Mais pour te voir entier, il faudroit un loisir

Que tes délassements daignassent me choisir[176].

Il explique par cette pensée qu'il faudroit pour le connoître entier

qu'il lui donnât plus de temps à le considérer, et il faut que vous

m'avouiez qu'elle ne reçoit d'éclat que de son expression

extraordinaire: _Un loisir que tes délassements daignassent choisir_.»

Ici Félix rendit justice au mérite de Cléocrite, et après avoir dit que

les grands hommes pouvoient hasarder des choses que l'on condamneroit en

d'autres, il avoua que ce qu'elles avoient remarqué étoit assurément

extraordinaire; mais il dit que dans la prose il n'auroit pas tant donné

à l'expression, et se seroit rendu plus facile à entendre que dans cette

petite pièce dont elles avoient tiré ce qu'elles alléguoient. Léosthène

répondit à ce que lui objectoit Félix, que dans la prose elles ne

trouvoient pas moins lieu de se défendre que dans ces vers; puis elle

poursuivit ainsi: «C'est ce que je vous montre dans l'endroit de la

préface de cet illustre, dont je n'allègue les façons de parler

extraordinaires et délicates que pour nous justifier de vos accusations,

et non pour les condamner, et vous le pouvez lire vous-même.» Félix

prit le papier et lut ce qui suit: «Et qui n'ait rendu les hommages que

nous devons à ce concert éclatant et merveilleux de rares qualités et de

vertus extraordinaires, etc.[177].» Émilie prit la parole en cet endroit

et dit: «Eh bien! brave Félix, qu'en dites-vous? _Un concert éclatant de

rares qualités et de vertus extraordinaires_, pour dire: _un homme

grand_ ou _un homme parfait_. En faisons-nous de plus nouvelles? et

n'avons-nous pas pour guides les grands hommes quand nous faisons des

mots nouveaux? Mais si nous lisons la même préface, ne trouverons-nous

pas encore qu'il ajoute: _le sang feroit soulever la délicatesse de nos

dames_[178], pour dire: _le sang feroit horreur à nos dames_? Félix,

qui, quelques raisons qu'elles lui alléguassent, ne pouvoit digérer que

le grand Cléocrite parlât précieux, voulut lire lui-même les endroits

dont elles avoient tiré ces exemples; mais Léosthène l'arrêta et lui dit

qu'elles n'avoient pas encore fait, et que lorsqu'elles auroient tout

dit, elles lui feroient voir ce qu'elles lui disoient, et comme elles ne

lui imposoient point en cette rencontre. Puis poursuivant, elle ajouta:

«Vous pouvez lire les remarques que nous avons faites dans la pièce,

ensuite de celles de la préface, qui ne font pas moins pour nous que les

précédentes.» Félix y consentit, et trouva ensuite ces deux vers:

Et par toute la Grèce animer trop d'horreur

Contre une ombre chérie avec tant de fureur[179].

Il n'eut pas fini ces deux vers qu'Émilie prit la parole, et lui dit:

«Pourquoi voulez-vous que nous ne disions pas _terriblement beau_, pour

dire _extraordinairement_, puisqu'il met bien une _ombre chérie avec

fureur_, pour dire _avec tendresse_, ou, si vous voulez, _avec

emportement_? Et plus bas nous trouvons encore:

J'ai pris l'occasion que m'ont faite les Dieux[180],

pour dire: _que m'ont présentée les Dieux_. Il se sert encore plusieurs

fois de cette façon de s'énoncer; mais avant de vous en donner d'autres

exemples, je vous en veux montrer un autre, que je trouve d'autant plus

beau qu'il est plus extraordinaire:

A ce terrible aspect la Reine s'est troublée,

La frayeur a couru dans toute l'assemblée[181].

