AUTRE.

«Il n’y a pas de véritable grandeur, sinon en Dieu, le grand et le

justicier.»

A cette lecture, don Manuel me dit que le saint-office avait tort

de faire brûler des gens si pieux, si pénétrés de l’existence de la

divinité, qui en parlent si magnifiquement. Allez, lui dis-je, adresser

vos remontrances au grand-inquisiteur. — J’attendrai qu’il soit à

Londres ou à Paris.

De cette salle nous montâmes, par un petit escalier, dans une galerie

au fond de laquelle est une espèce de cage fermée d’une grille de

fer. C’était la prison de la reine, femme d’Abdali, dernier roi de

Grenade, accusée, par les Gomels et les Zégris, d’un commerce illicite

avec les Abencerrages, objets de leur jalousie et de leur haine. Les

accusateurs produisirent des témoins, qui attestèrent avoir vu un jour

de fête, sous un berceau de roses, Albin Hamète dans les bras de la

reine. Le crédule Abdali jura aussitôt la perte de cette puissante

famille. Les Zégris lui conseillèrent, pour assurer sa vengeance, de

les attirer dans le piége les uns après les autres. Le roi, écoutant

ce conseil, se rendit dans l’Alhambra avec un bourreau et trente

soldats de sa garde. Les Abencerrages, mandés successivement, étaient

décapités en arrivant. Il y avait dans cette cour une coupe d’albâtre,

qui fut bientôt remplie du sang et de la tête des proscrits. Déjà

trente-cinq avaient péri, et toute cette famille allait être immolée,

lorsque le page du dernier mort, entré avec son maître, eut le bonheur

de s’échapper sans être aperçu. Il court avertir les Abencerrages,

qui prennent les armes, parcourent la ville avec leurs partisans, en

criant: Vengeance! Trahison! Meure le roi, qui a fait assassiner les

Abencerrages! Le peuple, qui les aimait, se range en foule autour

d’eux; ils marchent au palais à la tête de quatorze mille hommes,

criant, répétant: Meure le roi! Abdali, désespéré de voir son crime

découvert, fait fermer les portes; mais on y met le feu. Malahusen, qui

avait été forcé d’abdiquer en faveur d’Abdali, son fils, entendant, du

château où il s’était retiré, les clameurs, les vociférations de cette

multitude, se présente pour apaiser sa furie. Elle l’entoure aussitôt,

l’élève en l’air, en criant: Voilà notre roi; nous n’en voulons pas

d’autre: vive Malahusen! Les Abencerrages lui donnent une garde, et

pénétrent avec lui dans l’Alhambra, escortés de cent soldats. Ils n’y

trouvent que la reine au milieu de ses femmes, tremblante, effrayée

d’un tumulte dont elle ignore la cause. Ils demandent le roi; on leur

répond qu’il est dans la cour des Lions: ils y volent. Cette cour était

défendue par les Gomels et les Zégris. Les conjurés en égorgèrent deux

cents; mais Abdali s’évada. Les corps des Abencerrages décapités furent

portés dans la ville étendus sur des draps noirs. Musa, frère d’Abdali,

après tant de victimes sacrifiées à leur vengeance, parvint à les

appaiser; aimé du peuple par ses belles qualités et sa vaillance, il

alla chercher son frère, réfugié dans une mosquée, et il le ramena au

château.

Pendant plusieurs jours on n’entendit que des gémissements; le deuil

couvrait toute la ville. Abdali refusa de voir la reine; ses ennemis

persistaient dans leur accusation d’adultère, et offraient de la

soutenir les armes à la main. Le roi tint un grand conseil, où la

reine fut condamnée à être brûlée vive, si, dans trente jours, quatre

guerriers ne venaient défendre sa cause, et prouver son innocence,

les armes à la main. Après cet arrêt, la reine fut renfermée dans la

tour de _Comares_. Plusieurs guerriers maures se présentèrent pour

combattre ses accusateurs; mais elle n’osa leur confier ses intérêts:

elle avait une si haute opinion des chevaliers espagnols, de leur

générosité, de leur foi et de leur vaillance, qu’elle ne voulut pas

d’autres défenseurs. Elle écrivit secrètement à don Juan Chacon,

gouverneur de Carthagène, pour le prier d’embrasser sa défense, et

d’amener avec lui, au jour fixé, trois braves chevaliers pour combattre

ses accusateurs. Don Juan Chacon répondit qu’il était trop heureux;

de combattre pour une si belle cause et une si belle reine, et qu’il

serait exact au rendez-vous avec trois compagnons d’armes. Le jour

fatal arriva, et le peuple, qui aimait la reine, était au désespoir de

ne voir paraître aucun guerrier pour sa défense. Musa et trois autres

Maures présentèrent en vain leurs épées; d’autres champions offrirent

aussi leurs services: cette princesse, ne doutant point de la foi des

chevaliers espagnols, persista dans son refus.

