable à celle de notre
Henri IV; j’admire, comme vous, votre roi Ferdinand: mais je trouve sa
religion bien exagérée, lorsque, dans un auto-da-fé où l’on brûlait des
Albigeois, il se fesait un honneur de porter des fagots sur ses épaules
pour attiser et nourrir le feu. Marc-Aurèle et Trajan l’auraient fait
éteindre. Je lui en veux aussi d’avoir fait chasser, après la conquête
de Séville, quatre à cinq cents mille Maures, et privé l’Espagne de
tant de citoyens actifs, industrieux, dont les fils ou petits-fils
auraient tôt ou tard embrassé la religion dominante. — Ces fautes,
si ce sont des fautes, sont celles de son siècle; l’homme reçoit sa
constitution physique de l’influence du climat, et son caractère
moral, des opinions et des préjugés qui l’entourent; d’ailleurs c’est
l’enthousiasme qui fait les saints et les héros; sans lui, la vertu
et le génie ne produiraient que des fruits acerbes ou sans saveur; et
sans lui, le Chrétien tomberait dans la tiédeur et le relâchement.
Mais la cloche nous appelle au réfectoire; je suis obligé de vous
quitter: demain matin, si vous voulez me faire l’honneur de venir
prendre du chocolat dans ma cellule, je serai charmé de faire plus
ample connaissance avec vous. Je lui demandai son nom. — Don Augustin.
— Vous en avez les lumières et l’esprit. Il répondit en rougissant: Je
voudrais en avoir la piété.
Je retournai à la _posada_, où bientôt arriva don Ésope du Toboso.
Dînons, cria-t-il en entrant, la faim dévore mes entrailles. — Eh
quoi, avec votre esprit et vos talents, vous n’avez pas pu engager
ces dames à tous retenir à dîner? — Non, mais je suis invité ce soir
avec vous, pour le _refresco_, chez la comtesse Éléonora, dont le mari
est à Madrid. — Peut-on savoir sous quel prétexte vous avez abordé ces
dames, et par quels moyens vous avez si bien réussi à faire votre cour?
— Je leur ai demandé si l’une d’elles n’était pas la marquise Cecilia
Padilla; observez que c’est une des belles femmes de Séville. Non, m’a
répondu l’une d’elles avec un doux sourire; elle est à Burgos depuis un
mois. — Pardon, mesdames; sur le portrait que l’on m’en a fait, j’ai
cru la trouver parmi vous. Je suis au désespoir de son absence; j’avais
une lettre de recommandation pour elle, et je comptais sur ses bontés
pour passer quelques jours agréables à Séville. — Vous connaissez
donc, lui dis-je, cette belle marquise? — Comme j’ai connu la sinora
Vanozia, maîtresse du pape Alexandre VI, dont il eut quatre enfants;
ou la belle Betsabé, qui se lavait sur son toit devant le roi David;
mais, dès que j’arrive dans une ville, je fais jaser l’aubergiste. J’ai
su de lui que dona Padilla était belle et tendre comme Magdeleine,
pieuse comme sainte Thérèse, et qu’elle avait couru précipitamment
à Burgos pour secourir son amant, attaqué de la petite-vérole. Mon
embarras, mes regrets ont touché la belle ame de la comtesse Éléonore,
qui m’a offert de remplacer la marquise Cecilia, son amie. Vous voyez
que, dans ma fiction, la ressemblance poétique est très-bien observée.
Dona Éléonora m’a demandé si vous n’étiez pas Français; j’ai dit
votre nom, et raconté vos infortunes. — Ce qui était fort inutile. —
Pardonnez-moi. J’ai lu, dans les Ethiques d’Aristote, que les malheurs
de l’amour touchaient vivement le cœur des femmes, et que rien n’est
plus intéressant pour elles qu’un amant malheureux. Ces dames vous ont
trouvé un air sentimental et une figure agréable, et je suis chargé
de vous amener ce soir à leur _refresco_. Je refusai, et priai don
Manuel de m’excuser auprès de ces dames. Je lui dis que j’avais fait
la connaissance de don Augustin, de l’ordre de Saint-François, homme
d’un grand mérite. — Par Bacchus! je ne quitterais pas une jolie femme
pour saint Augustin lui-même, et son fils Deodatus.[45] On nous servit
à dîner de l’excellent poisson de mer. Il remonte le Guadalquivir
jusqu’à deux lieues au-dessus de Séville.
