XXII

Vingt-quatre heures s’étaient écoulées. Dès le matin le baron

était parti, ainsi que tous ses hôtes, à l’exception de Gerfaut et

de l’artiste. La journée s’était traînée lentement, maussade et

languissante. Une froideur générale portait à l’isolement le petit

nombre de personnes restées au château. Aline boudait sa belle-sœur

depuis leur conversation du boudoir; Mlle de Corandeuil, tout entière

aux soins que réclamait l’état de son carlin, n’avait fait qu’une très

courte apparition à table; Marillac, qui depuis son lever buvait du

thé comme un mandarin, n’avait pas osé y présenter sa figure blafarde

des excès de la veille. Il se faisait malade un peu plus qu’il ne

l’était réellement, pour retarder autant que possible le moment où

il serait contraint de comparaître devant la maîtresse du château,

dont il redoutait fort la sévérité exigeante et aristocratique. Mme

de Bergenheim enfin ne quittait pas sa tante et évitait ainsi de

se trouver seule avec Octave, à qui ces différentes circonstances

eussent procuré un tête-à-tête presque continuel, pour peu qu’elle

y eût consenti. L’absence de Christian, au lieu d’être pour les

amants un signal de délivrance, semblait avoir créé entre eux une

mésintelligence nouvelle, car Clémence eût trouvé une sorte d’impudeur

à mal user de la liberté plus grande que lui laissait le départ de son

mari. Elle fut donc pendant toute la journée d’autant plus réservée

qu’elle voyait plus de facilités à faillir; mais le soir, quand elle

se retrouva seule dans son appartement, cette rigueur factice tomba

soudain. Autant elle s’était montrée inflexible et inabordable pour

celui dont elle redoutait la présence, autant le souvenir de son

amant la trouva douce et passionnée dès qu’elle se crut à l’abri de

ses séductions. Mettant de nouveau en pratique la capitulation de

conscience qui permettait la ligne oblique à ses pensées, pourvu

que ses actions fussent fidèles au droit chemin, elle se récompensa

de l’honnête rigidité de sa conduite par ces friandes criminalités

d’imagination, sylphes perfides qui rougissent des caresses de leurs

ailes les fronts les plus innocents. Couchée plutôt qu’assise sur le

divan de son parloir, elle passa la soirée entière à rêver d’Octave,

à lui parler comme s’il eût pu répondre, à lui faire mille aveux plus

tendres que ceux qu’il avait obtenus d’elle, à fêter enfin dans le

plus riche sanctuaire de son cœur celui qu’elle exilait de ses yeux.

Puis cette exaltation tomba peu à peu. Depuis le matin, l’atmosphère

offrait cette lourdeur électrique qui fait éprouver un malaise

véritable aux organisations nerveuses. L’orage, longtemps contenu,

éclatait alors avec violence; le tonnerre grondait au loin, répété par

les nombreux échos des montagnes; la pluie battait sans discontinuer

contre les fenêtres; à chaque instant quelque rafale de vent, passant

sur le château, arrachait des gémissements plaintifs aux girouettes

des toits, aux persiennes mal fermées, à tout ce qui donnait prise à

sa vague aérienne. Parfois un souffle plus pénétrant s’introduisait

jusque dans les corridors intérieurs et y courait comme une note

lugubre dans les tuyaux d’un orgue gigantesque. L’âme la plus calme

n’eût pas écouté sans émotion ces voix étranges se lamentant dans le

silence de la nuit. La sensibilité maladive de Mme de Bergenheim,

exagérée depuis quelque temps par une lutte morale continuelle,

finit par s’en affecter jusqu’à la souffrance; insensiblement ses

pensées prirent un cours mélancolique en harmonie avec la tristesse

de l’orage, et les songes dorés de son imagination s’évanouirent,

remplacés bientôt par un morne abattement.

Dans ces accès de découragement plus fréquents depuis quelque temps,

un regard désenchanté sur sa propre position lui montrait les abîmes

qu’elle ne voulait pas voir en d’autres instants, ou qu’elle croyait

franchissables. Tant que, luttant de bonne foi, elle avait regardé

Octave comme un adversaire, elle l’avait eu en face d’elle, et il

lui avait donné assez d’occupation pour la distraire d’un retour

approfondi sur elle-même; mais depuis qu’elle était allée à lui comme

on passe à l’ennemi, et que, dans son âme, elle avait pris parti

pour l’amant contre le mari, c’est en face de celui-ci qu’elle se

trouvait; le courage lui manquait à cette seule idée, tant elle se

sentait faible, coupable, vaincue avant le combat. Lorsqu’elle jouait

encore avec sa passion, elle avait peu pensé à Christian; elle eût

trouvé puéril de faire intervenir l’idée tutélaire de son mari dans un

divertissement sans danger selon elle; puis lorsque, voulant briser

son jouet, elle l’avait trouvé de fer et qu’il s’était métamorphosé

dans sa main en un joug de plus en plus tyrannique, elle avait appelé

à son aide les divinités conjugales, mais d’une voix trop étouffée

pour être entendue. Maintenant la situation avait encore changé.

