Hypsipyle, que le Roi laisse avec Jason, le réduit à lui avouer que

toute la tendresse de son cœur est pour elle, et qu'il ne s'attache à

Médée que par la considération du besoin qu'il en a pour emporter la

Toison, sans laquelle ni lui ni aucun de ses compagnons ne peut

retourner en Grèce qu'il n'y perde la tête. Médée interrompt leur

discours; et sitôt que Jason la voit, il se retire tout confus de ce

qu'il vient de dire, et saisi d'une juste appréhension qu'elle ne l'aye

écouté.

Ces deux rivales, jalouses l'une de l'autre, commencent un entretien

piquant qui se termine en querelle, que Médée fait éclater par un

changement de ce palais doré en un palais d'horreur, où tout ce qu'il y

a d'épouvantable en la nature sert de Termes[317]....

Quatre[318] monstres ailés et quatre rampants enferment Hypsipyle. Cette

reine, demeurée seule parmi tant d'objets épouvantables, et pleine du

désespoir où la jette l'infidèle politique de Jason, s'offre à mourir,

et presse ces monstres de la dévorer; puis tout à coup se remettant en

l'esprit que ce seroit se sacrifier à sa rivale, elle leur crie qu'ils

n'avancent pas. Cette défense qu'elle leur fait est répétée par une voix

cachée qui chante ces paroles:

Monstres, n'avancez pas, une reine l'ordonne[319]....

Les monstres s'arrêtent en même temps, et comme Hypsipyle ne sait à qui

attribuer une protection si surprenante, la même voix ajoute:

C'est l'Amour qui fait ce miracle[320]....

Soudain une nuée descend en terre, et s'y séparant en deux ou trois, qui

se perdent en divers endroits du théâtre, elle y laisse le prince

Absyrte, qui en étoit enveloppé. Ce prince amoureux commande à ces

monstres de disparoître, ce qu'ils font aussitôt, les uns en s'envolant,

et les autres en fondant sous terre. Après quoi, il donne la main à

cette reine effrayée, pour sortir d'un lieu si dangereux pour elle.

[316] Après les mots: «qui a paru au premier acte;» voyez

ci-après, p. 299.

[317] Voyez ci-après, p. 299 et 300.

[318] Après les mots: «que fait la perspective;» voyez ci-après,

p. 300.

[319] Voyez 313.

[320] _Ibidem._

ACTE QUATRIÈME.

....[321]Médée y paroît seule, dans une profonde rêverie; Absyrte

l'aborde, à qui elle demande compte du succès de leur artifice, et fait

par là connoître aux spectateurs que toute cette épouvante du troisième

acte n'étoit qu'un jeu concerté entre eux, afin qu'Hypsipyle, croyant

être obligée de la vie à ce prince, reçût plus favorablement son amour,

et ne disputât plus le cœur de Jason à cette princesse. Cet amant lui

apprend que son secours inespéré n'a produit en cette reine que des

sentiments de reconnoissance, qui ne vont point jusqu'à l'amour, et lui

demande un charme assez fort pour emporter son cœur tout à fait. Médée

lui avoue que le pouvoir de son art ne s'étend point jusque-là, et après

lui avoir promis de le servir, elle le congédie en le priant de lui

envoyer sa sœur Chalciope.

Attendant qu'elle vienne, elle s'entretient sur le péril où l'expose

l'amour d'un volage, qui pourra ne lui être pas plus fidèle qu'à

Hypsipyle. Chalciope, ou plutôt Junon sous son visage, vient

l'entretenir, et lui exagère l'obligation qu'elle a à Jason de l'avoir

si hautement préférée à Hypsipyle en sa présence même. Elle ajoute que

ses dédains ne peuvent servir qu'à le réunir avec cette rivale, et se

retire le voyant arriver. Médée lui fait des reproches de tout ce qu'il

a dit d'obligeant à Hypsipyle, soit qu'elle l'eût entendu, soit qu'elle

l'eût su par le moyen du charme. Jason lui répond qu'elle ne doit pas

s'alarmer d'une civilité qu'il n'a pu refuser à la dignité d'une reine

qu'il abandonne pour elle, et continue à lui demander la Toison, où sa

gloire est attachée, avec le salut de tous ses compagnons. Médée lui

réplique qu'elle veut bien prendre soin de sa gloire, et lui donne de

quoi vaincre les taureaux et les gensdarmes, à la charge qu'il laissera

combattre le dragon aux autres. Jason veut la grâce entière, et Médée le

quitte en colère de ce qu'il exige tout d'elle, et ne veut rien laisser

en son pouvoir.

