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HISTOIRE
PARLEMENTAIRE
DE FRANCE
I
CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS:
MÉMOIRES pour servir à l'histoire de mon temps, par M. Guizot.--2e
_édition_. Tomes I à V. 5 vol.
L'ÉGLISE ET LA SOCIÉTÉ CHRÉTIENNES en 1861, par M. Guizot. 3e _édition_.
1 vol.
TROIS ROIS, TROIS PEUPLES ET TROIS SIÈCLES, par M. Guizot. (_Sous
presse_). 1 vol.
WILLIAM PITT ET SON TEMPS, par _lord Stanhope_, traduction précédée
d'une introduction par M. Guizot. 4 vol.
HISTOIRE DE LA FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE DES PROVINCES-UNIES, par _J.
Lothrop Motley_, traduction nouvelle, précédée d'une grande
introduction,--l'Espagne et les Pays-Bas aux xvie et xixe siècles, par
M. Guizot.--4 vol.
LA CHINE ET LE JAPON: mission du comte d'Elgin pendant les années 1857,
1858 et 1859; racontée par _Laurence Oliphant_. Traduction nouvelle,
précédée d'une introduction par M. Guizot. 2 vol.
PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS, 55, QUAI DES AUGUSTINS.
Complément des Mémoires pour servir à l'Histoire de mon Temps.
HISTOIRE
PARLEMENTAIRE
DE FRANCE
RECUEIL COMPLET
DES DISCOURS PRONONCÉS DANS LES CHAMBRES DE 1819 A 1848
PAR
M. GUIZOT
TOME PREMIER
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1863
Tous droits réservés
INTRODUCTION
TROIS GÉNÉRATIONS
1789-1814-1848.
Les amis de la liberté politique sont tristes, et les raisons ne
manquent pas à leur tristesse. Peut-être m'est-il permis de dire que
j'aurais, plus que personne, quelque droit de m'y abandonner. Je suis
tombé avec les institutions et le régime que nous regardions comme le
témoignage et le gage de la liberté politique. Mais en trouvant la
tristesse légitime, je la trouve excessive et injuste envers notre temps
et notre patrie. Je ne crois pas que la France ait renoncé à aucune de
ses généreuses ambitions, ni qu'elle ait perdu tout moyen de les
satisfaire. J'ai confiance dans l'avenir de mon pays et de la liberté
politique dans mon pays.
Je ne me fais point d'illusion. Parmi les amis de la liberté politique,
beaucoup sont découragés, et ne recommenceraient pas volontiers des
efforts et des luttes dont ils n'espèrent plus la victoire. D'autres ont
reporté sur le régime impérial leurs espérances, et s'en promettent,
dans l'avenir, les satisfactions libérales qu'ils croient nécessaires ou
possibles. Le public assiste, avec une indifférence sceptique, aux
regrets languissants des uns et aux lointaines espérances des autres,
uniquement préoccupé des intérêts de la vie civile et de son repos après
tant d'orages.
A cet état des partis et des esprits se joignent deux idées qui ne sont
pas nouvelles, mais qu'on travaille plus activement que jamais à
accréditer. On dit qu'après tout, c'est la Révolution française, ce sont
ses principes et ses intérêts généraux qui triomphent aujourd'hui, et
que ce triomphe importe bien plus à la France que celui de la liberté
politique. On ajoute que, si la liberté souffre, l'égalité ne souffre
point, et qu'entre les conquêtes de la Révolution, la France tient bien
plus à l'égalité qu'à la liberté.
Je crois ces deux idées radicalement fausses et funestes. Je crois
l'indifférence publique, en fait de liberté, plus apparente que réelle
et essentiellement transitoire. Je crois les amis de la liberté
politique appelés à reprendre, dans le pays et dans son gouvernement,
leur influence, et par conséquent tenus de ne pas se livrer à un
découragement naturel, mais non légitime.
Ni les considérations morales, ni les exemples historiques ne me
manqueraient pour les rassurer et les ranimer. Quelle est, dans la vie
des peuples, la grande cause qui n'a pas éprouvé de cruels revers, passé
par de tristes alternatives et mis des siècles à triompher? Dieu vend
cher aux hommes le progrès et le succès. L'Angleterre et les États-Unis
d'Amérique sont, dans les temps modernes et chrétiens, les deux nations
qui ont le plus fortement conquis et possédé la liberté politique. Que
n'en a-t-il pas coûté à l'Angleterre? Que de révolutions et de
réactions! Que de temps, de sang et de travail! Quelles phases de
lassitude et de corruption! Et où en est aujourd'hui, où en sera demain
la grande République américaine? Qui sait quel jour et à quel prix elle
recouvrera sa paix et sa prospérité? Qui sait si elle revivra?
L'Angleterre aurait-elle dû, pour s'épargner tant d'efforts et
d'épreuves, renoncer à la liberté politique? Et l'Amérique de Washington
et de Franklin doit-elle désespérer d'elle-même parce que son
gouvernement se trouve trop mal constitué et trop faible pour les
questions qu'il a à résoudre? A coup sûr, ni l'un ni l'autre de ces
grands peuples n'est disposé à croire la liberté politique trop
chèrement achetée par les souffrances et les sacrifices qu'elle leur a
imposés ou qu'elle pourra leur imposer. Mais je laisse là l'Angleterre
et l'Amérique; je sais le peu d'empire qu'ont, en pareille affaire, des
considérations générales et des exemples étrangers; c'est dans notre
France même, dans notre propre histoire et dans notre histoire
contemporaine, que je veux chercher et que je trouve mes raisons de
fidélité active à la liberté politique et de confiance dans son avenir
parmi nous.
Depuis trois quarts de siècle, trois générations, 1789, 1814 et 1848,
ont possédé politiquement la France et fait ses destinées. Les deux
premières ont terminé leur course; la troisième commence la sienne. Je
veux les interroger toutes trois; je veux savoir avec précision ce
qu'elles ont pensé, ce qu'elles ont désiré, ce qu'elles ont fait, et
chercher, dans leur âme et dans leur histoire, le sens des événements
contemporains et l'avenir politique de la France.
I
1789-1814.
Le caractère dominant, le grand caractère de 1789, c'est l'unanimité
dans l'élan national: non pas certes l'unanimité des opinions, mais
celle des désirs et des espérances à travers la divergence des opinions.
On ne peut parcourir les cahiers des trois Ordres convoqués aux États
Généraux qui devinrent l'Assemblée constituante sans être frappé de
l'unité de sentiment et de mouvement qui anime ces classes si diverses
et si près d'entrer en lutte. Par leurs situations, leurs habitudes,
leurs préjugés, leurs goûts, elles diffèrent essentiellement; mais le
même feu les échauffe, le même vent les emporte; l'esprit de réforme et
de progrès possède la France tout entière.
Quelle était, à cette époque, l'ambition suprême de cette France encore
si variée et si incohérente, malgré son travail, depuis bien des
siècles, pour atteindre à l'unité nationale? A quel but définitif et
commun aspiraient cette noblesse, ce clergé, ce tiers-état, tout ce
peuple encore si peu accoutumé à marcher ensemble? L'équité dans l'ordre
social et la liberté dans l'ordre politique, le respect des droits
personnels de tout homme et l'action efficace de la nation dans ses
affaires, une société juste et un gouvernement libre, c'est là le voeu
qui se trouve au fond de tous les voeux, qui s'élève au-dessus de toutes
les diversités de situation et d'opinion. C'était là le besoin passionné
de cette génération ardente et forte qui se précipita dans son dessein
comme un torrent longtemps contenu et amassé se précipite sur la pente
de son cours.
Ce n'était pas seulement dans des écrits, des discours, des
instructions, dans des manifestations fugitives de la pensée
qu'éclataient ce mouvement général, cette tendance commune des esprits
en France avant la réunion des États Généraux de 1789. Les actes
venaient avec les paroles; de grands pas étaient déjà faits vers la
réforme sociale et la liberté politique. Et ce n'étaient pas seulement
quelques hommes supérieurs un moment investis du pouvoir, Machault,
Turgot, Malesherbes, Necker, qui poussaient la France dans cette voie;
la nation elle-même, toutes les classes de la nation, le clergé et la
noblesse comme le tiers-état, les propriétaires des campagnes comme les
habitants des villes s'y engageaient activement et ensemble. Qu'on lise
l'excellent travail de M. Léonce de Lavergne sur les _Assemblées
provinciales_ instituées par Louis XVI, de 1778 à 1787, dans les
vingt-six provinces appelées pays d'élection[1]. Avec autant de sagacité
libérale que d'impartialité historique, il a retracé, je pourrais dire
ressuscité ces assemblées aujourd'hui si oubliées, leurs membres et
leurs actes, les résultats accomplis et les projets annoncés, les idées
générales et les mesures locales. On assiste là, non-seulement à un
grand travail de réforme administrative, mais à l'empire efficace des
principes de la justice sociale et de la liberté politique, le respect
de l'homme, l'élection, la discussion, la publicité, la responsabilité
du pouvoir. Et ce n'est pas le tiers-état seul qui proclame ces
principes et réclame leurs conséquences; la noblesse et le clergé, les
grands seigneurs et les gentilshommes de province les acceptent et les
appliquent comme les bourgeois. Sans doute on pressent, on rencontre
déjà les dissentiments, les appréhensions, les hésitations, les luttes;
mais le fait qui domine, c'est évidemment, dans tous les rangs et à tous
les degrés de la société française, un désir et un effort communs pour
faire pénétrer et prévaloir l'équité dans l'état social, la liberté dans
le gouvernement.
[Note 1: Ce travail a été inséré en 1861, 1862 et 1863 dans la _Revue
des Deux-Mondes_. Il sera bientôt complété et publié séparément.]
La grande Assemblée nationale, l'Assemblée Constituante, une fois
réunie, offre un spectacle bien moins unanime, bien plus agité que ces
modestes assemblées provinciales, et pourtant au fond le même. L'esprit
de réforme et de liberté politique, dominant dans le tiers-état, est là
aussi, présent et puissant, dans la noblesse et le clergé. La lutte
s'engage entre l'ancien régime en décadence et le régime nouveau en
espérance; mais, au sein de cette lutte, le tiers-état trouve, dans la
noblesse et le clergé français, des alliés éminents et sincères. Des
ecclésiastiques, des grands seigneurs, des gentilshommes de vieille race
prêtent à la bourgeoisie française un généreux concours, et assurent,
dès les premiers pas, sa victoire. C'est une minorité de la vieille
France qui vient en aide à la France nouvelle; mais c'est une minorité
dont l'appui moral et numérique est décisif.
Cette minorité libérale de la noblesse et du clergé français, en 1789,
n'a pas seulement droit, par la générosité de ses sentiments et de ses
sacrifices, à toute l'estime et à toute la reconnaissance de la France
libérale; elle a donné, dans le plus grand moment de notre histoire, le
plus grand exemple politique que puisse recevoir un peuple qui veut être
libre, l'exemple du désintéressement éclairé et du dévouement au bien
public.
Nous avons eu, pendant des siècles, ce mauvais sort que la noblesse
française n'a pas compris ses vrais intérêts, ni joué, dans l'État, son
vrai rôle. Soit influence de son origine, soit vanité, soit défaut de
lumières et d'esprit politique, elle s'est isolée pour garder son rang;
elle a mieux aimé rester une classe privilégiée que devenir la tête
d'une nation. Elle est tombée, envers la royauté, dans une faute tout
aussi grave; elle a préféré, tantôt l'indépendance, tantôt la vie de
cour, au partage du pouvoir; les grands seigneurs ont aspiré à être, non
les conseillers, mais tantôt les rivaux, tantôt les serviteurs du roi;
et les gentilshommes, voués au service militaire, ont regardé le service
politique comme une sorte de dérogeance; lieutenants ou cornettes, ils
se croyaient au-dessus des conseillers d'État et des intendants. Ce mal
a entraîné un autre mal: la royauté entravée, harcelée, dépouillée par
la haute noblesse, a recherché, contre elle, l'appui de la bourgeoisie
et du peuple; la bourgeoisie et le peuple, pour s'affranchir du joug
arrogant de la noblesse, ont recherché, à tout prix, l'appui de la
royauté. L'aristocratie n'a su prendre sa place ni dans le gouvernement
de l'État, ni dans la cause des libertés publiques; la démocratie n'a
grandi que dans l'alliance et au service du pouvoir absolu.
Ce fait n'a pas été particulier à la France; il s'est produit dans la
plupart des grands États de l'Europe continentale; presque partout, la
noblesse, ne sachant être ni politique, ni libérale, est restée
étrangère et au gouvernement et au peuple; la démocratie, manquant
d'alliés et d'appui pour ses libertés, n'a pu s'élever qu'à l'aide du
pouvoir royal; et le pouvoir royal, profitant de l'alliance
démocratique, a pu quelque temps être à la fois populaire et absolu.
Encore aujourd'hui et sous nos yeux, c'est dans cette voie que marche
plus d'un grand État, au grand péril de son avenir.
Que tel ait été, en France, le cours naturel et, comme on dit, fatal de
la civilisation, je ne le nie point; mais, pour être fatal, un fait n'en
reste pas moins justiciable de l'expérience et du bon sens; si les
fautes des hommes, princes ou peuples, sont fatales, leurs conséquences
le sont aussi, et le jour arrive où elles se révèlent si clairement
qu'il y aurait folie à les méconnaître. Je tiens pour frappé de cécité
politique quiconque aujourd'hui ne voit pas que le pouvoir absolu ne
suffit point à la solidité des gouvernements, ni la démocratie à la
fondation de la liberté. Le pouvoir a besoin à la fois d'être soutenu et
d'être contenu: il lui faut, d'une part, l'influence et l'appui des
hommes que leur situation place naturellement au niveau des grandes
affaires de l'État, d'autre part, la surveillance et le contrôle de tous
les citoyens. La liberté, à son tour, a besoin d'être défendue et par
ceux dont elle fait la sécurité et la force dans leur vie laborieuse et
ascendante, et par ceux à qui leur situation déjà faite rend faciles et
naturelles l'indépendance et l'influence en face du pouvoir. Le but de
la société n'est pas simple; elle aspire en même temps et nécessairement
à l'ordre et à la liberté, à la durée et au progrès. Ce n'est pas par la
domination d'une force unique, ou prépondérante au point d'être unique,
que cette oeuvre double et difficile peut être accomplie; il y faut le
concours des forces diverses qui se développent naturellement et sont
diversement placées dans le corps social. Dans les sociétés européennes,
la liberté comme le pouvoir a beaucoup souffert des priviléges exclusifs
et immobiles de l'aristocratie; l'aversion inintelligente de la
démocratie pour tout principe et tout élément d'organisation sociale
autre qu'elle-même pourrait bien leur être aussi funeste.
Pas plus les peuples que les rois, pas plus la démocratie que
l'aristocratie ne méconnaissent et ne violent impunément les lois
naturelles et intimes des faits. Plus la société devient grande et
libre, plus le bon gouvernement y devient à la fois nécessaire et
difficile. Pour que le pouvoir soit élevé et maintenu à la hauteur de sa
tâche, pour qu'il résiste efficacement, tantôt à ses périls, tantôt à
ses penchants, il faut que les classes naturellement influentes dans
l'État par leur fortune, leurs lumières, leurs relations, leurs travaux,
agissent ensemble et de concert, tantôt pour la défense de l'autorité,
tantôt pour la protection de la liberté. Il y a désordre et danger
social quand, au lieu d'être politiquement unies, ces classes sont
divisées entre elles, et qu'en présence de l'ardeur ascendante des
masses populaires, elles se combattent au lieu de s'entr'aider à
soutenir et à diriger le pouvoir. Ce sont là, même quand elles
n'éclatent pas en luttes matérielles, les pires guerres civiles, celles
qui troublent et compromettent le plus gravement les États. Les
discordes des patriciens et des plébéiens ont perdu la liberté de Rome;
l'action commune des nobles et des bourgeois a fondé celle de
l'Angleterre.
C'était, en 1789, une bonne fortune nouvelle pour la France que
l'empressement d'une portion notable de la noblesse et du clergé à
s'unir au gros de la nation pour la réforme de l'état social et la
conquête de la liberté politique. A aucune autre époque de notre
histoire, pareille chance ne s'était rencontrée; dans les diverses
réunions des États Généraux, y compris la dernière, en 1614, la noblesse
et le clergé français avaient tenu leur cause séparée de la cause
populaire, ou ne lui avaient prêté quelque appui que momentanément et
dans des vues intéressées, quelquefois même factieuses. En 1789, la
minorité de la noblesse et du clergé était parfaitement sincère et
active dans sa résolution de faire cause commune avec le pays tout
entier; et, bien que ce fût, dans les deux Ordres, une minorité, elle
était si considérable et si honorable qu'elle pouvait devenir, pour le
tiers-état comme pour la couronne, un puissant allié. Que fût-il arrivé
si cette chance eût été saisie, si la couronne, le tiers-état et la
minorité de la noblesse et du clergé se fussent intimement unis pour
accomplir de concert les réformes nécessaires et fonder ensemble un
gouvernement libre? Je n'oserais affirmer qu'ils auraient réussi; les
conjectures sur ce qu'aurait pu être le passé sont presque aussi
incertaines que les prédictions sur l'avenir; mais, à coup sûr, on eût
marché ainsi dans la bonne voie; on eût mis à profit ce qu'il y avait
d'unanimité et d'harmonie dans l'élan national.
