Madame de Bergenheim voulut se lever, mais la force lui manqua; elle
tomba à genoux et glissa aux pieds de son amant. Sans essayer de la
soutenir, celui-ci s’élança du divan, franchit le corps étendu devant
lui et tira son poignard.
Christian avait paru sur le seuil de la porte et y restait immobile.
Il y eut un moment de silence grave et terrible. On n’entendait que
les mugissements de l’orage qui semblait redoubler de violence comme
pour prendre part à cette scène, et un bruissement vague, causé par
le tressaillement nerveux de la jeune femme à demi évanouie. Elle
se tordait sur le parquet et faisait crier sous ses doigts la soie
du divan, en essayant de s’y appuyer; puis on n’entendit bientôt
plus que les bruits du dehors, car elle perdit connaissance et resta
couchée dans l’immobilité de la mort. Les yeux seuls des deux hommes
parlaient: ceux du mari, fixes, pesants, implacables; ceux de l’amant,
étincelant d’une audace désespérée.
Après un instant de cette mutuelle fascination, le baron fit un
mouvement pour entrer.
—Un pas de plus, vous êtes mort! dit Gerfaut d’une voix sourde, et il
serra le manche de son poignard en appuyant fortement le pouce sur le
croissant qui le terminait.
Christian étendit la main et ne répondit à cette menace que par un
regard; mais ce regard était si dédaigneux, ce geste si impératif,
qu’une lame croisée contre la sienne eût paru moins redoutable à
l’amant. Honteux de son émotion en présence de ce calme, Octave remit
son arme dans le fourreau et imita l’attitude méprisante de son ennemi.
—Venez, monsieur, dit celui-ci à demi-voix, en faisant lui-même un pas
en arrière.
Au lieu de l’imiter, Gerfaut jeta les yeux sur Clémence. Elle était
plongée dans un évanouissement si profond qu’il chercha vainement à
distinguer le bruit de son souffle. Il se baissa vers elle par un
entraînement irrésistible de pitié et d’amour; mais, au moment de la
saisir dans ses bras pour la placer sur le divan et essayer de lui
faire reprendre connaissance, la main de Bergenheim l’arrêta. Ce fut à
peine s’il sentit sur son bras la pression de ces doigts de fer qui,
en le serrant, eussent pu le briser; toutefois ce contact suffit pour
le rappeler au devoir que l’honneur lui imposait dans cette funeste
circonstance. En présence de l’homme qu’il avait insulté, le signe
le plus léger d’intérêt, la marque de tendresse la plus fugitive
devenaient un outrage nouveau, et il y avait une sorte de lâcheté à
s’en rendre coupable. S’il est un être sur la terre à qui l’on doive
égards et respect, c’est sans doute celui que votre tort a rendu votre
ennemi. Octave étouffa donc dans son cœur la douleur passionnée qui le
brisait et, obéissant au geste qui l’avait retenu, il se redressa et
dit d’un air grave et résigné:
—Je suis à vos ordres, monsieur.
Christian lui montra la porte pour l’inviter à passer le premier;
conservant ainsi de son côté et avec un sang-froid extraordinaire
cette politesse dont une bonne éducation fait une habitude indélébile,
mais qui en ce moment avait quelque chose de plus effrayant que
l’emportement le plus furieux.
Gerfaut jeta de nouveau sur Clémence un regard d’irrésolution et dit
en la montrant, d’un ton presque suppliant:
—La laisserez-vous ainsi sans secours? Il y aurait trop de cruauté à
l’abandonner dans cet état.
—Il n’y aura pas cruauté, mais pitié, répondit froidement Bergenheim;
elle ne s’éveillera que trop tôt.
Le cœur d’Octave se serra, mais sa contenance ne trahit pas son
émotion. Il n’hésita plus et sortit. Le mari le suivit sans même
jeter un regard à la pauvre femme que sa bouche venait de condamner
si impitoyablement et elle resta seule, étendue dans ce frais boudoir
comme dans une tombe.