Alors les juges firent conduire la reine dans la grande place où était

dressé un échafaud tendu de noir. A la vue de cette reine infortunée,

parée de sa douleur et de sa beauté, toute la place retentit de cris

et de lamentations; le peuple voulait l’arracher à ses persécuteurs:

il ne fut contenu qu’avec peine. Dès que les juges furent assis,

vingt trompettes annoncèrent l’arrivée des quatre accusateurs, ils

s’avancèrent armés de pied en cap, montés sur les plus beaux chevaux

de l’Andalousie; des touffes de plumes flottaient sur leurs chapeaux;

deux épées ensanglantées étaient peintes sur leurs boucliers, avec

ces mots: _Nous les tirons pour la vérité_. Ils étaient suivis de la

foule de leurs parents et de leurs amis. Le peuple, impatient, jetait

à tout moment les yeux sur la porte du camp par où devaient entrer

les défenseurs de la reine. Personne ne parut depuis huit heures du

matin jusqu’à deux heures après midi; la princesse, pâle, tremblante,

commençait à se croire abandonnée. Quatre nouveaux champions mauresques

vinrent la supplier de les accepter pour défenseurs de son innocence;

elle promit de les agréer, si dans deux heures nul autre guerrier

ne se présentait. Dans ce moment on entendit un grand bruit: quatre

Turcs, à cheval, s’avançaient dans la place en caracolant; l’un

d’eux demanda aux juges la permission de parler à la reine: elle fut

accordée. Alors tous les quatre mirent pied à terre, et le même Turc

qui avait porté la parole, dit à haute voix à la reine, que lui et ses

compagnons, nés musulmans, étaient venus en Espagne pour combattre les

chevaliers chrétiens; mais qu’instruits des malheurs d’une si belle

princesse, ils accouraient pour punir ses ennemis, si elle daignait

agréer leurs services. Pendant ce discours, il laissa tomber sur les

genoux de la reine la lettre qu’elle avait écrite à don Juan. La reine,

reconnaissant les chevaliers espagnols qu’elle attendait, accepta

leurs offres, et les juges du camp, ayant solennellement annoncé son

choix, firent sonner la charge. Le combat fut terrible, et la victoire

long-temps incertaine; enfin les Espagnols triomphèrent. Dieu, dit un

manuscrit arabe, mit le courage dans leurs ames, et la force dans leurs

bras. Leurs adversaires reçurent la mort; le plus coupable, Mahomet

Zégri, blessé dangereusement, et affaibli par la perte de son sang,

tomba aux pieds de son vainqueur, qui, le pressant de son genoux, et

lui tenant la pointe de son épée à la gorge, le somma de confesser la

vérité, s’il voulait qu’il lui accordât la vie. Hélas! je vais mourir,

répondit Zégri, et délivrer ma patrie d’un monstre odieux. Je déclare,

en expirant, que, sans motifs que la plus noire envie, j’ai méchamment

calomnié les Abencerrages et la reine, dont aucune tache n’a jamais

souillé la vertu. J’implore d’elle mon pardon à mon dernier soupir!

Les juges vinrent recevoir sa déposition. L’innocence de la reine fut

annoncée au peuple, qui, transporté de joie, fit retentir la place des

plus vives acclamations. La reine fut reconduite en triomphe au palais.

Son époux, navré de repentir, vint se jeter à ses pieds, les baigner

de ses pleurs, en la suppliant de lui rendre son amour; mais elle fut

inflexible. Elle se retira chez un de ses parents, et ne voulut plus

avoir aucune relation avec son faible et cruel époux. Les chevaliers

s’éloignèrent à l’instant de Grenade, sans avoir été reconnus que

de la reine; et bientôt après les amis nombreux des Abencerrages

abandonnèrent la ville, et leur émigration priva le roi de puissants

secours pour défendre sa couronne. La prise de Grenade, le 2 janvier

1492, suivit bientôt cet événement.

Cette cour des Lions, théâtre du carnage, est d’une grande beauté.