Pourquoi cela n'est-il pas arrivé? Comment cette grande génération de
1789, qui voulait si ardemment et si sincèrement la réforme sociale et
la liberté politique, s'est-elle lancée ou a-t-elle été entraînée dans
les ténèbres et les tempêtes de la Révolution?
A cette question, j'écarte en ce moment une partie de la réponse. Les
fautes de la royauté et de ses entours ont été pour beaucoup dans les
revers de la liberté et les emportements de la Révolution. La tâche du
pouvoir est si rude, surtout en de telles crises, que ni la bonté, ni la
vertu ne le dispensent de l'habileté et de la fermeté. Mais il y a
maintenant peu d'utilité, et pour mon compte je n'ai nul goût à étaler
la part de Louis XVI et de sa famille dans les causes des malheurs de la
France et des leurs propres; ils ont payé si cher et si douloureusement
expié leurs fautes qu'il y a une barbarie grossière et subalterne à en
accabler incessamment leur mémoire. On essaye trop d'ailleurs de
décharger ainsi, de la responsabilité qui leur revient, les partis et
les hommes qui, à cette époque, sont successivement devenus les maîtres
de la France. La France elle-même a sa part dans cette responsabilité,
car une nation qui aspire à être libre ne peut alléguer avec honneur
qu'elle a subi, comme un troupeau, les volontés perverses ou folles de
ses conducteurs. Ce sont donc les erreurs générales, les fautes communes
de la grande génération de 1789 que j'ai à coeur de rechercher. Il m'est
arrivé de dire un jour à la tribune que «sans doute, dans leur séjour
inconnu, ces nobles âmes, qui ont voulu tant de bien à l'humanité, se
réjouissent de nous voir éviter les écueils où sont venues se briser
tant de leurs belles espérances.» Notre cause est encore la leur, et je
crois leur rendre hommage en signalant aux fils ces écueils qu'ont
aperçus trop tard les pères.
Trois idées politiques étaient, en 1789, professées et répandues: idées
confuses et obscures dans la plupart des esprits, mais au fond
dominantes. Je les reproduis telles qu'elles ont été exprimées, sous
leur forme la plus simple et la plus franche: «Nul n'est tenu d'obéir
aux lois qu'il n'a pas consenties;--le pouvoir légitime réside dans le
nombre;--tous les hommes sont égaux.» Beaucoup de ceux qui pensaient et
agissaient d'après ces maximes auraient été fort étonnés si quelque
puissance supérieure les avait contraints de s'en rendre bien compte et
d'accepter leurs conséquences obligées; mais ils n'y regardaient pas de
si près et n'y voyaient pas si clair. Les plus puissantes idées sont
celles qui, contenant ensemble et confusément une large part de vérité
et une large part d'erreur, flattent à la fois les bons et les mauvais
instincts des hommes, et ouvrent en même temps la carrière aux nobles
espérances et aux mauvaises passions.
La première de ces trois idées: «Nul n'est tenu d'obéir aux lois qu'il
n'a pas consenties,» est destructive de l'autorité; c'est l'anarchie.
Rousseau, en posant le principe, en a entrevu les conséquences, et s'est
consumé en efforts pour y échapper; M. Proudhon les a acceptées, et a
fait, de ce qu'il appelle hardiment l'_anarchie_, le but définitif et
l'état normal des sociétés humaines.
La seconde idée: «Le pouvoir légitime réside dans le nombre» est
destructive de la liberté; c'est le despotisme de la majorité numérique.
Le monde a vu ce principe posé et mis en pratique, tantôt sous la forme
républicaine, tantôt sous la forme monarchique, et il a toujours amené
l'oppression tantôt violente, tantôt sourde, de la minorité. Qui ne sait
qu'aux États-Unis d'Amérique l'empire du nombre a, depuis un
demi-siècle, tenu de plus en plus éloignés du pouvoir les hommes les
plus capables et les plus dignes de l'exercer?
La troisième idée: «Tous les hommes sont égaux,» est destructive de
l'élévation politique dans le gouvernement et du progrès régulier dans
la société. C'est le nivellement, au lieu de la justice; c'est la
décapitation permanente du corps social, au lieu du libre développement
de tous ses membres.
Il n'est pas vrai que nul ne soit tenu d'obéir aux lois qu'il n'a pas
consenties. Il suffit à tout homme de regarder en lui-même et autour de
lui pour reconnaître la fausseté de cette maxime. Que de lois auxquelles
nous obéissons et nous sommes tenus d'obéir sans les avoir jamais
consenties, ni même connues d'avance! Les lois qui fondent dans la
famille l'autorité et l'obéissance ont-elles jamais été consenties par
leurs sujets? Et dans la société, n'obéissons-nous pas, ne sommes-nous
pas, à chaque instant, tenus d'obéir à des lois qui régissent
naturellement les hommes dans leurs rapports mutuels sans que, même au
sein des institutions les plus libres, elles aient jamais été un objet
de délibération et de consentement? Il s'en faut bien que les hommes
n'obéissent et ne soient tenus d'obéir qu'à des lois qu'ils se sont
faites eux-mêmes ou que d'autres hommes leur ont faites; la plupart de
celles qui les gouvernent leur viennent de plus haut; et même quand
elles leur déplaisent, quand leur volonté les repousse, ils se sentent,
dans leur âme, tenus de leur obéir. Ce n'est pas la volonté des hommes,
c'est la justice et la sagesse intrinsèques des lois et du pouvoir qui
fait leur droit à l'obéissance. Ce qui est vrai, c'est que les hommes
ont droit à des lois justes, à un régime juste, et par conséquent à des
institutions qui les leur garantissent. C'est là le but et la loi
suprême de la société.
Il n'est pas vrai que le pouvoir légitime réside dans le nombre; car la
justice et la sagesse ne se rencontrent pas toujours dans les volontés
de la majorité numérique, et elle ne saurait conférer essentiellement au
pouvoir une légitimité qu'elle ne possède pas essentiellement elle-même.
Ce qui est vrai, c'est que la majorité numérique, qui peut être, dans
certains cas et dans certains temps, le signe extérieur de la raison et
de la justice, est tenue, dans tous les temps et dans tous les cas, de
se conduire selon la raison et la justice, et de respecter les droits de
la minorité.
Il n'est pas vrai que tous les hommes soient égaux: ils sont inégaux, au
contraire, par la nature comme par la situation, par l'esprit comme par
le corps; et leur inégalité est l'une des plus puissantes causes qui les
attirent les uns vers les autres, les rendent nécessaires les uns aux
autres et forment entre eux la société. Ce qui est vrai, c'est que les
hommes sont tous semblables et de même nature, sinon de même mesure, et
que la similitude de leur nature leur donne, à tous, des droits qui sont
les mêmes pour tous, et sacrés entre tous les droits.
Ainsi rappelées à leur vrai sens et dans leurs justes limites, ces idées
sont aussi salutaires que belles: mais quand les hommes n'ont pas été
obligés par leur situation ou amenés par l'expérience à leur faire subir
cette épuration, quand les vérités qu'elles contiennent sont obscurcies,
altérées, corrompues par les erreurs auxquelles elles se prêtent, alors,
et dans le premier emportement des esprits, la puissance de la vérité
elle-même tourne au profit de l'erreur; les nobles instincts tombent au
service des mauvaises passions; l'aliment vital devient un poison fatal.
La génération de 1789 a échoué sur cet écueil. Elle y a été poussée, non
seulement par ses erreurs politiques, mais par des erreurs morales qui
étaient, à vrai dire, le principe et la source des erreurs politiques
que je viens de signaler.
C'était la conviction du XVIIIe siècle et de la génération formée à son
école que l'homme est essentiellement bon, et que, dans les sociétés
humaines, le mal provient, non de la nature humaine, mais de la mauvaise
organisation sociale et du mauvais régime politique. La confiance dans
la bonté naturelle de l'homme était, en 1789, l'une des colonnes de
l'orgueil humain.
Il en avait une seconde, la confiance dans la toute-puissance de
l'homme. C'était aussi, en 1789, la conviction générale que l'homme est
maître de la société comme de lui-même. Si la société n'a pas été et
n'est pas ce qu'elle doit être, ce sont les lumières, pensait-on, qui
ont manqué et qui manquent encore aux hommes. Le progrès indéfini, qui
est la loi de l'humanité, les leur donne et les leur donnera de plus en
plus. Fort de sa bonté native, de ses lumières progressives et de sa
puissance souveraine, l'homme réformera, réorganisera, créera à nouveau
la société.
Quand je qualifie d'erreurs ces croyances superbes, c'est que la
question suprême à laquelle elles se rattachent est, pour moi, résolue.
Je ne crois ni à la bonté essentielle de l'homme, ni à sa souveraineté
ici-bas. Il est à la fois capable du bien et enclin au mal, à la fois
libre et sujet: «S'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le
vante,» dit admirablement Pascal. La condition de l'homme est haute et
sa nature plus haute encore que sa condition; mais il y a de la
dépendance dans sa condition et de la révolte dans sa nature.
L'observation philosophique reconnaît en lui ces contrastes, comme les
affirme le dogme chrétien. Quand l'homme les méconnaît, c'est qu'il se
méprend sur lui-même et sur sa place dans l'univers; c'est qu'il oublie
Dieu et se croit Dieu. Dans son orgueilleux élan vers son généreux
dessein, la génération de 1789 a vécu et agi sous l'empire de cette
immense erreur. C'est là le venin qui a si promptement altéré les
sources de la Révolution française, et mêlé tant de mal à tant
d'intentions et d'espérances excellentes. On a coutume d'imputer tout ce
mal à la lutte des intérêts opposés et des mauvaises passions mutuelles,
aristocratiques ou démocratiques, absolutistes ou radicales. Il est
vrai; ce sont là les acteurs qui occupent le devant de la scène et la
remplissent de leur bruit; mais ils n'y sont pas seuls, et ils n'ont
garde de s'y produire sous leur vrai nom et leur propre figure; aux
intérêts égoïstes et aux mauvaises passions, il faut des voiles qui les
couvrent, et c'est toujours dans des idées fausses et spécieuses qu'ils
les cherchent et les trouvent. Cet honneur reste à l'homme dans ses
égarements qu'il a besoin, non-seulement de les cacher, mais de les
justifier aux yeux de ses semblables et aux siens propres. Plus le
trouble social est grand, plus on peut tenir pour certain qu'un grand
trouble intellectuel l'accompagne et l'accompagnera obstinément.
Lorsque aujourd'hui, au sein de la tranquillité et de la froideur
publiques, on considère d'un esprit libre ces idées que je signale comme
des erreurs graves et puissantes, on ne peut se défendre d'un profond
étonnement. Comment de telles idées ont-elles jamais pu s'accréditer et
dominer à ce point? N'est-il pas évident, aux yeux du simple bon sens,
que les hommes ne sont pas tous égaux, et que la prétention d'établir
entre eux l'égalité sociale, en dépit des inégalités naturelles,
aboutit, comme l'ont reconnu les logiciens conséquents de l'école, à la
folle tentative d'abolir, à chaque génération, l'hérédité des biens et
des noms, c'est-à-dire la propriété et la famille, c'est-à-dire la
société elle-même? Le bon sens ne condamne-t-il pas également la
prétention de la majorité numérique à la possession exclusive du pouvoir
légitime, et celle de chaque individu à n'obéir qu'à des lois qu'il ait
consenties? Dans les sociétés les plus démocratiques et les plus libres,
républicaines aussi bien que monarchiques, ces prétendus principes ne
reçoivent-ils pas, à chaque instant, des faits et de la raison publique,
les plus éclatants démentis? Et pourtant ces grossières erreurs ont été,
sont et seront toujours puissantes et redoutables. Tant l'esprit humain
se laisse aisément duper par ce qui plaît aux passions humaines! Tant
les passions humaines sont ardentes à se saisir des idées qui les aident
à se légitimer en se satisfaisant!
Jamais ces idées n'ont donné une plus terrible démonstration de leur
puissance que dans la Révolution française; jamais leur impérieuse
logique n'a plus rapidement entraîné des conséquences plus énormes et
plus imprévues. L'histoire du monde n'offre aucun exemple d'un contraste
pareil entre les premiers pas et le développement soudain d'un grand
événement, entre les perspectives de la veille et les spectacles du
lendemain. Quels espaces, quels abîmes de 1789 à 1793! Et il a fallu à
peine quatre années pour que la grande société française parcourût ces
espaces et tombât dans ces abîmes, quand elle se croyait à la porte d'un
paradis créé de ses propres mains!
Comment se fait-il que cette catastrophe, incroyable si elle n'était
réelle, n'ait pas laissé uniquement et universellement une impression
d'effroi et d'horreur? Comment tant de crimes atroces, de folies
absurdes et de douleurs inouïes, tant et de si révoltants outrages à la
conscience humaine, au coeur humain, au bon sens humain, ont-ils pu être
si étrangement palliés et presque excusés, que dis-je? si magnifiquement
enveloppés dans des récits et des tableaux qui frappent et séduisent
l'imagination au point d'étouffer le jugement et le sens moral? Et qu'on
ne dise pas qu'on a condamné ces faits tout en les colorant de la sorte:
les paroles ne sont rien en elles-mêmes; leur valeur réside dans la
signification qu'y attachent ceux qui les entendent ou les lisent, dans
l'effet qu'elles produisent sur les âmes et la disposition où elles les
laissent. Que sert la condamnation des actes si elle se perd dans la
glorification des acteurs? Les personnages ainsi célébrés ne se
prêtaient guère à de telles apothéoses; la plupart n'étaient, à vrai
dire, que des hommes médiocres et vulgaires, d'une violence brutale ou
d'une légèreté frivole, cyniques grossiers ou badauds fanatiques,
déclamateurs enivrés de leurs propres paroles ou conspirateurs envieux,
haineux et imprévoyants. Il n'était certes pas aisé d'en faire de grands
hommes. Pourquoi l'a-t-on entrepris? Pourquoi y a-t-on réussi, pour un
temps du moins et auprès d'un nombreux public? Est-ce uniquement le
besoin de faire du bruit, un bruit populaire, qui a poussé des esprits
éminents dans cette voie d'idolâtrie révolutionnaire? Est-ce uniquement
le goût du mélodrame sous le nom de l'histoire qui a valu à de telles
oeuvres un tel succès?
Ces faiblesses personnelles y ont eu leur part; mais ce sont de trop
petites explications pour un fait moralement si étrange; il a des causes
plus générales et plus graves.
A côté de ces hymnes en l'honneur des acteurs révolutionnaires éclatent,
non-seulement contre eux, mais contre la Révolution française en
général, des imprécations ardentes et incessantes. Dominés soit par les
passions de parti, soit par un profond sentiment des erreurs et des
crimes de cette époque, des esprits élevés et moraux ne voient que sa
face folle et hideuse. Bien plus, toute révolution porte, auprès d'eux,
la peine de celle-là; le mot _révolution_ est devenu, pour eux, synonyme
de crime, folie, désastre; ils n'accordent, à ces secousses volcaniques
des sociétés humaines, aucun bon principe, aucun bon résultat.
Je voudrais qu'une expérience rétrospective fût possible, et que, pour
un moment, la France se trouvât tout à coup replacée dans l'état où elle
était avant 1789. Ce pays, qui supporte tant, ne supporterait pas un
moment ce retour; moralement comme matériellement, il lui serait odieux
et intolérable. Il le serait à ceux-là même qui pensent et parlent le
plus mal de la Révolution; leurs idées, leurs sentiments, leurs intérêts
les plus légitimes et les plus intimes seraient, à chaque instant,
contrariés, entravés, froissés. Personne ne persuadera à la France
qu'elle n'est pas aujourd'hui mieux réglée et mieux gouvernée qu'elle ne
l'était avant 1789; elle se sent, elle se croit, elle a raison de se
sentir et de se croire en possession de beaucoup plus de justice envers
tous et de bien-être pour tous. La génération qui a possédé la France de
1789 à 1798 n'a pas travaillé et souffert sans fruit; ce sont les
vérités mêlées à ses erreurs, les conquêtes qu'elle a faites au milieu
de ses désastres, les édifices qu'elle a élevés sur ses ruines qui
donnent à ses apologistes et à ses chantres tant de faveur auprès des
masses, quand ils célèbrent ses personnages et enivrent de ses souvenirs
ses descendants. Que les adversaires de la Révolution française ne s'y
trompent pas: quand ils l'attaquent indistinctement, ils ne font que la
rendre indistinctement plus chère à la France, et transformer en culte
aveugle une reconnaissance légitime. Et ils changeraient bientôt
eux-mêmes de sentiment et de langage, s'ils étaient condamnés à subir
tout ce que la Révolution a détruit et à perdre tout ce qu'elle a
conquis.
