scène, fait répéter à Viriate le même vers et les mêmes choses
que dit Cornélie en tenant l'urne de Pompée, à cela près que les
vers de Cornélie sont très-touchants et que ceux de Viriate
languissent.» (_Voltaire._)--Voyez au tome IV, _Pompée_, acte V,
scène 1, vers 1461 et suivants.
[552]Dans l'édition de Voltaire (1764): «PERPENNA, _à Viriate_.»
[553] Voyez ci-dessus, p. 391, note 508.
[554] La première édition donne: «Et l'espoir d'Aristie,» ce qui
est évidemment une faute.
[555] Voyez tome I, p. 169, note 1.
[556] Dans l'édition de 1662: «à notre nouveau grade,» mais c'est
certainement encore une faute.
[557] Les éditions de 1682 et de 1692, que Voltaire a suivies,
portent, par erreur, _son courroux_, pour _mon courroux_. Au vers
suivant, Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont changé
«tous efforts» en «ses efforts.»
[558] _Atteinte_ est le texte de 1682, de 1692, de Voltaire dans
sa première édition (1764), aussi bien que dans la seconde
(1774). L'impression originale (1662) et celle de 1668 donnent
_attente_. Il nous semble que les deux leçons peuvent se
défendre.
[559] «Rodelinde dit dans _Pertharite_ (acte III, scène III, vers
998 et 1000):
Pour mieux choisir la place à te percer le cœur[559-a]
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A ces conditions prends ma main, si tu l'oses.»
(_Voltaire._)
[559-a] Dans _Pertharite_ (voyez ci-dessus, p. 62), le texte de ce
vers et du précédent est:
Pour avoir l'accès libre à pousser ma fureur,
Et mieux choisir la place à te percer le cœur.
[560] Corneille a emprunté à Plutarque les noms d'_Antoine_ et de
_Manlius_, aussi bien que celui d'_Aufide_ (ci-dessus, p. 364,
note 1). Ce fut Antoine qui porta le premier coup à Sertorius.
Voyez la _Vie de Sertorius_, chapitre XXVI.
[561] Plutarque, tout à la fin de son dernier chapitre, raconte
que, de tous les complices de Perpenna, Aufidius fut le seul qui
échappa. Il «vieillit en vne meschante bourgade de Barbares,
pauure, miserable, et hay de tout le monde.»
[562] _Var._ Mais puisque je vous vois, j'en suis assez vengé.
(1662)
[563] «En la scène sixième, M. Corneille nous apprend de son chef
et par entreligne, dans l'impression de sa pièce, que Pompée
brûle des lettres d'Aristie, au moins il semble que ce soit
d'elle, que Perpenna lui venoit de mettre entre les mains; mais
il veut qu'on l'en croie sur sa parole, car il ne paroît point
qu'il y eût du feu dans le cabinet de Viriate.» (_Seconde
dissertation...._ par l'abbé d'Aubignac. _Recueil...._ publié par
l'abbé Granet, tome I, p. 275.)--«Cette action de brûler des
lettres est belle dans l'histoire (voyez la note suivante), et
fait un mauvais effet dans une tragédie. On apporte une bougie,
autrefois on apportait une chandelle.» (_Voltaire_, 2e édition,
1774.)
[564] «Pour cuider sauuer sa vie, s'estant saisi des papiers de
Sertorius, il (_Perpenna_) fit offre à Pompeius de luy bailler
entre ses mains les lettres missiues de plusieurs des principaux
senateurs de Rome, escrites de leurs propres mains, par
lesquelles ilz mandoient à Sertorius qu'il menast son armée en
Italie, et qu'il y trouueroit beaucoup de gens qui desiroient sa
venuë, et ne demandoient autre chose que la mutation du
gouuernement. Là ne fit point Pompeius vn acte de ieune homme,
ains d'vn cerueau meur, rassis et bien composé, deliurant par ce
moyen la ville de Rome de grande peur et du danger de grandes
nouuelletez; car il amassa ces lettres et papiers de Sertorius en
vn monceau, et les brusla toutes sans en lire vne seule, ne
permettre qu'autre en leust. Dauantage fit incontinent mourir
Perpenna pour doute qu'il n'en nommast quelques vns, craignant
que s'il en nommoit, cela ne fust derechef occasion de nouveaux
troubles et nouuelles seditions.» (Plutarque, _Vie de Sertorius_,
chapitre XXVII, traduction d'Amyot.)
