Ce fut en 1653, dans l'année qui suivit la chute de _Pertharite_, que

Pellisson publia sa _Relation contenant l'histoire de l'Académie

françoise_, où il racontait les difficultés que Corneille avait

éprouvées pour être admis dans cette compagnie. Il paraît que ce récit

déplut à notre poëte, car le 21 octobre Guy Patin écrivait à Falconet:

«M. Pellisson, tout habile homme qu'il est, s'est fait bien des ennemis

par son _Histoire de l'Académie_. M. Corneille, illustre faiseur de

comédies, écrit contre lui[142].» Il est probable que Corneille ne donna

aucune suite à ce projet d'écrire contre Pellisson, et que celui-ci

l'apaisa en lui promettant de supprimer le passage qui l'avait choqué.

En effet, à partir de la seconde édition, ce morceau disparaît jusqu'au

moment où il est rétabli par d'Olivet. La déférence de Pellisson gagna

si bien le cœur de Corneille qu'lls devinrent amis intime. Il était dès

lors tout naturel que Pellisson, qui était en grand crédit auprès de

Foucquet, lui présentât Corneille. M. Chéruel a pensé que ce fut vers

1657 que notre poëte fréquenta la maison du surintendant[143], et cette

conjecture se trouve confirmée par une épître de Scarron écrite peu

après la prise d'Hesdin, c'est-à-dire en cette année même, et où il

exprime la crainte de se voir supplanté auprès du «moderne Mécène» par

«le Boisrobert» et «les Corneilles[144].»

On sait comment les poëtes réglaient leurs comptes avec Foucquet. C'est

en vers que la Fontaine donnait quittance de chacun des trimestres de sa

pension; ce fut en vers également que Corneille remercia le surintendant

des premiers bienfaits qu'il en reçut. Dans la pièce qu'il fit à cette

occasion, et qui est imprimée en tête d'_Œdipe_, il sollicite ainsi de

Foucquet l'ordre de travailler de nouveau pour la scène[145]:

Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire

Pour qui tu veuilles place au temple de la Gloire,

Quelque nom favori qu'il te plaise arracher

A la nuit de la tombe, aux cendres du bûcher.

Corneille, parlant dans son avis _Au lecteur_ de ces vers présentés à

Foucquet, ajoute: «Il me fit cette nouvelle grâce d'accepter les offres

qu'ils lui faisoient de ma part, et de me proposer trois sujets pour le

théâtre, dont il me laissa le choix.»

Le premier de ces sujets était _Œdipe_, le second _Camma_, que traita

Thomas Corneille et qu'il fit représenter en 1661; on ignore quel était

le troisième[146].

Corneille nous apprend que son _Œdipe_ fut «un ouvrage de deux

mois[147],» ce qui fait dire à Voltaire: «Il semble que Foucquet ait

commandé à Corneille une tragédie pour lui être rendue dans deux mois,

comme on commande un habit à un tailleur, ou une table à un

menuisier[148].» Il est probable au contraire que les ordres de Foucquet

n'avaient rien de fort pressant, et que si Corneille s'est tellement

hâté, c'est parce qu'il a voulu reparaître au théâtre dans les

circonstances les plus favorables. Ce qui le préoccupait le plus,

c'était de terminer son _Œdipe_ «assez tôt pour le faire représenter

dans le carnaval[149].» C'était alors le moment de l'année où le

théâtre, même tragique, était fréquenté le plus assidûment. Corneille

avait eu d'abord l'intention d'abréger son travail par une heureuse

imitation de l'_Œdipe roi_ de Sophocle, et de la pièce que Sénèque a

faite sur le même sujet; par malheur, changeant d'avis, il crut devoir

mêler une intrigue amoureuse à cette terrible catastrophe, et il ne fut

que trop fondé à dire: «Comme j'ai pris une autre route que la leur, il

ne m'a pas été possible de me rencontrer avec eux[150].»