Elle est pavée de marbre blanc, soutenue de soixante colonnes fort

élégantes, environnée de bassins de marbre blanc, d’où tombent des

cascades qui s’élancent en jets d’eau. Mais le plus bel ornement, d’où

dérive son nom, est une coupe d’albâtre d’une seule pièce, de six

pieds de diamètre, ornée d’arabesques, et supportée par douze lions.

On y voit une inscription en quatre-vingts vers, sans doute digne de

mémoire, mais je n’ai pas eu le temps d’en charger la mienne.

Dans la salle des Abencerrages, ainsi nommée parce qu’elle fut le lieu

de leur supplice, nous rencontrâmes le curé, dont le logement est

contigu à cette salle. C’était un beau vieillard, d’une physionomie

pleine de candeur et de béatitude, âgé de vingt lustres moins trois

ans, n’ayant d’autre infirmité que la perte de ses dents, et l’oreille

un peu dure; d’ailleurs encore agile, et ferme sur ses jambes. Je lui

demandai quel était son régime pour conserver une si bonne sauté. — Je

n’ai ni crainte ni remords; j’ai mis ma confiance en Dieu; je remplis

exactement tous mes devoirs; je rends service à mon prochain autant

que je le puis; je dis tous les jours la messe à huit heures du matin;

et après un déjeûné sobre, je fais une longue promenade; et depuis

trente ans je ne vis que d’ail, de tomates, de morue et d’oignons:

j’attends la mort sans effroi, et je l’envisage comme un asile où va

se reposer l’homme de bien. Le poète du Toboso, ravi de la saine et

douce philosophie de ce bon prêtre, lui dit: Si vous fesiez des vers

et l’amour, je voudrais vous ressembler. Ce pasteur nous assura que,

pendant des siècles, le sang des Abencerrages avait coloré la coupe

d’albâtre, et qu’il n’était effacé que depuis peu de temps. Mais un

plus grand prodige, ajouta-t-il, est celui qui s’opérait dans mon

presbytère, dont trois de mes prédécesseurs ont été les témoins. Le

premier des trois voyait toutes les nuits des morts très-gais qui

dansaient dans sa chambre, et cherchaient à lui jouer quelque bon

tour. Le second curé, couché sur un matelas dans cette même chambre,

vit entrer une procession de moines franciscains, tous un cierge à

la main, qui, après l’avoir salué poliment, se rangèrent le long des

murs, et puis l’un après l’autre sautèrent à pieds joints par-dessus

lui, et s’en retournèrent processionnellement comme ils étaient venus.

Quoi, dis-je au curé, vous n’avez pas reçu cette visite? — Non, car

tous les jours, avant de me coucher, j’arrose ma chambre et mon lit

d’eau bénite; mais j’ai souvent entendu, dans la cour des Lions, une

confusion de voix et de clameurs: je pense que ce sont les ames des

Abencerrages décapités qui viennent se plaindre de leur supplice.

Je compris à ce discours que la crédulité et la simplicité de ce

centenaire avaient autant contribué à sa longévité et à la vigueur

de sa constitution, que sa sobriété et ses longues promenades. En le

quittant, nous nous recommandâmes à ses prières. Nous ne pûmes voir la

salle des Nymphes, où sont deux statues de marbre blanc, toutes nues,

et très-belles; l’archevêque de Grenade en avait emporté la clef,

craignant que la nudité et la _morbidezza_ (la mollesse) de ces deux

figures, ne fissent des impressions trop vives sur la jeunesse déjà

trop susceptible.

De l’Alhambra nous montâmes au Généraliffe. Ce mot signifie, en arabe,

palais de la danse, du plaisir et de l’amour. C’était la résidence des

sultans dans les mois d’avril et de mai. On y arrive par une montagne

fort élevée, où les eaux vous environnent de toute part. Elles courent

en torrent, vont former des cascades dans les cours, les jardins, les

salles du palais. Les jardins sont en amphithéâtre, et les mêmes arbres

prêtent encore aux Chrétiens les ombrages dont les Maures avaient joui

autrefois. Nous nous assîmes sous deux antiques cyprès, nommés _les

cyprès de la Sultane_, parce que les Gomel affirmaient que c’était sous

ces arbres que la reine donnait ses rendez-vous à un Abencerrage. Ah!

s’écria don Manuel, l’arbre du deuil, le beau et malheureux Cyparisse,

couvrait de son ombre les mystères de l’amour! Heureux enfant

d’Ismaël,[17] vous saviez jouir de la vie! mais vous avez disparu! Et

toi, Grenade, ville superbe, reine du monde, tu n’es plus aujourd’hui

qu’une beauté négligée et flétrie! Je lui dis qu’elle avait encore de

beaux restes, qui méritaient nos regards. En effet, sur les hauteurs

de l’Alhambra, vers la fin de décembre, nous jouissions des charmes du

printemps. Un grand concours de monde, assis sur le gazon, s’y livrait

à la joie et au repos. Nous voyions circuler les marchands de liqueurs,

de gâteaux et d’autres friandises, et des femmes charmantes achevaient

d’embellir ce lieu de délices.