Christian n’était plus l’allié insignifiant que la femme vertueuse

avait condamné par fatuité de sagesse à une neutralité ignorante, ni

le protecteur au bras duquel la faible femme avait voulu se retenir

lorsqu’un vertige était venu rendre le sol glissant à ses pieds tentés

d’une chute: il était le mari, dans l’acception hostile et redoutable

de ce mot; le mari, ce despotisme jaloux et brutal, ce cauchemar de

toutes les heures, ce garnisaire imposé au lit qui l’abhorre, ce

reptile dont la rose doit souffrir la souillure, cet être enfin en

qui s’incarnent tous les fléaux de la terreur, toutes les répugnances

du dégoût, toutes les difformités du ridicule, le jour où l’amour ne

reconnaît plus ses droits.

Cet homme avait pour lui la loi toujours en aide au plus fort, la

religion, qui pourtant prit un jour pitié de la femme adultère, la

société où l’on se rue à qui jettera cette première pierre que le

maître a maudite. Elle était sa serve, attachée à sa glèbe par des

liens indissolubles. Il l’avait marquée de son nom comme une chose à

lui; il tenait dans sa main tous les fils de son existence; il était

le dispensateur de sa fortune, le juge de ses actions, le maître

du foyer domestique. Elle n’avait de dignité que par lui. Qu’il

lui retirât son bras un seul jour, elle tombait des honneurs de sa

position sans qu’aucune puissance humaine pût la relever de sa chute.

Le monde fermait ses salons à l’épouse proscrite et joignait à la

sentence du mari un autre anathème plus foudroyant peut-être; car il

n’est ni ciel serein, ni brise indulgente, ni main protectrice pour

les pauvres fleurs criminelles. La plus humble dans sa faute trouve

toujours mille pieds ardents à la fouler, mille vers impurs, heureux

d’y traîner leur venin.

Une fois tombée de la sphère de l’illusion à celle de la réalité,

Mme de Bergenheim se blessait à chaque pas. Un découragement amer

la prenait en songeant à l’impossibilité de bonheur à laquelle la

condamnait une déplorable fatalité. Son mariage et son amour se

disputaient son existence, impuissants tous deux à la conquérir tout

entière, habiles seulement à se frapper à mort l’un l’autre. Le

mariage faisait de l’amour un crime; l’amour, du mariage une torture.

Elle se sentait traînée par sa chaîne, sans vertu pour la porter, sans

audace pour la rompre; à son chemin douloureux elle ne voyait point

de terme honorable et doux à la fois. Elle n’avait de choix qu’entre

deux abîmes: la honte dans la tendresse, le désespoir dans la vertu.

Le nuage le plus sinistre lui voilant l’avenir, elle se rejetait alors

dans un étourdissement fiévreux, semblable au tourbillon où Dante

rencontra l’âme affligée de Francesca. Comme cet autre ange, sa sœur

d’amour et de souffrance, elle errait au gré de la tourmente, sans

trouver ni trêve à sa peine ni repos pour sa lassitude. Si ce vol au

milieu de l’orage possède un charme funeste, il est cependant des

instants où la passion la plus impétueuse éprouve un besoin de calme

et de sécurité. Toute âme aspire au bonheur; or le bonheur, ce n’est

pas le délire du moment, quel qu’en soit l’excès; c’est l’assurance

d’un lendemain, la vue du but où l’on marche, les jouissances

anticipées de l’avenir mêlées à celles du présent; et ce sanctuaire où

la tendresse peut dormir, et cette foi dans la destinée, et ce royaume

des jours qui doivent naître, l’amour légitime seul les possède.

Conquérir sa vie de chaque heure à un prix dont s’effrayerait parfois

celui qui a faim s’il devait en payer son repas; cueillir la moindre

fleur en pensant: Sera-ce la dernière? faire en toute sensation

prodigalité de son âme, par prévision de malheur, et pour ne pas

rester trop puissant à souffrir; voilà l’amour coupable! Le soleil le

plus radieux dore vainement sa journée; le lendemain n’est pas à lui:

le lendemain souvent, c’est l’abandon, la honte, le désespoir.

Au milieu de ces méditations ardentes et tristes, les heures

s’étaient rapidement écoulées, la pendule marquait près de minuit.