En présence de ces crises de l'humanité, le jugement et la conscience
sont mis à une dure épreuve. Pour les bien comprendre, pour profiter à
la fois de leurs oeuvres et de leurs leçons, il ne faut s'en laisser ni
épouvanter ni séduire; il faut largement admettre leurs complications,
leurs contradictions, leurs aberrations, leurs audaces tantôt sublimes,
tantôt insensées ou perverses; il faut se dire et se redire sans cesse
que les révolutions sont profondément imparfaites et impures, même les
plus salutaires, car elles mettent à nu et en branle tout l'homme et
tous les hommes, toujours imparfaits et impurs, même les meilleurs. Mais
s'il faut se résigner à l'impureté naturelle de ces grands faits
historiques, il ne faut pas jeter, sur leurs erreurs et leurs vices, le
manteau de leurs vérités et de leurs vertus. Nous sommes condamnés, en
les contemplant, au pénible effort d'être à la fois indulgents et
sévères, de voir incessamment le mal sous le bien, le bien sous le mal,
et d'accepter, dans notre propre esprit, le continuel mélange de
l'espérance et du mécompte, de la sympathie et de l'indignation. Je
reprends et j'applique à la Révolution française les paroles de Pascal:
«Si elle se vante, je l'abaisse; si elle s'abaisse, je la vante.» Mais
en même temps qu'elle a à subir cette poignante alternative, la
Révolution française porte et conserve deux grands caractères. Elle a
été, non pas une crise isolée et étrange, le rêve et l'accès d'une
génération saisie d'une fièvre ardente, mais la suite naturelle des
événements, des idées, des travaux qui ont rempli notre histoire, le
développement précipité de ce que la France, depuis trois siècles et
bien plus de trois siècles, a constamment considéré comme son progrès
dans la carrière de la civilisation. Et aujourd'hui comme en 1789, après
ses égarements et ses revers comme aux jours de sa jeunesse, la
Révolution française poursuit sa course et fait partout des conquêtes;
elle reste pleine d'espérance et de puissance. Elle est la fille du
passé et la mère de l'avenir. Signes certains d'une loi providentielle à
reconnaître et d'une nécessité sociale à accomplir.
Quand les premières et unanimes espérances de 1789 eurent été déçues;
quand, au lieu du progrès harmonieux de la société française au sein de
la liberté politique, la guerre sociale eut éclaté en France et mis ses
tyrannies successives à la place de la liberté, quand les diverses
classes et les divers partis de cette génération aveuglément puissante
furent las de détruire et de s'entre-détruire, il y eut un temps
d'hésitation et d'agitation stérile; la Révolution victorieuse se
sentait épuisée et hors d'état de poursuivre comme de rétrograder; les
vainqueurs erraient en chancelant au milieu des ruines qu'ils avaient
faites; on voulait s'arrêter et on ne pouvait se fixer. L'ancien régime
n'existait plus; la société nouvelle n'existait pas. L'indépendance
nationale, héroïquement défendue, retombait sans cesse en péril. C'était
à la fois l'anarchie et la tyrannie, et pas plus de force efficace dans
le pouvoir que de liberté sûre pour les citoyens. Bonaparte revint pour
devenir rapidement Napoléon; et par lui s'accomplit l'oeuvre que la
France invoquait vainement depuis la fin de la Terreur, la réaction de
la Révolution par elle-même contre elle-même, c'est-à-dire la
consolidation de ses principales conquêtes avec l'abandon de
quelques-unes de ses plus légitimes promesses et de ses plus belles
espérances.
C'est ici, pour la génération de 1789, la seconde grande phase de sa vie
et de son histoire. Dans cette phase, la première place, la place unique
appartient à Napoléon. C'est lui qui, dans l'oeuvre de construction de
la Révolution française, a été le chef des travailleurs et l'auteur des
événements. C'est lui qui a reconnu et marqué la route, imprimé et
dirigé le mouvement. Dans les moments critiques de leur destinée, les
peuples ne peuvent se passer d'un grand homme. S'il leur manque, ou bien
ils s'égarent follement, ou bien ils s'arrêtent et tâtonnent en
attendant qu'il vienne. Quand Bonaparte vint en 1798, la France reconnut
en lui l'homme qu'elle attendait: il marcha, elle le suivit.
Cependant on attribue trop à Napoléon seul le travail et le mérite de
cette grande époque: ou ne fait pas à ses compagnons, civils aussi bien
que militaires, la part à laquelle ils ont droit. Quand il se mit à la
tête de la génération qui, de 1789 à 1798, avait possédé la France,
cette génération hardie et forte avait acquis l'intelligence de ses
erreurs et de ses fautes. Par son retour vers la justice et la vérité,
elle servait ses propres intérêts comme ceux de la France; mais c'est
beaucoup de comprendre et d'accepter la nécessité de l'ordre moral
longtemps méconnu et violé. Constituants, Conventionnels, Fenillants,
Girondins, Jacobins, Modérés, Montagnards, tous les partis de la
Révolution et, dans tous les partis, presque tous les hommes notables et
capables se rallièrent autour de Napoléon, et lui apportèrent, dans son
oeuvre de réparation et de reconstruction sociale, un concours habile,
courageux, dévoué, efficace. Ils déployèrent au service de cette oeuvre,
non seulement de grandes facultés et de grandes lumières, mais une
honorable ardeur à faire cesser les iniquités, à guérir les maux, à
relever les ruines. On oubliait, dans un effort commun vers le bien
public, les discordes, les inimitiés, les injures de la veille. Et cet
honnête accord, ce puissant concours, Napoléon l'a obtenu et en a
recueilli les fruits dans ses conseils comme dans ses armées, dans
l'administration civile de l'État comme sur les champs de bataille, pour
son pouvoir en France comme pour sa gloire en Europe.
Je voudrais résumer et exprimer, _sans phrases_, les grands résultats de
ce travail d'un grand homme et de ses compagnons au service d'une grande
cause.
Napoléon a reconstruit en France la charpente sociale. Ce n'est point
par une vaine figure qu'on appelle la société un édifice: elle a ses
fondements, ses gros murs, ses divers étages, ses voies de circulation,
sa toiture, conditions de sa sécurité et de sa commodité intérieures.
Tout ce matériel de l'état social avait été bouleversé et détruit dans
les emportements de la Révolution. Napoléon et ses conseillers, tantôt
reprenant les plans et les travaux de l'Assemblée constituante, tantôt
les dégageant de ce qu'ils avaient d'imprévoyant et de peu pratique,
relevèrent, sur ces ruines, un édifice nouveau, fortement construit,
bien entretenu, bien défendu, et rétablirent, sur notre sol, cet ordre
général et continu et ces instruments de l'ordre général et continu sans
lesquels la société ne pourrait vivre ni prospérer. L'administration
française, cette grande oeuvre de l'Empire, a de grands vices
politiques; mais à travers nos violentes secousses répétées, elle a,
plus d'une fois déjà, fait, parmi nous, la sûreté intérieure et le
prompt rétablissement de la société.
Après l'ordre matériel, la première condition du bon état social, c'est
que les divers éléments de la société, les classes, les professions, les
personnes naturellement diverses soient à leur place naturelle et vraie.
Napoléon rappela et remit en haut ce qui est naturellement en haut. Peu
moral lui-même, il avait le goût des honnêtes gens, des vies régulières
et dignes; il savait que la société en a besoin pour sa force comme pour
son honneur, et que le désordre moral l'abaisse et la dissout. Peu fait
aux délicatesses du monde et capable d'un laisser-aller familier ou d'un
emportement brutal, il se plaisait aux moeurs élégantes, aux manières
nobles, aux formes exquises, pensant avec raison que l'éclat extérieur
des vies, l'élévation des habitudes et des goûts sont des faits naturels
dans une société depuis longtemps civilisée, et qui contribuent à sa
grandeur. Cet homme nouveau, ce fils et ce chef d'une révolution
démocratique avait l'esprit assez haut, assez libre, assez juste, pour
faire cas des choses anciennes, et pour comprendre ce que le temps
apporte de beauté à ce qu'il ne flétrit pas et de force à ce qu'il ne
détruit pas. On lui a reproché son empressement à élever en grands
seigneurs les compagnons de sa fortune révolutionnaire, et à rappeler
autour de lui, pour fondre ensemble ces deux noblesses, les grands
seigneurs de l'ancienne France. J'incline à croire qu'il attachait à
cette oeuvre plus d'importance qu'elle n'en devait avoir dans le cours
des temps, et qu'il y prenait plus de plaisir qu'elle ne valait. Mais il
n'en est pas moins certain que, de son vivant, elle a grandement
contribué à la pacification de la société française, à la force comme à
l'éclat de son pouvoir, et que, même après lui, elle reste bien moins
vaine que ne le prétendent d'inintelligents observateurs. Qu'ils
regardent ce qui se passe aujourd'hui et sous leurs yeux.
Napoléon fit une chose plus grande et plus difficile encore, et
celle-ci, condition première de toutes les autres, fut son oeuvre
exclusivement personnelle. Il réhabilita en France le pouvoir méconnu,
abattu, humilié, dégradé, tour à tour et quelquefois tout ensemble
odieux et ridicule dans le cours de la Révolution. Dans le petit groupe
historique des hommes de son ordre, nul peut-être n'a possédé aussi
naturellement et déployé aussi hardiment que lui l'instinct et le don du
pouvoir: le pouvoir reparaissait et se relevait à l'horizon, à mesure
que Napoléon lui-même s'élevait; il était le pouvoir personnifié. De
loin comme de près, les hommes reconnaissent, avec une soumission
empressée, cette primatie de l'esprit et du caractère, quand elle leur
vient en aide dans leurs jours de trouble et de détresse. Napoléon en
donna une preuve plus éclatante que la fondation même de son propre
empire: il reconnut un empire qui n'était pas le sien; il tendit la main
à la Papauté pour que, de concert avec lui, elle relevât l'Église au
sein de l'État. Quelles qu'aient été les imperfections et les lacunes du
Concordat, cette intelligence de la nécessité et des droits naturels du
pouvoir religieux à côté du pouvoir politique est le plus bel éclair de
génie moral et de bon sens pratique qui ait brillé dans la vie de
Napoléon. Heureux s'il fût toujours resté fidèle à sa grande pensée, et
si, dans les emportements d'une ambition sans limite et d'un despotisme
sans frein, il n'eût pas prétendu trouver un instrument servile dans
l'allié moral auquel il avait rendu en France sa place et son action!
Que dirai-je de ce qu'il a fait pour l'indépendance et la grandeur
nationales? Il a reçu, sous ce rapport, le prix de ses oeuvres; rien ne
lui a manqué des hommages auxquels il avait droit, et nous avons payé sa
gloire trop cher pour en rien contester.
Je tiens à reconnaître pleinement et à mettre en lumière les mérites et
les services de cette seconde phase dans la vie de la génération de
1789. Les amis de la liberté politique méconnaissent trop souvent ce
qu'elle a fait alors, non-seulement de glorieux, mais d'excellent et de
nécessaire pour la France; et je lui trouve moi-même trop de torts et
des torts trop graves pour que la justice la plus large ne me soit pas,
envers elle, un impérieux devoir.
Emportée dans une réaction naturelle contre l'anarchie, a donnée à
rétablir laborieusement la sécurité matérielle du corps social et le jeu
régulier de ses membres, la génération de 1789 a méconnu, délaissé,
opprimé, dans cette période de sa destinée, ce qui est l'âme et la vie
morale de la société, la liberté et le droit: au dedans, la liberté
politique, unique garantie efficace de la sûreté des intérêts privés
comme de la bonne gestion des affaires publiques; au dehors, le droit
des gens, unique garantie efficace des bons rapports des nations et de
leur civilisation mutuelle. L'oubli ou le mépris du droit, à
l'intérieur, dans la vie publique des citoyens, à l'extérieur, dans les
relations internationales; la volonté et l'ambition arbitraires et
illimitées du souverain devenant partout la loi suprême; les
institutions libérales destinées ou réduites à n'être que de vains
simulacres et les corps politiques que des ombres, ce fut là le vice
radical de cette grande époque et la cause directe ou indirecte de ses
désastres. Pour l'Empire comme pour la République, pour la réaction
despotique comme pour l'emportement anarchique, les fautes ont
rapidement enfanté les maux.
Pas plus que les mérites, ce n'est pas à Napoléon seul que les fautes
doivent être imputées. Il les a faites, mais on les lui a bien
complaisamment laissé faire. La France s'est livrée à lui avec
l'aveuglement passionné de la peur, de la joie et de l'orgueil. Peur de
l'affreux régime qu'elle venait de subir, joie de sortir de l'abîme,
orgueil de la gloire qui entourait le salut. C'est le long usage de la
liberté politique et le sentiment de la responsabilité qu'elle impose
qui enseignent aux peuples la mesure et la prévoyance; quand ils n'ont
pas longtemps vécu libres et répondant eux-mêmes de leur sort, ils se
précipitent d'un extrême à l'autre, uniquement préoccupés d'échapper au
mal ou au péril qui les presse. Heureux encore, dans ces excès
alternatifs, ceux qui sont doués, comme la France, d'une élasticité
infatigable, et qui reviennent hardiment sur leurs pas, quelque loin
qu'ils se soient égarés. La France se laisse prendre ou se donne trop
aisément et trop vite, mais elle ne s'abandonne jamais sans retour.
Quand, au début de ce siècle, la Révolution française rencontra dans ses
propres rangs le chef glorieux de sa propre réaction contre elle-même,
elle abdiqua entre ses mains, ne lui demandant que de la sauver des
égarements où elle était tombée et des ennemis qui la menaçaient. Loin
d'avertir et de retenir la France sur la pente où elle courait, les
compagnons des travaux et de la fortune de Napoléon s'y lancèrent
eux-mêmes aussi aveuglément que les plus obscurs citoyens. Quelles
étranges palinodies de la plupart des hommes qui avaient joué un rôle
dans le cours de la Révolution! Quels contrastes choquants entre leurs
idées et leurs langages à des dates si rapprochées! Quels empressements
à étaler leurs nouvelles maximes et à jouir de leurs situations
nouvelles! Ceux qui conservaient quelque sollicitude prudente, et qui
s'inquiétaient tout en triomphant, n'avaient pas le courage de résister
à leur maître; et ceux qui auraient eu ce courage, s'ils en avaient
espéré quelque succès, car ces honorables exceptions ne manquaient pas
dans le cortége impérial, ceux-là étaient si convaincus de la vanité de
toute résistance contre la force du courant et la volonté du pilote,
qu'ils s'en abstenaient avec tristesse, se contentant de garder
l'indépendance de leur pensée et de sauver leur propre honneur.
L'abdication était telle que lorsque, à la fin de 1813, quelques voix
essayèrent, dans le Corps législatif, d'exprimer les inquiétudes et les
voeux de la France, la stupéfaction fut générale: soit qu'on approuvât
ou qu'on s'indignât, on s'étonnait, on doutait, on avait peine à croire
à tant d'audace. J'ai connu les cinq hommes qui consentirent à être les
organes de cette patriotique tentative, M. Laisné, M. Raynouard, M.
Maine-Biran, M. Gallois, M. Flaugergues; c'étaient des esprits
essentiellement modérés, étrangers à tout emportement de passion, à tout
dessein de faction, honnêtes jusqu'au scrupule, et bien plutôt timides
que téméraires. Leur acte même et leur langage, dans la circonstance qui
les mit en lumière, furent très-réservés et modestes, fort au-dessous de
ce que permettait, même alors, le droit constitutionnel du corps
politique au nom duquel ils parlaient et de ce que provoquait la
situation de la France. Mais cette lueur de vérité, ce léger frisson de
liberté frappèrent le public comme un grand coup d'opposition et le
monde impérial comme le début d'une trahison. Tout ne devait-il pas être
oublié, tous ne devaient-ils pas se taire devant le péril de l'Empire?
L'Empire n'était-il pas la Révolution française triomphante? L'égalité,
ce premier principe de la Révolution, ne régnait-elle pas au sein de
l'Empire? L'intérêt suprême de la France n'était-il pas de défendre
ensemble, et à tout prix, l'Empire et la Révolution?
C'est l'illusion commune des hommes qui ont longtemps et fortement
possédé le pouvoir d'en venir à le regarder comme leur droit et leur
bien propre, oubliant dans quel but public et dans quelles limites ils
l'ont acquis ou reçu. Ils oublient aussi que, dans les grands drames de
l'histoire, les acteurs, même les plus grands, ont leur rôle et leur
temps marqués, et que, s'ils les dépassent, s'ils s'obstinent à occuper
la scène contre le sens et le cours général du drame, ils sont bientôt
et justement écartés du théâtre. La mission évidente de Napoléon avait
été de réagir, au nom et au profit de la Révolution française, contre
ses erreurs et ses excès, d'établir l'ordre au sein de la nouvelle
société française, et de lui faire prendre, au dedans sa forme
régulière, au dehors sa place acceptée de l'Europe. Il accomplit cette
oeuvre avec génie et succès; et quoique, même dans son meilleur temps,
des esprits clairvoyants et exigeants pussent entrevoir sa pente à
pousser sa force bien au delà de sa mission, la France lui porta
longtemps une admiration confiante, et l'Europe une reconnaissance
résignée à payer cher le service qu'il lui avait rendu en contenant la
Révolution. Mais le jour vint où, loin de répondre encore, en France et
en Europe, au besoin public qui l'avait appelé, Napoléon n'agit plus que
selon la fantaisie de sa pensée et de sa passion personnelle: au lieu de
régler la Révolution française, il la jeta dans un nouveau genre d'excès
et de périls; aux égarements de l'esprit révolutionnaire et de
l'anarchie, il substitua ceux de l'ambition guerrière et du pouvoir
absolu. Sorti alors de son rôle et de son temps, il tomba, naturellement
quoique violemment. Et soit entraînement, soit faiblesse, la génération
de 1789, qui avait pris, à ses travaux et à ses mérites de
reconstruction sociale, une part glorieuse, ne sut pas le contenir dans
ses emportements ambitieux et despotiques, pas plus qu'elle n'avait su
naguère prévoir et réprimer les emportements anarchiques. Elle apprit,
par cette double et douloureuse expérience, que ni l'égalité, ni la
gloire ne suffisent à satisfaire aux voeux et aux principes de 1789, et
qu'après vingt-cinq ans employés à faire triompher, pêle-mêle et à tout
prix, la Révolution et l'Empire, la liberté politique et le droit des
gens réclamaient à leur tour respect et satisfaction.