Junon le rejoint, étonnée comme lui des menaces avec lesquelles Médée

s'en est séparée. Elle se plaint de ce que l'Amour ne lui tient pas ce

qu'il lui avoit promis en sa faveur, et lui apprend que les Dieux

s'assemblent chez Jupiter pour résoudre le destin de cette journée. Sur

quoi, le ciel de Vénus s'ouvre, qui fait voir le palais de cette déesse,

où l'Amour paroît seul, et dit à Junon que pour lui tenir parole, il

s'en va montrer à cette assemblée des Dieux qu'il est leur maître quand

il lui plaît. Il finit en commandant à Jason d'obéir à Médée, et de lui

laisser le soin du reste, et s'élance aussitôt en l'air, qu'il traverse,

non pas d'un côté du théâtre à l'autre, mais d'un bout à l'autre. Les

curieux qui voudront bien considérer ce vol le trouveront assez

extraordinaire, et je ne me souviens point d'en avoir vu de cette

manière[322]. Après que l'Amour a disparu, Jason reprend courage, et

sort avec Junon, pour rejoindre Médée et rendre une soumission entière à

ses volontés.

[321] Après les mots: «qu'on passe de la nuit au jour;» voyez

ci-après, p. 315.

[322] Voyez ci-dessus, p. 231, et p. 227, note 298.

ACTE CINQUIÈME.

La forêt de Mars y fait voir la Toison sur un arbre qui en occupe le

milieu. Le dragon ne s'y montre point encore, parce que le charme de

Circé, qui l'en a fait gardien, le réserve pour s'opposer aux

ravisseurs, et ne veut pas qu'il épouvante ceux qui ne sont amenés là

que par la curiosité de voir cette précieuse dépouille. C'est ce

qu'Absyrte apprend à Hypsipyle, et reçoit d'elle de nouvelles

protestations de reconnoissance pour le service qu'il lui a rendu avec

un aveu qu'elle ne peut se donner à lui que Jason ne se soit donné à un

autre[323] et lui ait montré l'exemple d'un changement irrévocable. Le

Roi les aborde, tout épouvanté de la victoire que ce héros vient de

remporter sur les taureaux et les gensdarmes, et témoigne peu de

confiance au dragon, qui reste seul à vaincre. Il attribue ces effets

prodigieux à des charmes qu'Hypsipyle lui a prêtés, et qu'il croit plus

savante en ce grand art que Médée, vu la manière toute miraculeuse dont

elle a pris terre à Colchos. Cette reine rejette sur sa rivale ce qu'il

lui impute, et presse Jason, qu'elle voit venir, d'en avouer la vérité.

Jason, sans vouloir éclaircir cette matière, demande au Roi la

permission d'achever, et s'avance vers la Toison pour la prendre. Médée

paroît aussitôt sur le dragon volant, élevée en l'air à la hauteur d'un

homme, et s'étant saisie de cette toison, elle présente le combat à ce

héros, qui met bas les armes devant elle, et aime mieux renoncer à sa

conquête que de lui déplaire. Après cette déférence, il se retire, et

Zéthès et Calaïs, qui l'avoient suivi, entreprennent le combat en sa

place, et s'élancent tout d'un temps dans les nuées, pour fondre de là

sur le dragon. Médée les brave, et s'élève encore plus haut pour leur

épargner la peine de descendre, cependant qu'Orphée les encourage par

cet air qu'il chante:

Hâtez-vous, enfants de Borée[324]....