Mme de Bergenheim pensa qu’il était temps de chercher le sommeil

qui s’obstinait à la fuir. Au lieu de sonner pour appeler sa femme

de chambre, dont le service importunait ce besoin de solitude que

l’amour inspire, elle alla elle-même à la bibliothèque chercher

quelque livre dont elle jugeait que le secours ne lui serait pas

inutile pour s’endormir. Au moment où elle ouvrait la porte du cabinet

attenant au parloir, la clarté de la bougie qu’elle tenait à la main

lui fit apercevoir sur le parquet un objet brillant comme une pierre

précieuse, et qu’elle prit d’abord pour une de ses bagues; mais,

en se baissant, elle vit son erreur: c’était une épingle en rubis,

montée sur une petite plaque d’or émaillé. Au premier coup d’œil elle

la reconnut pour appartenir à M. de Gerfaut. Elle l’avait souvent

remarquée à sa cravate avec cette attention que les femmes accordent

toujours à la mise de leurs amants.

Robinson découvrant l’empreinte d’un pied de sauvage sur le sable

de son île n’éprouva pas un saisissement plus vif que Clémence à

cette trouvaille inattendue. Elle ramassa l’épingle et rentra dans

le parloir avec une précipitation semblable à une fuite. Dans un

instant son imagination épuisa mille conjectures contradictoires pour

s’expliquer la présence d’un objet pareil dans ce lieu. Octave y était

donc entré, pour y avoir laissé ce signe de sa présence; il pouvait

donc à son insu pénétrer chez elle, au cœur de son appartement; ce

qu’il avait fait une fois, il pouvait sans doute le faire encore!

Elle se trouvait ainsi à sa discrétion, en quelque sorte, s’il avait

l’audace de revenir; et la nuit profonde, l’absence de Christian, le

sommeil des habitants du château n’encourageraient-ils pas cette

audace, cette nuit même, peut-être? La frayeur que cette idée lui

causa dissipa comme un bain de glace l’ivresse de ses pensées; car,

ainsi que la plupart des femmes, elle avait un peu plus de courage en

rêve qu’en action, et si son esprit se livrait quelquefois au charme

de colorer sa passion d’incidents romanesques et périlleux, la crise

venue la trouvait énervée et tremblante. Un moment auparavant, elle

évoquait l’image d’Octave et l’asseyait amoureusement à côté d’elle

sur le divan. La réalisation de ce désir l’effraya dès qu’elle la

crut possible, et elle ne songea plus qu’à s’y soustraire. Elle était

sûre que son amant n’avait pu s’introduire dans le cabinet par le

parloir, car elle ne lui en avait jamais permis l’entrée, et de ce

côté il n’avait pas pénétré plus avant que le petit salon. L’idée de

la porte du corridor la frappa d’un trait de lumière; elle se rappela

que cette porte ne se trouvait pas habituellement fermée, celle de la

bibliothèque l’étant toujours; elle savait qu’Octave avait une clef

de celle-ci, et elle comprit facilement qu’il n’avait pu arriver chez

elle que par là. Rassemblant tout son courage par l’effet même de

sa peur, elle rentra dans le cabinet, descendit l’escalier d’un pas

mal assuré et ferma le verrou de la porte par un mouvement nerveux

annonçant une sorte de résolution désespérée. Cet acte de défense

accompli, elle remonta au parloir et se laissa tomber sur le divan,

comme si une pareille expédition eût épuisé ses forces.

Peu à peu cette émotion exagérée se calma; Clémence respira plus

facilement et finit par éprouver un sentiment analogue à celui que

traduit le proverbe italien: _Passato il periglio, gabbato il santo!_

Sa frayeur lui parut enfantillage dès qu’elle se crut à l’abri du

danger; elle se promit de sermonner Octave le lendemain, de manière

à lui ôter l’envie de recommencer une tentative pareille; puis elle

renonça au petit plaisir de cette gronderie, en songeant que, pour en

jouir, il faudrait avouer la découverte de l’épingle et par conséquent

la rendre; or elle était aussi décidée à la garder que jamais voleur a

pu l’être à s’emparer du bien d’autrui. Depuis longtemps, elle avait

conçu pour cette épingle une passion d’enfant; elle la trouvait jolie

parmi tous les bijoux du monde. D’ailleurs, c’était celle qu’Octave

portait habituellement; cela seul ne lui donnait-il pas un prix

infini? Quel que fût son désir, elle n’eût jamais osé la lui demander;

mais le hasard l’ayant fait tomber dans ses mains, la tentation de se

l’approprier devint irrésistible. Elle éprouva un accès de joie folle

et sans remords à l’idée de cette mauvaise action. Passant autour

de son cou blanc et délié une cravate de satin noir, elle y attacha

le rubis précieux, après l’avoir au préalable baisé plus dévotement

qu’une relique, et courut devant la psyché de sa chambre à coucher

pour juger de l’effet de son larcin.