Les deux hommes descendirent l’escalier tournant du petit cabinet,
éclairés à demi par les faibles lueurs que plongeait au fond de
son hélice la lampe d’albâtre. A la porte de la bibliothèque, ils
se trouvèrent dans l’obscurité; Christian, ouvrant une lanterne
sourde dont il s’était muni, en fit jaillir une lumière suffisante
pour guider leurs pas. Ils traversèrent en silence la galerie des
tableaux, le vestibule et montèrent ensuite le grand escalier. A voir
passer au milieu de la nuit ces deux figures dont la clarté de la
lanterne illuminait les traits d’un reflet vacillant et jaunâtre, on
eût pressenti involontairement quelque drame lugubre dans lequel ils
devaient jouer un rôle. Dante, suivant Virgile par les chemins brûlés
de la cité dolente, ne marchait pas le front plus pâle, le pied plus
muet que Gerfaut guidé par son hôte à travers les longs corridors du
château. C’était avec une précaution égale que celui-ci le précédait.
Craignant que le bruit le plus léger n’éveillât quelqu’un des
domestiques dont cette promenade nocturne eût étrangement excité la
curiosité, il retenait sa respiration et glissait comme une ombre,
tandis que son regard interrogeait avec inquiétude l’obscurité des
lieux qu’ils parcouraient.
Sans avoir rencontré personne, sans que rien les eût trahis, ils
arrivèrent enfin à l’appartement du baron. Avec le même sang-froid
qui avait caractérisé sa conduite jusqu’alors, Christian en referma
soigneusement les portes, alluma sur la cheminée un candélabre chargé
de bougies, et se tourna ensuite du côté de son compagnon, moins calme
que lui.
Dans les circonstances qui veulent une décision rapide, au milieu
de ces crises rares, mais solennelles de la vie où la plus courte
réflexion est un retard inopportun, où la spontanéité d’action
devient une impérieuse nécessité, les hommes d’esprit poétique ont
un singulier désavantage: l’imagination si énergique aux heures
méditatives de la solitude leur devient une ennemie parfois fatale;
il y a dans cette faculté une expansion qui dépense à vide une
grande somme de force vitale; à chaque idée dont elle est frappée,
elle jaillit à l’encontre en jets divergents qui en vont atteindre
les nuances les plus chatoyantes, les ramifications les plus
imperceptibles. Mais cette prompte richesse de compréhension, cette
dilatation excessive des pores de l’âme en appauvrissent la vigueur.
Elles causent une sorte de sueur fertile pour la conception, énervante
pour l’action. L’imagination alors s’épanouit tellement devant toutes
choses, qu’elle n’en pénètre plus aucune; elle s’émousse sans percer,
elle s’éblouit de sa propre lumière et se perd dans l’infini qu’elle
s’est ouvert au lieu d’arriver au but. C’est une arme qui écarte et
dont les coups deviennent plus impuissants à mesure qu’ils couvrent un
plus grand espace.
Depuis sa sortie du parloir, Gerfaut était en proie à toutes les
obsessions de cette étrange torture. Par un inexplicable phénomène
psychologique, son esprit, au lieu d’entrer dans le vif de cette scène
si pressante, si impérieuse, s’était plongé comme un aigle dans les
incommensurables espaces du drame tout entier; en un instant il avait
dévoré le passé et l’avenir de sa passion au point d’être presque
entièrement distrait du présent. Sa première entrevue avec Clémence,
les divers incidents de cette année si pleine de souvenirs, les succès
de sa tendresse heure par heure, les mille conquêtes, préludes de la
dernière, et puis ce jour si ravissant changé en nuit horrible, cette
femme de son cœur perdue pour lui et par lui, cet homme à qui il
devait rendre un compte de sang, toutes ces images tourbillonnaient
devant ses yeux comme les feuilles séchées qu’une trombe soulève et
roule en spirale furieuse.