[565] Voltaire (1764) a placé entre ce vers et le suivant
l'indication: _A Viriate_.
SOPHONISBE
TRAGÉDIE.
1663
NOTICE.
Sophonisbe fut l'héroïne de la première tragédie italienne que Jean
Georges Trissino, dit le Trissin, fit jouer à Vicence vers 1514. Le
succès de cette œuvre engagea plusieurs de nos auteurs dramatiques à
traiter à leur tour le même sujet[566], mais aucun ne réussit aussi bien
que Mairet, dont l'ouvrage, antérieur de plusieurs années au _Cid_, a
toujours été considéré comme la première pièce régulière qui ait
été écrite en France. «Ce fut M. Chapelain, lit-on dans le
_Segraisiana_[567], qui fut cause que l'on commença à observer la règle
de vingt-quatre heures dans les pièces de théâtre; et parce qu'il
falloit premièrement le faire agréer aux comédiens, qui imposoient alors
la loi aux auteurs, sachant que M. le comte de Fiesque, qui avoit
infiniment de l'esprit, avoit du crédit auprès d'eux, il le pria de leur
en parler, comme il fit. Il communiqua la chose à M. Mairet, qui fit la
_Sophonisbe_, qui est la première pièce où cette règle est observée.»
Jusqu'au succès du _Cid_, Mairet fut l'ami de Corneille; mais il devint
alors un de ses plus fougueux adversaires, et ce ne fut que sur un ordre
formel de Richelieu qu'il cessa de répandre dans le public d'insolents
libelles contre le nouvel ouvrage[568]. Plus tard un rapprochement eut
lieu et les inimitiés s'apaisèrent; mais lorsque Corneille entreprit de
traiter à son tour le sujet de _Sophonisbe_, Mairet en conçut un chagrin
que les bons procédés de Corneille[569] ne purent calmer. «Ah!
vraiment, écrit à ce sujet un contemporain, j'oubliois de vous dire que
le pauvre Mairet est malade, et que l'on dit que c'est le dépit qu'il a
de ce qu'on a refait sa _Sophonisbe_, qui lui cause cette maladie; celui
qui l'a entrepris devoit bien attendre qu'il fût mort, pour ne pas
donner à des enfants, en présence d'un père âgé de quatre-vingt-quinze
ans, la mort qu'il a prétendu leur donner; je crois toutefois qu'ils
n'en auront que la peur[570].» Il faudrait se garder du reste de prendre
à la lettre les quatre-vingt-quinze ans dont il est question ici; si le
poëte était déjà fort passé de mode, l'homme n'était pas pour cela
très-âgé: il n'était l'aîné de Corneille que de deux ans, et n'avait par
conséquent que soixante et un ans lors de la représentation de la
nouvelle _Sophonisbe_.
Cette représentation eut lieu au mois de janvier 1663, comme nous
l'apprend Loret, qui en rend compte en ces termes dans sa _Muse
historique_ du 20 de ce mois:
Cette pièce de conséquence,
Qu'avec extrême impatience
On attendoit de jour en jour
Dans tout Paris et dans la cour,
Pièce qui peut être appelée
_Sophonisbe_ renouvelée,
Maintenant se joue à l'Hôtel (_de Bourgogne_[571]),
Avec applaudissement tel,
Et si grand concours de personnes,
De hautes dames, de mignonnes,
D'esprit beaux en perfection,
Et de gens de condition,
Que de longtemps pièce nouvelle
Ne reçut tant d'éloges qu'elle.