—Qu’elle est charmante et que je l’aime! dit-elle; mais comment

ferai-je pour la porter sans qu’il la voie?

Avant qu’elle eût résolu cette difficulté, un bruit léger se fit

entendre et la pétrifia devant la glace où elle se contemplait.

—C’est lui! pensa-t-elle; après être restée un moment dans une sorte

d’anéantissement, elle se traîna jusqu’au-dessus de l’escalier du

cabinet et écouta en s’appuyant contre la rampe, car elle sentit ses

genoux fléchir. Elle n’entendit d’abord que le battement précipité

de son cœur; puis le même bruit se fit entendre de nouveau plus

distinctement. On tournait le bouton de la porte du bas, en cherchant

à l’ouvrir; l’obstacle imprévu du verrou irritait sans doute au

dernier degré la personne qui voulait entrer, car elle insista à la

fin avec une violence qui menaçait de briser le pêne dans la serrure

ou d’enfoncer la porte.

La première pensée de Mme de Bergenheim fut de se sauver dans sa

chambre à coucher et de s’y enfermer; la seconde lui montra le danger

de l’exaspération que semblait éprouver Octave et le malheur qui en

pourrait résulter si le moindre bruit était entendu du dehors. Il n’y

avait pas une minute à perdre en hésitation. Par une de ces décisions

subites que la nécessité inspire aux caractères les plus timides, la

jeune femme descendit rapidement l’escalier et tira le verrou.

La porte fut ouverte doucement et refermée avec la même précaution.

La lampe d’albâtre du parloir éclairait d’une faible lueur les

marches supérieures de l’escalier, mais le bas se trouvait dans une

obscurité presque complète. Ce fut par le cœur plus que par les yeux

qu’elle reconnut Octave; lui-même n’apercevait que d’une manière fort

indistincte Mme de Bergenheim, dont la robe blanche se dessinait

vaguement au milieu des ténèbres; elle se tenait debout devant lui,

appuyée contre la rampe, tremblante d’émotion et muette, car elle

n’avait pas encore trouvé le mot qui devait le chasser. Il éprouvait,

de son côté, l’embarras auquel n’échappent pas les plus entreprenants,

lorsqu’un incident inattendu survient à l’encontre de leur prévision.

Il avait cru surprendre Clémence et il la trouvait sur ses gardes;

la pensée du rôle un peu déloyal qu’il jouait en ce moment lui fit

monter aux joues une rougeur cachée par la nuit, et lui ôta pendant

quelques instants son assurance ordinaire. Cherchant en vain dans son

esprit une phrase triomphante, capable de le justifier tout d’abord

et de lui conquérir comme un droit ce qu’il tentait comme un délit,

il eut recours à un moyen souvent employé par l’éloquence absente; il

s’inclina pour se mettre à genoux et saisit la main de la jeune femme;

il semblait que la violence de son émotion le rendît incapable de

s’exprimer autrement que par une adoration silencieuse.

En sentant la main qui s’emparait de la sienne, Clémence se recula et

dit d’une voix sourde:

—Vous me faites horreur!

—Horreur! répéta-t-il en se redressant.

—Oui; et ce n’est pas assez, reprit-elle avec un accent dont l’énergie

avait un caractère d’indignation—je devrais dire mépris au lieu

d’horreur. Vous m’avez trompée en me disant que vous m’aimiez,

indignement trompée!

—Mais je t’adore, s’écria-t-il avec véhémence; quelle preuve veux-tu

de mon amour?

—Sortez, sortez sur-le-champ. Une preuve, dites-vous, j’en accepte une

seule: sortez, je le veux, entendez-vous?

Au lieu d’obéir, il la saisit dans ses bras malgré la résistance

qu’elle lui opposait.

—Tout hors cela, dit-il;—ordonne-moi de me tuer à tes pieds, je le

ferai; je ne sortirai pas.

Elle essaya pendant quelques instants de se dégager; quoiqu’elle

employât toutes ses forces, elle n’y put parvenir.

—Oh! vous êtes sans pitié, dit-elle plus faiblement; mais je vous

abhorre; tuez-moi plutôt!

Gerfaut fut ému et presque effrayé de l’accent d’angoisse dont elle

prononça ces paroles; il lui rendit la liberté, mais au moment où il

ouvrait les bras, il la sentit chanceler et fut obligé de la soutenir.

—Pourquoi me faites-vous mal? murmura-t-elle d’une voix défaillante,

en tombant évanouie sur la poitrine de son amant.