D’invincibles émotions de regrets, une pitié pleine de désespoir,
le pressentiment de catastrophes humainement inévitables amollirent
son cœur en fascinant son esprit. Il vit alors sous les couleurs les
plus odieuses l’égoïsme de son amour et le sentiment qui lui avait
imposé comme un devoir envers lui-même le complément du triomphe.
Cette exigence si ordinaire de la vanité lui parut la lâcheté la plus
méprisable. Il eut horreur de lui. Le dernier regard de Clémence en
s’évanouissant à ses pieds, regard de pardon et d’amour, lui était
entré dans le cœur comme un poignard. Il l’avait perdue! elle! la
femme qu’il aimait! la reine de sa vie! l’ange de ses adorations!
perdue! L’enfer était dans cette idée. Pendant quelques instants, il
ne put maîtriser son trouble: un vertige le prit à la vue de l’abîme
creusé par sa main, et dans lequel il avait précipité la plus chère
partie de son âme. Ce fut comme un mouvement d’affreuse ivresse; la
tête lui tourna de remords. Le battement de ses artères, la crispation
convulsive de ses nerfs, une trépidation involontaire bouleversèrent
son organisation impressionnable. Il y eut pour lui un instant
horrible, car la violence de ses sensations ne lui en ôtait pas la
perception, et il s’aperçut qu’il tremblait, sans pouvoir dire comme
Bailly: «C’est de froid.»
Auprès de cette figure pâle sur laquelle mille émotions passionnées
ondulaient comme les nuées d’un jour d’orage, le front de Bergenheim
restait froid et sombre, semblable au ciel du nord. On eût dit une
statue de marbre dont le contact est de glace à côté d’une statue de
bronze rouge encore de la fournaise, ou plutôt c’était le commandeur
près d’étreindre don Juan de sa main sépulcrale. En ce moment, le
poète était au-dessous du soldat, l’intelligence élevée se trouvait
vaincue par l’esprit vulgaire, l’âme enthousiaste par le tempérament
prosaïque, mais inébranlable.
Lorsque le regard de Bergenheim rencontra celui d’Octave, il
traduisait une si implacable vengeance, il était gonflé d’un tel
venin de haine, que celui-ci en tressaillit comme au contact d’une
vipère. En face de cet époux outragé, si puissant de physionomie et
de maintien, l’amant sentit l’infériorité de sa propre attitude; une
émotion poignante de dépit et de vanité lui vint en aide. Domptant
par un effort surnaturel de volonté le trouble irrésistible auquel il
s’était un instant abandonné, il dit à ses nerfs: ne tremblez plus,
et ses nerfs devinrent de fer; à son cœur: calme tes battements, et
son cœur se pétrifia. Il remit à d’autres temps les regrets et les
remords; en ce moment, ces tristes expiations lui étaient interdites:
un autre devoir l’appelait. Les mœurs sont ainsi faites. A certains
outrages, il n’est plus de réparations possibles. La route une fois
ouverte, il faut aller jusqu’au bout: le pardon n’est plus que sur la
tombe de l’offensé.
Octave se soumit à cette nécessité. Il étouffa dans son âme toute
défaillance de conscience capable d’en diminuer la fermeté et reprit
la contenance dédaigneuse qui lui était habituelle. Ses yeux rendirent
à ceux de son ennemi leur regard de défi mortel, et il prit la parole
en homme accoutumé à dominer les événements de sa vie et à ne se
laisser primer dans aucune circonstance.
—Avant toute explication, dit-il, je dois vous déclarer sur mon
honneur qu’il n’y a ici qu’un seul coupable, et c’est moi. L’ombre
d’un reproche adressé à Mme de Bergenheim serait de votre part
l’outrage le plus injuste, l’erreur la plus déplorable. C’est à son
insu, c’est sans y avoir été autorisé d’aucune manière que je me
suis introduit dans son appartement. Je venais d’y entrer quand vous
êtes arrivé. La nécessité me force de vous avouer une passion qui
est un outrage pour vous; je suis prêt à le réparer par toutes les
satisfactions possibles; mais, en me mettant à votre discrétion sur
ce point, je dois disculper Mme de Bergenheim de tout ce qui pourrait
porter atteinte à sa vertu et à sa réputation.