_Œdipe_ fut joué le vendredi 24 janvier 1659, et voici le compte rendu

que Loret en donnait le lendemain dans sa _Muse historique_:

Monsieur de Corneille l'aîné

Depuis peu de temps a donné

A ceux de l'hôtel de Bourgogne

Son dernier ouvrage ou besogne:

Ouvrage grand et signalé,

Qui l'_Œdipe_ est intitulé;

Ouvrage, dis-je, dramatique,

Mais si tendre et si pathétique,

Que sans se sentir émouvoir

On ne peut l'entendre ou le voir.

Jamais pièce de cette sorte

N'eut d'élocution si forte;

Jamais, dit-on, dans l'univers,

On n'entendit de si beaux vers.

Hier donc, la troupe royale,

Qui tels sujets point ne ravale,

Mais qui les met en leur beau jour,

Soit qu'ils soient de guerre ou d'amour,

En donna le premier spectacle,

Qui fit cent fois crier miracle.

Je n'y fus point; mais on m'a dit

Qu'incessamment on entendit

Exalter cette tragédie

Si merveilleuse et si hardie,

Et que les gens d'entendement

Lui donnoient, par un jugement

Fort sincère et fort véritable,

Le beau titre d'inimitable.

Mais cela ne me surprend pas

Qu'elle ait d'admirables appas,

Ni qu'elle soit rare et parfaite:

Le divin Corneille l'a faite.

La pièce eut un si grand succès que tout Paris y courut. La femme du

lieutenant criminel Tardieu, dont Boileau, dans sa dixième satire[151],

nous peint si énergiquement «la honteuse lésine,» se montra désireuse,

elle aussi, d'aller voir l'ouvrage nouveau, à la condition toutefois que

ce fût sans bourse délier. C'est Tallemant qui nous apprend de quelle

manière elle en trouva l'occasion. «M. l'évêque de Rennes, frère aîné du

maréchal de la Mothe, alla en 1659, au mois de janvier, pour parler au

lieutenant criminel. Sa femme vint ouvrir, qui lui dit que le lieutenant

criminel n'y étoit pas, mais que s'il vouloit faire plaisir à Madame, il

la mèneroit jusqu'à l'hôtel de Bourgogne, où elle vouloit voir

l'_Œdipe_ de Corneille. Il n'osa refuser, et la prenant pour une

servante, il lui dit: «Bien; allez donc avertir Madame.» Elle s'ajusta

un peu, et puis revint. Lui, lui disoit: «Mais Madame ne veut-elle point

venir?» Enfin elle fut contrainte de lui dire que c'étoit elle. Il la

mena, mais en enrageant. Elle vouloit qu'il entrât avec elle; il s'en

excusa, et lui renvoya le carrosse du premier qu'il rencontra pour la

ramener[152].»

Moins impatient que Mme Tardieu, le Roi n'alla voir _Œdipe_ que le 8

février. Dans son numéro du 9, le scrupuleux Loret parle déjà en ces

termes de cette représentation aux lecteurs de la _Muse historique_:

Durant qu'auprès de mes tisons

Ma muse se fonde en raisons,

Etant le jour où je besogne,

On joue à l'hôtel de Bourgogne

Ce poëme rare et nouveau

Que tout Paris trouve si beau,

Et que tout bon esprit admire,

Devant le Roi, notre cher Sire,

Attiré par le bruit que fait

Cet ouvrage grand et parfait

Et d'excellence sans pareille,

Le dernier de Monsieur Corneille.