Lorsque nous crûmes les méridiennes finies, nous retournâmes au
faubourg de Triana, où nous trouvâmes plus nombreuse compagnie que le
matin. C’est la promenade la plus fréquentée. A l’extrémité de ce cours
est une chartreuse nommée _las Cuevas_, habitée par dix-sept enfants
de saint Bruno, tous gens de qualité, servis par leurs valets. Des
pauvres assiégeaient la porte du couvent; deux économes, aidés d’un
frère, distribuaient à chacun d’eux, un poisson cuit, une mesure de
vin, et trois petits pains. Ces pieux Cénobites, me dit don Manuel,
nourrissent le Lazare des miettes de leur table. — J’aimerais mieux
qu’ils donnassent des pensions à de bons laboureurs, à des pères de
famille, plutôt que d’entretenir la mendicité et la paresse.
Nous entrâmes dans le jardin, qui n’est pas aussi beau que celui des
franciscains. Don Manuel aborda l’un de ces pères, qui avait l’air
absorbé dans ses méditations, ou de bâyer aux corneilles, et lui
demanda s’il était permis de voir le jardin. Le fils de saint Bruno lui
répondit par un signe emblématique, une inflexion approbative de tête,
et soudain lui tourna le dos. Apparemment, dit le poète de la Manche,
que Dieu, comme l’empereur des Turcs, a des muets à son service. Nous
sortîmes bientôt de ce temple du Silence, où Ovide aurait logé le
Sommeil, si ces asiles avaient existé dans son temps.
Nous allâmes voir _los Cannos de Carmona_; on appelle ainsi un aqueduc
de six lieues de longueur, ouvrage des Maures. Lorsque nous eûmes assez
examiné cet antique monument, je dis au poète du Toboso: Le jour touche
à son déclin, le _refresco_ et les dames vous attendent. — Et vous,
quels sont vos projets? Vous allez vous creuser la cervelle, et rêver
à votre ingrate Séraphine? — Je vais écrire des lettres, et mettre en
ordre des notes que j’ai prises dans mon voyage; peut-être un jour j’en
composerai un gros livre. — Y parlerez-vous d’Angélique Paular votre
conquête? — Pourquoi pas? — Et moi, paraîtrai-je sur la scène? — Sans
doute; vous serez mon héros: je remplirai mes pages de vos sentences,
de vos bons mots, de vos amours; mais je voudrais bien, pour jeter plus
d’intérêt dans mes récits, y parler de votre conversion. — Différez
encore trente ans l’achèvement de votre ouvrage, je me convertirai _in
extremis_.
Interea dum fata sinunt jungamus amores,
Jam veniet tenebris mors adoperta caput.[46]
Et d’ailleurs pourquoi me convertir? ne savez-vous pas que, selon
Pythagore, l’ame des poètes passe dans le corps des cygnes? Horace
n’a-t-il pas dit: _Album mutor in alitem_? Les empereurs romains
devenaient dieux après leur mort; un enfant d’Apollon est bien
au-dessus d’un empereur de Rome. Après cet éloquent discours, il me
quitta et se rendit chez la comtesse Éléonore; et moi, je regagnai
tristement mon gîte, en rêvant, malgré moi, à l’inconstance et à
l’ingratitude de Séraphine, et cherchant des consolations dans la
raison et la philosophie, et n’y trouvant que de belles paroles qui ne
me consolaient pas.
Don Manuel revint fort tard, et je me couchai sans l’avoir vu. Le matin
j’étais éveillé depuis long-temps lorsqu’il vint dans ma chambre. Il
me dit qu’il avait passé une soirée délicieuse, au milieu d’un cercle
de jolies femmes; qu’il avait improvisé, chanté, pincé de la guitare;
et que tout le monde l’avait trouvé charmant. Il me proposa d’aller
prendre du chocolat chez la comtesse; mais je lui dis que je déjeûnais
chez don Augustin. Il me promit de venir dîner avec moi, et de ne pas
me quitter du reste de la journée.
Je me rendis chez don Augustin; je lui trouvai une physionomie
encore plus ouverte que la veille; j’y démêlai, fondus ensemble, la
sérénité du sage, et le recueillement de la piété. Il me dit: Vous
déjeunerez seul: je n’ai pas encore dit ma messe. Je trouvai son
chocolat excellent, et je lui en fis l’éloge. Je le fais, me dit-il,
fabriquer sous mes yeux: c’est une petite sensualité que je me
pardonne. Mais permettez une question indiscrète: je ne vous trouve
pas cette hilarité, cet air de contentement qui anime ordinairement la
physionomie d’un Français de votre âge; vous paraissez nourrir quelque
chagrin; je vous avouerai même que c’est votre air mélancolique qui m’a
porté, hier, à vous aborder. Je lui répondis que mon caractère était
plus gai que triste et morose; mais qu’un malheur imprévu remplissait
mon ame de douleur et de dépit. Je lui contai alors la cause de mon
voyage en Espagne, et le cruel dénouement de mon amour pour Séraphine.