Il l’enleva dans ses bras, monta, non sans difficulté, l’étroit

escalier et la posa sur le divan du parloir. Elle avait entièrement

perdu connaissance; à la pâleur mate de son visage, on eût pu la

croire morte, sans un léger tressaillement qui agitait de temps en

temps ses membres et semblait présager une crise de nerfs. Octave lui

donna les secours que réclamait son état en homme assez familier aux

évanouissements de femme pour ne pas en perdre la tête. La femme de

chambre la plus adroite n’eût pas détaché plus rapidement les agrafes

du peignoir et la petite cravate de satin qui gênait la respiration.

Malgré son anxiété, il ne put réprimer un sourire en reconnaissant son

épingle qu’il ne s’attendait guère à trouver au cou de Clémence, après

la manière hostile dont il venait d’être accueilli. S’agenouillant

devant elle, il lui baigna d’eau froide les mains et les tempes et lui

fit respirer un flacon de vinaigre qu’il avait trouvé sur la toilette

de la chambre à coucher. Peu à peu ces soins produisirent leur

effet; les convulsions nerveuses se calmèrent, les dents desserrées

laissèrent passer un souffle plus égal, et une nuance légère colora la

pâleur de la jeune baronne. Elle ouvrit languissamment les yeux et les

referma, comme si la lumière l’eût blessée; puis, étendant un bras,

elle en entoura le cou d’Octave penché vers elle; elle resta quelque

temps ainsi, respirant doucement et dormant en apparence du sommeil le

plus paisible.

—Tu me donnes ton épingle, n’est-ce pas? dit-elle tout à coup, en se

retournant machinalement du côté de son amant; et elle croisa les deux

mains de manière à lui en faire un collier.

—Tout ce que j’ai n’est-il pas à toi? répondit-il bien bas, tandis

qu’il faisait les vœux les plus fervents pour prolonger le rêve où

elle paraissait plongée.

—A moi! reprit-elle d’une voix faible et passionnée; dis encore que tu

m’appartiens, que tu es mon bien, mon être! à moi seule, mon Octave!

—Tu ne me chasses donc plus? tu me veux donc près de toi?

demanda-t-il avec une douce moquerie de bonheur, et en effleurant de

ses lèvres la joue satinée de la jeune femme.

—Oh! reste, je t’en supplie! bien près et toujours!

Elle le serra plus étroitement dans ses bras, comme si elle eût craint

qu’il ne la voulût quitter, et se retourna tellement, que sa bouche

remplaça sa joue. L’ardeur avec laquelle il répondit à ce mouvement

involontaire de tendresse fut trop vive pour que le sommeil de

Clémence y pût résister. Elle se leva sur son séant, ouvrit les yeux

et regarda un instant autour d’elle avec un étonnement silencieux.

—Qu’est-il donc arrivé? dit-elle enfin, et comment êtes-vous là?—Ah!

c’est affreux, et vous me punissez cruellement de ma faiblesse.

Cette sévérité subite, après un si mol abandon, changea en irritation

le ravissement d’Octave.

—C’est vous, répondit-il, qui mettez du raffinement dans votre

cruauté. Pourquoi me laisser entrevoir le bonheur si vous voulez

ensuite me le ravir? Puisque vous ne m’aimez qu’en songe, de grâce,

rendormez-vous et ne vous éveillez plus. Je resterai près de vous,

demandant la joie de ma vie aux aveux de votre sommeil. Tout à l’heure

vos paroles étaient si douces! vous les démentez maintenant?

—Qu’ai-je donc dit? demanda-t-elle en hésitant un peu, et avec une

rougeur inquiète.

Ces symptômes, qu’il crut de mauvais augure, augmentèrent son dépit.

Il se leva et répondit d’un ton d’amertume:

—Ne craignez rien. Je n’abuserai pas des paroles qui vous sont

échappées, quels qu’en soient le charme et la flatterie; elles me

disaient que vous m’aimiez. Je ne le crois plus: vous êtes émue, je le

vois; mais c’est de peur et non d’amour.

Clémence s’assit plus en arrière sur le divan, se croisa les bras sur

la poitrine et le regarda quelque temps en silence.

—Croyez-vous ces deux sentiments si incompatibles? dit-elle enfin;

vous êtes le seul dont j’ai peur. D’autres ne se plaindraient pas.

Il y avait une grâce si irrésistible dans son accent et dans son

regard que la mauvaise humeur de Gerfaut se fondit comme la glace sous

un rayon de soleil. Il se remit à genoux devant le divan, prit les

mains de Clémence et voulut les croiser autour de son cou comme elles

l’avaient été un moment auparavant; mais, au lieu de se prêter à cet

arrangement, elle essaya de le faire relever.