Dans la _Gazette_ du 15, Renaudot nous donne à ce sujet des détails

beaucoup plus complets: «Ce jour-là 8, Leurs Majestés, avec lesquelles

étoient Monsieur, Mademoiselle, la princesse Palatine et grand nombre

d'autres personnes de qualité, se trouvèrent à la représentation qui se

fit à l'hôtel de Bourgogne, par la troupe royale, de l'_Œdipe_ du sieur

Corneille, le dernier ouvrage de ce célèbre auteur, et dans lequel,

après en avoir fait tant d'autres d'une force merveilleuse, il a

néanmoins si parfaitement réussi, que s'y étant surpassé lui-même, il a

aussi mérité un surcroît de louange de tous ceux qui se sont trouvés à

ce chef-d'œuvre, et même, pour comble de gloire, d'un monarque dont le

sentiment ne doit pas être moins souverain de tous les autres qu'il

l'est du plus florissant État de l'Europe. Cette troupe, qui soutient si

bien son titre par la réputation qu'elle donne à tout ce qu'elle

représente, y réussit pareillement d'une si belle manière, qu'elle en

fut admirée de toute la cour, et le sieur Floridor complimenta le Roi

sur l'honneur qu'il avoit fait à sa compagnie, avec tant de grâce, qu'il

en eut aussi un applaudissement universel.»

Loret, du reste, dans sa _Muse historique_ du 15, complète sa première

relation, et, après avoir parlé d'une représentation donnée au

Petit-Bourbon, en présence du frère du Roi, et où

Le premier acteur de ce lieu,

L'honorant comme un demi-Dieu,

Lui fit une harangue expresse,

il ajoute:

Le successeur de Bellerose,

Floridor, fit la même chose

A notre grand Roi, l'autre jour,

A l'aspect de toute sa cour,

Y compris l'auguste Philippe,

Ayant récité leur _Œdipe_,

Qui des Majestés fut trouvé

Si beau, si fort, si relevé,

Et si plein de grandes paroles,

Qu'il en eut très-bien des pistoles.

Pour Floridor, on l'applaudit:

Il dit fort bien tout ce qu'il dit;

Un orateur n'eût su mieux faire,

Mais ce n'est que son ordinaire.

Corneille, dans son avis _Au lecteur_[153], remercie le Roi en ces

termes de la libéralité dont il avait fait preuve en cette occasion:

«Cette tragédie a plu assez au Roi pour me faire recevoir de véritables

et solides marques de son approbation: je veux dire ses libéralités, que

j'ose nommer des ordres tacites, mais pressants, de consacrer aux

divertissements de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux m'ont

laissé d'esprit et de vigueur.»

Nous avons encore à recueillir ici, comme pour _le Cid_ et pour

_Nicomède_[154], un témoignage contemporain qui constate des changements

importants exécutés par l'auteur avant l'impression de l'ouvrage. «Dans

les premières représentations, dit l'abbé d'Aubignac, M. Corneille

s'étoit chargé de deux narrations longues, ennuyeuses et mal placées, et

je les avois condamnées; mais je ne suis pas si mal content de celles

qu'il a mises dans l'impression[155].»

Loret, rendant compte dans la _Muse historique_ du 6 décembre 1659 de la

première représentation des _Précieuses ridicules_ de Molière, et

rappelant à cette occasion les derniers grands succès obtenus au

théâtre, s'exprime ainsi:

Jamais l'_Œdipe_ de Corneille,

Que l'on tient être une merveille,

La _Cassandre_ de Boisrobert,

Le _Néron_ de monsieur Gilbert

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

N'eurent une vogue si grande,

Tant la pièce sembla friande.

La pièce de Boisrobert remontait déjà un peu haut; elle est intitulée:

_Cassandre, comtesse de Barcelone_, et fut jouée le vendredi 31 octobre

1653. Quant à la tragédie de Gilbert[156], elle est postérieure à

_Œdipe_; son véritable titre est _Arie et Pétus, ou les amours de

Néron_, et elle fut représentée le lundi 22 septembre 1659. Rien n'est

plus propre à prémunir contre l'éclat de certains succès que de voir

l'oubli où sont tombés ces rivaux, jadis redoutables, de Corneille et de

Molière.

Sa pièce jouée, Corneille se hâte de terminer les affaires les plus

indispensables qu'il avait à Paris, fait quelques visites, une entre

autres à l'abbé d'Aubignac[157], et repart au plus vite pour Rouen.