—Quant à sa réputation, répondit Christian, j’y veillerai; quant à sa
vertu...
Il n’acheva pas, mais sa figure prit une expression d’incrédule ironie.
—Je vous jure, monsieur, reprit Octave avec émotion, qu’elle est
au-dessus de toute séduction comme elle devrait être à l’abri de toute
insulte; je vous jure... Quel serment dois-je vous faire pour que vous
me croyiez? Je vous jure que Mme de Bergenheim n’a trahi aucun de
ses devoirs envers vous; que je n’ai jamais reçu d’elle le moindre
encouragement; qu’elle est innocente de ma folie, comme peuvent l’être
les anges dans le ciel.
Christian, pour toute réponse, secoua la tête avec un sourire
méprisant.
—Ce jour sera un désespoir pour tout le reste de ma vie, si vous ne me
croyez pas, continua Gerfaut avec une véhémence croissante; je vous
dis, monsieur, qu’elle est innocente; innocente! entendez-vous? J’ai
été égaré par une passion dédaignée. J’ai voulu profiter de votre
absence. Vous savez que j’ai une clef de la bibliothèque; je m’en
suis servi sans quelle pût s’en douter. Plût au ciel que vous eussiez
été témoin de tout notre entretien! il ne vous resterait aucun doute.
Peut-on empêcher un homme de pénétrer chez une femme malgré elle,
lorsqu’il a réussi à s’en procurer les moyens? Je vous répète...
—Assez, monsieur, répondit froidement le baron. Vous faites en ce
moment ce que tout autre ferait à votre place, ce que je ferais
moi-même; mais cette discussion est superflue; laissez à cette femme
le soin de se disculper. En ce moment, il ne doit être question que de
vous et de moi.
—Quand je vous proteste sur mon honneur.
—Monsieur, en pareille circonstance un faux serment ne déshonore pas.
J’ai été garçon aussi, et je sais que tout est permis contre un mari.
Brisons là-dessus, je vous prie, et venons au fait. Je me regarde
comme insulté par vous, et vous devez me rendre raison de cette
insulte.
Octave fit en silence un signe d’acquiescement.
—Un de nous deux doit mourir, reprit Bergenheim en s’accoudant
négligemment sur la tablette de la cheminée.
L’amant inclina la tête une seconde fois, par un geste grave.
—Je vous ai offensé, dit-il, c’est à vous de régler la réparation que
je vous dois.
—Il n’en est qu’une possible, monsieur. Le sang seul peut laver la
boue; vous le savez comme moi. Vous m’avez déshonoré, vous me devez
votre vie pour cela. Si le sort vous favorise, vous serez débarrassé
de moi, et j’aurai eu tort de toutes les manières.—Il y a quelques
arrangements à prendre, nous allons nous en occuper sur-le-champ, si
vous le trouvez bon.
Il avança un fauteuil qu’il offrit à Gerfaut et en prit un autre pour
lui-même. Ils s’assirent de chaque côté d’un bureau qui occupait le
milieu de la chambre, et ce fut avec une égale apparence de sang-froid
imperturbable et de politesse hautaine qu’ils s’apprêtèrent à discuter
ce débat meurtrier.
—Je n’ai pas besoin de vous répéter, dit Octave, que j’accède d’avance
à tout ce qu’il vous conviendra de décider: les armes, le lieu, les
témoins...
—Écoutez-moi, interrompit Bergenheim; tout à l’heure vous m’avez
parlé en faveur de cette femme, de manière à me faire penser que
vous ne voudriez pas la perdre aux yeux du monde; j’espère donc
que vous accepterez la proposition que je vais vous soumettre. Un
combat ordinaire entre nous éveillerait des soupçons et conduirait
infailliblement à la découverte de la vérité; on lui chercherait
un prétexte plausible, quel que fût celui que nous voulussions lui
donner devant les témoins. Entre un jeune homme reçu dans une maison
et un mari, vous le savez, il y a un motif de duel qui saute aux yeux
d’abord. De quelque manière que le nôtre se terminât, l’honneur de
cette femme resterait sur le terrain avec le mort, et c’est ce que je
veux éviter, car elle porte mon nom.