N'est-il pas vrai que cette manière n'a rien de commun, et qu'il est

nouveau de s'exprimer comme il fait par ce dernier vers: _La frayeur a

couru_, etc., pour dire: _La frayeur a saisi tous les cœurs de ceux qui

étoient présents_? Il ne fait pas encore difficulté de prendre _dans_

pour _parmi_. Celle qui suit est comme je vous en ai déjà cité, et il se

sert encore du mot _faire_ pour dire _causer_, comme il a déjà fait

ci-devant pour dire _donner_:

Et j'aurois cette honte, en ce funeste sort,

D'avoir prêté mon crime à faire votre mort[182],

pour dire: _à causer votre mort_.» Félix dit alors qu'elles ne devoient

pas s'étonner qu'il se servît d'une façon de parler commune à plusieurs

nations, et que c'étoit ce que l'on devoit admirer en ce grand homme, de

ce qu'il rendoit si naturellement toutes les pensées des étrangers.

Léosthène lui repartit aussitôt: «Aussi voulons-nous nous défendre par

son exemple, non pas l'attaquer; et plus nous irons avant, et plus il

nous sera facile de vous prouver que nous parlons comme les grands

auteurs, et je vous donnerai encore plusieurs preuves de cette vérité

par les exemples qui suivent:

Je n'ose demander si de pareils avis

Portent des sentiments que vous ayez suivis[183].

Vous voyez qu'il dit _portent_ pour dire _marquent_, et qu'avec cela il

ne fait pas difficulté, pour s'exprimer d'une façon peu commune, de

mettre _avis_, comme s'il pouvoit servir de nominatif au verbe

_portent_. Mais, sans m'arrêter à cela, je passe plus outre, pour vous

lire ce vers, où j'ai trouvé:

Qu'un frère a pour des sœurs une ardeur plus remise[184].

Il dit que les ardeurs d'un frère sont remises, pour dire qu'un frère

aime avec moins de chaleur, ou, pour l'expliquer autrement, pour dire

qu'un frère n'aime pas une sœur avec tant de force ni de violence.

Celui que voici n'est pas moins extraordinaire que les autres, et, pour

vous parler comme vous nous faites souvent, n'est pas moins précieux:

Vous n'êtes point _mon_ fils, si vous n'êtes méchant:

Le ciel sur sa naissance imprima ce penchant[185].

Et selon ma pensée, nous ne faillons pas quand nous disons, pour dire

_elle s'est mariée: elle a donné dans l'amour permis_, puisqu'il ne fait

pas de difficulté de dire: _imprimer un penchant sur une naissance_, ou:

_être incliné par l'astre qui préside à sa naissance_. Mais voyez encore

par ce qui suit qu'il nous imite ou que nous suivons de bien près ses

sentiments, puisqu'après avoir mis: _C'est d'amour qu'il gémit_[186],

etc., il ajoute plus bas dans le même sens:

De mes plus chers desirs ce partisan sincère[187].

Par cette phrase, il entend l'amour, comme nous faisons quand nous

disons, pour appeler un laquais, _un nécessaire_; l'amour, _le partisan

des desirs_.» Émilie, qui ne vouloit pas que Léosthène eût toute la

gloire de cette conversation, prit alors la parole et dit qu'elle ne

trouvoit pas cette façon de parler moins nouvelle ni moins belle que les

autres: _transmettre son sang_, pour dire: _faire des enfants_. «C'est

ce que Cléocrite fait quand il dit:

Et s'il faut, après tout, qu'un grand crime s'efface

Par le sang que Laïus a transmis à sa race[188],

pour dire: _par les enfants de Laïus_. Plus bas, ajouta la même, nous

trouvons encore un exemple de la raison qu'il y a de se servir en vers

et en prose de ces grandes et hardies expressions, quelque étranges

qu'elles paroissent:

Osez me désunir

De la nécessité d'aimer et de punir[189],

pour dire: _Otez-moi la nécessité d'aimer et de punir_; et néanmoins ne

m'avouerez-vous pas que, sans cette hardie façon de parler, il n'eût

jamais achevé ce premier vers: _Osez me désunir_?»--«Pour moi, dit

Léosthène, je ne me suis point étonnée de voir Cléocrite s'énoncer par

des paroles semblables à celles qui nous sont ordinaires; mais celles-ci

m'ont donné de la surprise:

Et leur antipathie inspire à leur colère

Des préludes secrets de ce qu'il vous faut faire[190].

