_bizarres_, etc., Tallemant parle en ces termes d'Alexandre de Rieux,
marquis de Sourdeac, baron de Neufbourg: Il «....a épousé.... une des
deux héritières de Neufbourg en Normandie, où il demeure; c'est un
original. Il se fait courre par ses paysans, comme on court un cerf, et
dit que c'est pour faire exercice; il a de l'inclination aux mécaniques;
il travaille de la main admirablement: il n'y a pas un meilleur
serrurier au monde. Il lui a pris une fantaisie de faire jouer chez lui
une comédie en musique, et pour cela il a fait faire une salle qui lui
coûte au moins dix mille écus. Tout ce qu'il faut pour le théâtre et
pour les siéges et les galeries, s'il ne travailloit lui-même, lui
reviendroit, dit-on, à plus de deux fois autant. Il avoit pour cela fait
faire une pièce par Corneille; elle s'appelle _les Amours de Médée_;
mais ils n'ont pu convenir de prix. C'est un homme riche et qui n'a
point d'enfants. Hors cela, il est assez économe[291].» M. Paulin Paris
dit dans son commentaire que ceci a été écrit vers 1659. C'est sans
doute après le 1er décembre, car à cette date l'affaire n'était pas
encore rompue, et Thomas Corneille écrivait à l'abbé de Pure: «M. de
Sourdeac fait toujours travailler à la machine, et j'espère qu'elle
paroîtra à Paris sur la fin de janvier.» Du reste, les difficultés qui
survinrent furent bientôt levées: Corneille et M. de Sourdeac tombèrent
d'accord, et la pièce fut représentée avec beaucoup d'éclat. «On se
souviendra longtemps, dit le rédacteur du _Mercure galant_[292], de la
magnificence avec laquelle ce marquis donna une grande fête dans son
château de Neubourg, en réjouissance de l'heureux mariage de Sa Majesté,
et de la paix qu'il lui avoit plu donner à ses peuples. La tragédie de
_la Toison d'or_, mêlée de musique et de superbes spectacles, fut faite
exprès pour cela. Il fit venir au Neubourg les comédiens du Marais, qui
l'y représentèrent plusieurs fois, en présence de plus de soixante des
plus considérables personnes de la province, qui furent logées dans le
château, et régalées pendant plus de huit jours, avec toute la propreté
et toute l'abondance imaginable[293]. Cela se fit au commencement de
l'hiver de l'année 1660[294], et ensuite M. le marquis de Sourdeac donna
aux comédiens toutes les machines et toutes les décorations qui avoient
servi à ce grand spectacle, qui attira tout Paris, chacun y ayant couru
longtemps en foule[295].»
Il fallut beaucoup de temps aux acteurs du Marais pour transporter dans
leur théâtre les décorations que leur avait données le marquis. Dans la
_Muse historique_ du 1er janvier 1661, Loret nous tient au courant de
ces travaux préparatoires:
Les comédiens du Marais
Font un inconcevable apprêt,
Pour jouer, comme une merveille,
Le _Jason_ de Monsieur Corneille.
Dans le numéro du 19 février suivant, le même journaliste fait ainsi le
compte rendu de la première représentation, qui avait eu lieu quelques
jours auparavant:
La conquête de la Toison
Que fit jadis défunt Jason,
Pièce infiniment excellente,
Enfin, dit-on, se représente
Au Jeu de paume du Marais,
Avec de grandissimes frais.
Cette pièce du grand Corneille,
Propre pour l'œil et pour l'oreille.
Est maintenant en vérité
La merveille de la Cité,
Par ses scènes toutes divines,
Par ses surprenantes machines,
Par ses concerts délicieux,
Par le brillant aspect des Dieux,
Par des incidents mémorables,
Par cent ornements admirables,
Dont Sourdiac (_sic_), marquis normand,
Pour rendre le tout plus charmant,
Et montrer sa magnificence,
A fait l'excessive dépense,
Et si splendide, sur ma foi,
Qu'on diroit qu'elle vient d'un roi.
J'apprends que ce rare spectacle
Fait à plusieurs crier miracle,
Et je crois qu'au sortir de là
On ne plaindra point pour cela
Pistole ni demi-pistole,
Je vous en donne ma parole.