Je ne m'embarrasserai point
A déduire de point en point
Ses plus importantes matières
Ni ses plus brillantes lumières.
Pour dignement les concevoir,
Il faut les ouïr et les voir.
Je veux pourtant dans notre histoire
Prouver son mérite et sa gloire
Par un invincible argument;
Car en disant tant seulement
Que cette pièce nompareille
Est l'ouvrage du grand Corneille,
C'est pousser la louange à bout,
Et qui dit Corneille dit tout.
Quelques jours après on lisait dans la _Gazette_[572]: «Le 27, Leurs
Majestés eurent dans l'appartement de la Reine la représentation de la
_Sophonisbe_ du sieur Corneille par la troupe royale, Monsieur et Madame
s'y étant trouvés avec toute la cour.»
Nous sommes obligé d'avouer que tout le monde ne parle pas avec autant
d'enthousiasme que Loret de l'effet produit par cette pièce: «Durant
tout ce spectacle, dit l'abbé d'Aubignac[573], le théâtre n'éclata que
quatre ou cinq fois au plus.» Mais de Visé lui répond[574]: «Vous
devriez faire connoître de quoi vous entendez parler, et si c'est des
vers ou du sujet; car pour me servir de vos termes, il est constant que
les vers en sont si forts et si beaux, qu'ils font éclater plus de cent
fois; c'est-à-dire, pour m'expliquer en termes plus clairs, qu'ils
obligent les spectateurs à donner de visibles marques de leur
admiration.» Un autre défenseur de Corneille, sans contester les
assertions de d'Aubignac, donne du fait qu'il avance une explication des
plus naïves: «Les spectateurs, dit-il, sont sans cesse dans l'admiration
et sentent une joie intérieure qui les retient dans un profond
silence[575].»
Une critique de _Sophonisbe_, sur laquelle nous aurons à revenir tout à
l'heure[576], a le rare mérite de nous nommer tous les acteurs qui ont
joué d'original dans cette tragédie, et de nous faire connaître leur
genre de talent. «Je vais vous dire un mot de chaque personnage, et
commencer par celui de Sophonisbe. Je crois vous devoir dire, avant que
de passer outre, que ce rôle, qui est le plus considérable de la pièce,
est joué par Mlle des Œillets[577], qui est une des premières actrices
du monde, et qui soutient bien la haute réputation qu'elle s'est acquise
depuis longtemps. Je ne lui donne point d'éloges, parce que je ne lui en
pourrois assez donner; je me contenterai seulement de dire qu'elle joue
divinement ce rôle et au delà de tout ce que l'on se peut imaginer; que
M. de Corneille lui en doit être obligé, et que quand vous n'iriez voir
cette pièce que pour voir jouer cette inimitable comédienne, vous en
sortiriez le plus satisfait du monde....» Le rôle de Syphax, ajoute
l'auteur de cette critique, «est joué par M. de Montfleury[578], qui
fait beaucoup paroître tout ce qu'il dit, qui joue avec jugement, qui
pousse tout à fait bien les grandes passions, et qui ne manque jamais de
faire remarquer tous les beaux endroits de ses rôles.... Je passe à
celui d'Erixe, que représente Mlle de Beauchâteau[579]. Sa réputation
est assez établie, et je ne puis rien dire à son avantage que tout le
monde ne sache. Je vous entretiendrois de son esprit, si je ne craignois
de sortir de mon sujet, et si je n'appréhendois que la quantité de
choses que j'aurois à vous en raconter ne me fît demeurer trop longtemps
sur une si riche et si vaste matière.... Après l'inutile rôle d'Erixe,
voyons si celui de Massinisse, qui est plus nécessaire à la pièce, y