Cette chanson d'Orphée ne fait point paroître les Argonautes ailés, et

Médée en prend occasion de le railler de ce que sa voix ne porte point

jusqu'à eux, puisqu'elle ne les fait point descendre; mais ces héros se

montrant sur la fin de sa raillerie, Orphée chante cet autre couplet

tandis qu'ils combattent:

Combattez, race d'Orithye[325]....

L'art des machines n'a rien encore fait voir à la France de plus beau,

ni de plus ingénieux que ce combat. Les deux héros ailés fondent sur le

dragon, et se relevant aussitôt qu'ils ont tâché de lui donner une

atteinte, ils tournent face en même temps, pour revenir à la charge.

Médée est au milieu des deux, qui pare leurs coups, et fait tourner le

dragon vers l'un et vers l'autre, suivant qu'ils se présentent.

Jusqu'ici nous n'avons point vu de vols sur nos théâtres qui n'ayent été

tout à fait de bas en haut, ou de haut en bas, comme ceux d'_Andromède_;

mais de descendre des nues au milieu de l'air et se relever aussitôt

sans prendre terre, joignant ainsi les deux mouvements, et se retourner

à la vue des spectateurs, pour recommencer dix fois la même descente,

avec la même facilité que la première, je ne puis m'empêcher de dire

qu'on n'a rien encore vu de si surprenant, ni qui soit exécuté avec tant

de justesse[326].

Le combat se termine par la fuite des Argonautes et la retraite

d'Orphée. Le Roi, ravi de voir que Médée l'a si bien servi, lui en fait

ses remerciements, et l'invite à descendre pour l'embrasser. Cette

princesse s'en excuse, sur ce qu'elle veut aller combattre et vaincre

ces ambitieux jusque dans leur navire. Le Roi, voyant qu'elle continue à

s'élever toujours plus haut avec la Toison qu'elle emporte, commence à

la soupçonner de quelque perfidie, et elle lui avoue que les Dieux de

Jason sont plus forts que les siens, et qu'elle le va rejoindre dans son

vaisseau, où sa sœur Chalciope l'attend avec ses fils. Sitôt qu'elle

est disparue, Junon se montre dans son chariot, et après avoir désabusé

le Roi touchant Chalciope, dont elle a pris le visage pour mieux porter

Médée à ce qu'elle vient de faire, elle remonte au ciel pour en obtenir

l'aveu de Jupiter. Le Roi, au désespoir, implore le secours du Soleil

son père, dont on voit s'ouvrir le palais lumineux, et ce dieu sortir

dans son char tout brillant de lumière. Il s'élève en haut pour demander

en faveur de son fils la protection de Jupiter, et un autre ciel s'ouvre

au-dessus de lui, où paroît ce maître des Dieux sur son trône, et Junon

à son côté. Ces trois théâtres qu'on voit tout d'une vue font un

spectacle tout à fait agréable et majestueux[327].... C'est[328] en cet

état que ce maître des Dieux répond à la prière que lui fait le Soleil,

et lui dit que l'arrêt du Destin est irrévocable, et qu'Aæte, ayant

perdu la Toison, doit perdre aussi son royaume; mais pour l'en consoler,

il ordonne à Hypsipyle d'épouser Absyrte, et à ce roi d'aller passer ce

temps fatal dans son île de Lemnos. Il ajoute qu'il doit sortir de Médée

un Médus qui le rétablira en ses États, et fondera l'empire des Mèdes.

Après cet oracle prononcé, le palais de Jupiter se referme, le Soleil va

continuer sa course, et le Roi, Absyrte et Hypsipyle se retirent pour

aller exécuter les ordres qu'ils ont reçus.

Voilà quelques légères idées de ce que l'on verra dans cette pièce, que

je nommerois la plus belle des miennes, si la pompe des vers y répondoit

à la dignité du spectacle. L'œil y découvrira des beautés que ma plume

n'est pas capable d'exprimer, et la satisfaction qu'en remportera le

spectateur l'obligera à m'accuser d'en avoir trop peu dit dans cet

avant-goût que je lui donne.