—Expliquez-moi votre volonté, répondit Octave, ne sachant où son
adversaire en voulait venir.
—Vous savez, monsieur, reprit Bergenheim de sa voix toujours
impassible, qu’un article de la loi me donnait, il y a un instant, le
droit de vous tuer, moyennant une peine assez faible; je ne l’ai pas
fait pour deux raisons: d’abord un gentilhomme se sert d’épée et non
de poignard, et puis votre cadavre m’eût embarrassé.
—La rivière n’est-elle pas là? interrompit Gerfaut avec un étrange
sourire.
Christian le regarda un instant fixement et reprit ensuite d’une voix
légèrement altérée:
—Au lieu d’user de mon droit, je vais risquer ma vie contre la vôtre.
Le danger est le même pour moi qui ne vous ai jamais insulté, que
pour vous qui m’avez fait l’outrage le plus sanglant dont un homme
puisse flétrir l’existence d’un autre. De la sorte la partie est déjà
inégale; mais vous comprendrez que si une seule personne au monde
pouvait soupçonner la raison de notre duel, elle le deviendrait mille
fois davantage. Vous ne risqueriez pas plus, tandis que moi, survivant
ou mort, je serais publiquement déshonoré. Or je veux bien jouer mon
sang, mais non pas mon honneur.
—Si c’est un duel sans témoins que vous désirez, j’y consens; j’ai une
confiance entière en votre loyauté, et j’espère que vous accorderez le
même sentiment à la mienne.
Christian fit une légère inclination de tête et continua:
—C’est plus qu’un duel sans témoins, car il faut que le résultat
puisse être regardé comme un accident; c’est le seul moyen d’empêcher
l’éclat et le scandale que je redoute. Voici ce que j’ai à vous
proposer: vous savez qu’il y a demain une chasse aux sangliers, au
bois des Mares; lorsqu’on se postera, nous nous placerons tous deux, à
un endroit que je connais, où nous serons hors de la vue des autres
chasseurs. Quand les sangliers seront ramenés par les traqueurs et
franchiront l’enceinte, nous ferons feu l’un sur l’autre au signal
convenu. De cette manière, le dénouement, quel qu’il soit, passera
pour un de ces malheurs dont la chasse au tir offre d’assez fréquents
exemples.
—Je suis un homme mort, pensa Gerfaut en voyant que le fusil était
l’arme choisie par son adversaire, et se rappelant l’adresse
extraordinaire dont il lui avait vu donner des preuves. Mais, loin
de trahir la moindre hésitation, sa contenance n’en devint que plus
arrogante.
—Ce genre de combat me paraît sagement calculé, dit-il; je l’accepte,
car je désire autant que vous qu’un éternel secret enveloppe cette
malheureuse affaire.
—Puisque nous n’avons pas de témoins, reprit Bergenheim, nous devons
régler nous-mêmes les moindres choses, afin que rien ne puisse nous
trahir; il est inconcevable combien les circonstances les plus futiles
deviennent souvent d’accablants témoignages. J’étais dernièrement du
jury, nous avons condamné un homme à mort sur le seul indice d’une
bourre de fusil. Tâchons que rien de pareil n’arrive. Je crois avoir
tout prévu. Si vous vous apercevez que j’aie oublié quelque chose,
vous voudrez bien m’en faire l’observation.—Le lieu dont je vous parle
est un sentier étroit, mais découvert et en droite ligne. Le terrain
en est parfaitement uni; il va du midi au nord; en sorte qu’à huit
heures du matin, nous aurons le soleil de côté; il n’y a donc aucun
avantage de position. Sur la lisière du bois se trouve un vieil orme,
à cinquante pas environ dans le sentier, la souche d’un chêne coupé
cette année: ce sera, si vous voulez, les deux places où nous nous
mettrons. La distance vous semble-t-elle convenable?