apporte quelques beautés. Oui; mais elles ne viennent pas de l'auteur,
mais de celui qui le représente, puisque c'est M. de Floridor[580], qui
a un air si dégagé, et qui joue de si bonne grâce que les personnes
d'esprit ne se peuvent lasser de dire qu'il joue en honnête homme. Il
paroît véritablement ce qu'il représente, dans toutes les pièces qu'il
joue. Tous les auditeurs souhaiteroient de le voir sans cesse, et sa
démarche, son air et ses actions ont quelque chose de si naturel, qu'il
n'est pas nécessaire qu'il parle pour attirer l'admiration de tout le
monde. Pour lui donner enfin beaucoup de louanges, il suffit de le
nommer, puisque son nom porte avec soi tous les éloges que l'on lui
pourroit donner. Je puis dire hardiment toutes ces choses, sans craindre
de donner de la jalousie à ceux qui sont de la même profession: il y a
longtemps qu'il est au-dessus de l'envie et que tout le monde avoue que
c'est le plus grand comédien du monde et un des plus galants hommes et
de la plus agréable conversation.... Le dernier rôle considérable dont
je vous parlerai, et dont je ne vous entretiendrai pas longtemps, est
celui de Lélius, que joue M. de la Fleur, qui peut passer pour un grand
comédien, et qui s'est fait admirer de tout le monde dans _Commode_ et
dans _Stilicon_[581].»
Notre critique ne pousse pas plus avant sa revue des acteurs de
_Sophonisbe_: «Je ne parlerai point, dit-il, des suivantes, et de
plusieurs autres personnages de peu de conséquence....» Mais il ne donne
pas à entendre que ces rôles aient été mal remplis. On pourrait le
conclure, ce semble, de ce qu'en a dit d'Aubignac, s'il était possible
d'ajouter quelque foi aux remarques d'un observateur aussi partial.
Voici du reste de quelle manière ce dernier s'exprime à ce sujet: «Les
femmes qui jouent ces rôles sont ordinairement de mauvaises actrices,
qui déplaisent aussitôt qu'elles ouvrent la bouche: de sorte que soit
par le peu d'intérêt qu'elles ont au théâtre, par la froideur de leurs
sentiments, ou par le dégoût de leur récit, on ne les écoute point;
c'est le temps que les spectateurs prennent pour s'entretenir de ce qui
s'est passé, ou pour manger leurs confitures....» Mais Donneau de Visé,
devenu un peu tardivement le défenseur de Corneille, ne laisse pas ces
objections sans réponse: «Vous ne vous contentez pas, dit-il, de
condamner celles que vous nommez suivantes[582], votre critique
s'attache encore aux personnes qui les représentent, et vous en faites
un portrait aussi désavantageux qu'il est peu ressemblant; mais quand
elles seroient de méchantes actrices, quand elles ne seroient point
belles, et que ce que vous dites seroit aussi véritable qu'il se trouve
faux dans la pièce que vous reprenez, dites-moi, je vous prie, à quoi
sert cette remarque[583]?»
Nous avons vu Corneille déclarer que la prison où il avait placé Ægée
dans sa _Médée_ produisait un effet désagréable, et qu'il est préférable
de donner aux principaux acteurs, lorsque la situation l'exige, «des
gardes qui les suivent, et n'affoiblissent ni le spectacle ni l'action,
comme dans _Polyeucte_ et dans _Héraclius_[584].» Mais dans _Sophonisbe_
il a fait paraître Syphax enchaîné, et un de ses critiques le lui a
reproché en ces termes: «Je ne dirai rien de ses chaînes, on sait assez
qu'elles pèsent présentement à tous ceux qui les voient, et que l'on ne
peut plus les souffrir, si ce n'est aux tragédies de collége[585].»