Ce n'est pas que par ces mots de _préludes secrets_, etc., je ne présume

qu'il entende quelque chose de fort énergique, et que je ne sache par

moi-même que nous disons quelquefois des mots qui expliquent assez

obscurément ce que nous pensons, et qu'il n'y a que nous qui les

entendons: c'est ce qu'il fait en cet endroit. Il n'en va pas de même de

la pensée qu'il met dans ces deux vers:

Vous, Seigneur, si Dircé garde encor sur votre âme

L'empire que lui fit une si belle flamme[191];

car j'entends bien que par ces mots: _l'empire que lui fit_, etc., il

veut dire _que lui donna_.» A peine Léosthène avoit-elle achevé de

parler qu'Émilie s'écria: «Il est temps de donner trêve à Félix; et

quand je lui aurai montré la dernière de nos remarques, je lui donnerai

toute la liberté de nous dire que nous parlons un langage que l'on

n'entend point, et tout ce qu'il nous reproche d'ordinaire:

La surprenante horreur de cet accablement

Ne coûte à sa grande âme aucun égarement[192].

Il faudroit être bien obstiné, poursuivit-elle, pour dire que nous

faisons des façons de parler bizarres et inouïes, après ces deux vers,

qui ne signifient rien, sinon que celui dont Cléocrite parle en cet

endroit ne s'effrayoit point à la vue d'un malheur: _L'horreur de

l'accablement ne lui coûte aucun égarement_, l'horreur de ce malheur ne

l'étonne point.» Alors Félix avoua que de la façon qu'elles le

prenoient, elles avoient raison, et que sans doute il n'y avoit point

d'auteur qui n'eût ces façons de parler particulières et

extraordinaires, soit qu'il écrivît en prose ou en vers. Ils

s'étendirent quelque temps sur cette matière, et ensuite la conversation

prit un autre tour, et l'on changea de sujet. Mais enfin l'on en revint

sur les louanges de Cléocrite, et chacun d'une même voix dit que c'étoit

le plus grand homme qui ait jamais écrit des jeux du cirque. Enfin il

fut question de se séparer, et Félix ayant dit adieu à Émilie, et

Léosthène en ayant fait autant, elle sortit avec lui, qui la ramena chez

elle. Ainsi finit la conversation où je finis mon histoire.

* * * * *

A la fin de chacune des lettres du _Grand Dictionnaire des Précieuses

historique_, etc., on trouve une petite série d'expressions, toutes

suivies du nom de leur auteur. Plusieurs sont attribuées à Cléocrite

l'aîné (Pierre Corneille); elles sont tirées du _Criminel innocent_

(_Œdipe_),

* * * * *

E.--Un homme qui a infiniment de l'_esprit_: «Un concert éclatant de

rares qualités et de vertus extraordinaires.» (Voyez p. 115.)

Ce malheur ne l'_étonne_ point: «La surprenante horreur de cet

accablement ne coûte à sa grande âme aucun égarement.» (Voyez p. 119.)

F.--Il daigne me _faire des présents_ et me regarder de bon œil encore

que je ne travaille plus: «Il répand l'éclat de sa propre bonté sur

l'endurcissement de mon oisiveté.» (Voyez p. 114.)

H.--Le sang feroit _horreur_ à nos dames: «Le sang feroit soulever la

délicatesse de nos dames.» (Voyez p. 116.)

L.--Il a bien _laissé_ des enfants: «Il a bien transmis du sang à sa

race.» (Voyez p. 118.)

_L'amour_: «Le partisan des desirs.» (Voyez p. 118.)

M.--Mon crime est cause de votre _mort_: «J'ai prêté mon crime à faire

votre mort.» (Voyez p. 117.)

S.--La frayeur a _saisi_ toute l'assemblée: «La frayeur a couru dans

toute l'assemblée.» (Voyez p. 116.)