O Corneille, charmant auteur.
Du Parnasse excellent docteur,
Illustre enfant de Normandie,
N'ayant pas vu ta comédie,
Qui portera ton nom bien haut,
Je n'en parle pas comme il faut:
C'est de quoi notre simple muse
Te demande humblement excuse.
J'espère bien dans peu de jours,
Suivant le général concours,
Aller admirer ton ouvrage;
Mais point du tout je ne m'engage
A rendre ton los immortel,
Car c'est toi qui l'as rendu tel.
Cet enthousiasme de Loret ne se dément pas, et il a soin de mentionner
chaque reprise de l'ouvrage d'une manière si étendue, que tout en
transcrivant ici ceux de ses vers qui renferment d'utiles
renseignements, nous supprimerons les louanges banales qu'il donne à
Corneille. Le 3 décembre 1661, il écrit:
Dans l'hôtel des Marais du Temple
Ce sujet presque sans exemple,
Intitulé _la Toison d'or_,
Maintenant se rejoue encor.
. . . . . . . . . . . . . . . .
Et qui veut voir un beau spectacle
Et passer le temps à miracle,
Il ne faut qu'aller là tout droit;
Les affiches marquent l'endroit,
L'heure, le prix, et la journée,
Et c'est toujours l'après-dînée.
Loret n'a garde d'oublier de nous faire, dans son numéro du 14 janvier
1662, le récit de la représentation du 12, à laquelle la cour assistait;
et cette fois il insiste sur le plaisir qu'il avait à voir lui-même
cette tragédie:
Jeudi la Majesté Royale
Fit voir aux reines pour régale
_La Conquête de la Toison_,
Pièce admirée avec raison,
Tant pour la beauté de l'ouvrage,
Que par le superbe étalage
De cent spectacles précieux
Qui sont les délices des yeux.
Cette comédie excellente,
Qu'à merveilles on représente,
Plut fort par ses diversités
A toutes les trois Majestés;
Et des vers de Monsieur Corneille,
Sur cette scène sans pareille,
Les courtisans plus délicats
Firent un indicible cas.
Pour moi je ne puis qu'en liesse
Voir cette incomparable pièce:
J'en ai, pour plaire à mon desir,
Goûté bien des fois le plaisir.
Je suis pourtant toujours avide
De voir cet appareil splendide
Qui peut les sens extasier:
Je n'en saurois rassasier;
Et quoiqu'au jeu dame Fortune
Ait tari mon fonds de pécune,
Certes je prétends bien encor
Retourner à _la Toison d'or_,
Dont presque je suis idolâtre,
Et la voir de l'amphithéâtre.
La _Gazette_[296], qui, à cause de la présence du Roi, parle de cette
représentation, fait remarquer que Leurs Majestés étaient «accompagnées
d'une grande partie des seigneurs et dames de la cour, qui ne fut jamais
si éclatante, ni si pompeuse, notamment depuis que l'on y voit ce beau
nombre de chevaliers du Saint-Esprit, que Sa Majesté fit naguère[297].»
Le 18 février la pièce se jouait encore, car Loret, toujours passionné
pour cet ouvrage, s'accusant dans son numéro de ce jour de rester trop
enfermé dans son cabinet, s'écrie:
N'aurois-je pas plutôt raison
D'aller à droit, d'aller à gauche.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pour voir l'illustre _Toison d'or_[298]?
«En 1664, dit le _Dictionnaire portatif des théâtres_, on la remit au
théâtre avec la même réussite. Le 9 juillet 1683, on la reprit avec un
prologue de la Chapelle, et il y avoit tout lieu de croire qu'elle
auroit encore un grand succès; mais à peine achevoit-on le prologue à la
dixième représentation, que les comédiens interrompirent le spectacle,
étant informés que la Reine venoit de mourir, et ils firent rendre
l'argent à la porte.»
Ce prologue de la Chapelle est imprimé dans un volume intitulé: _La
Toison d'or_, tragédie en machines de M. de Corneille l'aisné (Paris, V.