[323] Voyez tome I, p. 228, note 3-_a_.

[324] Voyez p. 342.

[325] Voyez p. 242.

[326] Voyez ci-dessus, p. 231 et p. 241.

[327] Voyez p. 345.

[328] Après les mots: «de grandeur et de couleur naturelle;»

voyez ci-après, p. 346.

EXAMEN[329].

L'antiquité n'a rien fait passer jusqu'à nous qui soit si généralement

connu que le voyage des Argonautes; mais comme les historiens qui en ont

voulu démêler la vérité d'avec la fable[330] qui l'enveloppe, ne

s'accordent pas en tout, et que les poëtes qui l'ont embelli de leur

fictions ne se sont pas assez accordés pour prendre[331] la même route,

j'ai cru que pour en faciliter l'intelligence entière, il étoit à propos

d'avertir le lecteur de quelques particularités[332] où je me suis

attaché, qui peut-être ne sont pas connues de tout le monde. Elles sont

pour la plupart tirées de Valérius Flaccus[333], qui en a fait un poëme

épique en latin[334], et de qui, entre autres choses, j'ai emprunté la

métamorphose de Junon en Chalciope.

Phryxus étoit fils d'Athamas, roi de Thèbes, et de Néphélé, qu'il

répudia pour épouser Ino. Cette seconde femme persécuta si bien ce jeune

prince, qu'il fut obligé de s'enfuir sur un mouton dont la laine étoit

d'or, que sa mère lui donna après l'avoir reçu de Mercure. Il le

sacrifia à Mars, sitôt qu'il fut abordé à Colchos[335], et lui en

appendit la dépouille dans une forêt qui lui étoit consacrée. Aætes,

fils du Soleil, et roi de cette province, lui donna pour femme

Chalciope, sa fille aînée, dont il eut quatre fils, et mourut quelque

temps après. Son ombre apparut ensuite à ce monarque, et lui révéla que

le destin de son État dépendoit de cette toison; qu'en même temps qu'il

la perdroit, il perdroit aussi son royaume; et qu'il étoit résolu dans

le ciel que Médée, son autre fille, auroit un époux étranger. Cette

prédiction fit deux effets. D'un côté, Aætes, pour conserver cette

toison, qu'il voyoit si nécessaire à sa propre conservation, voulut en

rendre la conquête impossible par le moyen des charmes de Circé sa sœur

et de Médée sa fille. Ces deux savantes magiciennes firent en sorte

qu'on ne pouvoit s'en rendre maître qu'après avoir dompté deux taureaux

dont l'haleine étoit toute de feu, et leur avoir fait labourer le champ

de Mars, où ensuite il falloit semer des dents de serpent, dont

naissoient aussitôt autant de gensdarmes, qui tous ensemble attaquoient

le téméraire qui se harsardoit à une si dangereuse entreprise; et pour

dernier péril, il falloit combattre un dragon qui ne dormoit jamais, et

qui étoit le plus fidèle et le plus redoutable gardien de ce trésor.

D'autre côté, les rois voisins, jaloux de la grandeur d'Aætes,

s'armèrent pour cette conquête, et entre autres Persès[336], son frère,

roi de la Chersonèse Taurique, et fils du Soleil comme lui. Comme il

s'appuya du secours des Scythes, Aætes emprunta celui de Styrus, roi

d'Albanie, à qui il promit Médée, pour satisfaire à l'ordre qu'il

croyoit en avoir reçu du ciel par cette ombre de Phryxus. Ils donnoient

bataille, et la victoire penchoit du côté de Persès, lorsque Jason

arriva suivi de ses Argonautes, dont la valeur la fit tourner du parti

contraire; et en moins d'un mois, ces héros firent emporter tant

d'avantages au roi de Colchos sur ses ennemis, qu'ils furent contraints

de prendre la fuite et d'abandonner leur camp. C'est ici que commence la

pièce; mais avant que d'en venir au détail, il faut dire un mot de

Jason, et du dessein qui l'amenoit à Colchos.