_Un silence obstiné_: «Un silence affermi.» (Voyez p. 115.)

[170] Voyez ci-dessus, p. 111 et 112.

[171] Pierre Corneille. _Le Criminel innocent_ est l'_Œdipe_.

Voyez ci-dessus, p. 111.

[172] _Le Grand Dictionnaire des Précieuses, ou la clef de la

langue des ruelles_, entièrement différent de celui d'où ce

morceau est tiré, bien que du même auteur, a eu deux éditions en

1660; l'Achevé d'imprimer de la première est du 12 avril, celui

de la seconde du 20 octobre. La première édition se vendait «chez

Jean Ribou, sur le quai des Augustins, à l'image Saint-Louis.»

Pour la seconde édition, Jean Ribou avait associé à son privilége

Estienne Loyson.

[173] _Vers à Foucquet_, ci-après, p. 122, vers 17-20.

[174] _Vers à Foucquet_, ci-après, p. 122, vers 21.

[175] _Ibidem_, p. 123, vers 53 et 54.

[176] _Ibidem_, p. 123, vers 63 et 64.

[177] Voyez ci-après l'avis _Au lecteur_, p. 125. Le texte exact

est: «et ne luy ayent rendu les hommages que nous devons

tous....»

[178] Voyez ci-après, p. 126. Ici encore le commencement de la

phrase a été modifié.

[179] Acte I, scène I, vers 55 et 56, p. 137.

[180] Acte II, scène I, vers 427, p. 153.

[181] Acte II, scène III, vers 601 et 602, p. 160.

[182] Acte II, scène IV, vers 749 et 750, p. 166.

[183] Acte III, scène II, vers 871 et 872, p. 171.

[184] Acte III, scène V, vers 1109, p. 182.

[185] _Ibidem_, vers 1127 et 1128, p. 182.

[186] Acte IV, scène I, vers 1238, p. 187.

[187] _Ibidem_, vers 1241, p. 187.

[188] Acte IV, scène IV, vers 1501 et 1502, p. 197.

[189] Acte IV, scène V, vers 1575 et 1576, p. 200.

[190] _Ibidem_, vers 1593 et 1594, p. 200.

[191] Acte V, scène VI, vers 1873 et 1874, p. 213.

[192] Acte V, scène VII, vers 1883 et 1884, p. 214. et ne sont que des

répétitions des exemples contenus dans le morceau qui précède; mais

comme parfois les explications diffèrent et que les passages allégués

sont très-peu nombreux, nous allons les réunir ici.

VERS[193]

PRÉSENTÉS A MONSEIGNEUR LE PROCUREUR GÉNÉRAL FOUCQUET[194], SURINTENDANT

DES FINANCES.

Laisse aller ton essor jusqu'à ce grand génie

Qui te rappelle au jour dont les ans t'ont bannie,

Muse, et n'oppose plus un silence obstiné

A l'ordre surprenant que sa main t'a donné[195].

De ton âge importun la timide foiblesse[196] 5

A trop et trop longtemps déguisé ta paresse,

Et fourni de couleurs[197] à la raison d'État

Qui mutine ton cœur contre le siècle ingrat.

L'ennui de voir toujours ses louanges frivoles

Rendre à tes longs travaux paroles pour paroles, 10

Et le stérile honneur d'un éloge impuissant

Terminer son accueil le plus reconnoissant[198];

Ce légitime ennui qu'au fond de l'âme excite

L'excusable fierté d'un peu de vrai mérite,

Par un juste dégoût ou par ressentiment, 15

Lui pouvoit de tes vers envier l'agrément;

Mais aujourd'hui qu'on voit un héros magnanime

Témoigner pour ton nom une toute autre estime,

Et répandre l'éclat de sa propre bonté

Sur l'endurcissement de ton oisiveté, 20

Il te seroit honteux d'affermir ton silence

Contre une si pressante et douce violence;

Et tu ferois un crime à lui dissimuler

Que ce qu'il fait pour toi te condamne à parler.