Adam, 1683, in-4º). Ce volume, inscrit sous le no 1646 dans le
Catalogue de M. Giraud, et décrit par M. Brunet[299], renferme la
description des décorations entreprises sous la conduite du sieur
Dufort, qui, l'année précédente, avait exécuté celles d'_Andromède_ lors
de la reprise de cet ouvrage[300]. La dépense considérable
qu'occasionnent les pièces de ce genre empêcha la _Toison d'or_, de
reparaître sur le théâtre[301].
Le 27 janvier 1661, Augustin Courbé obtint un privilége qui lui
permettait «de faire imprimer, vendre et débiter en tous les lieux de
l'obéissance de Sa Majesté, une tragédie, composée par Pierre Corneille,
intitulée _la Conqueste de la Toison d'or, avec les Desseins de ladite
pièce_.» C'est dans ces _Desseins_, publiés avant la pièce, que ce
privilége parut pour la première fois. Ils ne sont autre chose qu'une
sorte de programme semblable à celui d'_Andromède_[302], et qui, de
même que ce dernier, n'avait été réuni, dans aucune des éditions
antérieures à la nôtre, aux _Œuvres de Corneille_[303]. On tenait si
fort à ce que ce programme fût prêt au moment où l'on représenterait la
pièce au théâtre du Marais, que l'Achevé d'imprimer est du 31 janvier
1661, c'est-à-dire postérieur de quatre jours seulement à l'obtention du
privilége. On y trouve, dans le prologue, un éloge de Mazarin, en onze
vers, qui n'existe que là, et que Corneille a supprimé dès la première
édition de la pièce[304]. Ce changement n'est assurément pas le seul que
Corneille ait fait à ce prologue en le publiant; en effet, on y lit[305]
un passage relatif au mariage du duc d'Orléans avec Henriette
d'Angleterre, qui n'a pu être composé qu'après la représentation.
La première édition de la tragédie forme un volume in-12 de 6 feuillets
et 105 pages, intitulé: LA TOISON D'OR, TRAGEDIE, representée par la
troupe royale du Marests, chez Mr le marquis de Sourdeac, en son
chasteau du Neufbourg, pour réjouissance publique du Mariage du Roy, et
de la Paix auec l'Espagne, et en suite sur le Theatre Royal du Marests.
Imprimée à Rouen, et se vend à Paris chez Augustin Courbé.... et
Guillaume de Luyne.... M.DC.LXI. Auec priuilege du Roy.
Le privilége est le même que dans les _Desseins_; l'Achevé d'imprimer
est du 10 de mai 1661.
[291] _Historiettes_, tome VII, p. 370.
[292] Mai 1695, p. 222.
[293] L'_Histoire du théâtre de l'Académie royale de musique en
France_, attribuée à Travenot et publiée à Paris en 1753, paraît
exagérer un peu les libéralités de M. de Sourdeac: «Outre ceux
qui étoient nécessaires à l'exécution de ce dessein, qui furent
entretenus plus de deux mois à Neubourg à ses dépens, il logea et
traita plus de cinq cents gentilshommes de la province, pendant
plusieurs représentations que la troupe royale du Marais donna de
cette pièce.» (P. 24.) M. Philippe de Chennevières a fait de ces
représentations une relation détaillée, où la fiction se mêle
fort agréablement à la réalité, dans une intéressante nouvelle
intitulée _Melle Guéru_, qui a paru d'abord dans les
_Historiettes baguenaudières, par un Normand_, 1845, in-8º, et a
ensuite été réimprimée dans la _Revue de Rouen_, sous ce titre:
_La foire de Guibray au XVIIe siècle et la première
représentation de la Toison d'or de Corneille au château du
Neubourg en 1660_.
[294] Au mois de novembre, selon les frères Parfait. (_Histoire
du Théâtre françois_, tome IX, p. 34.)
[295] «Un châssis sculpté, doré, dernier vestige de l'essai fait
à Neubourg, existait encore il y a peu de temps dans ce noble
manoir.» (Castil-Blaze, _l'Académie impériale de musique_, 1855,
in-8º, tome I, p. 17.)
[296] Année 1662, no 6, 14 janvier.