C'est de là qu'il écrit, le 12 mars 1659, à l'abbé de Pure, afin de le

remercier d'une lettre qui lui racontait le succès que Mlle de

Beauchâteau avait obtenu en remplissant le rôle de Jocaste à la place de

l'actrice, alors malade, qui l'avait joué d'original. Nous ne savons du

reste ni quelle était cette actrice malade, ni comment les autres rôles

avaient été distribués primitivement. En 1663 seulement, l'_Impromptu de

Versailles_, qui nous a déjà fourni tant d'utiles renseignements, nous

apprend que Villiers jouait le rôle d'Iphicrate[158]. Il est probable

que Floridor s'était réservé celui d'Œdipe; Baron le remplit plus tard

avec un grand éclat[159]; c'était lui assurément qui en était chargé en

1676, lorsque Corneille écrivait à Louis XIV:

On voit _Sertorius, Œdipe_ et _Rodogune_

Rétablis par ton choix dans toute leur fortune.

Le 13 mai 1718, Champvallon débuta dans ce rôle[160]; mais le succès de

l'_Œdipe_ de Voltaire, qui fut joué le 18 novembre de la même année,

éloigna de la scène l'ouvrage de Corneille. C'est Voltaire lui-même qui,

en 1764, proclame sa propre tragédie «le seul _Œdipe_ qui soit resté au

théâtre[161].» Celui de Corneille fut cependant représenté encore

quelquefois. Lemazurier remarque que Sarrasin «débuta, le 3 mars 1729,

par le rôle d'Œdipe, dans la tragédie de ce nom de P. Corneille, que

l'on n'avait pas jouée depuis fort longtemps, et qui fut reprise pour la

dernière fois à l'occasion de son début[162].»

L'édition originale de la pièce qui nous occupe a pour titre: ŒDIPE,

TRAGEDIE. Par P. Corneille, _Imprimée à Rouen, et se vend à Paris, chez

Augustin Courbé.... et Guillaume de Luyne.... M.DC.LIX[163]. Avec

privilege du Roy._ Elle forme un volume in-12 de 6 feuillets et 89

pages. Certains exemplaires commencent par une _Épitaphe sur la mort de

damoiselle Élisabeth Ranquet_, qu'on trouvera dans les _Poésies

diverses_. Le privilége est du 10 février 1659, l'Achevé d'imprimer du

26 mars. L'abbé de Pure dut recevoir un des premiers exemplaires de la

pièce, car Thomas lui écrit en post-scriptum au bas d'une lettre du 4

avril: «Mon frère vous assure, de ses services et a donné charge à M.

Courbé de vous donner son _Œdipe_.»

C'est dans l'_Œdipe_ qu'on a cherché des autorités et des exemples pour

établir que le grand Corneille écrivait en style précieux. Dans son

_Grand Dictionnaire des Précieuses, historique, poétique,

géographique..._, publié en 1661, et dont le privilége est du 15

février, Somaize introduit deux précieuses, Émilie et Léosthène,

c'est-à-dire Mlles Espagny et Lanquets, à peu près aussi inconnues sous

leur nom réel que sous leur nom imaginaire, qui défendent leur langage

contre Félix, pseudonyme d'un M. Foucaut, sur lequel on n'a guère de

renseignements non plus, mais qui, d'après les recherches de M. Livet,

paraît avoir été conseiller au Parlement[164]. Le seul procédé des deux

précieuses pour amener leur adversaire à partager leur avis est de

prouver que Cléocrite l'aîné[165], c'est-à-dire Pierre Corneille,

emploie continuellement leur langage dans son _Œdipe_, qu'elles

intitulent _le Criminel innocent_. Ce morceau, fort médiocre, se

rattache trop étroitement à l'étude de la langue de Corneille pour qu'on

s'étonne de nous le voir reproduire à la suite de cette notice.

D'Aubignac n'avait garde d'oublier aucun des reproches adressés à

Corneille; dans sa _troisième dissertation_, publiée en 1663, il ne

parle pas, il est vrai, de la critique de Somaize; mais, sans le citer,

il met à profit une de ses observations[166], et à l'occasion de ce

vers:

Contre une ombre chérie avec tant de fureur[167],

il s'écrie: «Voilà bien aimer à la mode des précieuses, _furieusement_.