Oui, généreux appui de tout notre Parnasse, 25

Tu me rends ma vigueur lorsque tu me fais grâce;

Et je veux bien apprendre à tout notre avenir

Que tes regards bénins ont su me rajeunir.

Je m'élève sans crainte avec de si bons guides:

Depuis que je t'ai vu, je ne vois plus mes rides; 30

Et plein d'une plus claire et noble vision,

Je prends mes cheveux gris pour cette illusion.

Je sens le même feu, je sens la même audace,

Qui fit plaindre le Cid, qui fit combattre Horace;

Et je me trouve encor la main qui crayonna 35

L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.

Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire

Pour qui tu veuilles place au temple de la Gloire,

Quelque nom favori qu'il te plaise arracher

A la nuit de la tombe, aux cendres du bûcher. 40

Soit qu'il faille ternir ceux d'Enée et d'Achille

Par un noble attentat sur Homère et Virgile,

Soit qu'il faille obscurcir par un dernier effort

Ceux que j'ai sur la scène affranchis de la mort:

Tu me verras le même, et je te ferai dire, 45

Si jamais pleinement ta grande âme m'inspire,

Que dix lustres et plus n'ont pas tout emporté

Cet assemblage heureux de force et de clarté,

Ces prestiges secrets de l'aimable imposture

Qu'à l'envi m'ont prêtée et l'art et la nature. 50

N'attends pas toutefois que j'ose m'enhardir

Ou jusqu'à te dépeindre, ou jusqu'à t'applaudir:

Ce seroit présumer que d'une seule vue

J'aurois vu de ton cœur la plus vaste étendue;

Qu'un moment suffiroit à mes débiles yeux 55

Pour démêler en toi ces dons brillants des cieux

De qui l'inépuisable et perçante lumière,

Sitôt que tu parois, fait baisser la paupière.

J'ai déjà vu beaucoup en ce moment heureux:

Je t'ai vu magnanime, affable, généreux; 60

Et ce qu'on voit à peine après dix ans d'excuses,

Je t'ai vu tout d'un coup libéral pour les muses.

Mais pour te voir entier, il faudrait un loisir

Que tes délassements daignassent me choisir:

C'est lors que je verrois la saine politique 65

Soutenir par tes soins la fortune publique,

Ton zèle infatigable à servir ton grand roi,

Ta force et ta prudence à régir ton emploi;

C'est lors que je verrois ton courage intrépide

Unir la vigilance à la vertu solide; 70

Je verrois cet illustre et haut discernement

Qui te met au-dessus de tant d'accablement;

Et tout ce dont l'aspect d'un astre salutaire

Pour le bonheur des lis t'a fait dépositaire.

Jusque-là ne crains pas que je gâte un portrait 75

Dont je ne puis encor tracer qu'un premier trait;

Je dois être témoin de toutes ces merveilles

Avant que d'en permettre une ébauche à mes veilles;

Et ce flatteur espoir fera tous mes plaisirs,

Jusqu'à ce que l'effet succède à mes désirs. 80

Hâte-toi cependant de rendre un vol sublime

Au génie amorti que ta bonté ranime,

Et dont l'impatience attend pour se borner

Tout ce que tes faveurs lui voudront ORDONNER.

[193] Ces vers et l'avis _Au lecteur_ ne se trouvent que dans

l'édition de 1659.

[194] Nicolas Foucquet, né en 1615, procureur général au

parlement de Paris à trente-cinq ans, surintendant des finances

en 1652, disgracié en 1661, mort en 1680.

[195] Voyez plus haut, la Notice d'_Œdipe_, p. 104, et ci-après,

l'avis _Au lecteur_, p. 124.

[196] Voltaire se trompe quand il dit, dans une note sur ces

vers, que Corneille avait cinquante-six ans. Il était dans sa

cinquante-troisième année (_dix lustres et plus_, dit-il lui-même

un peu plus bas, au vers 47) lorsqu'il publia _Œdipe_.

[197] Voyez le _Lexique_ au mot _Fournir_.