—Je suis si bien à vos pieds! dit-il en résistant doucement pour

conserver sa position. Tout le monde peut s’asseoir à côté de vous;

moi seul, j’ai le droit d’être à genoux. Ce droit, ne me le ravissez

pas.

Mme de Bergenheim dégagea une de ses mains et la leva en étendant le

doigt d’un air assez menaçant.

—Songez un peu moins à vos droits, dit-elle, et un peu plus à vos

devoirs. Je vous conseille de m’obéir et de profiter de mon indulgence

qui vous permet de vous asseoir un moment près de moi. Pensez que je

pourrais être plus sévère et que si je vous traitais comme vous le

méritez...

Il ne lui donna pas le temps d’achever. La précipitation avec laquelle

il se leva fit naître un demi-sourire sur les lèvres de la jeune

femme; mais cette expression ne fut pas de longue durée; elle se

changea en une autre pleine de tristesse, tandis qu’Octave, dans le

triomphe de la prise de possession, promenait autour de lui un regard

de ravissement, qui, après avoir exploré tous les détails du parloir,

vint s’égarer dans la porte à demi ouverte de la chambre à coucher.

Lorsqu’il regarda de nouveau Clémence, il fut frappé du sentiment

d’amertume dont étaient l’interprète ses grands yeux bruns fixés sur

lui.

—Vous me méprisez donc bien, dit-elle d’un ton grave, pour vous être

permis une pareille démarche! Peut-être pensez-vous mal de moi à cause

de cette faiblesse que je ne puis vous cacher.—Oh! ce serait pis que

la mort si vous me méprisiez parce que je vous aime!

Lorsqu’une femme vous adresse, en retenant ses larmes, une plainte

qu’elle semble avoir trempée dans le sang de son cœur, il n’est pas de

réponse possible. Les prières et les serments sont de glace. Alors il

faudrait pouvoir mourir pour prouver qu’on est digne d’aimer. Gerfaut,

en entendant les paroles de Clémence, sentit son sein se dégonfler

de toute la joie rêveuse dont il était inondé, et ce fut avec un air

d’abattement qu’il répondit:

—Comment ai-je pu mériter un mot si cruel?

Cette tristesse toucha plus la baronne que ne l’eussent fait les

protestations les plus passionnées.

—Pardon, dit-elle, je vous ai causé de la peine; pardon, mon Octave.

C’est que vous-même m’avez dit tout à l’heure un mot cruel. Je ne vous

aime pas! mais quelle femme serais-je donc alors? La vérité, l’excès,

je puis dire, de ma tendresse ne sont-ils pas les seules excuses que

je trouve à ma conduite? Faibles excuses, je le sais, et qui ne me

justifient pas; mais enfin il me semble que je suis moins coupable de

céder à un sentiment extrême.

—Tu m’aimes donc?

—Mon Dieu! vous savez bien que ce n’est pas ma faute: j’ai assez

combattu! Ne me condamnez donc pas trop sévèrement, Octave; j’ai

besoin de votre estime; j’étais habituée à la mienne. Que me

restera-t-il si vous me jugez comme je me juge moi-même?—Oh! cela est

bien amer à sentir; chaque preuve d’attachement que vous recevez de

moi vous donne un droit nouveau de me moins respecter.

—Mais quelle est cette torture que vous m’infligez? s’écria Gerfaut

avec une sorte d’emportement. Qui vous a donné le droit de me croire

ingrat ou insensé? moi, vous respecter moins parce que vous m’aimez

plus! devenir impie pour ma divinité, alors qu’elle m’exauce!—Non,

Clémence, je ne sais pas faire deux parts de mon âme et séparer

l’ardeur de mon désir de la vénération que j’ai besoin de vous offrir;

ne réduisez pas à des proportions si misérables le sentiment que

vous m’avez inspiré. Quand je vous dis ange et reine, ce sont là des

mots de mon cœur et non de ma mémoire. S’ils n’étaient pas livrés

aux profanations de la foule, je les aurais trouvés pour vous, car

seuls ils expriment une faible idée de ce que vous êtes à mes yeux.

Sois-en sûre, je t’aime de respect comme de passion. Je comprends que

tu sois incrédule, car rien dans mes paroles ne peut te rendre ce que

j’éprouve. Mais ne me punis pas de cette impuissance de mon langage,

ne me punis pas parce que je t’aime d’une adoration si grande que je

ne sais pas de prière digne d’elle. Ne refuse donc plus de te baisser

vers moi, de laisser éclore ton âme à cette vie enchantée que je veux

t’apprendre. Crains-tu de compromettre ton empire en m’accordant le

bonheur? C’est là un de ces mensonges qui courent par le vulgaire, et

dont s’indignent ceux qui savent aimer. Rassure-toi, je ne briserai

pas ta chaîne parce que tu l’auras dorée et fleurie. Les rois

s’agenouillent à leur sacre et se relèvent dès qu’ils sont couronnés;

mais moi, si ta main me couronne, je resterai à genoux;—à genoux

maintenant et toujours!