Je conviens, me dit-il, que cette aventure est fâcheuse, d’autant
qu’elle blesse autant votre amour-propre que votre sensibilité. Mais
à travers les nuages de l’adversité, on peut toujours voir reluire
des rayons d’espérance: songez d’ailleurs qu’une femme si légère, si
versatile, ne pouvait faire votre bonheur; les soucis, les soupçons,
la jalousie seraient entrés avec elle dans votre ménage: un homme
raisonnable ne doit pas regretter ce que la fortune lui refuse, car
il ignore si l’objet qu’il désire fera son bonheur ou non. Fiez-vous
à la Providence qui vous donnera non ce qui flatte vos désirs, mais
ce qui vous convient. Pardon, je suis obligé de vous laisser. Je m’en
vais dire la messe. L’avez-vous entendue? — Non, mon père. — Elle est
aujourd’hui d’obligation. — Vos lumières, vos vertus m’inspirent une
entière confiance; je vous avouerai que je suis Calviniste. — J’en
suis fâché; mais je ne m’intéresserai pas moins à vous. Dieu est le
père de tous les humains; c’est à lui à juger ses enfants. Allez en
m’attendant vous promener dans le jardin. — Non, mon père, j’entendrai
votre messe: nous differons de quelques points dans notre croyance,
mais nous adorons le même Dieu.[47] J’assistai à la messe de ce digne
prêtre, qui la dit avec une piété exemplaire. Il paraissait anéanti
devant la Divinité. De retour dans sa cellule, je lui dis que j’étais
étonné de la quantité de messes qu’on avait célébrées en même temps
que la sienne. — Vous seriez encore plus surpris du nombre des messes
de la cathédrale, qui a quatre-vingts autels où l’on dit cinq cents
messes par jour, outre trois cent cinq grandes messes par an, et
douze mille messes basses pour le repos des ames de ses bienfaiteurs.
— C’est beaucoup. — Ce n’est jamais trop; elles sont fondées par la
piété et la reconnaissance. — Daigneriez-vous me dire si la messe
est d’institution divine; si elle a été célébrée dès la naissance du
christianisme? — Non, elle ne fut d’abord qu’une cène, peu à peu elle
devint grand’messe qui se disait dans chaque église: elle fut unique
jusqu’aux cinquième et sixième siècles, que s’introduisirent les messes
basses. — Permettez-moi de vous communiquer une remarque que j’ai faite
pendant l’office divin. Vous accusez les Français d’incrédulité, ou
tout au moins de tiédeur pour la religion, et j’ai observé qu’il y
a plus de décence et de recueillement dans nos églises que dans les
vôtres. — Votre observation est peut-être juste; nos temples sont
des lieux de rendez-vous; la jeunesse y porte sa dissipation et sa
légèreté; mais c’est un mal sans remède, et nous préférons l’abus de la
chose à son anéantissement. L’on abuse, mais on croit, et la
religion subsiste. Les Français font à notre église un autre reproche,
c’est l’oubli des paroles de Jésus-Christ, qui dit: _N’amassez pas
des biens sur la terre, la rouille et les vers les consument_; et
cependant notre cathédrale, ainsi que la plupart des ordres religieux,
possèdent des richesses immenses: notre prélat jouit de cent mille
piastres de rente; la fabrique de l’église en a trente mille; et
les chanoines au nombre de quarante, ont chacun trente mille réaux
(quinze mille livres). Outre ces quarante chanoines, la cathédrale
nourrit encore quarante prébendiers, vingt semi-prébendiers, vingt
chapelains, qui sont à la nomination du chantre, avec l’attache du
chapitre, et vingt autres chapelains obligés d’assister au chœur. —
Voilà bien du monde payé pour chanter les louanges du Seigneur. —
Dans le temple de Salomon, les lévites étaient encore beaucoup plus
nombreux; vingt-huit mille vivaient des fruits de l’autel.[48] Mais
ce que vous ignorez peut-être, et ce qui fait grand honneur à nos
prélats, c’est qu’une grande partie de leurs richesses s’écoule en
bonnes œuvres: ils soutiennent des manufactures, dotent des couvents
de filles, des hôpitaux, donnent pour la confection des chemins; ils
suivent les préceptes de Julien, surnommé l’_Apostat_, qui disait qu’il
faut qu’un ministre des autels fasse l’aumône même de son nécessaire;
il les appelait les _interprètes des Dieux auprès des hommes_, et les
_cautions des hommes auprès des Dieux_. Mais si vous blâmez l’opulence
de nos églises, vous applaudirez à celle des nombreux hôpitaux de cette
ville, tons richement dotés; la police et le régime de l’un d’eux n’ont
de modèle nulle part; tous les malades ont leur chambre séparée, où
on leur sert en particulier les remèdes et les mets ordonnés par les
médecins. Cet hôpital est destiné aux gentilshommes et aux étudiants
de l’université. Mais descendons au jardin, l’exercice doit vous être
agréable; et moi, docile aux préceptes de l’Hygiène, je me promène
tous les jours pendant une heure avant mon dîné. Le mouvement du corps
donne de la vivacité à l’esprit. Je ne suis pas de l’avis de Pline le
naturaliste, qui se refusait le sommeil et la promenade, et qui disait
à son neveu: le temps de vos promenades pourrait être mieux employé.