—Plus près ou plus loin, peu importe. A bout portant si vous voulez.
—Plus près serait imprudent. A la chasse on ne se place pas à une
moindre distance l’un de l’autre. D’ailleurs, cinquante pas, au
fusil, c’est moins que quinze au pistolet. Ce premier point est donc
réglé.—Nous resterons couverts, quoique ce ne soit pas l’usage. Une
balle peut frapper la tête à l’endroit de la casquette, et si celle-ci
n’était pas percée du coup, cela ferait naître des soupçons, car à la
chasse on ne demeure pas tête nue.
Bergenheim continua de la sorte à entrer dans une foule de détails
attestant la prévision singulière avec laquelle il avait calculé les
moindres incidents possibles dans un événement de cette espèce. Octave
ne put s’empêcher d’éprouver un sentiment d’admiration à la vue de
cette passion impassible et lucide à force d’énergie, et jouant avec
des apprêts de mort comme une jeune fille avec les fleurs qui doivent
parer sa tête un jour de bal. Il trouva son amour-propre engagé à se
maintenir à la hauteur de ce dédain de la vie, et il se mit à discuter
article par article les propositions de son antagoniste avec un calme
égal au sang-froid de ce dernier.
—Il nous reste, dit Christian, à savoir qui fera feu le premier.
—Vous assurément; vous êtes l’offensé.
—Vous ne convenez pas entièrement de l’offense; elle est donc en
question, et je ne puis être à la fois juge et partie. Nous devons
nous en rapporter au sort.
—Je vous déclare que je ne tirerai pas le premier, interrompit
vivement Gerfaut.
—Songez que c’est un duel à mort et que de pareilles délicatesses sont
puériles.—Convenons que celui qui aura l’avantage du coup se placera
sur la lisière du bois et attendra le signal que l’autre devra donner
lorsque les sangliers franchiront l’enceinte.
Il prit dans sa bourse une pièce de monnaie et la jeta en l’air.
—Face! dit l’amant, forcé d’acquiescer à la volonté de son adversaire.
—Le sort est pour vous, reprit Christian, en regardant l’écu avec
insouciance; mais rappelez-vous que si, au signal donné par moi, vous
ne tirez pas ou que vous tiriez en l’air, j’userai de mon droit de
faire feu. Vous savez que je manque rarement mon coup.
Ces préliminaires terminés, le baron prit dans un cabinet deux fusils
de chasse, les chargea à balles, en faisant remarquer qu’ils étaient
égaux en longueur et de même calibre. Il les enferma ensuite dans une
armoire dont il ôta la clef, qu’il offrit à Gerfaut.
—Je ne vous ferai pas cette injure, dit-celui-ci.
—Au fait, cette précaution est inutile; demain vous choisirez.
Maintenant que tout est convenu, continua-t-il d’un ton grave, j’ai
une demande à vous adresser, et je vous crois trop de loyauté pour la
rejeter. Jurez-moi que, quel que soit le résultat, vous garderez sur
tout ceci le secret le plus inviolable. C’est mon honneur qui est à
votre discrétion en ce moment; de gentilhomme à gentilhomme, je vous
requiers de le respecter.
—Si j’ai le triste avantage de survivre, répondit Gerfaut non moins
gravement, je vous fais le serment que vous me demandez du plus
profond de mon âme. Mais j’ai moi-même une question à vous adresser,
dans la supposition de l’événement contraire: quelles sont vos
intentions à l’égard de Mme de Bergenheim?
Christian regarda un instant son adversaire, dont l’œil fixe et
pénétrant semblait vouloir lire ses plus secrètes pensées.
—Mes intentions! dit-il ensuite d’un ton surpris et mécontent;
cette question est étrange; je ne vous reconnais pas le droit de me
l’adresser.