[297] Cette promotion avait été faite, dit l'_État de la France_,
«avec les plus belles cérémonies qui se soient vues pour ce
sujet.» On en trouve la description détaillée dans un numéro
extraordinaire de la _Gazette_, daté du 6 janvier 1662, et
intitulé: _Les cérémonies faites à la réception des chevaliers de
l'ordre du Saint-Esprit, le dernier jour de l'année 1661 et les
deux suivants, en l'église du grand couvent des Augustins_.
[298] Les décorations de _la Toison d'or_ étaient, de l'avis de
tous les contemporains, les plus belles qu'on eût encore vues.
Chapuzeau dit en parlant des Italiens: «Nous leur sommes
redevables de la belle invention des machines et de ces vols
hardis qui attirent en foule tout le monde à un spectacle si
magnifique. Celles qui ont fait le plus de bruit en France furent
les pompeuses machines de _la Toison d'or_, dont un grand
seigneur d'une des premières maisons du royaume, plein d'esprit
et de générosité, fit seul la belle dépense, pour en régaler dans
son château toute la noblesse de la province. Depuis il a bien
voulu en gratifier la troupe du Marais, où le Roi suivi de toute
la Cour vint voir cette merveilleuse pièce. Tout Paris lui a
donné ses admirations, et ce grand _opéra_, qui n'est dû qu'à
l'esprit et à la magnificence du seigneur dont j'ai parlé, a
servi de modèle pour d'autres qui l'ont suivi.» (_Le Théâtre
françois_, p. 52.)
[299] _Manuel du libraire_, tome II, col. 285.
[300] Voyez tome V, p. 257.
[301] Voyez _l'Histoire du Théâtre françois_ par les frères
Parfait, tome IX, p. 40.
[302] Voyez tome V, p. 258 et suivantes. Nous avons vu le mot
_Dessein_, au singulier dans le titre du programme d'_Andromède_;
dans celui de _la Toison d'or_, il est au pluriel.
[303] Voyez ci-après, p. 230, et suivantes.--Pour la description
bibliographique des _Desseins_, voyez ci-après, p. 230, note 306.
[304] Voyez ci-après, p. 232.
[305] Voyez p. 264, vers 221-232, et la note 375.
DESSEINS
DE _LA TOISON D'OR_,
TRAGÉDIE.
REPRESENTÉE PAR LA TROUPE ROYALE DU MARAIS, CHEZ MR LE MARQUIS
DE SOURDEAC, EN SON CHATEAU DE NEUFBOURG, POUR RÉJOUISSANCE
PUBLIQUE DU MARIAGE DU ROI ET DE LA PAIX AVEC L'ESPAGNE, ET
ENSUITE SUR LE THÉATRE ROYAL DU MARAIS[306].
[306] Le volume dont nous venons de reproduire le titre dans ces
huit lignes se compose de 26 pages et 1 feuillet; il est de
format in-4º et porte à l'adresse: «Imprimé à Rouen, et se vend
à Paris, chez Augustin Courbé, au Palais, en la gallerie des
Merciers, à la Palme, et Guillaume de Luyne, libraire iuré, dans
la mesme gallerie, à la iustice. M.DC.LXI, auec priuilege du
Roy.» Nous avons donné dans la _Notice_ (p. 228 et 229) la date
du privilége et de l'Achevé d'imprimer. Le seul exemplaire connu
de ce volume est à la Bibliothèque nationale, dans la Poésie,
sous le no Y 5969/A--En tête des _Desseins_ se trouve
l'_Argument_, puis, au commencement du prologue et de chacun des
actes, la description des décorations, et enfin, à leur place
dans l'analyse, les morceaux de chant. Nous n'avons pas cru
devoir imprimer ici les parties de l'ouvrage qui auraient fait
double emploi dans notre édition, et nous avons procédé comme
pour le dessein de la tragédie d'_Andromède_. Voyez tome V, p.
238, note 2.
PROLOGUE.