Il étoit fils d'Æson, roi de Thessalie, sur qui Pélias, son frère, avoit

usurpé ce royaume. Ce tyran[337] étoit fils de Neptune et de Tyro, fille

de Salmonée, qui épousa ensuite Crétheus[338], père d'Æson, que je viens

de nommer. Cette usurpation, lui donnant la défiance ordinaire à ceux de

sa sorte, lui rendit suspect le courage de Jason, son neveu, et légitime

hériter de ce royaume. Un oracle qu'il reçut le confirma dans ses

soupçons, si bien que pour l'éloigner, ou plutôt pour le perdre, il lui

commanda d'aller conquérir la Toison d'or, dans la croyance que ce

prince y périroit, et le laisseroit, par sa mort, paisible possesseur de

l'État dont il s'étoit emparé. Jason, par le conseil de Pallas, fit

bâtir pour ce fameux voyage le navire Argo, où s'embarquèrent avec lui

quarante des plus vaillants de toute la Grèce. Orphée fut du nombre,

avec Zéthès[339] et Calaïs, fils du vent Borée et d'Orithye, princesse

de Thrace, qui étoient nés avec des ailes, comme leur père, et qui par

ce moyen délivrèrent Phinée, en passant, des Harpies[340] qui fondoient

sur ses viandes sitôt que sa table étoit servie, et leur donnèrent la

chasse par le milieu de l'air. Ces héros, durant leur voyage, reçurent

beaucoup de faveurs de Junon et de Pallas, et prirent terre à Lemnos,

dont étoit reine Hypsipyle, où ils tardèrent deux ans, pendant lesquels

Jason fit l'amour à cette reine, et lui donna parole de l'épouser à son

retour: ce qui ne l'empêcha pas de s'attacher auprès de Médée, et de lui

faire les mêmes protestations, sitôt qu'il fut arrivé à Colchos, et

qu'il eut vu le besoin qu'il en avoit. Ce nouvel amour lui réussit si

heureusement, qu'il eut d'elle des charmes pour surmonter tous ces

périls, et enlever[341] la Toison d'or, malgré le dragon qui la gardoit,

et qu'elle assoupit. Un auteur que cite le mythologiste Noël le Comte,

et qu'il appelle Denys le Milésien, dit qu'elle lui porta la Toison

jusque dans son navire[342]; et c'est sur son rapport que je me suis

autorisé à changer la fin ordinaire de cette fable, pour la rendre plus

surprenante et plus merveilleuse. Je l'aurois été assez par la liberté

qu'en donne la poésie en de pareilles rencontres; mais j'ai cru en avoir

encore plus de droit en marchant sur les pas d'un autre, que si j'avois

inventé ce changement.

C'est avec un fondement semblable que j'ai introduit Absyrte en âge

d'homme, bien que la commune opinion n'en fasse qu'un enfant, que Médée

déchira par morceaux. Ovide et Sénèque le disent[343]; mais Apollonius

Rhodius le fait son aîné; et si nous voulons l'en croire, Aætes l'avoit

eu d'Astérodie avant qu'il épousât la mère de cette princesse, qu'il

nomme Idye, fille de l'Océan[344]. Il dit de plus qu'après la fuite des

Argonautes, la vieillesse d'Aætes ne lui permettant pas de les

poursuivre, ce prince monta sur mer, et les joignit autour d'une île

située à l'embouchure du Danube, et qu'il appelle Peucé[345]. Ce fut là

que Médée, se voyant perdue avec tous ces Grecs, qu'elle voyoit trop

foibles pour lui résister, feignit de les vouloir trahir; et ayant

attiré ce frère trop crédule à conférer avec elle de nuit dans le temple

de Diane, elle le fit tomber dans une embuscade de Jason, où il fut tué.