—Mon droit est étrange, en effet, reprit l’amant en souriant
amèrement; mais quel qu’il soit, j’en userai. J’ai détruit à jamais
le bonheur de cette femme; si je ne peux réparer ma faute, je dois du
moins, autant que cela dépend de moi, en atténuer les effets. Veuillez
donc me répondre: si je meurs demain, quel sera son sort?
Bergenheim garda le silence et baissa les yeux d’un air pensif et
sombre.
—Écoutez-moi, monsieur, continua Gerfaut avec une grande émotion;
quand je vous dis: elle n’est pas coupable, vous ne me croyez pas,
et je désespère de vous persuader, car je comprends votre défiance.
Pourtant ce mot sera le dernier qui sortira de ma bouche, et vous
savez qu’on peut croire aux paroles d’un mourant. Si demain vous
êtes vengé de moi, je vous en supplie, que cette expiation vous
suffise.—Vous voyez, je ne rougis pas de vous prier; je vous
demanderais cela à genoux.—Soyez humain pour elle; épargnez-la...
Ce n’est pas son pardon que j’implore de vous, c’est pitié pour son
innocence... Traitez-la doucement... honorablement... Ne la rendez pas
trop malheureuse...
Il s’arrêta, car la voix lui manquait, et il sentait des pleurs dans
ses yeux.
—Je sais ce que je dois faire, répondit le baron avec un accent aussi
dur que celui de Gerfaut avait été attendri; je suis son mari et je
ne reconnais à personne, à vous moins qu’à tout autre, le droit de
s’interposer entre elle et moi.
—Je prévois le sort que vous lui réservez, repartit l’amant avec
une indignation contenue; vous ne verserez pas son sang, car cela
serait imprudent: que deviendrait votre honneur? Mais vous la tuerez
lentement; vous la ferez mourir tous les jours d’une mort nouvelle,
pour satisfaire votre besoin d’aveugle vengeance. Vous êtes homme à
méditer chaque détail de sa torture avec autant de calme que vous
venez d’en montrer pour régler les arrangements de notre duel.
Au lieu de répondre, Bergenheim alluma une bougie, comme pour mettre
fin à cette discussion.
—A demain, monsieur, dit-il d’un ton glacial.
—Un moment, s’écria Gerfaut en se levant; vous me refusez donc un mot
qui me rassure sur le sort d’une femme que mon amour a perdue.
—Je n’ai rien à vous répondre.
—Eh bien, alors, c’est à moi de la protéger, et je le ferai malgré
vous et contre vous.
—Pas un mot de plus, interrompit violemment le baron.
Octave se pencha sur la table qui les séparait et le regarda un
instant avec l’œil de l’aigle qui fond sur sa proie.
—Vous avez tué Lambernier! dit-il tout à coup d’une voix foudroyante.
Christian fit un mouvement en arrière, comme s’il eût été frappé, et
ses lèvres se contractèrent légèrement.
—J’ai été témoin du meurtre, reprit Gerfaut lentement et en appuyant
sur chaque parole; je vais écrire ma déposition et l’envoyer à un
homme dont je suis sûr comme de moi-même. Si je meurs demain, je lui
léguerai une mission qu’aucun effort de votre part ne l’empêchera
de remplir: il surveillera vos moindres actions avec une diligence
inexorable; il sera le protecteur de Mme de Bergenheim si vous oubliez
que votre premier devoir est de la protéger. Le jour où vous abuserez
de votre position à son égard, le jour où elle dira: «Secourez-moi!»
ce jour-là, ma déclaration sera déposée à la cour royale de Nancy.
On y ajoutera foi, soyez-en sûr. D’ailleurs, la rivière est une tombe
indiscrète; avant peu elle rendra le corps que vous lui avez confié.
Vous serez mis en jugement et condamné. Vous connaissez la peine du
meurtre? ce sont les travaux forcés à perpétuité.
A ce dernier mot, Bergenheim s’élança vers la cheminée, arracha un
couteau de chasse suspendu à la boiserie et tira la lame du fourreau.