II
1814-1848.
Les deux grands corps politiques de l'Empire, le Sénat et le Corps
législatif, offrent, en 1814, un étrange spectacle.
Dans le Sénat, c'est une infiniment petite minorité, quelques hommes,
naguère opposants imperceptibles au régime impérial, MM. de Tracy,
Lanjuinais, Lambrechts, Garat, qui apparaissent tout à coup, prononcent
sur le sort de l'Empire et de l'Empereur, proposent sa déchéance, posent
les bases du nouveau gouvernement.
On a beaucoup attaqué ces hommes et leurs actes à cette époque; on s'est
beaucoup moqué des prétentions politiques et personnelles du corps dont
ils inspirèrent ou exprimèrent les résolutions. Il y eut, en effet, dans
l'attitude du Sénat à ce grand moment, ample matière à la moquerie et à
l'attaque; les préoccupations égoïstes et les apparences présomptueuses
sont mal venues au milieu d'une crise nationale et après une longue
nullité. Reste toujours ce grand fait que, dans une assemblée jusque-là
profondément soumise et impuissante, un petit groupe d'hommes, à peine
remarqués et écoutés la veille, ont pu reparaître soudainement sur la
scène, marcher en tête de leur corps et exercer une influence réelle.
Ces hommes étaient restés, sous le pouvoir absolu, les amis fidèles de
la liberté politique. Ce fut en son nom qu'ils prirent et d'elle qu'ils
reçurent leur autorité d'un moment. L'Empire tombait par la guerre; sa
chute fut acceptée et proclamée par les libéraux imperturbables de la
Révolution.
La transformation du Corps législatif, dès que la Restauration fut
accomplie et la Charte mise en pratique, n'est pas moins frappante.
Cette assemblée, si longtemps muette et inerte, devient tout à coup
bruyante et active. Elle parle, elle discute, elle résiste, elle décide.
Les lois qui lui sont proposées, les mesures et les personnes du
gouvernement, les principes généraux et les incidents de chaque jour,
tout y est sérieusement examiné et vivement débattu. Une opposition s'y
forme. Toutes les théories, toutes les espérances, toutes les exigences
libérales s'y manifestent. Ce n'est point un corps nouveau; tous ses
membres sont restés les mêmes; mais l'âme y est rentrée: c'est un être
ressuscité.
C'est la liberté politique qui fait cette résurrection. Elle est si
conforme aux besoins et aux tendances de la nouvelle société française,
qu'elle y rentre comme dans son domaine naturel. Avant 1814, elle en
était exilée. Dès qu'elle reparaît, on s'empresse, on l'accueille, comme
si on ne l'avait jamais oubliée. On dirait un réveil qui ramène, sans
effort, les habitudes de la veille. Et ce sont les mêmes hommes, à qui
l'absence de la liberté politique avait paru si indifférente, qui
acceptent et fêtent, sans embarras, son retour. Un sentiment plus ou
moins développé, mais général et puissant, les domine et anime le pays
tout entier: en retrouvant la liberté politique, on croit reprendre des
droits, et, en reprenant ses droits, on acquiert des garanties efficaces
contre les maux et les périls dont on a tant souffert. Par elle-même,
par la lumière et la chaleur qu'elle répand, la liberté politique a de
quoi plaire grandement aux hommes; mais elle fait mieux encore que de
leur plaire, elle les défend du mauvais gouvernement; elle leur apporte,
autant que le permet l'imperfection des choses humaines et des hommes
eux-mêmes, les deux plus grands biens de ce monde, la sécurité et
l'espérance.
Ce fut là le bienfait immédiat et le prestige de la Restauration. Elle
s'accomplissait au milieu d'un grand désastre national; elle blessait
des coeurs fiers et dévoués; elle inquiétait des intérêts puissants et
susceptibles. Mais elle ramenait le respect et l'empire du droit; au
dedans, du droit des citoyens; au dehors, du droit des gens; elle
rouvrait les perspectives de la liberté politique et de la paix.
Et ce n'était pas seulement les acteurs fatigués de la Révolution et de
l'Empire, les survivants de la génération de 1789 qui faisaient accueil
à ces perspectives comme à un retour vers leurs premiers désirs après
tant de mécomptes, comme à un port de refuge après tant d'orages. La
liberté politique avait des amis plus jeunes et plus ardents à la
conquérir et à en jouir. Une génération nouvelle commençait à paraître,
étrangère à la Révolution comme à l'ancien régime et qui avait surtout
connu l'Empire par les excès du pouvoir absolu et de la guerre. Dans le
monde intellectuel comme dans le monde matériel, il y a des germes
puissants qui vivent et croissent cachés et sous terre, échappant aux
regards des maîtres qui n'en aiment pas les fruits et qui voudraient les
étouffer. Décriés par les fautes, les crimes et les revers qui avaient
accompagné leur explosion, les principes et les sentiments de la liberté
politique n'avaient pourtant point péri en France; ils se conservaient
et se ranimaient sans bruit dans des esprits solitaires et dans de
petits groupes adonnés au goût de l'activité intellectuelle et au culte
indépendant de la vérité. L'une des principales institutions de l'Empire
devint, pour cette renaissance presque inaperçue des idées et des
espérances libérales, un foyer naturel. J'avais l'honneur, il y a six
ans, de recevoir dans le sein de l'Académie française et comme son
directeur, un savant illustre, l'une des gloires et aujourd'hui l'un des
regrets de l'Institut tout entier, M. Biot; je me permis, ce jour-là, de
dire: «C'est quelquefois la condition des despotes, quand ils sont de
grands hommes, de créer des institutions qui leur échappent, et de voir
rentrer peu à peu dans leurs oeuvres une liberté qui n'entrait pas dans
leurs plans. Dominés par l'instinct et le goût du grand, ils évoquent
des puissances qu'il ne leur sera pas donné, à eux-mêmes, de tenir
longtemps asservies. Le cardinal de Richelieu, en fondant l'Académie
française, ne se doutait pas qu'il la trouverait bientôt peu docile à sa
mauvaise humeur envers Corneille et à son mauvais goût au sujet du
_Cid_. L'empereur Napoléon n'avait pas institué l'Université pour
qu'elle fournit, aux principes et aux sentiments libéraux, tant
d'intelligents et persévérants défenseurs. Heureuse imprévoyance de ces
redoutables dominateurs du monde, à qui la grandeur de leur génie fait
quelquefois oublier l'égoïsme de leurs passions, et qui, dans l'élan de
leur pensée, font plus et mieux qu'ils n'avaient prémédité!»
Grâce à ce mérite imprévu de l'Empire, et dans les années qui
précédèrent la Restauration, les études philosophiques, historiques et
littéraires florissaient modestement au sein de l'Université, et
préparaient à la liberté politique, dans la génération qui touchait à
l'âge viril, des amis chauds, vaillants et éclairés.
D'autres hommes, bien différents par leurs dispositions morales comme
par leur situation sociale, les anciens amis de la maison de Bourbon,
les survivants de l'ancien régime rentraient en même temps dans la vie
publique. La Restauration les y rappelait, soit qu'ils eussent
constamment partagé, hors de France, l'exil de leurs princes, soit que,
rentrés en France après la tourmente révolutionnaire, ils y eussent vécu
étrangers aux affaires et au gouvernement du pays. La liberté politique
rétablie par la Charte était pour eux comme pour tous; et quels que
fussent leurs désirs et leurs espérances, soit qu'ils acceptassent les
principes fondamentaux de la nouvelle société française et les grands
résultats de la Révolution, soit qu'ils se flattassent de ramener la
France vers son ancien état et de faire sortir de la Restauration une
contre-révolution plus ou moins étendue, c'était, en tout cas, par la
liberté politique, par les élections, la discussion, la liberté de la
tribune, la liberté de la presse qu'ils étaient tenus de se manifester
et de reprendre place dans les affaires du pays. Ils avaient les
institutions libres, cette grande ambition et cette grande conquête de
1789, pour instruments obligés de leurs desseins et de leur action.
Au début du régime nouveau, en présence d'éléments si divers, si
étrangers les uns aux autres, si soudainement rapprochés et appelés à
agir ensemble, la confusion et l'agitation furent grandes. Des premiers
jours de la Restauration à l'explosion des Cent-Jours, ni le
gouvernement, ni les partis, ni le public ne prirent une attitude et ne
tinrent une conduite claire, décidée, efficace. Royalistes triomphants,
Constitutionnels espérants, Bonapartistes mécontents, tout le monde
tâtonnait, tout le monde attendait; nul ne démêlait encore ce que serait
l'avenir et ce que chacun pouvait avoir à s'en promettre ou à en
craindre. Cependant, au milieu de cette incertitude générale, les
institutions nouvelles suivaient leur cours, la liberté politique
prenait son vol. Dans les Chambres, la liberté de la tribune, hors des
Chambres, la liberté de la presse se déployaient: la première, méfiante
et quelquefois vive, mais, au fond, modérée et loyale; la seconde, déjà
violente, agressive, destructive entre les mains des ennemis de la
dynastie restaurée, imprévoyante et précipitée dans les mains des amis
sincères et rigides du régime constitutionnel. Personne ne songeait
alors à élever les questions et à réclamer les conditions de ce qu'on a
appelé depuis le gouvernement parlementaire; les plus libéraux étaient
plus modestes; mais personne non plus ne mesurait la portée des
exigences qu'il formait et des armes dont il se servait: «A peine entrée
dans son nouveau régime, une impression soudaine d'alarme et de méfiance
avait saisi la France et s'aggravait de jour en jour. Ce régime, c'était
la liberté avec ses incertitudes, ses luttes et ses périls. Personne
n'était accoutumé à la liberté et elle ne contentait personne. De la
Restauration, les hommes de l'ancienne France s'étaient promis la
victoire; de la Charte, la France nouvelle attendait la sécurité; ni les
uns, ni les autres n'obtenaient satisfaction; ils se retrouvaient, au
contraire, en présence, avec leurs prétentions et leurs passions
mutuelles. Triste mécompte, pour les royalistes, de voir le roi
vainqueur sans l'être eux-mêmes. Dure nécessité, pour les hommes de la
Révolution, d'avoir à se défendre, eux qui dominaient depuis si
longtemps. Les uns et les autres étaient étonnés et irrités de cette
situation comme d'une offense à leur dignité et d'une atteinte à leurs
droits. Dans leur irritation, les uns et les autres se livraient, en
projet et en paroles, à toutes les fantaisies, à tous les emportements
de leurs désirs ou de leurs alarmes. Parmi les puissants et les riches
de l'ancien régime, beaucoup ne se refusaient, envers les riches et les
puissants nouveaux, ni impertinences, ni menaces. A la cour, dans les
salons de Paris, et, bien plus encore au fond des départements, par les
journaux, par les pamphlets, par les conversations, par les incidents
journaliers de la vie privée, les nobles et les bourgeois, les
ecclésiastiques et les laïques, les émigrés et les acquéreurs de biens
nationaux laissaient percer ou éclater leurs rivalités, leurs humeurs,
leurs rêves d'espérance et de crainte. Ce n'était là que la conséquence
naturelle et inévitable de l'état très-nouveau que la Charte mise en
pratique inaugurait brusquement en France: pendant la Révolution, on se
battait; sous l'Empire, on se taisait; la Restauration avait jeté la
liberté au sein de la paix. Dans l'inexpérience et la susceptibilité
générales, le mouvement et le bruit de la liberté, c'était la guerre
civile près de recommencer.
«Pour suffire à une telle situation, pour maintenir à la fois la paix et
la liberté, pour guérir les blessures sans supprimer les coups, nul
gouvernement n'eût été trop fort ni trop habile. Louis XVIII et ses
conseillers n'y réussissaient pas. Ils n'étaient pas, en fait de régime
libre, plus expérimentés ni plus aguerris que la France elle-même. Par
leurs actes, ils ne donnaient à ses inquiétudes aucun motif sérieux; ils
avaient cru que la Charte empêcherait les inquiétudes de naître; dès
qu'elles se manifestaient un peu vivement, ils s'efforçaient de les
calmer en abandonnant ou en atténuant les mesures qui les avaient
suscitées. Au fond, les intérêts qui se croyaient menacés ne couraient
aucun vrai péril; en présence des alarmes de la France nouvelle, le roi
et ses conseillers étaient bien plus disposés à céder qu'à engager la
lutte; mais après avoir fait acte de sagesse constitutionnelle, ils se
croyaient quittes de tout souci et rentraient dans leurs habitudes et
leurs goûts d'ancien régime, voulant aussi vivre en paix avec leurs
vieux et familiers amis. C'était un pouvoir modéré, qui faisait cas de
ses serments et ne formait, contre les intérêts et les droits nouveaux
du pays, point de redoutables desseins, mais sans initiative et sans
vigueur, dépaysé et isolé dans son royaume, divisé et entravé dans son
intérieur, faible avec ses ennemis, faible avec ses amis, n'aspirant
pour lui-même qu'à la sécurité dans le repos, et appelé à traiter chaque
jour avec un peuple remuant et hardi qui passait soudainement des rudes
secousses de la Révolution et de la guerre aux difficiles travaux de la
liberté.
«Sous l'influence de cette liberté, un tel gouvernement, sans passions
obstinées et docile au voeu public quand l'expression en devenait
claire, eût pu se redresser en s'affermissant et suffire mieux à sa
tâche. Mais il lui fallait du temps et le concours du pays. Le pays,
mécontent et inquiet, ne sut ni attendre ni aider. De toutes les
sagesses nécessaires aux peuples libres, la plus difficile est de savoir
supporter ce qui leur déplaît pour conserver les biens qu'ils possèdent
et acquérir ceux qu'ils désirent.
«On a beaucoup agité la question de savoir quels complots et quels
conspirateurs avaient, le 20 mars 1815, renversé les Bourbons et ramené
Napoléon. Débat subalterne et qui n'a qu'un intérêt de curiosité
historique. A coup sûr, il y eut, de 1814 à 1815, dans l'armée et dans
la Révolution, parmi les généraux et parmi les conventionnels, bien des
plans et bien des menées contre la Restauration et pour un autre
gouvernement, l'Empire, la Régence, le duc d'Orléans, la République.
Mais si Napoléon fût resté immobile à l'île d'Elbe, tous ces projets de
révolution auraient probablement avorté ou échoué bien des fois. La
fatuité des faiseurs de conspirations est infinie, et quand l'événement
semble leur avoir donné raison, ils s'attribuent à eux-mêmes ce qui a
été le résultat de causes bien plus grandes et plus complexes que leurs
machinations. Ce fut Napoléon seul qui renversa, en 1815, les Bourbons,
en évoquant, de sa personne, le dévouement fanatique de l'armée et les
instincts révolutionnaires des masses populaires. Quelque chancelante
que fût la monarchie naguère restaurée, il fallait ce grand homme et ces
grandes forces sociales pour l'abattre. Stupéfaite, la France laissa,
sans confiance comme sans résistance, l'événement s'accomplir. Napoléon
en jugea lui-même ainsi avec un bon sens admirable: «Ils m'ont laissé
arriver, dit-il au comte Mollien, comme il les ont laissé partir[2].»
[Note 2: Je reproduis ici quelques traits du tableau que j'ai tracé
ailleurs de cette époque et de ses caractères. (_Mémoires pour servir à
l'histoire de mon temps_, t. I, p. 53-57.) Je ne saurais dire plus
clairement ce qu'à ce sujet je crois toujours vrai et équitable.]
