[19]
ne se sont point accrues souterrainement par les seules causes
naturelles. Ce terrein criblé de toute part par les bures
qu'ont creusés les premiers exploitans et leurs successeurs,
renferme des mares si considérables que tout accès aux mines
serait depuis longtemps impossible sans les moyens d'épuisement
que présentent les arènes dans tous les districts houillers.
On voudrait en vain dissimuler qu'en dégageant de haut en bas
et latéralement, toutes les colonnes d'eau supérieures à leur
niveau, les arènes n'eussent pas rendu accessibles et
exploitables, tant les veines supérieures, que les veines
inférieures à ce niveau.
Nul doute qu'avant la construction des arènes, des exploitans
n'eussent déjà atteint des veines inférieures à leur niveau,
alors surtout que leurs ouvrages se portaient sur des mines
_roisses_ (perpendiculaires): déjà donc, alors, il existait
des vides occupés par des eaux auxquels l'arène ne pouvait
offrir de décharge. Il fallu donc trouver des moyens de les
épuiser; et comme il n'existait pas de pompes à vapeur, ces
moyens se réduisirent à élever les eaux dans des tines ou
tonneaux et à les verser sur le niveau de l'arène. L'ont
conçoit que ce mode d'épuisement devenait insuffisant, alors
surtout qu'un percement inconsidéré mettait les travaux en
communication avec une colonne d'eau provenant d'anciens
ouvrages dont on ne soupçonnait pas l'existence. Pour lors, le
mal était sans remède; on était forcé d'abandonner
l'exploitation pour en recommencer une nouvelle.
[20]
Ce sont des ouvrages, entrepris, abandonnés, repris, pour être
abandonnés encore, qui ont causé tous les malheurs qui sont
arrivés aux exploitations du pays de Liège. Ces ouvrages ont
laissé dans la profondeur des vides qui renferment aujourd'hui
des amas d'eau immenses. Le domaine de ces eaux s'est accru au
fur et à mesure que se sont multipliés les communications avec
les ouvrages innondés.
Les premières pompes à vapeur ne parurent que vers 1727. Elles
remplacèrent les moyens d'épuisement qui s'exécutaient à
bras d'hommes ou à l'aide de chevaux.
Loin de cesser d'être utiles, les arênes devinrent plus
nécessaires encore, car elles reçurent les eaux des nouvelles
pompes qui, alors comme aujourd'hui, furent dispensées de les
élever à la superficie.
Ainsi, sans cesser de tenir à sec toutes les parties
supérieures à leur niveau, les arènes donnent aux exploitans
le triple avantage; 1° de soulager et d'accélérer le jeu des
pompes; 2° de dispenser de construire des canaux et des
aqueducs de décharge; 3° Et enfin de ne point employer une
forte partie de leurs capitaux à construire une arène : car en
définif, s'ils n'avaient pas d'arène dominante dans leur
ouvrages, ou une arène à proximité pour se mettre en
communication avec sa mer d'eau, il faudrait nécessairement en
construire, quels que fussent les avantages qu'offriraient les
localités pour le versage et l'écoulement des eaux. Supposons
que les pompes à vapeur eussent été connues au temps de la
construction des arènes;
[21]
et examinons si alors, il y eût eu des motifs assez puissants
pour renoncer à cette construction. En nous reportant à cette
époque, il est essentiel de se rappeler que les exploitations
abandonnées, et elles l'étaient toutes ou presque toutes,
formaient autant de réservoirs ou de mares d'eau. L'effet des
pompes n'eût donc alors pas été que local et
très-circonscrit. À défaut de canaux de décharge, les eaux
qu'elles eussent élevées à la superficie fussent rentrées à
plus ou moins de distance dans le sein de la terre : les pompes
à vapeur ne pouvaient donc produire leur plein effet qu'après
la construction des arènes.
Supposons encore qu'il n'ait été jusqu'à nos jours construit
aucune arène et conséquemment que tous les vides, les cavités
pratiqués sous terre pour l'extraction des mines fussent
occupés par les eaux; je le demande, que feraient aujourd'hui
les exploitans sans arène, sans galerie souterraines?
n'auraient-ils pas à luter à la fois contre trois obstacles
invincibles? Cependant les arènes paralysent deux de ces
obstacles, et prêtent leur assistance pour vaincre le
troisième.
Ces obstacles sont : 1° les eaux que l'arène a déchargées et
qui occuperaient aujourd'hui tous les vieux ouvrages; 2° les
eaux qui tombent journellement de la superficie que l'arène
reçoit et décharge aussitôt, et qui, à défaut d'arène,
alimenteraient sans cesse les réservoirs et les mares où les
pompes agissent et où elles agiraient sans succès quelle que
fût leur puissance; 3° et enfin les eaux inférieures au
niveau de l'arène,
[22]
lesquelles sont aujourd'hui, les seules eaux qui exigent des
moyens d'épuisement; moyens que les arènes favorisent d'autant
plus qu'elles présentent leur niveau à 232 à 280 pieds de la
superficie, non sur une ligne plus ou moins prolongée, mais
dans l'étendue entière d'un district de plusieurs lieues
carrées.