En le voyant prêt à fondre sur lui, Octave se croisa les bras sur sa
poitrine et se contenta de dire froidement:
—Songez que mon cadavre vous embarrassera: c’est assez d’un.
Le baron jeta l’arme sur le parquet avec une fureur qui la brisa en
deux.
—Mais c’est vous, dit-il d’une voix tremblante, c’est vous qui êtes
l’assassin de Lambernier. Il savait ce secret d’infamie et sa mort a
été involontaire de ma part.
—Peu importe l’intention et la culpabilité première. Il s’agit du
fait. Il n’est pas un jury qui ne vous condamne, et c’est ce que je
veux, car cet arrêt sera une cause de séparation de corps et lui
rendra la liberté.
—Vous ne parlez pas sérieusement, reprit Christian en pâlissant; vous
me dénoncerez, vous, un gentilhomme! Savez-vous qu’il n’y a qu’un mot
au niveau de celui de lâche? c’est le mot délateur. D’ailleurs, ma
condamnation ne flétrirait-elle pas aussi cette femme à laquelle vous
prenez tant d’intérêt?
Il baissa la voix en prononçant ces dernières paroles, car il rougit
en secret d’employer un pareil argument et de mêler le nom de sa femme
à un débat dans lequel il se voyait à la discrétion de son adversaire.
—Je sais tout cela, répondit celui-ci; je tiens aussi, moi, à
l’honneur de mon nom, et pourtant je l’expose. J’ai assez d’ennemis
qui seront trop heureux d’outrager ma mémoire. L’opinion me
condamnera, car elle ne verra que l’action, et cette action est
odieuse. Nul ne saura les motifs qui m’en font un devoir. J’éprouve
plus de regrets encore en pensant qu’une autre personne peut se
trouver atteinte du coup destiné à la défendre; mais ces raisons
doivent tomber devant une autre sans réplique. Il est une chose plus
précieuse et plus nécessaire que l’opinion du monde, c’est la paix de
chaque jour, c’est l’inviolabilité de la douleur, c’est le droit de
vivre enfin; et voilà ce qu’à défaut de bonheur je veux léguer à celle
que le sort a mise sous votre autorité, mais que je ne laisserai pas à
votre merci.
—Je suis son mari, dit Bergenheim avec une rage concentrée.
—Oui, vous êtes son mari: ainsi la loi est pour vous. Vous n’avez
qu’à invoquer tous les pouvoirs de la société, ils viendront à votre
appel pour vous aider à écraser une femme sans défense. Et moi, qui
l’aime comme vous n’avez jamais su l’aimer, je ne puis rien pour elle!
Vivant, je dois me taire et me courber devant votre droit; mais, mort,
vos lois absurdes n’existent plus pour moi; mort, je puis me placer
entre elle et vous, et je le ferai. Puisque, pour la secourir, je
n’ai pas le choix des armes, je ne reculerai pas devant la seule qui
me soit offerte. Oui; si, pour la sauver de votre vengeance, je suis
forcé de recourir à la honte d’une dénonciation, je vous le jure ici,
je me ferai dénonciateur. Je souillerai mon nom de cette tache; je
ramasserai cette pierre dans la boue; la boue sera pour moi, mais la
pierre pour vous, et je vous en briserai la tête.
—Ce sont les paroles d’un lâche! s’écria Christian en se laissant
tomber dans un fauteuil.
Gerfaut le regarda un instant avec le calme et la domination d’une
volonté supérieure.
—Pas d’insultes! dit-il, l’un de nous ne vivra plus demain. Et
rappelez-vous ce que je vais vous dire: si je succombe dans ce duel,
arrêtez-vous là dans votre propre intérêt. Je me soumets à la mort
pour moi-même; mais j’exige pour ELLE liberté, paix et respect.
Songez-y bien: au premier outrage, mon ombre sortira du tombeau pour
la préserver d’un second, pour creuser entre elle et vous un fossé
qu’on ne franchit pas—le bagne.
[Illustration]
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