Cette fois, Clémence ne le fit pas relever, car il lui plaisait à ses

pieds.

—Si je vous dis de sortir, vous m’obéirez donc? demanda-t-elle après

un court silence.

Il hésita un instant et la regarda d’un air suppliant.

—J’obéirai, dit-il; mais aurez-vous le courage d’ordonner?

Leurs yeux restèrent longtemps confondus. L’inquiétude peinte dans

ceux d’Octave semblait donner un éclat nouveau à son éloquence

ordinaire, tandis que la détermination qui avait animé un instant

ceux de Clémence allait s’éteignant de plus en plus dans un regard

languissant et désarmé.

—Je vous permets de rester jusqu’à minuit et demi, dit-elle enfin,

en jetant un coup d’œil sur la pendule de sa chambre qu’elle

pouvait apercevoir à travers la porte entr’ouverte. Gerfaut suivit

la direction de ce regard et vit qu’on ne lui accordait guère plus

d’un quart d’heure; mais il était trop habile pour faire la moindre

observation. Il savait d’ailleurs que le second quart d’heure est

toujours un peu moins difficile à obtenir que le premier. La jeune

femme, de son côté, n’eut pas plus tôt accordé cette concession

qu’elle s’en repentit; mais, au lieu de laisser voir son inquiétude,

elle crut devoir la cacher sous une affectation d’insouciance.

—Je suis sûre, dit-elle, que vous m’avez encore trouvée bien

capricieuse aujourd’hui; il faut me pardonner, c’est un défaut de

famille. Vous connaissez le proverbe: _Caprice de Corandeuil!_

—Je veux qu’on dise: _Amour de Gerfaut_, répondit-il tendrement.

—Vous avez raison d’être aimable et de me dire de douces paroles, j’en

ai besoin ce soir. Je me sens triste et souffrante; les rêves les plus

noirs me viennent à l’esprit. Je crois que c’est cet orage qui me

rend ainsi. N’éprouves-vous pas cela comme moi? Que ce tonnerre est

lugubre! il me semble une menace de malheur.

Octave lui jeta le sourire par lequel on gâte les puérilités d’un

enfant bien-aimé.

—Votre imagination est toujours la même, dit-il, avide d’émotions

tristes. Si vous mettiez la même volonté à être heureuse qu’à vous

créer des peines, notre vie serait trop douce. Qu’importe l’orage?...

et quand même vous y verriez un emblème, qu’a-t-il donc de si

terrible? Le nuage est une vapeur, le tonnerre un son, tous deux sont

également éphémères; l’azur du firmament, qu’ils peuvent un instant

obscurcir, est seul éternel. Le ciel, c’est l’amour. Ne crois-tu pas

comme moi à sa souveraine immortalité?

—N’avez-vous rien entendu? dit Mme de Bergenheim, en tressaillant tout

à coup et en écoutant d’un air inquiet.

—Rien. Qu’est-ce donc?

—Je crains que ce ne soit Justine qui s’avise de descendre; elle est

si insupportable avec ses attentions...

Elle se leva et alla regarder dans la chambre à coucher, dont, par

précaution, elle ferma les portes à clef. Un moment après, elle vint

se rasseoir sur le divan.

—Justine dort en ce moment, dit Octave; je ne me suis pas hasardé à

venir avant d’avoir vu s’éteindre la lumière de sa chambre.

Clémence lui prit la main et l’appuya contre sa poitrine.

—Tenez, dit-elle, maintenant, quand je vous dirai que j’ai peur, me

croirez-vous?

—Pauvre ange! s’écria-t-il, en sentant le cœur de la jeune femme

battre avec une violence extrême.

—C’est à vous que je dois ces palpitations qui me prennent maintenant

pour la moindre chose. Je sais que nous ne courons aucun danger,

qu’à cette heure personne n’entrera dans mon appartement, et pourtant

j’éprouve une terreur que je ne puis vaincre. Il y a, dit-on, des

femmes qui s’habituent à ce tourment, qui finissent par être en même

temps coupables et tranquilles;—c’est une pensée indigne que je vais

vous avouer:—quelquefois je souffre tant, que je voudrais être comme

elles. Mais c’est impossible; je ne sais pas me faire au mal. J’étais

née pour être vertueuse.