Je vais faire ressortir encore davantage l'évidence des faits.
Le Record de la Cour des Voir-Jurés de 1607, déclare
formellement que "les arènes sont la cause mouvante et
efficiente des ouvrages de mine, et des vuids, et des vacuités
produits par ces ouvrages, et que sans ces arènes, ces vuids et
vacuités n'auraient pas été faits."
Cette déclaration faite par une cour qui alors jouissait de la
plus haute considération, n'a pas cessé ni pu cessé d'être
vraie; et quels que soient les moyens d'épuisement que
présentent les pompes à vapeur, ces moyens seraient
incomplets, ils seraient insuffisants s'ils n'avaient les
arènes pour principaux auxiliaires : le service de celles-ci
est constant, sans interruption, il est perpétuel.
Pour déterminer la conviction des personnes, qui pourraient
douter encore que les pompes à vapeur ne pourraient, sans les
arènes, suffire à l'épuisement des eaux, voici ce que dit M.
Jaers dans son voyage métallurgique.
"J'ai vu des mines de l'Angleterre, de l'Écosse, de la Suède,
de la Norwege, de l'Allemagne et du pays de Liége.
[23]
La pompe à feu de Walker près de Neuwcastel est la plus
considérable du nord de l'Angleterre et peut-être la plus
grande d'Europe. Cette machine sert à élever les eaux d'une
mine qui a 100 toises de profondeur perpendiculaire (600 pieds),
mais _elle ne les élève que de 89 toises_, attendu qu'à onze
toises de profondeur on a pratiqué (donc elle n'était pas
pratiquée), une galerie d'écoulement de quatre pieds de
hauteur sur 250 toises de longueur ayant son embouchure dans la
riviére."
L'on voit donc qu'en Angleterre où les pompes à vapeur prirent
naissance, et où l'industrie pour l'exploitation des mines est
parvenue à un degré qu'aucune autre nation n'a pu atteindre,
on a été loin de penser que les galeries d'écoulement fussent
inutiles; et cependant quelle différence entre une galerie
faite toute exprès pour l'exploitation d'une mine qui se plonge
perpendiculairement dans les entrailles de la terre avec les
arènes du pays de Liége. Là avant de recueillir aucuns fruits
de leurs travaux, les exploitans construisent à grands frais
une galerie d'écoulement qui encore ne procure que onze toises
de soulagement _à la plus grande pompe de l'Europe_; tandis
qu'ici, sans être tenu à la moindre avance, les exploitans
jouissent d'un bénéfice de 30 à 50 toises et étendent ce
bénéfice, non à une mine, mais à 20 ou 23 couches quelles
que soit leur inclinaison.
J'ai vu, ajoute Mr. Genneté, les souterrains des mines de
charbon de terre de Charleroy, de Namur,
[24]
d'Aix-la-Chapelle et surtout du pays de Liége" J'ai vu des
_fosses_ absolument noyées par une infiltration si abondante
que cinq grosses machines à feu ne diminuaient presqu'en rien
cette abondance d'eau. Alors, continue-il, si la mine noyée est
d'un bon rapport, on fait les frais d'une conduite sous terre
qui prend les eaux de la fosse et les porte au travers de la
montagne dans une vallée qui se trouve quelquefois à une demi
lieue, à une lieue et même souvent à plusieurs lieues de
distance de la montagne qu'on exploite."
Ici Mr Genneté a commis un anacronisme ou plutôt les
exploitans, auxquels il s'est adressé, le lui ont fait
commettre dans l'intérêt de leur amour-propre : les arènes
existaient avant l'établissement des pompes à vapeur,
notamment celles qui dominaient les lieux dont il parle.
Dans le dictionnaire des sciences naturelles, coup d'oeil sur
les mines, tom. 31, Page 48, il est dit : "on parvient à se
débarrasser des eaux par une tranchée ou par une galerie
d'écoulement. C'est toujours le moyen d'assechement le plus
sûr, et _malgré les grandes avances qu'il exige_, c'est
souvent le plus économique. Les grands avantages que
présentent ces galeries sont qu'on ne craint jamais de les
établir dans les exploitations qui promettent une longue
durée. Il y en a qui ont plusieurs lieues de longueur.
Quelquefois on parvient à les disposer de manière à épuiser
plusieurs mines."
[25]
"On a remarqué que les sources abondantes se trouvent plutôt
vers la surface du sol que dans les grandes profondeurs."
Page 87, "la grande galerie d'écoulement des mines de Clausthal
au Hartz à 10438 mètres de longueur et passe à 288 mètres
au-dessous de l'église de Clausthal. Son percement a duré
depuis 1777 jusqu'à 1800, et a coûté 1,648,568 francs."