Je ne m'arrête pas sur ce retour de Napoléon. J'ai dit ailleurs ce que
j'en ai vu et pensé au moment même, ce que j'en pense encore
aujourd'hui[3]. Ce fut l'acte d'un égoïsme immense, héroïquement conçu
et exécuté. Égoïsme plus fatal à la France que tous les excès antérieurs
de l'ambition et du despotisme de Napoléon. Les Cent-Jours firent bien
plus qu'attirer, au dehors, sur la France, des revers et des fardeaux
jusque-là sans pareils; ils la rejetèrent, au dedans, dans cette arène
des sanglantes discordes civiles que l'Empire avait fermée. Napoléon
détruisit de ses propres mains, en 1815, l'oeuvre de pacification
intérieure comme de puissance extérieure qu'il avait naguère accomplie
pour la France. Mais, de cette crise funeste, je ne veux ici relever et
mettre en lumière qu'un grand fait, l'acceptation, par Napoléon
lui-même, de la liberté publique, de ses institutions et de ses
garanties. L'_Acte additionnel_ les contenait presque toutes, loyalement
et sagement combinées. S'il fût sorti vainqueur de sa lutte européenne,
Napoléon les eût-il respectées? Eût-il subi, sur le trône, ce régime de
contradictions, de résistances et de transactions continues que la
liberté politique impose au pouvoir, et qu'il avait accepté en y
remontant? Je ne le crois pas. Je ne veux pas passer sous silence des
symptômes qui semblent favorables à une autre conjecture. On dit que, le
11 juin 1815, la veille de son départ pour l'armée, après avoir
solennellement reçu la Chambre des pairs et la Chambre des représentants
et répondu à leurs adresses, Napoléon dit à ses ministres en leur
faisant ses adieux: «Je ne sais comment vous ferez pour conduire les
Chambres en mon absence. M. Fouché croit qu'en gagnant quelques vieux
corrompus, en flattant quelques jeunes enthousiastes, on domine les
assemblées; mais il se trompe. C'est là de l'intrigue, et l'intrigue ne
mène pas loin. En Angleterre, sans négliger absolument ces moyens, on en
a de plus grands et de plus sérieux. Rappelez-vous M. Pitt, et voyez
aujourd'hui lord Castlereagh! Les Chambres, en Angleterre, sont
anciennes et expérimentées; elles ont fait depuis longtemps connaissance
avec les hommes destinés à devenir leurs chefs; elles ont pris de la
confiance ou du goût pour eux, soit à cause de leurs talents, soit à
cause de leur caractère; elles les ont en quelque sorte imposés au choix
de la couronne, et après les avoir faits ministres, il faudrait qu'elles
fussent bien inconséquentes, bien ennemies d'elles-mêmes et de leur pays
pour ne pas suivre leur direction. C'est ainsi qu'avec un signe de son
sourcil, M. Pitt les dirigeait, et que les dirige encore aujourd'hui
lord Castlereagh. Ah! si j'avais de tels instruments, je ne craindrais
pas les Chambres. Mais ai-je rien de pareil[4]?»
[Note 3: _Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, t. I, p.
59-98.]
[Note 4: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, par M. Thiers, t. XIX,
p. 619.]
Napoléon n'avait, à coup sûr, rien de pareil, mais, s'il eût eu M. Pitt
à la tête de son conseil, il ne l'eût pas supporté. Quels que fussent,
pour le roi George III, le respect affectueux et les égards de M. Pitt,
quelque accord même qui régnât, entre le roi et son ministre, quant à
leur politique générale, c'était M. Pitt, et non pas George III, qui
gouvernait; c'étaient, en définitive, les idées, les desseins, les amis
de M. Pitt qui prévalaient, et il avait, tant qu'il restait ministre,
l'honneur comme la charge du gouvernement. De tels hommes ne sont pas,
pour un roi, des _instruments_, comme les appelait Napoléon au moment
même où il regrettait de ne pas les avoir auprès de lui; ce sont des
alliés obligés, et qui portent, dans le service royal, une forte, bien
que respectueuse, indépendance. Ce n'est pas avec la passion et après
une longue habitude du pouvoir absolu qu'on se résigne à ce partage,
quelquefois très-inégal, du pouvoir et de la gloire. Dans les
épanchements de sagesse qu'amènent les grands périls, le grand esprit de
Napoléon comprenait les conditions et la marche du gouvernement libre;
mais je suis convaincu que, si la fortune lui fût redevenue prospère, sa
nature et son passé auraient repris, en lui comme autour de lui, leur
empire, et que l'_Acte additionnel_ aurait plié devant l'Empereur.
Mais peu importe aujourd'hui ce problème moral à propos d'un grand
homme: que la transformation constitutionnelle de Napoléon, en 1815,
fût, ou non, sérieuse et durable, ce qu'elle prouve évidemment, c'est le
rapide progrès de la liberté politique renaissante. Ce grand voeu de
1789, si longtemps oublié ou comprimé, reparut tout à coup avec l'empire
d'un besoin national. Louis XVIII l'avait consacré par la Charte;
Napoléon en fit autant par l'_Acte additionnel_. L'ancienne royauté et
la royauté de la Révolution reconnurent et acceptèrent également, et
coup sur coup, le gouvernement libre, pour la France comme un droit,
pour ses chefs comme une nécessité.
Dès le lendemain de cette double victoire, la liberté politique en
remporta une autre, peut-être encore plus difficile et plus
significative. Sous l'impulsion de la réaction bien naturelle contre les
Cent-Jours, les élections amenèrent sur la scène une Chambre des députés
ardente à poursuivre, contre la Révolution et l'Empire, cette réaction
dont elle était elle-même le fruit. Il y avait, dans cette Chambre, plus
de passions vindicatives que de plans politiques, et le besoin de jouir
de la victoire après tant de défaites y tenait plus de place que
l'esprit systématiquement rétrograde. Mais elle fut, dès son avénement,
et non sans cause, qualifiée et redoutée, par le pays, comme la Chambre
de l'ancien régime et de la contre-révolution. Elle n'en fit pas moins
ce que venaient de faire Louis XVIII en 1814 et Napoléon en 1815: quels
que fussent ses regrets et ses tendances, elle accepta la liberté
politique comme une nécessité de situation et de gouvernement. Elle fit
plus que l'accepter; elle la mit en pratique avec une hardiesse depuis
longtemps étrangère à nos assemblées législatives; elle opposa ses
idées, ses projets, sa politique aux idées, aux projets, à la politique
de la Royauté qu'elle venait soutenir. Loin de se renfermer dans les
limites des droits et des pouvoirs que lui attribuait la Charte, elle
s'efforça de les étendre; elle aspira à toutes les prérogatives que
possédaient ailleurs d'autres assemblées depuis longtemps puissantes et
intimement associées au gouvernement. Les ambitions constitutionnelles
des plus libéraux publicistes devinrent celles de la Chambre de 1815.
Elle réprouva, elle dénonça, elle attaqua les conseillers de la
couronne. Elle éleva enfin la prétention fondamentale du régime
parlementaire; elle réclama, comme son droit, le pouvoir dirigeant et
définitif pour la majorité qui se formait dans son sein. A la tribune et
dans la presse, ses orateurs et ses écrivains les plus illustres
soutinrent que le ministère du roi devait être pris dans cette majorité
et gouverner selon son influence, que telle était la loi du régime
représentatif.
Mais en même temps qu'au nom du régime représentatif et parlementaire,
la Chambre de 1815 exerçait et étendait fièrement ses propres droits,
elle restreignait ou suspendait les droits des citoyens, la liberté
individuelle, la liberté de la presse, les garanties judiciaires. Au
sommet de l'État, les principes de la liberté politique, adoptés et
pratiqués par les représentants de l'ancien régime lui-même, étaient en
progrès; mais, dans le pays, les libertés privées et personnelles
avaient grandement à souffrir de l'empire du parti dominant. Dans le
présent et en fait, la liberté politique tournait ainsi contre son but
essentiel, et ses institutions fondamentales devenaient des instruments
de régime arbitraire et de réaction.
En présence de cet étrange amalgame de passions contre-révolutionnaires
et d'idées libérales, des esprits élevés, libres et moraux, des hommes à
qui le spectacle de la Révolution avait appris à détester surtout
l'arbitraire et l'oppression infligés aux peuples sous de beaux noms et
dans de belles espérances, des hommes qui voulaient surtout l'exercice
et le respect pratique des droits et des libertés individuelles, ces
hommes, venus de tous les points de l'horizon politique, entreprirent
courageusement de défendre, dans le gouvernement et dans les Chambres,
la justice et la société françaises gravement menacées. «Ce parti se
forma brusquement, spontanément, sans but prémédité, sans combinaisons
antérieures et personnelles, sous le seul empire de la nécessité du
moment, pour résister à un mal pressant, non pour faire prévaloir tel ou
tel système politique, tel ou tel ensemble d'idées, de résolutions et de
desseins. Soutenir la Restauration en combattant la réaction, ce fut
d'abord toute sa politique[5].» Pour pratiquer cette politique avec
quelque autorité, pour rendre efficace sa résistance à la réaction
contre-révolutionnaire, il fallait, à ce parti naissant, un point
d'appui: il le prit dans la royauté restaurée, dans les droits et les
forces que lui reconnaissait la Charte constitutionnelle. Contre
l'ambition dominante de la Chambre de 1815, il maintint, en principe, la
royauté à la tête du gouvernement, se souciant peu des conséquences
qu'on voulait tirer de la nature du régime représentatif, les repoussant
même péremptoirement au nom de la monarchie: «Quelle est donc,
disait-il, cette nature mystérieuse qui commande de tels sacrifices? Qui
est-ce qui l'a définie? Qui est-ce qui a autorité pour imposer à cette
nation une autre définition que celle de la Charte? Le jour où le
gouvernement sera à la discrétion de la majorité de la Chambre, le jour
où il sera établi en fait que la Chambre peut repousser les ministres du
roi, et lui en imposer d'autres qui seront ses propres ministres et non
les ministres du roi, ce jour-là, c'en est fait, non pas seulement de la
Charte, mais de notre royauté, de cette royauté indépendante qui a
protégé nos pères, et de laquelle seule la France a reçu tout ce qu'elle
a jamais eu de liberté et de bonheur. Ce jour-là, nous sommes en
république[6].»
[Note 5: _Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, t. I, p.
115.]
[Note 6: _La vie politique de M. Roger-Collard, ses discours et ses
écrits_, par M. de Barante, t. I, p. 217.]
Je ne siégeais alors ni dans la Chambre des députés, ni dans le conseil
des ministres; j'approuvais pleinement la résistance de mes amis
politiques à la domination vindicative de la Chambre de 1815 et leur
empressement à défendre de son ambition la royauté qui les aidait à
défendre la France contre ses réactions. Dans les jours de grand péril,
c'est le premier devoir des hommes publics de courir, comme on dit, au
plus pressé, et la société n'a rien de plus pressé que la protection de
la justice et du droit envers tous les citoyens. Je prêtai, autant qu'il
était en moi, au parti de la résistance d'alors, mon plus zélé concours;
mais la théorie qu'il mettait en avant sur les rapports des grands
pouvoirs de l'État ne me satisfaisait point; cette proclamation de «la
royauté indépendante,» cette déclaration que «si la Chambre des députés
pouvait repousser les ministres du roi et lui en imposer d'autres, c'en
était fait de la monarchie et nous étions en république,» blessaient mes
sentiments en fait de liberté politique et mes instincts, encore un peu
confus, sur la nature et les conditions du gouvernement libre. Fonder un
gouvernement libre, c'était précisément l'oeuvre à laquelle nous étions
appelés. Quoi de plus important, pour le succès d'une telle oeuvre, que
de bien comprendre et de bien ménager les situations respectives et les
rapports nécessaires des grands pouvoirs de l'État? Cette intelligence
et ce ménagement avaient manqué aux auteurs de la Constitution de 1791
lorsque, en maintenant la royauté, ils en avaient fait le serviteur
impuissant d'une assemblée souveraine. Étions-nous près de tomber, en
sens contraire, dans une erreur analogue, et de contester, en principe,
à la Chambre des députés, l'influence définitive qu'en fait elle ne
pouvait manquer d'exercer dans le gouvernement? Ceux-là avaient tort
qui, au nom de la souveraineté du peuple, déclaraient souveraine une
Chambre obligée, pour faire prévaloir ses vues, de les faire agréer par
la royauté et que la royauté pouvait dissoudre; mais comment qualifier
_d'indépendante_ une royauté qui ne pouvait recevoir que des Chambres
ses plus nécessaires moyens de gouvernement? En droit comme en fait,
dans le régime constitutionnel, aucun des grands pouvoirs n'est
indépendant ni souverain; c'est précisément pour qu'aucun d'eux ne le
soit qu'ils sont séparés et investis de droits spéciaux, indépendants
seulement dans leurs limites et à certaines conditions. Comment peuvent
vivre et se déployer côte à côte des droits distincts? Comment
s'établira l'harmonie entre des pouvoirs séparés? C'est là le problème
fondamental du gouvernement libre. A mon avis, les maximes que
proclamaient, en 1815, quelques-uns de mes plus influents amis ne le
résolvaient point, et je croyais sa solution d'une importance plus
pratique et plus prochaine qu'ils ne le pensaient.
Vers la fin de l'année 1816, au moment où la dissolution de la Chambre
de 1815, prononcée par l'ordonnance du 5 septembre, faisait de cette
question le point culminant de la lutte des partis, je résolus d'en dire
ma pensée, et je publiai sous ce titre: _Du gouvernement représentatif
et de l'état actuel de la France_, un court écrit où, après avoir
pleinement adhéré à la politique générale du ministère, j'essayai
d'indiquer par quels moyens on pouvait, sous le régime représentatif,
atteindre le double but de toute société bien constituée, un
gouvernement fort et un peuple libre. On n'appelait pas encore cette
question «la question du gouvernement parlementaire;» mais c'était bien
là, en réalité, le fond du débat et le sens du travail des esprits.
«Comme la société est une, disais-je, de même le gouvernement doit être
un. L'unité dans le gouvernement est une nécessité si impérieuse que
toutes les constitutions, quels que soient leurs éléments, tendent
constamment à y arriver. Les obstacles qu'oppose à cette tendance
nécessaire une mauvaise organisation des pouvoirs sont parmi les
principales causes des désordres intérieurs qui agitent et souvent
bouleversent les États. Les sociétés brillent et prospèrent quelquefois
malgré l'influence de cette cause; mais elle finit par étouffer les
germes de prospérité les plus féconds; et les nations n'obtiennent une
existence en même temps paisible et glorieuse que lorsque l'unité est
parvenue à s'établir dans les pouvoirs qui président à leurs destinées.
«Qu'on parcoure l'histoire de la Grèce, celle de Rome, l'histoire des
républiques italiennes, de l'Allemagne, de l'Angleterre, on reconnaîtra
que le défaut d'unité dans le gouvernement a été partout un principe de
révolutions et de maux insupportables. Là, les États ont fini par périr
au milieu de la lutte des pouvoirs; ici elle les a réduits à subir le
joug d'un despotisme aussi funeste et plus honteux; ailleurs, mais bien
plus rarement, la lutte s'est terminée par une heureuse fusion des
pouvoirs. Résultats divers selon les temps et les circonstances, mais
qui prouvent tous que l'unité dans le gouvernement est l'une des
conditions nécessaires de l'ordre, de la vraie liberté et de la durée.
«Il y a unité dans le gouvernement, lorsque le pouvoir chargé de diriger
les affaires générales de la société peut remplir cette tâche dans toute
son étendue sans être arrêté ou troublé dans son action par des
obstacles qui compromettent son existence.
«.....Il n'y avait pas unité dans le gouvernement anglais avant la
révolution de 1688, car le pouvoir royal et le pouvoir de la Chambre des
communes étaient si profondément séparés et étrangers l'un à l'autre,
qu'ils conspiraient sans cesse leur ruine mutuelle. Depuis 1688, l'unité
s'est progressivement établie dans la constitution britannique, parce
que le pouvoir royal et le pouvoir des Chambres sont parvenus, en se
pénétrant réciproquement et en se fondant l'un dans l'autre, à ne plus
former, en fait, qu'un seul pouvoir, le pouvoir du Parlement qui, à la
vérité, a en lui-même ses limites, mais qui, tant qu'il ne les dépasse
point, s'exerce pleinement et librement, sans aucun danger pour l'État,
ni pour lui-même.
«Partout où divers pouvoirs égaux, séparés et indépendants sont appelés
à concourir au gouvernement, ce concours est un combat tant que ces
pouvoirs demeurent dans leur séparation et leur indépendance réciproque.
Et qu'on ne prétende pas donner à l'un d'eux, considéré isolément, une
prépondérance telle que les autres deviennent des agents secondaires;
cette prétention enfanterait une lutte d'un autre genre et non moins
funeste.... Ce n'est pas seulement la situation relative des trois
pouvoirs et le défaut d'unité dans le gouvernement qui ont amené en
Angleterre la révolution de 1640 et de 1688; c'est surtout l'imprudente
ambition des Stuarts qui voulaient donner, à l'autorité royale seule,
une supériorité inconciliable avec les priviléges et les fonctions des
deux Chambres. La maison de Hanovre a accepté la fusion intime de
l'autorité royale avec celle des deux Chambres: dès lors toute rivalité
a disparu, toute lutte dangereuse a cessé: l'unité a été établie dans le
gouvernement anglais, et il est devenu fort, en même temps que la nation
devenait libre.
«.....A la lumière de cet exemple, le mécanisme des gouvernements mixtes
devient simple et facile à expliquer. Quand les gouvernements de ce
genre ont atteint à leur maturité, l'unité de pouvoir et d'action
s'établit entre leurs divers éléments; seulement le pouvoir suprême et
définitif, un au fond quoique extérieurement divisé, est soumis, par son
organisation intérieure, à certaines conditions qui lui posent, dans son
propre sein, des limites qu'il ne peut dépasser sans perdre les forces
mêmes par lesquelles il agit..... Dans la monarchie constitutionnelle, à
ne considérer que les apparences, la royauté est le gouvernement, la
Chambre des députés l'opposition, et la Chambre des pairs le médiateur.