Lélius dit toutefois:
Détachez-lui ces fers, il suffit qu'on le garde[586];
mais il ne le dit que lorsque Syphax a porté ces fers pendant trois
scènes; encore peut-être cet ordre de Lélius n'est-il qu'une concession,
car dans cet ouvrage, comme dans plusieurs autres[587], des changements
ont eu lieu entre la première représentation et l'impression. En effet,
l'auteur des _Nouvelles nouvelles_ dit en parlant du personnage de
Lélius: «Il ne paroît dans cette pièce que pour dire à Massinisse qu'il
se doit divertir avec Sophonisbe, et non la prendre pour femme. Il veut
autoriser ce qu'il avance par des menteries, en disant que les Dieux
n'ont jamais eu de femmes, en quoi il s'abuse grossièrement. On dit
qu'il a retranché quelque chose de cet endroit, ce qui fait voir que
plusieurs l'ont condamné aussi bien que moi[588].» Dans l'édition de
1663 et dans les suivantes, Lélius parle bien encore des Dieux à
Massinisse, qui lui en a parlé le premier (voyez acte IV, scène III);
mais il ne lui dit pas, ce qui avait choqué le critique, que les Dieux
n'ont jamais eu de femmes.
Pour ces changements antérieurs à l'impression, la déclaration de l'abbé
d'Aubignac est encore plus formelle; il dit à la fin de la deuxième
édition de sa critique[589]: «Voilà ce que l'on pouvoit dire de
_Sophonisbe_, selon ce qu'elle étoit dans les premières représentations,
et quiconque approuvera les changements qu'elle a soufferts dans
l'impression, autorisera le jugement que j'en ai fait. Je n'envie point
à ceux qui la liront sans l'avoir vue le plaisir de n'y pas rencontrer
les fautes que j'ai condamnées; et j'estime M. Corneille d'avoir fait,
en la mettant sous la presse, ce qu'il devoit faire auparavant que de la
mettre sur le théâtre[590].»
D'Aubignac, il est vrai, est un témoin que les admirateurs de notre
poëte seraient bien fondés à récuser; mais, tout en reconnaissant que le
partial critique exagère sans doute l'importance des modifications, nous
pensons que très-probablement Corneille en a fait au moins
quelques-unes. Le soin qu'il a mis à corriger les diverses éditions de
ses œuvres suffirait pour nous convaincre qu'avant l'impression de ses
pièces il devait profiter des observations utiles que la représentation
lui suggérait, quand même la confidence qu'il a faite sur ce point à ses
lecteurs dans l'examen de _Nicomède_[591] ne dissiperait pas tous les
doutes à ce sujet.
L'édition originale de _Sophonisbe_ forme un volume in-12, de 6
feuillets et 76 pages, intitulé: SOPHONISBE, TRAGEDIE. Par P. Corneille.
_Imprimée à Rouen. Et se vend à Paris, chez Guillaume de Luyne, Libraire
Iuré, au Palais...._ M.DC.LXIII. Auec priuilege du Roy.
Le privilége, donné à Paris le 4 mars 1663, est commun à _Sophonisbe_ et
à _Persée et Démétrius_, tragédie de Thomas Corneille, représentée à la
fin de 1662. L'Achevé d'imprimer est du 10 avril 1663.
Dans cette même année 1663, Montfleury, fils de l'acteur qui jouait
Syphax dans _Sophonisbe_, plaçait dans _Impromptu de l'hôtel de
Condé_ une scène[592] entre un marquis et une libraire du Palais, où il
était question de la nouvelle pièce de Corneille[593]:
ALIS.
Monsieur, n'aurai-je point l'honneur de vous rien vendre?
LE MARQUIS.
Oui, mais je veux avoir de ces pièces du temps.
ALIS.
Voilà la _Sophonisbe_.
LE MARQUIS.
Avez-vous du bon sens?
ALIS.
Si j'en ai? Je le crois: c'est de Monsieur Corneille,
C'est du siècle présent l'honneur et la merveille;
Et les œuvres, Monsieur, d'un homme si vanté,
Le feront adorer de la postérité.
Nous n'avons point d'auteurs dont la veine pareille....
LE MARQUIS.