L'instruction du ministère de l'intérieur du gouvernement
français en date du 3 août 1810, pour l'exécution des art. 35
inclu 39 de la loi du 21 avril même année sur les mines, porte
"la redevance proportionnelle imposée sur les produits, a pour
objet, en ajoutant la somme de son produit à celle de la
redevance fixe, de faire face aux dépenses de l'administration
des mines, à celle des recherches, ouvertures et mises en
activité de mines nouvelles ou au rétablissement des mines
anciennes : ce produit pourra encore être très utilement
appliqué pour encouragement à raison de l'exécution des
machines _puissantes_ ou de grands tuyaux économiques et
_surtout à l'établissement de moyens d'exploitation utiles à
plusieurs mines d'un même canton_ par exemple : _au percement
de galeries profondes d'écoulement_ qui prépareraient un
nouveau champ d'extraction à plusieurs concessions des mines."
On voit ici que le ministre considère les galeries
d'écoulement comme devant prévaloir _aux machines puissantes_;
comme _nécessaire_ pour préparer
[26]
un nouveau champ d'extraction, et cependant qui le croirait? les
exploitans du pays de Liége qui jouissent d'avance du
bénéfice de ces galeries en contestent, en dénient même le
bénéfice.
Pour combler la mesure des faits et des preuves, je citerai
encore le passage d'un rapport fait au Préfet du Département
de l'Ourte le 12 octobre 1808, par l'ingénieur en chef des
mines.
"Rien ne s'oppose à ce que le Sr. Demet, maître _de la Haye_,
dirige les eaux de ses travaux sur le canal de l'arène de
Gersonfontaine dont le niveau, plus profond de 15 mètres que
celui de l'arène de St Hubert, (1) correspond à la veine
_Beaume_ où se trouve la tête des eaux et le premier
cuvellement de son bure et qu'il profite _des anciens ouvrages
pour établir cette communication et en diminuer les frais_."
"Par cette opération le Sr. Demet réduira de beaucoup le
volume d'eau qu'il est obligé d'élever avec la machine à
vapeur jusqu'à 39 mètres de la superficie où se trouve
actuellement son canal d'écoulement;
(1) L'exploitation de la Haye était établie, comme on le voit,
sur l'arène de Gersonfontaine qui était séparée de l'arène
de St Hubert, par une faille. Suivant les lois et édits, il
n'était pas permis à l'exploitation de La Haye de percer la
faille pour communiquer avec l'arène de St Hubert. Mais par une
concession accordée au Sr. Demet, l'exploitation de la Haye se
trouve placée à cheval sur la faille ce qui est sans contredit
contre les règles de l'art.
[27]
"mais il diminuera encore la charge de cette machine en
acquérant la faculté de les déverser à 40 mètres plus bas,
c'est-à-dire au niveau de l'arène de Gersonfontaine."
Il ajoute encore "pour assurer la solidité de l'ouvrage
Champay, (1) le Sr. Demet rectifiera le canal d'écoulement
ouvert par le Sieur Massillon de manière à ce qu'il communique
avec l'arène de St Hubert."
Il est donc bien constant que les pompes sont loin d'avoir
paralysé le bénéfice des arènes; il est donc bien constant
que ces arènes continuent et continueront, comme par le passé,
à être nécessaires très-nécessaires à toutes les
exploitations sans en excepter une seule; et qu'enfin cet
axiome, si connu des mineurs, cet axiome sanctionné par un si
grand nombre de jugemens et arrêts : _nulle exploitation sans
arène_ ne cessera de recevoir au pays de Liége son application
aussi longtems qu'il y existera des exploitations de mines de
houille : la vérité de cet axiome a été reconnue et
publiquement avouée par l'ancien
(1) L'exploitation de Champay est établie à l'autre côté de
la faille dans une partie de laquelle son bure est creusé. Bien
qu'elle ait été comprise dans la concession de la Haye, elle
était et elle est tellement indépendante de cette dernière,
que les ouvrages de l'une ne peuvent être utiles à l'autre.
Aussi ces deux exploitations continuent à former deux
établissements distincts. L'effet de la concession a été de
rendre l'une tributaire de l'autre.
[28]
procureur-général et avocat Raick, lequel fut propriétaire de
plusieurs exploitations notamment de la houillère _Bonnefin_.
Dans la cause des arèniers des Blavier contre les maîtres de
la houllière du _Saoux_ à Berleur, Raick dit que "si l'arène
Blavier n'eût pas dominé les ouvrages qui lui sont respectifs,
il est certain qu'ils seraient noyés et submergés en suite de
cette _règle vulgaire_ que sans le bénéfice d'une arène, il
serait impossible de travailler les _veines dessous eau_ soit
par machine à feu, soit par l'effet de la tine ou tonneau".
Paragraphe VI.