Est-il possible que M. Corneille renonce maintenant aux expressions

nobles, et qu'il s'abandonne par négligence ou par dérèglement à celles

que les honnêtes gens et la scène du Palais-Royal ont traitées de

ridicules[168]?»

Il est impossible de ne pas trouver de telles critiques fort exagérées,

mais il n'est peut-être pas inutile de les signaler et d'en faire

ressortir le caractère. Ce qu'on reproche à notre poëte, ce ne sont

plus, comme au temps du _Cid_, les hardiesses de son génie indépendant,

mais, au contraire, les concessions nombreuses qu'il fait au goût du

jour, auquel il avait jusqu'alors si peu sacrifié. Ces critiques, c'est

l'envie qui les fait avec son exagération ordinaire; mais elle a touché

juste, et, à partir de ce moment, ce n'est plus que par intervalles que

nous retrouverons le noble et pur langage du grand Corneille[169].

[142] _Lettres de Guy Patin_, édition de M. Reveillé Parise, tome

III, p. 13 et 14.

[143] _Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet_, tome

I, p. 428.

[144] _Œuvres de Scarron_, 1786, in-8º, tome I, p. 327 et 238.

C'est M. Édouard Fournier qui a le premier fixé cette date

importante, à l'aide de l'épître de Scarron.

[145] Voyez ci-après, p. 122, vers 37 et suivants.

[146] _Vie de M. Corneille. Œuvres de Fontenelle...._ édition de

1742, tome III, p. 110.

[147] Voyez ci-après l'avis _Au lecteur_, p. 127.

[148] _Remarques_ sur l'avis _Au lecteur_, édition de 1764, p. 16.

[149] Voyez ci-après l'avis _Au lecteur_, p. 126.

[150] Voyez ci-après l'avis _Au lecteur_, p. 127. Voyez aussi, en

tête de l'_Œdipe_ de Voltaire, les _Lettres à M. de Genonville,

contenant la critique de l_'Œdipe _de Sophocle, de celui de

Corneille, et de celui de l'auteur_.--Jean Prevost, en 1605, et

Nicolas de Sainte-Marthe, en 1614, avaient écrit chacun un

_Œdipe_ en vers français. Suivant toute apparence, Corneille n'a

pas même jeté les yeux sur ces deux pièces.

[151] Vers 249-340.

[152] _Historiettes_, tome III, p. 485.

[153] Voyez ci-après, p. 125.

[154] Voyez tome III, p. 18, et tome V, p. 508 et 509.

[155] _Troisième dissertation. Recueil...._ publié par l'abbé

Granet, tome II, p. 53 et 54.--Sur ces _Dissertations_ de

d'Aubignac, voyez ci-après la notice de _Sophonisbe_.

[156] Voyez sur Gilbert, tome IV, p. 399, note 1.

[157] Voyez la Notice d'_Horace_, tome III, p. 254.

[158] Scène I.

[159] Lemazurier, _Galerie historique des acteurs du Théâtre

français_, tome I, p. 86.

[160] _Ibidem_, p. 185.

[161] _Remarques sur l'Œdipe_ de Corneille, acte V, scène VII

(de l'édition de Voltaire, scène V de la nôtre).--On a représenté

avec un certain succès, le 18 mars 1726, l'_Œdipe_ de la Motte,

qui fut ensuite mis en prose par son auteur. Quand à l'_Œdipe_

du P. Follard, il n'a pas paru sur le théâtre, non plus que les

quatre tragédies d'_Œdipe_ que la Tournelle a fait paraître dans

un même volume en 1731. En voici les titres: _Œdipe et toute sa

famille; Œdipe, ou les trois fils de Jocaste; Œdipe et Polybe;

Œdipe, ou l'ombre de Laïus_. L'auteur, qui affectionnait ce

sujet, promet encore trois autres tragédies sur Œdipe. Il n'a

pas tenu parole.