....La France y paroît la première, suivie de la Victoire, qui s'en est
rendue inséparable depuis quelques années[307]. Elle se plaint
toutefois à cette déesse de ce que ses faveurs l'accablent, par la
licence que se donnent les soldats victorieux, qui se croient tout
permis ensuite des avantages qu'ils lui font remporter aux dépens ou au
péril de leur sang. La Victoire, convaincue de la justice de ses
plaintes par les ruines qui sont devant ses yeux, n'ose s'offenser des
vœux qu'elle fait pour la paix; mais elle lui donne à craindre la
colère de Mars, dont les ordres l'ont comme attachée à ses côtés depuis
tant de temps, et lui montre ce dieu au haut du ciel, où il se fait voir
en posture menaçante, un pied en l'air, et l'autre porté sur son étoile.
C'est en cet état qu'il descend à un des côtés du théâtre, qu'il
traverse en parlant, et sitôt qu'il a parlé, il remonte au même lieu
dont il étoit parti. Ce mouvement extraordinaire, et qui n'a point été
vu jusqu'ici sur nos théâtres[308], plaira sans doute aux curieux, qui
se souviendront que toutes les machines qu'ils y ont vu faire sortir des
dieux du fond du ciel, ne les y ont jamais reportés, mais ont été
remontées en haut par un mouvement qu'on peut nommer perpendiculaire, au
lieu que celle-ci fait faire un triangle parfait à Mars, en descendant,
traversant le théâtre, et remontant au lieu même dont on l'a vu partir.
Avant que de remonter, ce dieu, en colère contre la France, lui fait
voir la Paix, qu'elle demande avec tant d'ardeur, prisonnière dans son
palais, entre les mains de la Discorde et de l'Envie, qu'il lui a
données pour gardes[309]....
Après qu'il est disparu, la Paix, bien que prisonnière, console la
France sur les menaces qu'il lui a faites, et voici ce qu'elle lui en
dit:
En vain à tes soupirs il est inexorable[310]....
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quelques autres efforts que pour rompre mes chaînes
L'univers ait vu faire aux plus puissantes mains,
Le succès va montrer qu'après toutes leurs peines,
Des Astres irrités les aspects inhumains
Vouloient pour s'adoucir la pourpre des Romains,
Et ce que leur courroux à tant d'efforts enlève,
Ton fameux cardinal l'achève.
Vois cette âme intrépide, à qui tu dois l'honneur
D'avoir eu la Victoire en tous lieux pour compagne,
Avec le grand Démon d'Espagne,
De l'un et l'autre État concerter le bonheur.
Ce dieu même qu'attend ma longue impatience[311]....
Comme elle achève de parler, l'Hyménée se présente, couronné de fleurs,
portant en sa main droite un dard semé de lis et de roses, et en la
gauche un bouclier, sur lequel est le portrait de la Reine. A la vue de
ce portrait, la Discorde et l'Envie trébuchent dans les enfers, et les
chaînes qui tenoient la Paix prisonnière lui tombent des mains. Se
voyant libre, elle prie ce dieu d'achever ses grâces, et de la faire
descendre en terre, où les peuples la souhaitent avec tant de passion.
L'Hyménée commande aux Amours, ses ministres, de prêter leurs ailes à
l'un et à l'autre pour exécuter ce dessein; et soudain quatre Amours
viennent à eux, qui les apportent en terre, et revolent aussitôt au
ciel, premièrement de droit fil tous quatre ensemble, et puis en se
séparant deux à deux par un mouvement oblique, et se retirant au même
lieu d'où ils sont descendus.
Un chœur de musique chante ces vers tandis qu'ils descendent:
Descends, Hymen, et ramène sur terre[312]....
Après qu'on a cessé de chanter, la France fait ses conjouissances à la
Paix, qui l'exhorte à n'être pas ingrate vers cette grande princesse,
dont les regards favorables sont cause de sa liberté et du bonheur
qu'elle en attend. Elle l'invite à lui préparer pour reconnoissance
quelques spectacles pompeux par un effort extraordinaire de ce grand art
où elle a de si belles lumières. La France s'en excuse d'abord sur son
impuissance, qui ne permet pas des spectacles de cette nature au milieu
de tant de ruines. Mais cet obstacle est levé tout à l'heure par
l'Hyménée, qui présentant le portrait de la Reine aux deux côtés du
théâtre, en fait changer les débris en un jardin aussi magnifique que
surprenant, qui sert de décoration au premier acte.
[307] Cette phrase vient après les mots: «par une ville qui n'en
est pas mieux traitée;» voyez ci-après, p. 254.