[198] Corneille a exprimé la même idée dans sa dédicace de

_Cinna, à monsieur de Montoron_. Voyez tome III, p. 372.

AU LECTEUR.

Ce n'est pas sans raison que je fais marcher ces vers à la tête de

l'_Œdipe_, puisqu'ils sont cause que je vous donne l'_Œdipe_. Ce fut

par eux que je tâchai de témoigner à M.[199] le procureur général

quelque sentiment de reconnoissance pour une faveur signalée que j'en

venois de recevoir; et bien qu'ils fussent remplis de cette présomption

si naturelle à ceux de notre métier, qui manquent rarement

d'amour-propre, il me fit cette nouvelle grâce d'accepter les offres

qu'ils lui faisoient de ma part, et de me proposer trois sujets pour le

théâtre, dont il me laissa le choix[200]. Chacun sait que ce grand

ministre n'est pas moins le surintendant des belles-lettres que des

finances; que sa maison est aussi ouverte aux gens d'esprit qu'aux gens

d'affaires; et que soit à Paris, soit à la campagne, c'est dans les

bibliothèques qu'on attend ces précieux moments qu'il dérobe aux

occupations qui l'accablent[201], pour en gratifier ceux qui ont

quelque talent d'écrire avec succès. Ces vérités sont connues de tout

le monde; mais tout le monde ne sait pas que sa bonté s'est étendue

jusqu'à ressusciter les muses ensevelies dans un long silence, et qui

étoient comme mortes au monde, puisque le monde les avoit oubliées.

C'est donc à moi à le publier après qu'il a daigné m'y faire revivre si

avantageusement. Non que de là j'ose prendre l'occasion de faire ses

éloges: nos dernières années ont produit peu de livres considérables, ou

pour la profondeur de la doctrine, ou pour la pompe et la netteté de

l'expression, ou pour les agréments et la justesse de l'art, dont les

auteurs ne se soient mis sous une protection si glorieuse[202], et ne

lui ayent rendu les hommages que nous devons tous à ce concert éclatant

et merveilleux de rares qualités et de vertus extraordinaires qui

laissent une admiration continuelle à ceux qui ont le bonheur de

l'approcher. Les téméraires efforts que j'y pourrois faire après eux ne

serviroient qu'à montrer combien je suis au-dessous d'eux: la matière

est inépuisable, mais nos esprits sont bornés; et au lieu de travailler

à la gloire de mon protecteur, je ne travaillerois qu'à ma honte. Je me

contenterai de vous dire simplement que si le public a reçu quelque

satisfaction de ce poëme, et s'il en reçoit encore de ceux de cette

nature et de ma façon qui pourront le suivre, c'est à lui qu'il en doit

imputer le tout, puisque sans ses commandements je n'aurois jamais fait

l'_Œdipe_, et que cette tragédie a plu assez au Roi pour me faire

recevoir de véritables et solides marques de son approbation: je veux

dire ses libéralités, que j'ose nommer des ordres tacites, mais

pressants, de consacrer aux divertissements de Sa Majesté ce que l'âge

et les vieux travaux m'ont laissé d'esprit et de vigueur[203].