Dans la réalité bien comprise, au contraire, le roi, la Chambre des
pairs et la Chambre des députés forment un seul et même pouvoir suprême
qui gouverne avec les forces de ces trois éléments réunis; l'opposition
qui existe dans les deux Chambres est un surveillant et un rival
intérieur, placé au sein du gouvernement lui-même; elle n'est point un
pouvoir distinct; son droit est d'observer et de critiquer; sa mission
est de marquer la limite que, dans la politique qu'il a adoptée, le
gouvernement ne doit pas dépasser, et d'avertir le pays dès qu'en effet
cette limite de la politique en vigueur est dépassée. L'opposition est
là comme une puissance comminatoire et expectante dont la présence
oblige le gouvernement à être prudent et habile, dans son propre
système, sous peine de voir les forces qui le suivent se séparer de lui
et passer sous un autre drapeau.
«C'est à ce point qu'est parvenu, en Angleterre, le gouvernement
représentatif; c'est là sa vraie théorie et sa pratique bien comprise.
L'autorité royale n'y a point été, comme on le dit vulgairement, envahie
et remplacée par celle des Chambres; seulement la royauté, éclairée par
l'expérience sur le danger de demeurer placée en dehors des Chambres, et
d'avoir ainsi à diriger ou à combattre des pouvoirs étrangers aux
affaires, ennemis s'ils ne sont serviles, obstacle terrible en cas
d'inimitié, appui sans force en cas de servitude, la royauté, dis-je,
s'est fort sagement décidée à placer le siége du gouvernement dans les
Chambres mêmes, et à gouverner de concert avec elles et par leurs chefs.
Ainsi s'est opérée cette fusion des pouvoirs divers, seul point de repos
des gouvernements mixtes, et par laquelle les pouvoirs, loin de
s'entraver ou de s'annuler les uns les autres, se soutiennent et se
fortifient mutuellement[7].»
[Note 7: _Du Gouvernement représentatif et de l'état actuel de la
France_, p. 25-31. Paris, 1816.]
Si j'avais aujourd'hui à présenter pour la première fois ces idées, je
les exprimerais d'une façon moins abstraite, plus pratique, et en les
éclairant de plus près par le flambeau des faits. Mais telles que je les
concevais et que je les ai publiées en 1816, elles contenaient, je
crois, en germe, les vrais principes du gouvernement mixte, qui est le
gouvernement libre, et elles mettaient en lumière les procédés par
lesquels l'unité, condition nécessaire de la force du gouvernement, se
rétablit entre des pouvoirs séparés et divers, condition nécessaire de
la liberté.
Mais, c'étaient là, en 1816, des méditations et des pressentiments
solitaires; dans l'arène politique et au milieu de ses luttes, nous
étions loin de nous rendre ainsi compte de la nature et des lois intimes
du gouvernement que nous avions à pratiquer. Heureusement il n'est pas
indispensable que les hommes, pour bien faire, sachent nettement ce
qu'ils font, et Dieu permet souvent qu'ils marchent dans la bonne voie
sans en bien connaître l'étendue et les sinuosités. Nous ne démêlions
pas avec précision quel mode d'exercice la liberté politique imposait au
pouvoir; mais nous voulions sincèrement, énergiquement, la liberté
elle-même, et nous en usions sans hésitation en défendant la nouvelle
société française contre la réaction qui la menaçait. La royauté
restaurée ne manqua point, dans cette crise, à sa mission et à son
oeuvre: contre les passions de son ancien parti, elle protégea la France
avec les armes de la Charte. Grâce à ce concours de la royauté sensée et
de la liberté franche, le gouvernement libre se réalisa et s'organisa
rapidement, plus rapidement dans le fait que dans la pensée de ses
acteurs. Une majorité se forma dans les Chambres, décidée à soutenir la
politique loyalement libérale. Plusieurs des chefs de cette majorité,
éloquents et courageux interprètes de ses sentiments, entrèrent dans le
cabinet. Le ministère ainsi constitué eut en face de lui une opposition
ardente, hardie, héritière de la majorité qui avait dominé dans la
Chambre de 1815, et persistant avec plus de prudence dans sa politique,
mais légale et dévouée au gouvernement royal, tout en combattant ses
conseillers. Ainsi apparaissaient et agissaient déjà les grands partis,
instruments nécessaires du régime représentatif dans sa maturité,
défendant leurs actes et exposant leurs vues devant la couronne et le
pays, et se disputant le pouvoir avec les armes de la liberté.
Les résultats de cette forte et harmonique organisation des grands
pouvoirs publics ne tardèrent pas à se manifester. En même temps que la
liberté politique s'établissait au centre du gouvernement, les libertés
des citoyens recevaient leurs développements et leurs garanties.
Laborieusement préparées et discutées, des lois sur la liberté de la
presse, sur le jury, sur la formation et les droits de l'armée, sur
l'administration municipale, attestaient l'efficacité du bon régime
parlementaire pour le progrès des libertés communes à tous et pour le
bon gouvernement général de l'État.
Mais en même temps aussi éclata le mal dont le parti libéral, alors
l'allié et l'appui du cabinet, était travaillé. Hors des Chambres et
même dans leur sein, ce parti comptait dans ses rangs des hommes plus
attachés à la Révolution qu'à la liberté, et obstinés à défendre la
Révolution tout entière, indistinctement, pêle-mêle, même dans ceux de
ses actes qu'au fond ils désapprouvaient. Les uns se faisaient un point
d'honneur de soutenir en tous cas, contre ses ennemis le grand événement
auquel, dans des mesures très-inégales, ils avaient eux-mêmes pris part.
Les autres ne pouvaient se résigner à croire que la liberté politique
rentrât en France avec les anciens adversaires de la Révolution et au
milieu de nos revers. D'autres n'osaient pas combattre ou seulement
désavouer les passions populaires que les violences de 1815 avaient
soulevées. Aux uns, c'étaient l'étendue et la sérénité d'esprit, aux
autres, c'étaient l'équité et la fermeté de coeur qui manquaient pour
juger sainement du nouvel état de la France, et reconnaître la nécessité
des grandes transactions pour fonder la liberté après les grandes
crises. Et sous l'empire de ces sentiments divers, tous prêtaient leur
concours ou n'opposaient nulle résistance au travail des factions
ennemies qui poursuivaient le renversement de la monarchie restaurée, et
tournaient avec ardeur, contre elle, les armes de la liberté restaurée
avec elle.
L'explosion de cette situation chargée d'orages ne se fit pas longtemps
attendre. L'un des conventionnels qui avaient voté la mort de Louis XVI,
M. Grégoire, fut élu député. Le duc de Berry fut assassiné. Ces deux
faits amenèrent, en deux ans, la ruine complète du parti libéral dans le
gouvernement, et firent passer le pouvoir aux mains du côté droit dans
les Chambres, du parti que le sentiment public regardait comme le
représentant de l'ancien régime et l'instrument de la contre-révolution.
Alors commença une triple lutte dont les conséquences pour la liberté
politique méritent d'être mises en pleine lumière. Au sein du parti
vainqueur, investi du gouvernement, s'établit un conflit sourd, mais
continu, entre les intelligents et les fanatiques, les modérés et les
emportés, entre les chefs devenus responsables et prudents en devenant
ministres et les rangs extrêmes de l'armée, ardents à poursuivre en tous
sens et à tout risque leur victoire. De son côté, à la tribune et dans
la presse, le parti libéral tombé du pouvoir institua, contre ses
nouveaux possesseurs, une opposition permanente, diverse dans ses
maximes et son langage selon les diverses nuances de ses membres, mais
active de la part de tous et soutenue au dehors par le sentiment public.
Enfin, hors du théâtre constitutionnel, tantôt dans une ombre profonde,
tantôt sous des déguisements incomplets, les sociétés secrètes se mirent
à l'oeuvre, diverses aussi dans leurs éléments, les uns dévoués aux
souvenirs de l'Empire, les autres nourrissant l'espoir de la République,
tous acharnés au renversement de la monarchie restaurée. Les dissensions
intestines du parti en pouvoir, les luttes parlementaires et les
conspirations révolutionnaires suivaient ainsi parallèlement leur cours,
mais avec des résultats bien différents pour la cause de la liberté
politique.
Les ministres de cette époque, surtout M. de Villèle, vrai chef du
cabinet, même avant qu'il en portât le titre, ont encouru le reproche de
n'avoir pas suffisamment résisté aux passions vindicatives ou aux
fantaisies rétrogrades de leur parti et d'avoir ainsi compromis leur
cause générale comme leur propre pouvoir. Je crois le reproche à la fois
fondé et sévère: il y a de la légèreté dans les plus sages, de la
faiblesse dans les plus fermes, et soit qu'il s'agisse de la vie
publique ou de la vie privée, les meilleurs ne font jamais,
non-seulement tout ce qu'ils devraient, mais tout ce qu'ils pourraient
faire. M. de Villèle, à coup sûr, céda plus d'une fois trop
complaisamment et au roi qu'il servait et au parti qu'il dirigeait. Il
est difficile de bien mesurer les obstacles contre lesquels il avait à
lutter, et de savoir s'il possédait, soit dans les Chambres, soit à la
cour, assez de force pour les affronter et les vaincre. Mais, quelles
qu'aient été en ce genre ses fautes, «il fit deux choses difficiles et
qu'on pourrait appeler grandes si elles avaient duré plus longtemps: il
disciplina l'ancien parti royaliste, et d'un parti de cour et de classe
qui, jusque-là, n'avait été vraiment actif que dans les luttes
révolutionnaires, il fit, pendant six ans, un parti de gouvernement. Il
contint ce parti et son pouvoir dans les limites de la Charte, et
pratiqua, pendant six ans, le gouvernement constitutionnel sous un
prince et avec des amis qui passaient pour le comprendre assez peu et ne
l'accepter qu'à regret[8].» Ce fut là, pour la liberté politique, et par
des mains de qui on ne l'attendait guère, une grande conquête et un
important progrès.
[Note 8: _Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, t. I, p.
286.]
On a aussi reproché, à une portion de l'opposition libérale dans les
Chambres à cette époque, sa complaisance pour les conspirations et les
insurrections qui, de 1820 à 1827, poursuivirent avec passion la ruine
de la monarchie restaurée. Je n'ai nul goût à renouveler aujourd'hui ce
reproche, et je ne veux pas non plus excuser les faiblesses embarrassées
et les connivences timides qui en furent ou la cause légitime ou le
spécieux prétexte. C'est de la liberté politique seule, de ses progrès
ou de ses revers pendant ce temps que je me préoccupe. Sous ce rapport
et pour cette grande cause, les torts de quelques-uns des membres
libéraux des Chambres d'alors, quelle que fût leur gravité aux yeux de
la morale et du bon sens, eurent peu d'importance; dans sa difficile
situation, l'opposition parlementaire, de 1820 à 1827, fit son devoir et
s'acquitta bien de sa mission; elle usa fermement de ses propres
libertés et défendit avec persévérance celles du pays. Malgré ses
ménagements pour les tentatives révolutionnaires du dehors, elle ne se
livra point elle-même à l'esprit révolutionnaire, et ce ne fut point ce
fatal esprit qui grandit dans les Chambres par les luttes qu'elle y
soutint; l'esprit de légalité et de prévoyance, le respect de l'ordre
constitutionnel et du gouvernement régulier y furent, au contraire, en
rapide progrès. Si bien qu'en moins de sept années l'opposition libérale
vit sa bonne conduite récompensée et ses efforts couronnés par le
succès. Les vices et les périls de la politique qui dominait depuis 1822
furent reconnus; le parti de l'ancien régime perdit le pouvoir; et dans
la personne de M. de Martignac et de ses collègues, une simple évolution
parlementaire ramena, en 1827, le gouvernement dans les voies libérales
dont, en 1820, l'élection de M. Grégoire et l'assassinat du duc de Berry
l'avaient fait sortir. Grand triomphe, à coup sûr, pour la liberté
politique naissante, et preuve éclatante de son efficacité.
Mais pendant qu'au centre du gouvernement, et par sa propre vertu, le
régime parlementaire prévalait ainsi et portait ses fruits, quelque
divers qu'en fussent les acteurs, les conspirations et les insurrections
révolutionnaires troublaient sans cesse ses progrès, et mettaient les
coups de la violence et du hasard à la place des développements naturels
de la liberté. «Aujourd'hui, à plus de trente ans de distance, après
tant et de bien plus grands événements, quand un honnête homme sensé se
demande quels motifs suscitaient des colères si ardentes et des
entreprises si téméraires, il n'en trouve point de suffisants ni de
légitimes. Ni les actes du pouvoir, ni les probabilités de l'avenir ne
blessaient ou ne menaçaient assez les droits et les intérêts du pays
pour autoriser un tel travail de renversement. Le système électoral
avait été artificieusement changé; le pouvoir avait passé aux mains d'un
parti irritant et suspect; mais les grandes institutions étaient debout;
les libertés publiques, bien que combattues, se déployaient avec
vigueur; le pays prospérait et grandissait régulièrement. Inquiète, la
société nouvelle n'était point désarmée; elle était en mesure d'attendre
et de se défendre. Il y avait de justes motifs pour une opposition
publique et vive, point de justes causes de conspiration ni de
révolution. Les peuples qui aspirent à la liberté courent un grand
danger, le danger de se tromper en fait de tyrannie. Ils donnent
aisément ce nom à tout régime qui leur déplaît ou les inquiète, ou qui
ne leur accorde pas tout ce qu'ils désirent. Frivoles humeurs qui ne
demeurent pas impunies. Il faut que le pouvoir ait infligé au pays bien
des violations de droit, des iniquités et des souffrances bien amères et
bien prolongées pour que les révolutions soient fondées en raison, et
réussissent malgré leurs propres fautes. Quand de telles causes manquent
aux tentatives révolutionnaires, ou bien elles échouent misérablement,
ou bien elles amènent promptement les réactions qui les châtient[9].»
[Note 9: _Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, t. I, p.
234.]
Les conspirations révolutionnaires de 1820 à 1823 n'étaient pas
seulement dénuées de motifs sensés et légitimes: ourdies presque toutes
par des sociétés secrètes d'origine et de dénominations diverses, elles
jetaient leurs auteurs et leurs adhérents dans des voies essentiellement
contraires aux intérêts comme aux principes de la liberté politique.
Quoi de moins libéral que les sociétés secrètes, les sentiments qu'elles
fomentent, les façons d'agir qu'elles imposent? La liberté vit de
lumière, de publicité, de contradiction, de discussion; elle veut que
les systèmes, les desseins, les partis, les hommes contraires se
manifestent et se combattent hautement, sous les yeux du public qui
apprend ainsi à les connaître et à les juger. Les sociétés secrètes, au
contraire, vouent leurs membres à l'isolement, au silence, aux menées
obscures, aux passions déguisées, à l'obéissance passive. Le public ne
les connaît pas; ils ne connaissent pas leurs adversaires; à peine se
connaissent-ils entre eux. Toutes les habitudes, toutes les pratiques de
la liberté leur sont étrangères; ce sont des esclaves volontaires, au
service de coteries toujours près de devenir tragiques. Situation
d'autant plus déplorable qu'elle ne manque point d'attrait; les hommes
se complaisent dans le mystère, les desseins cachés, les périls vagues,
les unions très-limitées et intimes, et dans l'importance que leur
emprunte chacun des associés. Que de telles associations se forment sous
une tyrannie avérée, pesante, permanente, qui condamne au silence et à
l'inaction ceux qui vivent sous sa loi, cela s'explique et se justifie
naturellement; mais des sociétés secrètes au milieu d'un régime de
liberté, de publicité, de discussion, quand tous les citoyens, avec des
efforts et des risques très-modestes, peuvent parler et agir au grand
jour pour soutenir leur cause, c'est là un contre-sens absurde et
funeste, qui ne s'explique que par des passions qu'on n'ose avouer, et
qui fausse le jugement et le caractère des adeptes engagés dans ces
ténèbres, autant qu'il inquiète et trouble la société qu'ils pourraient
servir en usant hardiment de ses libertés.
Il n'y a point de contradiction, si étrange qu'elle soit, qui ne se
rencontre dans l'âme et la conduite des hommes. En même temps que les
sociétés secrètes éloignaient, des pratiques et des habitudes de la
liberté politique, la jeune génération qui s'y laissait attirer, le
parti républicain naissait dans leur sein; et les mêmes hommes qui
préféraient les engagements et les conciliabules secrets au ferme usage
des institutions libres qu'ils avaient sous la main, aspiraient avec
passion à la République comme à l'idéal de la liberté.