[308] Voyez ci-dessus, p. 227, note 298.
[309] Voyez p. 258.
[310] Voyez p. 258.--Quant aux onze vers qui suivent, ils ne se
trouvent que dans les _Desseins_: voyez ci-dessus, p, 229.
[311] Voyez p. 260.
[312] Voyez p. 261.
ACTE PREMIER.
....[313]Chalciope et Médée sa sœur y paroissent les premières, et
s'entretiennent de la défaite de Persès et des Scythes par le secours
des Argonautes; de là tombant sur les devoirs que Jason rend à Médée, et
la complaisance qu'elle a pour lui, Chalciope l'avertit qu'il se prépare
au retour sitôt qu'il aura obtenu du Roi une grâce qu'il lui veut
demander; sur quoi elle lui avoue que cette grâce n'est autre
qu'elle-même, et l'aveu du Roi pour son mariage.
Le Roi vient avec le Prince Absyrte son fils, et après avoir exagéré
l'importance du service qu'il a reçu de Jason et de ses compagnons, et
le besoin qu'il a de leur valeur pour conserver la Toison d'or, dont
dépend le destin de son État, il demande à Médée si elle n'a point
quelques charmes assez forts pour les arrêter en son royaume. Absyrte,
sans donner le temps à sa sœur de répondre, lui propose le mariage de
cette princesse avec Jason comme un moyen infaillible de l'empêcher de
partir. Le Roi l'approuve, et comme Jason se présente suivi de Zéthès,
Calaïs, Orphée, et beaucoup d'autres, le Roi l'ayant enhardi à lui
demander une récompense de ses services, dans la croyance qu'il lui
demanderoit Médée, dont Absyrte lui avoit dit qu'il étoit amoureux, et
s'étant engagé par serment à ne lui refuser rien, il demeure fort
surpris, et cette princesse fort confuse, lorsque contre l'attente de
l'un et de l'autre, Jason lui demande la Toison d'or. Il fait ses
efforts pour lui faire changer de dessein, et n'être pas l'auteur de sa
ruine, après l'avoir si bien secouru. Jason ne veut pas que ce qu'en a
dit l'ombre de Phryxus mérite aucune foi, et presse si bien le Roi de
lui tenir parole et ne violer pas son serment, qu'il le réduit à se
retirer en colère, après lui avoir dit qu'il ne peut que lui permettre
de se saisir lui-même de la Toison, s'il peut triompher des monstres qui
la gardent, et donne ordre à Médée de lui apprendre quels sont les
périls où il s'engage.
Médée tâche à lui faire peur des taureaux qu'il lui faut dompter, des
gensdarmes qu'il lui faut défaire, et du dragon qu'il lui faut vaincre,
et le quitte après lui avoir protesté qu'elle va redoubler leur fureur
par la force de ses charmes.
Jason et ses compagnons, confus de voir les difficultés ou plutôt
l'impossibilité de réussir en leur dessein, voient descendre Iris sur un
arc-en-ciel. Cette vue leur donne espérance que Junon, dont cette nymphe
est messagère, ne leur refusera pas son secours dans de si grands
périls. Orphée l'en conjure au nom de tous par cet hymne qu'il chante:
Femme et sœur du maître des Dieux[314]....
Iris les assure ensuite que le secours de Junon et de Pallas ne leur
manquera point, et qu'elles vont toutes deux leur confirmer ce qu'elle
dit. Sur quoi on voit ces deux déesses chacune dans son char, dont l'un
est tiré par des paons et l'autre par des hiboux. Toutes deux leur
apprennent que le succès de leur entreprise dépend de l'amour de Médée
pour Jason, et qu'ils n'en viendront jamais à bout si elle n'est de leur
parti. Junon ajoute que pour l'y réduire elle va descendre en terre, et
y prendre le visage et la forme de sa sœur Chalciope; et Pallas,
qu'elle va les protéger au ciel contre les dieux du parti contraire; et
soudain en même temps on voit Junon descendre, Pallas remonter, et Iris
disparoître; et les Argonautes, ayant repris de nouvelles espérances sur
ces promesses, se retirent pour aller sacrifier à l'Amour, de qui dépend
toute leur fortune.