Eh! Madame, l'on sait ce que c'est que Corneille.
Les écrits qui parurent à l'occasion de _Sophonisbe_ sont assez
nombreux. On trouve d'abord dans la troisième partie des _Nouvelles
nouvelles_, de Donneau de Visé, publiées à Paris, chez Gabriel Quinet,
en 1663, un long examen de la pièce de Corneille, examen qui a été
réimprimé par Granet dans son _Recueil_ (tome I, p. 118), sous le titre
de _Critique de la_ Sophonisbe. C'est cette critique qui nous a fourni
la plus grande partie des détails que nous avons donnés sur les acteurs
qui ont joué la pièce d'original. La déclaration qui la termine et que
l'auteur place dans la bouche d'un jeune homme nommé Straton, prouve que
Donneau de Visé n'était animé d'aucun mauvais sentiment contre Corneille
et qu'il ne songeait à autre chose qu'à attirer un peu sur lui-même
l'attention du public: «L'on ne doit pas croire, dit-il, que la
_Sophonisbe_ soit méchante, parce que j'ai, ce semble, dit quelque chose
à son désavantage. L'on ne parle jamais contre une pièce qu'elle n'ait
du mérite, parce que celles qui sont absolument méchantes ne sont pas
dignes d'avoir cet honneur, et que ce seroit perdre son temps que de
vouloir faire remarquer des fautes dans des choses qui en sont toutes
remplies et où l'on ne peut rien trouver de beau. Toutes ces choses
font voir que ni l'auteur ni les comédiens ne se peuvent plaindre de moi
avec justice, et que je n'ai pas cru effleurer seulement la réputation
de M. Corneille, en disant librement ce que je pense de sa _Sophonisbe_.
Je confesse avec tout le monde qu'il est le prince des poëtes françois,
et je n'ai cité _Rodogune_ et _Cinna_ que pour faire voir que l'on ne
peut rien trouver d'achevé que parmi ces ouvrages, qu'il n'y a que lui
seul qui se puisse fournir des exemples de pièces parfaites, et qu'il a
pris un vol si haut que l'âge l'oblige, malgré lui, de descendre un peu.
Je sais qu'il a l'honneur d'avoir introduit la belle comédie en France,
d'avoir purgé le théâtre de quantité de choses que l'on y veut faire
remonter. Je sais de plus que ses pièces ont eu le glorieux avantage
d'avoir formé quantité d'honnêtes gens, qu'elles sont dignes d'être
conservées dans les cabinets des princes, des ministres et des rois,
qu'elles sont plutôt faites pour instruire que pour divertir, et que,
quoique nous en ayons vu depuis un temps de fort brillantes, leur éclat
n'a servi qu'à faire découvrir plus de beautés dans celles de ce grand
homme, et qu'à les faire voir dans leur jour. Après cet aveu, je ne
crois pas passer pour critique, mais peut-être que je ne me pourrai
exempter du nom de téméraire. L'on me fera toujours beaucoup d'honneur
de me le donner: la témérité appartient aux jeunes gens, et ceux qui
n'en ont pas, loin de s'acquérir de l'estime, devroient être blâmés de
tout le monde[594].»
Une seconde critique, intitulée: _Remarques sur la tragédie de_
Sophonisbe _de M. Corneille envoyées à Madame la duchesse de R*, par
Monsieur L. D._ (l'abbé d'Aubignac)[595], est écrite d'un tout autre
style, et la malveillance de l'auteur y perce à chaque ligne, malgré
certains ménagements affectés. Sa dissertation lui attira la réponse
suivante: _Défense de la_ Sophonisbe _de Monsieur de Corneille_[596].