Je m'en suis expliqué plus d'une fois: j'honore le gouvernement
républicain; il a tenu, dans l'histoire du monde, une place glorieuse;
la nature humaine s'y est développée grandement et avec éclat; il a
convenu, il peut convenir à certaines époques, à certains états des
sociétés humaines; et si j'avais vécu à Rome après la chute de la
République et sous les empereurs, j'aurais dit volontiers avec le vieux
Galba: «Si l'immense corps de l'Empire pouvait se tenir debout et en
équilibre sans un maître, nous étions dignes que la République commençât
par nous[10].» Mais je suis profondément convaincu, d'une part, que la
République n'est point, en principe, le plus rationnel et le plus
naturel des gouvernements, d'autre part, qu'elle est de tous les
gouvernements le plus difficile à pratiquer, et en outre que, par une
multitude de causes sociales, morales, historiques, géographiques, elle
ne convient nullement à la France. Ce fut donc, je pense, de 1820 à
1830, un grand malheur que la renaissance du parti républicain; il
n'existait pas en 1814, au moment où la Restauration s'accomplit; il ne
parut pas dans les Cent-Jours, quand l'Empire tenta de se rétablir. Plus
tard, ce ne fut point après de sérieuses épreuves et de graves débats
publics, ni sous la pression de quelque forte nécessité ou d'une opinion
puissante que le parti républicain se reforma; ce fut au sein des
sociétés secrètes, au service de leurs passions et de leurs complots,
loin des regards et, pour ainsi dire, à l'insu de la France que la
République reprit la prétention de devenir le gouvernement français.
[Note 10: _Si immensum Imperii corpus stare ac librari sine rectore
posset, dignus eram a quo Respublica inciperet._ (Tacite, _Hist._, liv.
I, c. XVI.)]
Au vice de cette origine se joignit un autre mal peut-être encore plus
grave. Le parti républicain ainsi renaissant était un groupe peu
nombreux, formé de quelques hommes considérables, vieillis avec plus de
dignité que de clairvoyance au service de la cause libérale, et de
jeunes gens sincèrement passionnés pour l'idée républicaine. Ce petit
état-major n'avait, dans le pays même, point d'armée et point de crédit
pour en recruter une. Pourtant il lui en fallait une; il lui fallait des
forces bruyantes et actives, prêtes à le seconder en toute occasion et à
le suivre jusqu'au bout dans son dessein. Elles s'offrirent à lui,
impures et compromettantes, mais hardies. La République révolutionnaire
de 1792 à 1798, malgré les revers et les démentis éclatants qu'elle
avait subis, avait conservé presque partout des adhérents obscurs,
fanatiques subalternes ou brouillons décriés, ennemis intraitables de la
monarchie, de la Restauration, de la maison de Bourbon, de tout pouvoir
qui ne donnait pas satisfaction à leurs haines ou à leurs rêves, et
habiles à fomenter, dans les masses populaires, ces espérances vagues,
ces passions anarchiques qui y sommeillent toujours, prêtes à s'éveiller
au moindre bruit. C'étaient là, pour les chefs républicains, une armée
éparse mais toute disposée à leur venir en aide. Par imprévoyance, par
faiblesse, par entraînement, faute d'autres appuis dans les régions
sereines de la société, ils recherchèrent ou acceptèrent celui-là, se
flattant d'employer au triomphe de la République ces restes des plus
mauvais temps de la Révolution, et ne prévoyant pas que les
révolutionnaires deviendraient leurs maîtres au lieu d'être, entre leurs
mains, des instruments de liberté.
Après le succès de la guerre d'Espagne, dans les dernières années du
ministère de M. de Villèle et sous celui de M. de Martignac, les
sociétés secrètes et les républicains firent peu de bruit; ce ne furent
plus les conspirations, les insurrections et leurs procès qui remplirent
la scène et passionnèrent le public. La lutte parlementaire remplaçait
et éteignait la guerre révolutionnaire. C'est le but et le triomphe de
la liberté politique. Mais si la guerre révolutionnaire ne retentissait
plus, dans les Chambres et dans le pays, avec la même puissance, elle
n'en continuait pas moins, sourde et acharnée; au lieu d'éclater dans la
sphère de la publicité et de la discussion, parlementaire ou judiciaire,
l'hostilité se poursuivait dans l'ombre, et par toute sorte de voies
cachées où les alarmes, la surveillance et les rapports de la police la
poursuivaient incessamment à leur tour. Et les agents de
l'administration, les conseillers de la couronne, n'étaient pas les
seuls dont ces rapports excitassent la sollicitude; le roi Charles X
lui-même en était constamment et vivement préoccupé. C'est l'inévitable
condition de la police et de sa lutte secrète contre les ennemis secrets
avec qui elle est aux prises que tantôt elle ignore, tantôt elle grossit
outre mesure les périls qu'elle est chargée de prévenir; ce qui jette et
entretient ses maîtres dans un état d'agitation continue, comme il
arriverait à des hommes dont les regards, sans cesse tendus,
apercevraient çà et là des lueurs dans des ténèbres pleines d'ennemis.
Il faut, à ceux qui font la police ou qui la suivent dans son travail,
une rare fermeté d'esprit pour voir les choses telles qu'elles sont
réellement, à leur place, à leur taille, et pour ne pas tomber, tantôt
dans une sécurité aveugle, tantôt dans des craintes très-exagérées. Nul
n'était moins propre que le roi Charles X à bien supporter une telle
épreuve: esprit à la fois remuant et faible, imprévoyant et obstiné, il
avait goût aux recherches, aux découvertes, aux communications de la
police, et dès qu'il les trouvait d'accord avec ses impressions et ses
préventions anciennes et générales, il leur portait une confiance
crédule. La Révolution et la République lui apparaissaient, à chaque
instant, comme deux fantômes menaçants. Ces fantômes avaient assez de
réalité, et l'hostilité des révolutionnaires et des républicains était
assez active pour l'entretenir incessamment dans une irritation pleine
d'alarmes; il voyait son trône et sa maison toujours en proie à un
pressant péril; et les grands faits publics, l'apaisement visible des
esprits, les incontestables progrès du gouvernement légal et régulier
dans les Chambres ne suffisaient nullement à le rassurer.
Ce fut bien pis quand les Chambres elles-mêmes et les embarras de son
gouvernement dans leur sein lui devinrent un sujet de trouble et de
colère. Le parti libéral commit, en 1829, une faute énorme: il était
rentré, par le ministère Martignac, en possession de la prépondérance;
la liberté politique venait d'acquérir, par les nouvelles lois sur la
presse et sur les élections, d'efficaces garanties. Au lieu de soutenir
avec persévérance le cabinet auquel il devait de tels progrès, le parti
libéral le harcela par des exigences inopportunes, ne s'entendit pas
avec lui dans la discussion des lois sur l'administration municipale et
départementale, et fournit ainsi au roi Charles X l'occasion de
satisfaire, en appelant d'autres ministres, sa passion et son
inquiétude. Moins choquante que l'offense agressive qu'avait commise, en
1819, le parti révolutionnaire en élisant un régicide, la faute du parti
libéral, en 1829, fut, en résultat, aussi grave; l'une avait, par
degrés, amené au pouvoir le côté droit et M. de Villèle; l'autre y fit
monter tout à coup M. de Polignac.
En formant le cabinet du 8 août 1829, ni le roi Charles X, ni le prince
de Polignac ne méditaient, à coup sûr, la violation de la Charte et les
ordonnances de Juillet 1830. L'un croyait défendre sa couronne et son
droit royal; l'autre se promettait de pratiquer en France le
gouvernement représentatif tel qu'il l'avait vu et admiré en Angleterre.
Il y a presque toujours, dans les résolutions des hommes médiocres, plus
d'idées fausses que de mauvais desseins, et c'est leur erreur radicale
de ne pas seulement soupçonner la gravité des questions qu'ils soulèvent
et l'issue des voies où ils s'engagent. C'était, depuis 1814, l'effort
des libéraux loyaux et sensés de séparer la cause de la royauté
restaurée de celle de l'ancien régime et la cause de la liberté
politique de celle des théories et des passions révolutionnaires. Quand
il fit le prince de Polignac son premier ministre, Charles X confondit
ces causes si diverses, jeta le gant au parti parlementaire comme au
parti révolutionnaire, et remit du même coup la liberté politique en
question et l'ancien régime en présence de la Révolution.
A cette provocation inintelligente et téméraire, l'adresse des 221 fut
la réponse. Réponse directe et franche, sans hésitation et sans voile,
mais aussi modérée que franche, et aussi monarchique que libérale: «La
Charte, disait-elle, que nous devons à la sagesse de votre auguste
prédécesseur, et dont Votre Majesté a la ferme volonté de consolider le
bienfait, consacre comme un droit l'intervention du pays dans la
délibération des intérêts publics. Cette intervention devait être, elle
est en effet indirecte, sagement mesurée, circonscrite dans des limites
exactement tracées, et que nous ne souffrirons jamais que l'on ose
tenter de franchir; mais elle est positive dans son résultat, car elle
fait, du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement
avec les voeux de votre peuple, la condition indispensable de la marche
régulière des affaires publiques. Sire, notre loyauté, notre dévouement,
nous condamnent à vous dire que ce concours n'existe pas.» La liberté
politique était ainsi proclamée en principe et appliquée aux
circonstances du moment, comme un droit national. Mais à côté de ces
fermes paroles se plaçaient celles-ci: «Quinze ans de paix et de
liberté, que ce peuple doit à votre auguste frère et à vous, ont
profondément enraciné dans son coeur la reconnaissance qui l'attache à
votre royale famille; sa raison, mûrie par l'expérience et par la
liberté des discussions, lui dit que c'est surtout en matière d'autorité
que l'antiquité de la possession est le plus saint de tous les titres,
et que c'est pour son bonheur autant que pour votre gloire que les
siècles ont placé votre trône dans une région inaccessible aux orages.
Sa conviction s'accorde donc avec son devoir pour lui présenter les
droits sacrés de votre couronne comme la plus sûre garantie de ses
libertés, et l'intégrité de vos prérogatives comme nécessaire à la
conservation de ces droits.» Il était impossible de méconnaître la
parfaite et sérieuse sincérité de l'un et de l'autre langage; et par un
progrès bien inattendu dont la liberté politique en vigueur depuis
quinze ans avait l'honneur comme le fruit, c'était M. Royer-Collard qui
parlait ainsi au nom de la Chambre des députés, et toutes les nuances du
parti libéral, l'opposition tout entière, acceptaient les paroles de M.
Royer-Collard comme l'expression de leurs sentiments et de leurs
desseins.
Il y avait là une de ces fortunes rares, un de ces moments décisifs qui,
bien compris et bien saisis, fondent pour un long temps la force des
gouvernements et la paix intérieure des États. Le roi Charles X ne
comprit point. Au lieu d'accepter l'harmonie et l'union intime des
grands pouvoirs, loyalement demandées et offertes, il prononça leur
séparation. La Chambre des députés fut dissoute.
Elle n'avait certainement pas dépassé les limites de son droit.
Avait-elle dépassé celles de la prudence? Au lieu d'affirmer
sur-le-champ, en principe la nécessité et en fait l'absence de
l'harmonie entre la Chambre et un ministère qui n'avait encore rien
fait, et n'était suspect qu'à cause des noms et des antécédents de ses
membres, n'eût-il pas mieux valu attendre ses actes, et lui faire
opposition dans la pratique de la législation et des affaires, sans lui
signifier d'avance un refus général de concours? J'admets ce doute,
quoique, même aujourd'hui et après les clartés de l'expérience, je ne le
partage pas. A l'appui de ma persistance, je pourrais alléguer l'état
des esprits en 1830; je pourrais dire que, pour conserver dans le pays
l'autorité qu'elle avait acquise, pour maintenir toutes les nuances du
parti libéral dans la modération et l'harmonie qu'elles avaient, non
sans peine, acceptées, la Chambre des députés avait besoin, à cette
époque, de faire acte de cette fermeté franche et hardie qui satisfait
et domine l'imagination des peuples. En faveur de l'adresse des 221,
cette considération est puissante; pourtant ce n'est pas celle qui me
décide; les corps politiques doivent savoir, même au prix de quelque
déclin dans la faveur populaire, tenir une conduite patiente et lente,
si c'est la plus sage et si elle peut les mener au but avec un moindre
péril. Mais je demeure convaincu que la cécité politique du roi Charles
X était incurable, que la Chambre des députés de 1830 n'eût pas mieux
réussi, par l'opposition patiente que par sa résolution nette et
prompte, à lui faire accepter les conséquences du droit national
consacré par la Charte, et que, entre la couronne et la Chambre, la même
situation qui amena l'adresse des 221 se fût reproduite plus tard,
peut-être plus pressante encore et plus grave. Si j'ai raison dans ma
conjecture, la Chambre eut raison dans sa conduite, et l'adresse des 221
était, pour elle, le seul moyen d'exercer, sur les élections que tous
prévoyaient, l'influence qui pouvait seule y faire prévaloir la
politique à la fois conservatrice et libérale dont nous poursuivions le
triomphe.
Les élections répondirent au voeu de la Chambre. Elles confirmèrent et
fortifièrent, sans la rendre plus ardente, la majorité parlementaire qui
avait voté l'adresse: la nouvelle Chambre était aussi étrangère que
celle qui l'avait précédée à tout dessein, à tout désir révolutionnaire,
aussi résolue à maintenir la politique conservatrice et libérale et à ne
point la dépasser. Encore une fortune inattendue pour la monarchie
restaurée; encore un moment décisif et facile à saisir. Charles X ne
comprit pas davantage. En dissolvant la Chambre, il avait, selon son
droit, fait appel à la France. La France lui avait fermement, mais
loyalement répondu. Les ordonnances du 25 juillet 1830 furent la
réplique du roi à la réponse de la France.
J'ai dit ailleurs ma pensée sur la Révolution de 1830, ce que j'en
pensais au moment où elle s'accomplit et où j'y pris part, et ce que
j'en pense aujourd'hui[11]. Je persiste dans ce que j'en ai dit. «C'eût
été certainement un grand bien pour la France, et de sa part un grand
acte d'intelligence comme de vertu politique, que sa résistance se
renfermât dans les limites du droit monarchique, et qu'elle ressaisît
ses libertés sans renverser son gouvernement. On ne garantit jamais
mieux le respect de ses propres droits qu'en respectant soi-même les
droits qui les balancent, et, quand on a besoin de la monarchie, il est
plus sûr de la maintenir que d'avoir à la fonder. Mais il y a des
sagesses difficiles, qu'on n'impose pas, à jour fixe, aux nations, et
que la pesante main de Dieu, qui dispose des événements et des années,
peut seule leur inculquer. Partie du trône, une grande violation du
droit avait réveillé et déchaîné tous les instincts ardents du peuple.
Parmi les insurgés en armes, la méfiance et l'antipathie pour la maison
de Bourbon étaient profondes. Les négociations tentées par le duc de
Mortemart ne furent que des apparences vaines; malgré l'estime mutuelle
des hommes et la courtoisie des paroles, la question d'un raccommodement
avec la branche aînée de la famille royale ne fut pas un moment
sérieusement considérée ni débattue. L'abdication du Roi et du dauphin
vint trop tard. La royauté de M. le duc de Bordeaux avec M. le duc
d'Orléans pour régent, qui eût été non-seulement la solution
constitutionnelle, mais la plus politique, paraissait, aux plus modérés,
encore plus impossible que le raccommodement avec le Roi lui-même. A
cette époque, ni le parti libéral, ni le parti royaliste n'eussent été
assez sages, ni le régent assez fort pour conduire et soutenir un
gouvernement à ce point compliqué, divisé et agité. La résistance,
d'ailleurs, se sentait légale dans son origine, et se croyait assurée du
succès si elle poussait jusqu'à une révolution. Les masses se livraient
aux vieilles passions révolutionnaires, et les chefs cédaient à
l'impulsion des masses. Ils tenaient pour certain qu'il n'y avait pas
moyen de traiter sûrement avec Charles X, et que, pour occuper son
trône, ils avaient sous la main un autre roi. Dans l'état des faits et
des esprits, on n'avait à choisir qu'entre une monarchie nouvelle et la
république, entre M. le duc d'Orléans et M. de Lafayette: «Général, dit
à ce dernier son petit gendre, M. de Rémusat, qui était allé le voir à
l'Hôtel de ville, si l'on fait une monarchie, le duc d'Orléans sera roi;
si l'on fait une république, vous serez président. Prenez-vous sur vous
la responsabilité de la république?»..... Une même conviction dominait
ce jour-là tous les hommes sérieux: par la monarchie seule, la France
pouvait échapper à l'abîme entr'ouvert, et une seule monarchie était
possible. Son établissement fut, pour tout le monde, une délivrance:
«Moi aussi, je suis des victorieux,» me dit M. Royer-Collard, «triste
parmi les victorieux.»
[Note 11: _Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, t. II, p.
1-34.]
Ceux-là même qui n'étaient pas tristes ne pouvaient pas ne pas être
inquiets, et ils l'auraient été bien davantage s'ils s'étaient dès lors
rendu compte des difficultés contre lesquelles, pour le succès de
l'oeuvre qu'ils avaient à coeur, ils allaient avoir à lutter.
Quel plus naturel et plus puissant enivrement que celui d'un grand
événement, d'un grand acte national entrepris par de nobles motifs et
généreusement accompli? La génération qui occupait la scène depuis 1814
avait pour sentiment dominant la passion et pour but définitif la
conquête de la liberté politique. C'était l'instinct général du pays qui
sentait le besoin de garanties permanentes pour les biens et les droits
sociaux, si longtemps compromis par l'anarchie ou par la guerre. C'était
l'élan des esprits jeunes et actifs qui cherchaient, à l'intérieur et
dans le développement libéral des principes de 1789, la satisfaction de
leurs forces et l'emploi de leur vie. Quel plus grand acte de liberté
politique que la résistance suprême aux tentatives du pouvoir absolu, et
le pays disposant lui-même de son gouvernement pour défendre ses lois
violées et revendiquer ses droits méconnus? Les nations prennent, comme
les rois, un plaisir superbe à l'exercice de la souveraineté, et les
révolutions sont leur façon de dire à leur tour: «L'État, c'est moi!»