Grenade a douze portes; elle est assise moitié sur les montagnes,

moitié dans la plaine, et divisée en quatre quartiers. La noblesse,

les négociants habitent celui qu’on appelle Grenade. Les maisons en

sont belles; chacune a sa fontaine et son jardin. Les principales rues

sont voûtées, à cause des canaux qui conduisent l’eau dans les maisons:

voilà pourquoi il est défendu aux carrosses d’y passer. On compte

dans la ville, ou dans ses environs, jusqu’à dix mille fontaines. Sa

population est de cinquante mille habitants, dont presque les deux

tiers sont gens inutiles et désœuvrés, tels que gens de loi, moines

et mendiants. Pour achever cette agréable journée, nous allâmes le

soir à la comédie. La salle est d’une construction bizarre; les hommes

occupent le rez-de-chaussée, et les femmes sont placées en haut, dans

des galeries assez maussades. Nous ne pûmes rien entendre; la voix des

acteurs était couverte par le bruit des briquets que les spectateurs

battaient tour à tour pour allumer leurs pipes: c’était un feu roulant.

Le dénouement de la pièce fut amené par un capucin monté sur un âne;

après maintes grimaces et bouffonneries, il réunit les acteurs et les

actrices deux à deux, et leur donna la bénédiction nuptiale.

Je dois citer une inscription qui honore la piété et l’humanité de

ces Arabes dont les Espagnols abhorraient le culte, et qui pourtant

adoraient le même Dieu: elle se trouve au-dessus de la porte de la

maison d’un particulier, qui jadis fut un hôpital:

«Louange à Dieu! Cet hôpital, asile de miséricorde, fut construit

pour les pauvres malades Maures. Il est là pour servir de monument à

la foi et à la a charité de son fondateur, et il sera sa récompense,

a lorsque Dieu héritera de la terre et de tout ce qui est a en elle.

Ce fondateur est le grand, le renommé, le a vertueux Abi-Abdallad

Mahomad; qu’il prospère en Dieu, ce roi zélé, ce bienfaiteur de son

peuple! que a Dieu soit toujours avec Mahomet et ses adhérens!»

Voici une autre inscription arabe que nous trouvâmes sur la porte d’un

couvent de franciscains, bâti sur une ancienne mosquée:

«Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu; que ces paroles soient sur ta

bouche comme dans ton cœur! Dieu, à la sollicitation de son envoyé,

abrégea le nombre des prières; ne songe pas à les diminuer.»[18]

Je voulais partir le lendemain; mais don Manuel me demanda encore

vingt-quatre heures pour reconnaître les dehors charmants de la ville.