Ces deux fameux personnages étaient affamés de gloire. Cette soif de
renommée est la folie des grandes ames. Démosthène fut ravi de joie,
parce qu’une vieille femme avait dit en le désignant du doigt: _voilà
Démosthène_. Pour moi, renfermé dans mon obscurité, je me borne à bien
vivre, à entretenir ma santé, à me délasser du travail par le repos et
des plaisirs honnêtes, et à remplir exactement mes devoirs; dans le
mauvais temps, au lieu de promenade dans le moment de la récréation, je
lis Virgile. Je n’ai pas les scrupules de mon patron Saint Augustin,
qui se défendait cette lecture qu’il avait beaucoup aimée dans sa
jeunesse, avouant que la mort de Didon lui avait fait répandre bien des
larmes.
Nous rencontrions dans le jardin des groupes de franciscains; je dis en
riant à don Augustin: Voilà bien des pères qui laissent reposer leur
esprit. — La plupart ne se fatiguent pas beaucoup; tous ne sont pas
comme disait Jésus-Christ, _le sel de la terre et la lumière du monde_.
Notre maison est fort nombreuse: elle contient deux cent cinquante
pères ou gens affiliés à notre ordre. Je conviens avec vous qu’il y
a en Espagne trop d’asiles ouverts à la dévotion et peut-être à la
paresse; mais cette exubérance n’est pas un aussi grand mal que vous
le supposez en France: c’est par-là que se soutient la religion, c’est
ce corps nombreux et vigilant, qui a éteint le flambeau de l’hérésie,
qui aurait incendié nos provinces, comme il a incendié celles de
l’Allemagne et de la France. Au reste, ne soyez pas surpris de la
population de nos monastères; notre état, qui vous paraît pénible,
a ses douceurs; un couvent est une retraite, et non une solitude;
exempts des pompeux embarras de la société, de ses dégoûts et de ses
soucis, nous jouissons d’une honnête et sage oisiveté occupée par la
religion et nos études; assujettis à une règle invariable, nos devoirs,
nos austérités même se changent en habitude, et nos délassements
et nos plaisirs deviennent un besoin. Ce qui contriste la vie des
gens du monde, c’est le vide de leurs journées, ou la frivolité de
leurs occupations; c’est une multiplicité de prétendus devoirs et de
visites réputées indispensables, qui les arrache à eux-mêmes, et même
à leurs plaisirs; c’est, à leur réveil, l’incertitude de ce qu’ils
feront de leur temps. Celui d’un religieux est plus doux: il est sans
inquiétude sur l’emploi de sa journée, et il est assuré de la passer
avec ses amis et ses livres. J’ai vécu long-temps à Madrid, je ne
voyais sur le visage des gens de la cour et des hommes du monde, nul
enjouement, mais souvent des nuages d’humeur, et l’heureuse sérénité
d’une ame tranquille sur ceux de nos pères. Ne croyez pas aussi que la
paresse soit toujours la divinité de nos gens d’église et de la nation
espagnole. Nicolas Antonio, chanoine de cette cathédrale, a relevé
la gloire de l’Espagne dans sa bibliothèque des écrivains espagnols,
imprimée en 1672. Depuis cette époque, nous avons eu des auteurs
très-distingués; le plus grand homme de la nation, car c’était le plus
humain, a reçu le jour dans Séville: c’est Barthélemi de Las Cazas,
évêque de Chiuppa, ville du Mexique. Il plaida pendant cinquante ans
la cause de l’humanité, mais sa voix se perdit dans le désert; il a
fait une relation de la barbarie des Espagnols en Amérique, qui respire
la sensibilité, la piété et la vertu. On prétend qu’il a exagéré
leurs cruautés, mais même en adoucissant les couleurs, l’Espagne
serait encore bien coupable. Ce saint évêque désespérant du succès de
ses réclamations et de ses plaintes, exténué par ses travaux et ses
voyages, revint dans sa patrie en 1521, se démit de son évêché, et
mourut à Madrid en 1566, âgé de quatre-vingt-douze ans. On m’a demandé
une inscription pour son portrait, j’ai donné ce vers de Virgile que
Saint Augustin aimait beaucoup.