Valérius Flaccus dit les mêmes choses d'Absyrte que cet auteur

grec[346]; et c'est sur l'autorité de l'un et de l'autre que je me suis

enhardi à quitter l'opinion commune, après l'avoir suivie quand j'ai mis

Médée sur le théâtre[347]. C'est me contredire moi-même en quelque

sorte; mais Sénèque, dont je l'ai tirée, m'en donne l'exemple, lorsque

après avoir fait mourir Jocaste dans l'_Œdipe_, il la fait revivre dans

_la Thébaïde_, pour se trouver au milieu de ses deux fils, comme ils

sont prêts de commencer le funeste duel où ils s'entre-tuent; si

toutefois ces deux pièces sont véritablement d'un même auteur[348].

[329] Cet _Examen_, tel que le donnent les éditions de 1663-1682,

est identique, sauf une ou deux légères variantes, avec

l'_Argument_ de l'édition originale (1661), que nous omettons à

cause de cette identité. L'_Argument_ placé en tête des

_Desseins_, et qui, pour les trois premiers paragraphes, est

aussi presque entièrement semblable à l'Examen, a de moins le

dernier alinéa.

[330] VAR. (Desseins): démêler la vérité dans la fable.

[331] VAR. (édit. de 1661 et de 1663) n'ont pas pris.

[332] VAR. (Desseins): j'ai cru que pour faciliter au spectateur

l'intelligence entière de ce sujet, il étoit à propos de

l'avertir de quelques particularités.

[333] _C. Valerii Flacci Setini Balbi Argonauticon libri octo._

C'est au livre VI de ce poëme (vers 477-506) qu'il est parlé de

la métamorphose de Junon en Chalciope.

[334] Le premier alinéa se termine ici dans les _Desseins_, qui

n'ont pas la fin de la phrase.

[335] Corneille se conforme à la coutume qui s'était introduite

dans la langue française de désigner par l'accusatif du mot latin

_Colchi, Colchorum_ (voyez Valérius Flaccus, livre V, vers 284 et

422) la ville ou le pays (_la Colchide_) où était la Toison d'or

et où régnait Ætès[335-a], père de Médée. Thomas Corneille, dans

son _Dictionnaire universel géographique et historique_, parle, à

l'article COLCHIDE, du «royaume de Colchos,» et nomme _Colchos_

la capitale du pays.

[335-a] Ce nom est écrit tantôt _Aætes_, tantôt _Aæte_, dans les

éditions publiées du vivant de Corneille. Dans le _Dictionnaire_

de son frère, que nous venons de citer, on lit, à l'article

COLCHIDE: «Aëte.»

[336] Voyez le livre III de Valérius Flaccus, vers 492 et

suivants.

[337] Pélias.

[338] Dans l'édition de 1692: _Chrétus_. La véritable orthographe

est _Crétheus_, du grec Κρηθευς (Krêtheus).

[339] On trouve pour ce nom, dans les anciennes éditions, la

double orthographe _Zéthes_ et _Zethez_. Toutes, y compris celle

de 1692, ont _Zethez_ dans la liste des acteurs.

[340] VAR. (Desseins): délivrèrent, en passant, Phinée des

Harpies.--Dans l'édition de 1692: «et qui, par ce moyen, ayant vu

Phinée en passant, le délivrèrent des Harpies.»

[341] Dans l'édition de 1692: «et pour enlever.»

[342] L'érudit connu sous le nom de Natalis Comes s'appelait Noël

Conti; il est né à Milan au commencement du seizième siècle, et

est mort vers 1582. Voici le passage de son principal ouvrage

auquel Corneille fait allusion: «Dyonisius Milesius scripsit

illam aureum vellus ad navem attulisse, atque una cum Argonautis,

ultionem patris devitantem, aufugisse.» _(Natalis Comitis

Mythologiæ_, lib. VI, cap. VIII.) Quant à Denys de Milet,

historien grec, qui vivait au cinquième siècle avant

Jésus-Christ, ses ouvrages sont entièrement perdus, et les

fragments que Noël Conti cite sous le nom d'_Argonautiques_ sont

d'une époque postérieure à celle de l'écrivain à qui ils sont

atiribués.