On voit bien, lui dis-je, que dona Clara n’est pas à Cordoue; vous

seriez plus attiré par ses charmes que par ceux de Grenade: mais moi,

la belle Séraphine, l’hymen et l’amour m’y attendent. — Mon cher,

croyez-moi, calmez votre impatience; les fruits que l’on cueille dans

l’été et l’automne ne valent pas les espérances du printemps. Au

reste un seul jour nous suffira pour voir les naïades de la ville et

de la campagne. Je voudrais y trouver les deux fontaines dont parle

l’Arioste, l’une qui inspire l’amour et l’autre qui l’éteint. — Et de

laquelle boirait votre seigneurie? — De la première, quand l’amour me

rirait; et de l’autre, quand il me porterait trop à la tête. Cependant,

pour vous engager a m’accorder cette journée, je vous promets un bon

dîné chez les hyéronimites, qui ont un beau couvent que leur a fait

bâtir le grand capitaine Gonsalves de Cordoue. — Vous connaissez

donc un de ces Cénobites? — Oui, le révérend père gardien: c’est une

connaissance nouvelle, d’hier seulement. — Et où l’avez-vous vu? —

Nulle part, et lui-même n’a jamais entendu parler de moi; cependant,

demain, je serai au nombre de ses amis, et il nous donnera un bon

dîné, ce qui est une preuve irréfragable d’amitié. Il se nomme le père

Polycarpe; c’est un véritable élu; il n’a ni l’éloquence ni l’ambition

de saint Bernard, ni les visions de saint Jérôme, ni les ardeurs de

saint Augustin; mais il a le zèle, la simplicité de saint Polycarpe

son patron. Il a un frère à Barcelone, nommé don Pacome, qui porte

l’uniforme des cordeliers. — Vous connaissez sans doute ce frère? — Pas

plus que saint Polycarpe et saint Pacome; mais j’ai su hier soir qu’il

est au nombre des moines et des animaux vivants; et dès que j’ai connu

son existence et sa profession, je me suis lié d’amitié avec lui. J’ai

appris qu’il aime beaucoup le café et la Malvoisie de Catalogne; qu’il

a une très-belle voix de chapitre; et que don Polycarpe, son frère,

compose des homélies dans le goût de feu l’archevêque de Grenade. —

Comment savez-vous tout cela? avez-vous eu une révélation? — Oui, notre

_posadero_ est l’ange qui m’a tout révélé. C’est un homme essentiel;

il a la mémoire d’un botaniste ou d’un nomenclateur romain, et la

curiosité et le parlage d’une sœur ursuline. Mais pour finir, demain je

vous donne à dîner à onze heures chez don Polycarpe. Aux petits des

oiseaux, Dieu donne la pâture. — Mais souvent il la refuse aux hommes.

Le lendemain, après avoir joui d’une matinée éclairée d’un beau

soleil d’automne, et parcouru les environs de la ville, nous nous

rendîmes au monastère des hyéronimites. Je me prêtais avec peine aux

tours, aux plaisanteries du poète du Toboso; mais il était si gai, si

pressant, si séduisant, qu’il m’entraînait malgré moi. Nous demandâmes

don Polycarpe; un petit frère nous conduisit à sa cellule. Nous le

trouvâmes occupé à l’éducation d’un perroquet, auquel il apprenait à

prononcer _ave Maria purissima, Deo gratias_. Dès qu’il nous aperçut,

il quitta son élève, nous salua et nous demanda le motif de notre

visite. Le fils d’Apollon lui dit, d’un air modeste et mesuré, que son

frère don Pacome l’avait chargé de le voir en passant par Grenade, pour

lui donner de ses nouvelles, et lui demander des siennes et de ses

homélies. — Quant à ma santé, grâces à Dieu, elle est bonne; et pour

mes homélies, j’en suis assez content. Vous venez donc de Barcelone?

pourquoi ne m’a-t-il pas écrit? — Il avait une légère indisposition,

causée, je crois, par l’usage immodéré du café. — Je le reconnais là:

il n’est pas de lettre où je ne lui recommande d’y renoncer, ou d’en

prendre rarement; mais je ne suis pas plus écouté que jadis le prophète

Isaïe dans Jérusalem. Il prétend que le café ouvre l’esprit, en donne

même au besoin. Chimère: est-ce que j’en prends pour composer mes

homélies? — Votre réflexion est juste. — Il ajoute, pour se justifier,

que les plus grands saints ont eu leurs faiblesses; que saint François

de Salles aimait les fleurs; saint François Xavier, les voyages; sainte

Catherine, les visions; sainte Thérèse, les romans; saint François

d’Assise, les bêtes; et moi, dit-il en riant, j’aime le café. Mon

frère fait de bonnes homélies, et moi de bon café. — Il nous a fait

espérer que vous voudriez bien nous faire goûter quelques-unes de vos

spirituelles productions. — Je ne ressemble pas au mauvais riche,

je donne volontiers les fruits de mon jardin. Mais vous entendez la

cloche qui nous appelle au réfectoire; dînez tous les deux avec nous. A

quatre heures, je dois débiter une de mes homélies dans notre église;

j’aurai une assemblée nombreuse de femmes et d’enfants. Je parlerai

aujourd’hui de saint Polycarpe, mon patron, qui est resté quinze années

sans se coucher, et qui s’asseyait sur une pierre, sans s’appuyer,

lorsqu’il était vaincu par le sommeil. Ce grand saint, répondit don

Manuel, mérite d’avoir un lit de plume en paradis. Il lui parla ensuite

de la voix sonore et brillante de don Pacome. Vous savez, lui dit-il,

que l’on court en foule à l’église pour l’entendre officier? — Il me

mandait, dans sa dernière lettre, que sa voix était un peu baissée. —

Il a eu un léger enrouement, mais de peu de durée. Aujourd’hui, quand

il chante au chœur, il fait encore trembler les vitres. — J’aurais

besoin du charme de sa voix, et de la vigueur de sa poitrine pour

soutenir mes homélies: phrase qu’il prononçait d’un ton modeste; mais

cette modestie extérieure n’étouffait pas l’amour-propre de l’écrivain.