Cet ouvrage est de Donneau de Visé, qui avait, comme on le voit, changé
d'opinion un peu vite. Il s'en explique lui-même à la fin de son
opuscule, d'une manière qui n'est pas exempte de quelque embarras. «Vous
vous étonnerez peut-être de ce qu'ayant parlé contre _Sophonisbe_ dans
mes _Nouvelles nouvelles_, je viens de prendre son parti; mais vous
devez connoître par là que je sais me rendre à la raison. Je n'avois
alors été voir _Sophonisbe_ que pour y trouver des défauts, mais l'ayant
depuis été voir en disposition de l'admirer, et n'y ayant découvert que
des beautés, j'ai cru que je n'aurois pas de gloire à paroître opiniâtre
et à soutenir mes erreurs, et que je devois me rendre à la raison, et à
mes propres sentiments, qui exigeoient de moi cet aveu en faveur de M.
de Corneille, c'est-à-dire du plus fameux auteur françois.»
Dans cette _Défense_, de Visé semble avoir très-nettement pénétré le
motif de l'indignation de d'Aubignac, qu'il fait parler de la sorte: «M.
de Corneille, dit-il un jour devant des gens dignes de foi, ne me vient
pas visiter, ne vient pas consulter ses pièces avec moi, ne vient pas
prendre de mes leçons: toutes celles qu'il fera seront critiquées.»
D'Aubignac est peint ici comme ce Lysandre dont Uranie, dans _la
Critique de l'École des femmes_[597], esquisse le portrait quelques mois
après la première représentation de _Sophonisbe_: «Il veut être le
premier de son opinion, et qu'on attende par respect son jugement. Toute
approbation qui marche avant la sienne est un attentat sur ses lumières,
dont il se venge hautement en prenant le contraire parti. Il veut qu'on
le consulte sur toutes les affaires d'esprit; et je suis sûre que si
l'auteur lui eût montré sa comédie avant que de la faire voir au public,
il l'eût trouvée la plus belle du monde.»
Du reste d'Aubignac lui-même nous laisse deviner assez naïvement ses
motifs dans ce passage, que nous avons eu ailleurs l'occasion de citer
plus au long[598]: «M. Corneille n'a pas sujet de se plaindre de moi, si
j'use de cette liberté publique; je n'ai point de commerce avec lui, et
j'aurois peine à reconnoître son visage, ne l'ayant jamais vu que deux
fois.»
Outre la _Défense_ de Donneau de Visé, il y eut encore comme réponse au
pamphlet de d'Aubignac une lettre _A Monsieur D. P. P. S. sur les
remarques qu'on a faites sur la_ Sophonisbe _de Mr de Corneille_[599].
Cette lettre, signée seulement des initiales L. B., est d'une faiblesse
que l'auteur paraît avoir sentie et qu'il cherche à se faire pardonner
en disant «que du soir au lendemain on ne peut pas faire ce qu'on ferait
en quinze jours;» excuse qu'Alceste n'eût pas admise.
Quant à l'abbé d'Aubignac, continuant le cours de ses invectives, et
passant successivement en revue les plus récentes pièces de Corneille,
il joignit à la seconde édition de ses _Remarques sur Sophonisbe_ une
critique nouvelle, et publia le tout sous ce titre: _Deux dissertations
concernant le poëme dramatique, en forme de Remarques sur deux tragédies
de M. Corneille intitulées_ Sophonisbe _et_ Sertorius. _Envoyées à
Madame la duchesse de R*_. A Paris, chez Jacques du Brueil, M.DC.LXIII,
in-12. Bientôt il fit paraître un autre volume intitulé: _Troisième et
quatrième dissertation concernant le poëme dramatique, en forme de
Remarques sur la tragedie de M. Corneille intitulée_ Œdipe, _et de
Response à ses calomnies_. L'Achevé d'imprimer est du 27 juillet 1663.
Les trois premières dissertations ont été réimprimées par Granet dans
son _Recueil_; nous avons parlé de la troisième et de la seconde dans
les notices d'_Œdipe_ et de _Sertorius_. Quant à la quatrième, elle est
remplie des personnalités les plus grossières et ne traite d'aucun
ouvrage en particulier.