[313] Après les mots: «qui ne font pas le moindre agrément de ce
spectacle;» voyez ci-après, p. 266.
[314] Voyez p. 280.
ACTE SECOND.
La rivière du Phase et le paysage qu'elle traverse en font la
décoration. On voit tomber de gros torrents des rochers qui lui servent
de rivages, et l'éloignement qui borne la vue présente aux yeux divers
coteaux dont cette campagne est enfermée.
Junon, sous le visage et l'habit de Chalciope, tire Jason à part sur les
bords de ce fleuve, et après lui avoir appris ce qu'elle a déjà gagné
sur l'esprit de Médée à la faveur de ce déguisement, elle lui raconte
qu'Hypsipyle, impatiente de le revoir, s'étoit mise sur la mer pour le
suivre, et qu'y ayant fait naufrage, Neptune l'avoit reçue dans son
palais, et la lui alloit renvoyer pour traverser ses amours avec Médée,
et empêcher que son retour en Thessalie, après la conquête de la Toison,
ne devînt funeste pour Pélie, son fils. Elle l'exhorte à ne point perdre
de temps et à faire tous ses efforts à regagner tout à fait Médée, et
emporter la Toison avant l'arrivée de cette amante.
Médée entre, sous prétexte de chercher sa sœur; et quelque ressentiment
dont elle soit animée contre Jason, ce prince adroit agit si bien avec
l'aide de Junon, qu'il l'adoucit; mais comme elle est prête à se rendre,
Absyrte son frère interrompt leurs discours, pour leur faire part du
ravissement que lui a donné ce qu'il a vu s'avancer vers eux sur le
Phase; et en même temps on voit sortir de ce fleuve le dieu Glauque,
avec deux tritons et deux sirènes, qui chantent ces paroles, cependant
qu'une grande conque de nacre, semée de branches de coral et de pierres
précieuses, portée par quatre dauphins, et soutenue par quatre vents en
l'air, vient insensiblement s'arrêter au milieu de cette même rivière.
Voici donc ce que chantent les sirènes:
Telle Vénus sortit du sein de l'onde[315]....
Tandis qu'elles chantent, le devant de cette conque merveilleuse fond
dans l'eau, et laisse voir la reine Hypsipyle assise comme dans un
trône. Sa première vue frappe le cœur d'Absyrte, et soudain Glauque
commande aux vents de s'envoler, aux tritons et aux sirènes de
disparoître, au fleuve de retirer une partie de ses eaux pour laisser
prendre terre à Hypsipyle, et à Jason de rallumer ses feux pour cette
reine de Lemnos, que Neptune lui renvoie comme le seul objet qui soit
digne de son amour. Les tritons, le fleuve, les vents et les sirènes
obéissent, et Glauque se perd lui-même au fond de l'eau, sitôt qu'il a
parlé. Absyrte donne la main à Hypsipyle, pour sortir de cette conque,
qui s'abîme aussitôt dans le fleuve; le seul Jason demeure immobile, et
pressé par elle de lui parler, il lui avoue qu'il n'a plus d'yeux que
pour Médée. Cette princesse ne laisse pas d'en prendre jalousie, et par
une nouvelle colère, elle le quitte, comme un volage qui ne mérite pas
qu'elle en fasse état. Jason la suit par le conseil de Junon, qui les va
rejoindre un moment après, et Absyrte, demeuré seul avec Hypsipyle, lui
fait ses premières offres de service, et tâche de lui faire concevoir la
grandeur d'un amour qui vient de naître. Elle se défend sur la
préoccupation de son cœur pour cet inconstant dont elle se voit
abandonnée, et prie ce prince de la conduire au Roi pour lui en faire
ses plaintes. Il veut l'en dissuader; mais enfin il obéit, et tous deux
ensemble le vont trouver dans son palais.
[315] Voyez p. 293.
ACTE TROISIÈME.
....[316] Le Roi entre le premier, suivi de Jason, qui vient de lui
demander Médée en mariage, et la Toison pour dot. Ce monarque irrité le
renvoie à la reine Hypsipyle, et lui commande d'écouter les plaintes
qu'elle lui veut faire de son infidélité.