[343] Voyez le commencement du livre VII des _Métamorphoses_

d'Ovide, la IXe élégie du livre III des _Tristes_, vers 5 et

suivants, et le Ve acte de la _Médée_ de Sénèque, vers 911 et

912. Au vers 54 du livre VII des _Métamorphoses_, Ovide fait dire

à Médée: _Frater adhuc infans_, «mon frère encore enfant.»

[344] Voyez le livre Ier du poëme grec d'Apollonius de Rhodes,

intitulé _les Argonautiques_, vers 241 et suivants.

[345] Voyez _ibidem_, livre IV, vers 303 et suivants.

[346] Voyez la fin du VIIIe livre des _Argonautiques_ de

Valérius Flaccus, que l'auteur a laissé inachevé, et auquel J. B.

Pio de Bologne a ajouté une centaine de vers dont il a emprunté

le sujet au poëme grec d'Apollonius de Rhodes.

[347] Voyez dans notre tome II, p. 332, la scène IV du Ier acte

de _Médée_, vers 236.

[348] Le dernier membre de phrase: «si toutefois, etc.,» manque

dans l'_Argument_ de 1661 et dans l'_Examen_ de 1663.--Daniel

Heinsius attribue l'_Œdipe_ au père de Sénèque le philosophe;

quant à _la Thébaïde_, contrairement à l'avis de Juste Lipse, qui

admire beaucoup cette tragédie, il la trouve inférieure à toutes

celles qui portent le nom de Sénèque, et ne croit pas qu'elle

puisse être l'ouvrage ni du père ni du fils.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE _LA

TOISON D'OR_

ÉDITIONS SÉPARÉES

_Desseins de la Toison d'or_[349]. 1661 in-12.

RECUEILS

1663 in-fol.[350];

1664 in-8º;

1668 in-12;

1682 in-12.

[349] Voyez p. 229, note 302, et p. 230, note 306.

[350] L'édition de 1660 finit à _Œdipe_.

ACTEURS DU PROLOGUE.

LA FRANCE.

LA VICTOIRE.

MARS.

LA PAIX.

L'HYMÉNÉE.

LA DISCORDE.

L'ENVIE.

QUATRE AMOURS.

ACTEURS DE LA TRAGÉDIE.

JUPITER.

JUNON.

PALLAS.

IRIS.

L'AMOUR.

LE SOLEIL.

AÆTE, roi de Colchos, fils du Soleil.

ABSYRTE, fils d'Aæte.

CHALCIOPE, fille d'Aæte, veuve de Phryxus.

MÉDÉE, fille d'Aæte, amante de Jason.

HYPSIPYLE, reine de Lemnos.

JASON, prince de Thessalie, chef des Argonautes.

PÉLÉE, }

IPHITE,} Argonautes.

ORPHÉE,}

ZÉTHÈS,}

CALAÏS } Argonautes ailés, fils de Borée et d'Orithye.

GLAUQUE, dieu marin.

DEUX TRITONS.--DEUX SIRÈNES.--QUATRE VENTS.

La scène est à Colchos[351].

[351] Voyez ci-dessus, p. 246, note 335.

LA CONQUÊTE DE LA TOISON D'OR.

TRAGÉDIE

PROLOGUE[352].

DÉCORATION DU PROLOGUE.

_L'heureux mariage de Sa Majesté, et la paix qu'il lui a plu donner à

ses peuples[353], ayant été les motifs de la réjouissance publique

pour laquelle cette tragédie a été préparée, non-seulement il étoit

juste qu'ils servissent de sujet au prologue qui la précède, mais il

étoit même absolument impossible d'en choisir une plus illustre

matière._

L'ouverture du théâtre fait voir un pays ruiné par les guerres,

et terminé dans son enfoncement par une ville qui n'en est pas

mieux traitée; ce qui marque le pitoyable état où la France étoit

réduite avant cette faveur du ciel, qu'elle a si longtemps

souhaitée, et dont la bonté de son généreux monarque[354] la fait

jouir à présent[355].

Œuvres de P. Corneille, Tome 06 · 第 14 / 38 段