Nous descendîmes au réfectoire, occupé déjà par une vingtaine de moines

qui nous accueillirent avec jubilation, présentés par le père gardien

comme des amis de son frère, don Pacome. Nous dînâmes sur une table

à part avec le père gardien; la chère fut assez bonne; le vin encore

meilleur. On nous servit au dessert une assiette de glands dont le goût

est plus agréable que celui de la noisette. Nous ne connaissons pas en

France bette espèce de glands; c’est apparemment celle que portait,

dans l’âge d’or, l’arbre de Jupiter, et qui nourrissait les hommes de

ce siècle fortuné,

Où, sous un chêne, on soupait galamment

Avec de l’eau, du millet et du gland.[19]

Nous bûmes à la santé de don Pacome et des cordeliers, et don Manuel et

moi, à la santé de don Polycarpe, de Saint Jérôme et des hyéronimites.

Le père gardien nous entretint de l’Alhambra, de la conversion des

Maures et du cardinal Ximenès qui, après la prise de Grenade, en avait

fait baptiser cinquante mille. Ce pieux cardinal, continua-t-il, voulut

forcer tous les habitants du quartier nommé l’_Alberjacin_, d’embrasser

notre sainte religion. Ils se soulevèrent; mais ils furent bientôt

réprimés et condamnés comme criminels de lèze-majesté. Le cardinal,

sensible et miséricordieux, et qui voulait conquérir des ames à Dieu,

fit proposer aux rebelles la mort ou le baptême. Dieu toucha leurs

cœurs, et tous acceptèrent le baptême.[20] Un jour, le saint cardinal,

après avoir gagné les imans et les docteurs mahométans, se fit apporter

tous les Corans et tous les livres arabes, quelque sujet qu’ils

traitassent, et les fit brûler publiquement, sans épargner, malgré

les plus pressantes prières, les reliures enrichies d’or et d’argent.

Quelques livres de médecine échappèrent seuls à cette proscription.[21]

— Certain Omar, dis-je alors, jadis en fit autant en Égypte. J’ai ouï

dire que cette éminence était sujette à des accès d’une mélancolie si

noire, qu’il était insupportable aux autres et à lui-même. — Je ne

sais, reprit don Polycarpe, mais nous aurions besoin d’un autre Ximenès

qui condamnât aux flammes ces romances, ces comédies, ces séguidilles

et tous ces méchants vers qui innondent et corrompent l’Espagne.

— Vous avez bien raison, dit don Manuel; vos homéliés suffiraient

pour éclairer et sanctifier le monde. — Sont-elles un peu connues à

Barcelone? demanda le père. — Sans doute; elles y sont encore plus

goûtées que le café. Ce joli trait de flatterie fît sourire le bon

père, et nous valut encore une bouteille de Malaga.

D’abord, après dîné, don Polycarpe nous mena à l’église pour nous

faire voir le tombeau de Gonsalves de Cordoue, sur lequel était une

inscription latine, dont voici la traduction:

«Ici repose Gonsalves Fernand de Cordoue, le plus grand capitaine de

l’Espagne, et la terreur des Français et des Turcs».

Je m’avisai de demander à don Polycarpe s’il croyait que ce grand

capitaine fût en paradis? — _Per Christo_, s’écria-t-il, qui pourrait

en douter? Il a battu les Turcs et fondé ce monastère. Il prit alors

congé de nous pour aller faire un peu de sieste, en attendant l’heure

de l’homélie, nous priant de ne pas y manquer. Mais, dit-il à don

Manuel, donnez-moi votre nom, afin que je parle de vous à mon frère,

et que je le remercie de m’avoir procuré votre connaissance. — Je

m’appelle don Estevan, y Francisco, y Antonio Caracalla. Le gardien

écrivit ce nom sur ses tablettes. Lorsqu’il fut parti, je restai

quelque temps rêveur devant la tombe de Gonsalves. — A quoi rêvez-vous?

me demanda don Manuel. — Je cherche une inscription pour ce tombeau;

au lieu de celle que nous y lisons, je voudrais y graver la maxime

favorite de ce fameux personnage,

Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (2 de 2) · 第 5 / 35 题