Octave avait trop de délicatesse d’esprit pour essayer quelqu’un

de ces sophismes que les hommes ont toujours prêts en pareille

occurrence, et dont les femmes à remords reçoivent d’ordinaire

l’absolution sans trop se débattre. Il savait que les souffrances de

Mme de Bergenheim n’avaient rien de joué et qu’elle accueillerait mal

une apologie de sa propre conduite que lui refusait sa conscience.

Il ne répondit donc à cet épanchement douloureux que par des

protestations dévouées et par les mots les plus doux que put trouver

son cœur.

—Vous ne pouvez pas comprendre cela, reprit-elle en lui abandonnant

ses mains, qu’il pressait avec tendresse; vous êtes homme; vous aimez

hardiment; vous vous livrez à chaque sentiment qui vous semble doux,

sans trouver au fond un remords qui en corrompt le charme. Et puis,

quand même vous souffririez, vos peines du moins vous appartiennent,

nul n’a le droit de vous demander ce que vous avez. Mais moi,

mes larmes mêmes ne sont pas à moi; mes larmes! et j’en ai versé

souvent pour vous... il faut les boire, car il aurait le droit de me

dire:—Pourquoi pleurez-vous?—Et moi, que pourrais-je répondre?

Elle détourna la tête pour cacher quelques pleurs que ses paupières ne

pouvaient plus retenir; il les vit, et, se penchant vers elle, il les

essuya de ses lèvres.

—A moi, tes larmes! dit-il avec passion; mais ne me désespère plus en

me disant que mon amour te rend malheureuse.

—Malheureuse! oh oui, bien malheureuse! et pourtant ce malheur, je

ne le changerais pas contre les plus riches félicités des autres. Ce

malheur, c’est mon trésor, c’est ma vie. Être aimée de vous!... Penser

qu’il a été un temps où ce délice eût été légitime!... Quelle fatalité

pèse sur nous, Octave! Pourquoi nous sommes-nous connus si tard? Je

fais un rêve souvent, un beau rêve. Je suis libre encore, et c’est

vous... Oh! il y a un regret éternel dans mon âme.

—Tu es libre encore, si tu m’aimes... C’est la pluie qui frappe contre

la persienne, continua-t-il en voyant l’inquiétude avec laquelle Mme

de Bergenheim prêtait l’oreille, comme si quelque bruit inexplicable

eût éveillé de nouveau ses craintes.

Ils écoutèrent un instant sans entendre autre chose que les

sifflements monotones de l’orage.

—Être aimée de vous et ne pas rougir! reprit-elle lorsqu’elle fut

rassurée, et en le regardant avec ardeur; avouer votre tendresse

comme la gloire de ma vie! être ensemble sans craindre toujours qu’un

coup de foudre ne nous sépare! vous donner mon âme et rester digne

de prier! ce serait un de ces bonheurs célestes qu’on ne voit qu’en

rêve...

—Oh! rêve, lorsque je suis loin de toi; mais quand tu me vois à tes

pieds, quand nos cœurs battent seuls l’un près de l’autre, l’un pour

l’autre, n’évoque pas, pour nous distraire du bonheur présent, l’image

de celui qui n’est plus en notre pouvoir. Penses-tu qu’il existe des

liens qui puissent plus étroitement nous unir? Ne suis-je pas à toi?

Et toi-même, qui me parles du don de ton âme comme d’un vœu qui ne

peut s’accomplir, ne me l’as-tu pas déjà donnée tout entière?

—Oui, tout entière! répondit-elle, ne résistant plus à son

entraînement; et c’est avec justice, car c’est à toi que je la dois.

Je ne comprends la vie que du jour où je l’ai reçue de tes yeux; mais

depuis ce jour j’ai vécu et je puis mourir. Tu m’as créée!... et je

t’aime.—Moi aussi, je manque de mots pour te dire mon cœur; mais je

t’aime...

Il la reçut dans ses bras où elle s’était réfugiée pour cacher son

visage après ces paroles. Elle y resta un instant, mais tout à coup

elle se redressa, saisit les mains d’Octave et les serra d’une manière

convulsive.

—Je suis perdue, dit-elle d’une voix aussi faible que celle d’une

femme qui va mourir.

Instinctivement, il suivit la direction des yeux de Clémence qui

semblaient blanchir d’effroi et restaient fixés sur la porte vitrée.

Une ondulation presque imperceptible de la mousseline qui formait un

rideau du côté du cabinet fut tout ce qu’il aperçut. En ce moment

un bruit presque inappréciable, pression d’un pied sur le parquet,

frôlement contre une boiserie, ou pêne glissant avec précaution dans

une serrure, se fit entendre, et la porte s’ouvrit silencieusement

comme si elle eût été mise en mouvement par une ombre.

[Illustration]

[Illustration]

Gerfaut · 第 31 / 48 题