Au reste, je ne vous dissimulerai point qu'après avoir arrêté mon choix

sur ce sujet, dans la confiance que j'aurois pour moi les suffrages de

tous les savants, qui l'ont regardé comme le chef-d'œuvre de

l'antiquité, et que les pensées de ces grands génies qui l'ont traité en

grec et en latin me faciliteront les moyens d'en venir à bout assez tôt

pour le faire représenter dans le carnaval[204], je n'ai pas laissé de

trembler quand je l'ai envisagé de près et un peu plus à loisir que je

n'avois fait en le choisissant. J'ai reconnu que ce qui avoit passé pour

miraculeux dans ces siècles éloignés pourroit sembler horrible au nôtre,

et que cette éloquente et curieuse description de la manière dont ce

malheureux prince se crève les yeux, et le spectacle de ces mêmes yeux

crevés, dont le sang lui distille sur le visage, qui occupe tout le

cinquième acte chez ces incomparables originaux, feroit soulever la

délicatesse de nos dames, qui composent la plus belle partie de notre

auditoire, et dont le dégoût attire aisément la censure de ceux qui les

accompagnent[205]; et qu'enfin, l'amour n'ayant point de part dans ce

sujet, ni les femmes d'emploi, il étoit dénué des principaux ornements

qui nous gagnent d'ordinaire la voix publique. J'ai tâché de remédier à

ces désordres au moins mal que j'ai pu, en épargnant d'un côté à mes

auditeurs ce dangereux spectacle, et y ajoutant de l'autre l'heureux

épisode des amours de Thésée et de Dircé, que je fais fille de Laïus, et

seule héritière de sa couronne, supposé que son frère, qu'on avoit

exposé aux bêtes sauvages, en eût été dévoré comme on le croyoit; j'ai

retranché le nombre des oracles[206], qui pouvoit être importun, et

donner trop de jour à Œdipe pour se connoître; j'ai rendu la réponse de

Laïus[207], évoqué par Tirésie, assez obscure dans sa clarté pour faire

un nouveau nœud, et qui peut-être n'est pas moins beau que celui de nos

anciens; j'ai cherché même des raisons pour justifier ce qu'Aristote y

trouve sans raison[208], et qu'il excuse en ce qu'il arrive au

commencement de la fable; et j'ai fait en sorte qu'Œdipe, encore qu'il

se souvienne d'avoir combattu trois hommes au lieu même où fut tué

Laïus, et dans le même temps de sa mort, bien loin de s'en croire

l'auteur, la croit avoir vengée sur trois brigands à qui le bruit commun

l'attribue. Cela m'a fait perdre l'avantage que je m'étois promis de

n'être souvent que le traducteur de ces grands hommes qui m'ont précédé.

Comme j'ai pris une autre route que la leur, il m'a été impossible de me

rencontrer avec eux; mais en récompense, j'ai eu le bonheur de faire

avouer à la plupart de mes auditeurs que je n'ai fait aucune pièce de

théâtre où il se trouve tant d'art qu'en celle-ci, bien que ce ne soit

qu'un ouvrage de deux mois, que l'impatience françoise m'a fait

précipiter, par un juste empressement d'exécuter les ordres favorables

que j'avois reçus.

[199] L'édition originale (1659), la seule, nous l'avons dit, qui

contienne cet avis _Au lecteur_, n'a ici que l'initiale M. En

tête des vers (voyez p. 121) Corneille traite le procureur

général surintendant de _Monseigneur_.

[200] Voyez ci-dessus, p. 104.

[201] Dans l'année même où Corneille écrivait cet avis _Au

lecteur_, la Fontaine donnait la description suivante du curieux

musée de Saint-Mandé, où probablement il rencontrait parfois

notre poëte:

Si je vois qu'on vous entretienne,

J'attendrai fort paisiblement

En ce superbe appartement,

Où l'on a fait d'étrange terre,

Depuis peu, venir à grand'erre

(Non sans travail et quelques frais)

Des rois Céphrim et Kiopès

Le cercueil, la tombe ou la bière;

Pour les rois, ils sont en poussière,

C'est là que j'en voulois venir.

Il me fallut entretenir

Avec ces monuments antiques,

Pendant qu'aux affaires publiques

Vous donniez tout votre loisir.

(_Épitre à Foucquet_, vers 74 et suivants.)

[202] On ne se rappelle guère aujourd'hui, parmi les livres

offerts à Foucquet, que le magnifique manuscrit sur vélin du

poëme d'_Adonis_ que la Fontaine lui dédia en 1658.

[203] Voyez ci-dessus, p. 107 et 108.

[204] Voyez ci-dessus, p. 104.

[205] Dacier, traducteur d'_Œdipe roi_, répond au scrupule de

Corneille par le début du troisième chant de l'_Art poétique_ de

Boileau:

Œuvres de P. Corneille, Tome 06 · 第 7 / 38 段