[162] Tome I, p. 537.--«Cette remise, disent les frères

Parfait[162-a], donna occasion à feu M. l'abbé Pellegrin de

composer une espèce de parallèle de cette tragédie avec celle de

M. de Voltaire. Une partie de cet ouvrage parut dans le _Mercure

de France_ 1729, mois de juin, second volume, p. 1315-1345, et la

suite dans le mois d'août suivant, p. 1700-1731, sous le titre

qui suit: _Dissertation sur l'Œdipe de Corneille, et sur celui

de M. de Voltaire, par M. le Chevalier de.... à Madame la

Comtesse de...._ Dans cette dissertation, M. l'abbé Pellegrin,

sous le nom de M. le chevalier de...., prend le parti de Pierre

Corneille[162-b].»

[162-a] _Histoire du Théâtre françois_, tome XV, p. 315.

[162-b] Une _Dissertation critique sur l'Œdipe de Corneille_,

par Mlle Barbier, avait déjà paru dans le _Nouveau Mercure_ de

février et mars 1709, p. 92 et suivantes. Enfin la _Jocaste_ de

M. le comte de Lauraguais, depuis duc de Brancas, publiée en 1781

chez Debure l'aîné, est précédée d'une _Dissertation sur les

Œdipes de Sophocle, de Corneille, de Voltaire, de la Motte, et

sur Jocaste_.

[163] Voltaire, dans la première édition de son commentaire

(1764), dit par erreur que l'impression originale d'_Œdipe_ est

de 1657: voyez sa première note sur les vers à Foucquet.

[164] _Le Dictionnaire des Précieuses_, tome II, p. 234.

[165] _Cléocrite_ n'est pas le seul surnom romanesque qu'ait reçu

Corneille; on lui a donné aussi celui de _Clitandre_, qu'il avait

choisi lui-même pour titre de sa seconde pièce. Dans sa _Carte de

la cour_, Gabriel Guéret recommande de «visiter la ville de

Comédie où règne l'illustre _Clitandre_.»

[166] Voyez ci-après, p. 116.

[167] Acte I, scène 1, vers 56, p. 137.

[168] _Recueil de Dissertations...._ publié par l'abbé Granet,

tome II, p. 56.

[169] Ces reproches de _préciosité_ adressés à Corneille par

Somaize et d'Aubignac n'ont été recueillis par personne, pas même

par l'auteur d'un article intitulé _Corneille précieux_[169-a], où

il semblait naturel de les retrouver.

[169-a] _Le Chasseur bibliographique_, no 11, novembre 1862, p.

8-10. Cet article est signé V. G.

APPENDICE.

EXTRAIT

DU GRAND DICTIONNAIRE DES PRÉCIEUSES,

ARTICLE _ÉMILIE_[170].

Émilie et Léosthène sont deux des plus illustres précieuses dont j'aye

encore parlé; je les joins dans cette histoire, qui leur est commune, et

que je ne mets ici que pour faire voir que ce n'est pas une fable de

dire qu'il y a des précieuses. En effet, il est bien aisé de juger

qu'elles le sont autant que l'on peut l'être par ce qui suit:

Un jour Félix, qui les voit souvent, étant chez Émilie, où Léosthène se

trouva, et voyant qu'elle lui parloit d'une façon extraordinaire, il se

mit à les railler dessus leur langage comme il avoit coutume. Elles se

défendirent d'autant mieux qu'elles ont beaucoup d'esprit, et de celui

qui est vif et propre à soutenir la conversation. La dispute fut si loin

qu'il fut dit que le lendemain elles se défendroient par l'exemple des

auteurs qui parloient aussi extraordinairement qu'elles, et qu'il

n'auroit qu'à les attaquer de même. Félix y consentit, et les quitta

là-dessus, parce qu'il se faisoit tard. Nos deux précieuses demeurèrent

aussi embarrassées que vous pouvez vous l'imaginer; néanmoins il fallut

faire de nécessité vertu, et à ce dessein, elles résolurent de coucher

cette nuit ensemble afin de lire quelque livre pour en tirer de quoi se

défendre et justifier leur langage. _Le Criminel innocent_, qui est le

dernier ouvrage de Cléocrite l'aîné[171], fut le livre qu'elles

choisirent pour cet effet, à cause de sa nouveauté et de la grande

réputation de son auteur. Elles le lurent et en tirèrent les remarques

que vous verrez dans la suite, et qui firent le sujet de la dispute qui

continua le lendemain entre ces trois personnes. Je ne parlerai point de

tout ce qu'elles dirent en lisant cette pièce; et pour passer tout d'un

coup à ce qui se fit le lendemain, je dirai que Félix s'étant rendu à

l'issue du dîner chez Émilie, il fut question de parler tout de bon de

ce qu'ils avoient déjà agité entre eux. Chacun de son côté se tenoit le

plus fort: nos deux précieuses avoient de leur part les remarques

qu'elles avoient écrites, et Félix, de son côté, avoit ce Dictionnaire

où sont contenus les mots des précieuses[172].

Il commença le premier à les attaquer, et à l'ouverture du livre, il

leur fit voir toutes les façons de parler bizarres que vous pouvez lire

dans le Dictionnaire des mots, qui se vend où tout le monde sait. Elles

avouèrent qu'elles parloient ainsi, et pour lui montrer qu'elles avoient

raison, elles lui firent voir ce qui les avoit occupées tout le soir

précédent. Leurs remarques commençoient par ces vers:

Mais aujourd'hui qu'on voit un héros magnanime

Témoigner pour ton nom une toute autre estime,

Et répandre l'éclat de sa propre bonté

Sur l'endurcissement de ton oisiveté[173].

Félix n'eut pas lu ces quatre lignes, qu'il connut qu'elles étoient du

remercîment que Cléocrite fait à l'illustre Mécène, à la tête de son

_Criminel innocent_; si bien qu'il s'écria: «Quoi? vous vous attaquez à

ce grand homme! Ah! vous deviez mieux choisir.--Nous ne pouvions,

interrompit Léosthène; et plus la réputation de cet auteur est grande,

et mieux nous pourrons faire voir que nous avons raison d'enrichir la

langue de façons de parler grandes et nouvelles, et surtout de ces

nobles expressions qui sont inconnues au peuple, comme vous en pouvez

remarquer dans ce que vous venez de lire au second vers. _Témoigner une

toute autre estime_, pour dire une _estime toute différente_, ou, si

vous voulez, _une plus grande estime_; et comme vous pouvez voir encore

aux vers trois et quatre, où il y a: _répandre l'éclat de sa bonté sur

l'endurcissement de l'oisiveté_. Il prend en cet endroit _l'éclat de sa

bonté_ pour dire _les présents et les faveurs_, et _l'endurcissement de

son oisiveté_ pour dire _un homme qui ne travaille plus_; si bien que

l'on peut dire avec l'autorité de ce grand et fameux auteur, en parlant

notre vrai langage: «Cette personne me fait de grands présents afin «que

je quitte la paresse qui m'empêche de travailler. Cette personne répand

l'éclat de sa bonté sur l'endurcissement de mon oisiveté.» Et ensuite ce

même auteur ajoute, s'écria-elle:

Il te seroit honteux d'affermir ton silence[174].

pour dire _garder plus longtemps le silence_.» Félix voulut parler à cet

endroit; mais Émilie le pria de différer et de l'écouter encore quelque

temps, disant qu'elle lui montreroit des façons de parler bien plus

extraordinaires, comme par exemple dans les vers suivants:

Ce seroit présumer que d'une seule vue

J'aurois vu de ton cœur la plus vaste étendue[175].

«Il est aisé de voir, poursuivit Émilie, que par ces mots: _d'une seule

vue_, il prétend dire _au premier aspect je te connoîtrais entier_; car

il ne faut pas douter qu'en cet endroit il n'ait pris _vu_ pour _connu_;

ce que je dis, ajouta-elle, se montre par deux vers qui sont plus bas:

Œuvres de P. Corneille, Tome 06 · 第 6 / 38 段