Mais, comme toutes les conquêtes, celle de la liberté politique n'est
qu'un vain et ruineux plaisir, si elle ne se change en une possession
solide, et la fondation d'un gouvernement libre est le seul gage comme
le digne prix de la conquête de la liberté. Il faut qu'une révolution
libérale enfante un gouvernement libre, régulier et durable; sans quoi,
elle n'est qu'un douloureux et stérile avortement. Pour la Révolution de
1830, ce grand problème était plus impérieusement posé et plus difficile
à résoudre qu'il ne l'avait jamais été.
Les révolutions ont, en général, une impulsion simple et un but unique:
elles se font tantôt contre la tyrannie, tantôt contre l'anarchie, pour
accomplir de grandes réformes sociales ou pour rétablir l'ordre et le
pouvoir dont la société ne peut se passer. Dans l'un et dans l'autre
cas, les chefs et les adhérents des révolutions marchent dans une voie
clairement tracée et sur une forte pente; ils y rencontrent des
difficultés et des périls, mais point d'obscurités ni de lenteurs:
inhabiles ou faibles, ils tombent; mais, s'ils ne tombent pas, ils
avancent rapidement.
La Révolution de 1830 a eu un tout autre caractère; son impulsion et son
but étaient très-complexes; entreprise au nom des lois violées et pour
leur défense, elle était tenue, par ses propres maximes et ses premiers
actes, de rétablir promptement l'ordre légal qui pourtant recevait, dans
la personne de la royauté, une grave atteinte. Mais la Révolution venait
de bien plus loin que de la cause immédiate de son explosion, et elle
portait dans ses flancs de bien autres ambitions que le rétablissement
des lois. Au même moment et sans délai, on lui demandait d'accomplir un
grand progrès libéral et de mettre sur pied un pouvoir régulier et
rassurant. Elle avait à la fois les libertés publiques à étendre et le
gouvernement à fonder. Décidée à ne pas subir les ordonnances de
Juillet, la France voulait une révolution qui ne fût pas révolutionnaire
et qui lui donnât, du même coup, l'ordre avec la liberté. C'était si
bien son voeu que ce fut la devise de son drapeau.
Pour le prince appelé au trône et pour ses conseillers, cette double
tâche était prodigieusement difficile. La Révolution n'avait pas été
faite par les pouvoirs légaux: les Chambres s'étaient empressées d'y
prendre leur place et de la sanctionner pour la régler; mais c'était
l'insurrection populaire qui l'avait commencée et accomplie; et les
meneurs de l'insurrection populaire, c'étaient les membres des sociétés
secrètes, les anciens conspirateurs, les chefs républicains. Ils avaient
combattu de l'aveu et avec l'appui du sentiment national; mais le combat
avait été leur fait et la victoire leur oeuvre. L'élément
révolutionnaire était ainsi rentré avec puissance dans l'arène politique
où, depuis quelque temps, l'élément parlementaire avait dominé.
Je dis l'élément révolutionnaire, car, à ces vainqueurs de Juillet, la
révolution de Juillet, telle qu'elle se concluait, ne suffisait point.
Les uns voulaient nettement la République, ou ne consentaient à en
abandonner le nom que si on leur en donnait, sous une apparence
monarchique, la réalité mal déguisée et mal organisée; ce qui est, pour
toutes les sortes de gouvernement, la pire des combinaisons. Les autres,
moins précis dans leurs voeux et plus désordonnés dans leurs instincts,
faisaient, des traditions de la Convention et de celles de l'Empire, un
confus mélange qui aboutissait à réclamer, plus ou moins explicitement,
au dedans une effervescence populaire indéfinie, au dehors une guerre de
propagande et de conquête. Là étaient, disaient-ils, pour la France la
grandeur et la liberté.
Ainsi se préparait, pour le gouvernement naissant, dès ses premiers pas
et dans son propre camp, une opposition formidable; il allait se
retrouver en face des mêmes passions, des mêmes ambitions, des mêmes
inimitiés, des mêmes périls qui avaient assailli la Restauration. Et à
côté de cette opposition intestine s'en formait, contre lui, une autre,
celle des amis de la Restauration qui, une fois sauvés de leurs grandes
alarmes, reprenaient leurs regrets et leurs colères. Appelé en même
temps à relever le pouvoir et à étendre la liberté, le gouvernement de
Juillet avait à lutter à la fois contre les représentants obstinés de
l'ancienne société française et les téméraires enfants de la nouvelle,
contre la Restauration et la Révolution.
Ce sera sa gloire d'avoir accepté et porté sans hésiter, pendant
dix-huit ans, ce pesant fardeau. Il a franchement entrepris d'accomplir
à la fois les deux tâches qu'on lui imposait. Pour rétablir l'ordre et
fonder un gouvernement digne de ce nom, il a résolument adopté, au
dehors comme au dedans, la politique de résistance au désordre, aux
désirs chimériques, aux entreprises révolutionnaires; et il a pratiqué
la politique de la résistance avec les seules armes de la liberté, sans
recourir à aucune loi d'exception, à aucune violence, à aucun silence,
vivant sans cesse en face de la publicité, de la discussion; de la
responsabilité, et respectant, au milieu du combat, tous les droits,
toutes les libertés de tous ses ennemis.
C'est là vraiment la liberté politique; à ces conditions seulement on a
droit de dire qu'elle existe et d'appeler le gouvernement un
gouvernement libre. On peut, aujourd'hui comme il y a vingt ans,
attaquer la politique du gouvernement de Juillet; on peut trouver qu'il
a trop résisté, qu'il n'a pas assez tenté, assez innové, qu'il n'a pas
donné aux penchants du temps et du pays assez de satisfaction. Je
n'admets point, mais je ne discute pas, en ce moment, ces griefs. En
tout cas, on ne saurait contester au gouvernement de Juillet l'honneur
d'avoir été un gouvernement libre, d'avoir gouverné uniquement par les
lois et sous le contrôle de toutes les libertés écrites dans les lois.
Le régime de la liberté politique a ses défauts comme ses mérites, et on
ne recueille pas ses bienfaits sans en payer le prix. Il est vrai: sous
ce régime, le bien est souvent lent et difficile, quelquefois même
impossible à faire au moment où il apparaît à la pensée ambitieuse et
hardie; les rivalités des partis ou des personnes, la discussion
préalable ou pressentie, la timidité en face de la responsabilité
retardent quelquefois des résolutions et entravent des entreprises
grandes et utiles. Mais, en revanche, que de fautes et de maux épargne,
au pouvoir et au pays, la liberté politique! Que d'idées fausses elle
dévoile et écarte! Que de résolutions égoïstes, que d'entreprises
étourdies elle étouffe dans leur germe, avant que le pouvoir et le pays
s'y soient compromis sans retour! Ce régime orageux et bruyant est, au
fond et dans la pratique définitive des affaires, un régime de patience
et de prudence; il oppose au mal bien plus d'obstacles qu'il n'impose au
bien de délais ou d'épreuves; et ses deux libertés fondamentales, la
liberté de la tribune et la liberté de la presse, qui font dire et
croire dans le public tant de sottises, en préviennent bien plus encore,
et de bien plus graves, dans le gouvernement.
De tout temps, et aujourd'hui plus que jamais, les grandes questions
abondent, au dedans et au dehors, sur les pas des grands peuples et de
leurs chefs. Rien n'est plus tentant que l'espoir de les résoudre. Rien
n'est plus facile que d'en commencer l'entreprise. Mais ce qu'on a
commencé, il faut le finir; les questions qu'on a remuées, il faut les
régler: sans quoi l'embarras et peut-être le péril seront bien plus
graves que si l'on n'y eût pas touché. Ce fut le mérite du gouvernement
de Juillet de ne jamais oublier qu'il était un gouvernement libre, et de
ne tenter que ce qu'il pouvait faire avec les armes et dans les
conditions de la liberté.
Mais la liberté politique a aussi ce mérite, qu'en même temps qu'elle
impose des freins au pouvoir et lui enseigne la prudence, elle développe
autour de lui, dans ses conseillers et dans ses adversaires, tout ce que
la nature leur a donné de talent et d'énergie. C'est un régime qui anime
et contient à la fois les hommes engagés dans les affaires publiques, et
qui les oblige à déployer tout ce qu'ils sont et tout ce qu'ils valent,
dans les limites de ce qu'ils doivent et peuvent réellement exécuter. Le
pays ne gagne pas moins à ce résultat que le gouvernement, car les
oeuvres mesurées, accomplies par des hommes éminents, servent et
honorent plus les nations que les grandes choses tentées et mal faites
par des hommes médiocres.
L'ardeur et la valeur personnelle des hommes, grandement provoquées et
développées, ne seraient, pour la société, qu'un bien incomplet et
peut-être périlleux, si le régime parlementaire n'avait en même temps un
autre effet. Il oblige et amène les hommes politiques à se grouper, à se
discipliner, à reconnaître des chefs, à adopter des principes hautement
déclarés, à soutenir constamment une même cause. Ainsi se forment ces
grands et persévérants partis qui se vouent à tel ou tel des intérêts
généraux et essentiels de la société, font régner dans la vie publique
des moeurs viriles, la franchise, la fidélité, le respect de soi-même,
l'esprit de suite, et deviennent de puissants et réguliers moyens de
gouvernement au milieu des agitations de la liberté.
C'est là le gouvernement libre. C'est là le régime qu'a désiré,
poursuivi et plus ou moins bien pratiqué, à travers les crises du temps
et ses propres discordes, la génération qui, de 1814 à 1848, a occupé en
France la scène politique.
J'entends le cri qui s'élève et se répète sans relâche: «La France a
cherché ce régime par toutes sortes de voies, sous les drapeaux les plus
divers; elle l'a entrevu, elle y a touché, elle a cru le posséder. Il
est tombé. Peut-il jamais, après tant d'épreuves, se relever de ce tort
et de ce malheur?»
Je pourrais me borner à cette simple réponse déjà souvent faite: «Quel
est, depuis soixante-dix ans, le régime qui n'est pas tombé? Le pouvoir
absolu a échoué comme la liberté; les conquêtes de la guerre ont disparu
comme celles de la paix; les régimes divers auraient mauvaise grâce à se
traiter mutuellement avec hauteur; ils ont tous subi les mêmes revers;
ils ont tous été tour à tour enveloppés et emportés dans cet orage qui,
depuis soixante-dix ans, souffle sur l'Europe. Cherchez, contre le
régime parlementaire, d'autres armes que sa chute; il vous rendrait avec
usure les coups dont vous le frapperiez. De tous nos régimes, c'est
encore celui-là qui a le plus duré.» Mais je ne veux pas m'en tenir à
cette récrimination évasive. Je veux encore moins remettre ici en
présence les événements et les noms propres, et ranimer d'anciennes
discordes en recherchant comment doit être distribuée, entre les amis
sincères de la liberté politique, hommes ou partis, la responsabilité de
ses revers. Ce que j'ai à coeur, c'est de signaler, dans la fortune
chancelante du gouvernement libre de 1814 à 1848, ces causes
intrinsèques et, pour ainsi dire, organiques qui ne sont le fait
particulier de personne, homme ou parti, et que chacun peut reconnaître
sans se démentir ou s'accuser soi-même. Que les libéraux, tous les
libéraux sachent bien pourquoi la liberté politique leur a si souvent
échappé, quand ils croyaient l'avoir conquise; à cette lumière, ils
apprendront comment on garde ce qu'on a conquis.
J'y reviens sans cesse, tant ma conviction est profonde: c'est à la
fondation du gouvernement libre qu'est attachée la solide possession de
la liberté politique. Tant que le pouvoir qui gouverne ne puise pas sa
force, aussi bien que sa limite, dans les institutions mêmes qui servent
d'instruments et de garanties à la liberté, tant que la société n'a pas
la conscience et la confiance que les institutions qui la font libre lui
assurent aussi un pouvoir capable de la gouverner, on n'a qu'un régime
troublé et précaire; la liberté politique est à l'état de conquête
pénible et incertaine, non de possession régulière et définitive.
Le gouvernement libre veut deux choses: l'intervention efficace du pays
dans la conduite des affaires publiques et le contrôle efficace du pays
sur la conduite des affaires publiques. Que le pays influe d'une façon
décisive sur le système et sur les acteurs de la politique qui le
gouverne; que cette politique ait constamment à soutenir la critique des
spectateurs qui y assistent: quand ces deux faits coexistent, quand un
ministère, accepté et soutenu par les divers représentants du pays,
gouverne en présence d'une opposition armée des droits de la liberté,
alors le pays possède un gouvernement libre; la liberté politique est
fondée.
Nous avons eu, de 1814 à 1848, les essais de ce régime. Pourquoi ces
essais n'ont-ils pas suffi à surmonter les épreuves qu'ils ont eu à
subir? Pourquoi, en marchant dans la bonne voie, n'est-on pas arrivé et
ne s'est-on pas fixé au but? Pourquoi, ni de 1814 à 1830, ni de 1830 à
1848, la monarchie constitutionnelle, qui touchait de si près au
gouvernement libre, n'en a-t-elle pas acquis la force et assuré la
durée?
Je viens de parler des partis politiques, de ces grands et persévérants
partis qui se vouent à tel ou tel des intérêts généraux et vitaux de la
société, celui-ci à l'ordre, celui-là à la liberté, l'un à la
conservation, l'autre au progrès, et au sein desquels les hommes
apprennent à se grouper, à se discipliner, à soutenir une cause, à
reconnaître des chefs, à pratiquer cette franchise, cette fidélité, ce
respect de soi-même, cet esprit de suite qui sont les moeurs viriles de
la vie publique. De tels partis sont les éléments naturels et
nécessaires du gouvernement libre: seuls ils mettent le pouvoir, et
aussi l'opposition, en état de soutenir les longues luttes, de surmonter
les mauvaises apparences, de résister au vent qui souffle, aux échecs
décourageants, et de poursuivre, en combattant toujours, des oeuvres
lentes et difficiles. Les grands partis politiques sont les armées de
l'ordre civil, au sein de la liberté.
Ces éléments du gouvernement libre ne manquent point à la France. On a
beaucoup trop dit qu'une grande aristocratie pouvait seule former et
soutenir de grands partis politiques; il est vrai qu'ils y naissent et
s'y perpétuent plus aisément qu'ailleurs; mais cette condition du
gouvernement libre n'est point le privilége exclusif d'un seul état de
société ni d'une seule forme d'institution. Ce ne sont pas les partis
politiques qui ont manqué à la république démocratique des États-Unis
américains; ils s'y sont établis, étendus, maintenus avec une
opiniâtreté indomptable, et c'est de leur tyrannie, non de leur absence,
qu'elle a eu à souffrir. Il y a dans la société française, telle qu'elle
est faite aujourd'hui, tous les éléments d'un parti de l'ordre et d'un
parti de la liberté, d'un parti conservateur et d'un parti novateur,
d'un parti du maintien et d'un parti du progrès. Ces dispositions
diverses se rencontrent dans tous les rangs de notre société; l'esprit
de conservation n'est point étranger, en France, aux masses populaires,
ni l'esprit d'innovation aux classes élevées; et cette classification
spontanée des intérêts, des idées, des instincts, des passions, peut se
transformer en organisation des partis politiques. De 1814 à 1848, à
travers toutes nos crises, nous avons vu commencer ce travail
d'organisation; et malgré ce qui leur a manqué de consistance et de
prévoyance, c'est à la formation et à l'action des grands partis
politiques, dans les Chambres et dans le pays, que le gouvernement libre
a dû parmi nous, de 1814 à 1848, ce qu'il a eu de force régulière et de
succès.
Mais pour que les partis politiques suffisent pleinement à leur tâche,
il faut qu'ils possèdent toutes leurs forces naturelles, qu'ils soient
complets et compactes. Si les amis de l'ordre sont divisés et se
combattent au lieu de se soutenir, si les partisans du mouvement et du
progrès sont en proie à des intentions radicalement diverses, ni le
parti conservateur, ni le parti novateur ne seront efficaces; ni l'un ni
l'autre ne sera en état de porter jusqu'au bout son fardeau, et le
gouvernement libre sera compromis faute d'acteurs assez forts pour leurs
rôles. Tel a été, de 1814 à 1848, le malheur de la liberté politique en
France: soit sous la Restauration, soit sous le gouvernement de Juillet,
les deux partis appelés à mettre les institutions libres en pratique ont
été profondément incomplets et discordants. Sous la Restauration, une
portion considérable de la société française, un grand nombre d'hommes
naturellement conservateurs et disposés à soutenir le pouvoir, ont été
méfiants, malveillants et se sont rangés dans l'opposition. Sous le
gouvernement de Juillet, d'autres hommes, considérables aussi,
conservateurs aussi par nature et par situation, ont été rejetés, par
leurs idées et leurs sentiments, dans l'abstention et l'hostilité. Le
parti du gouvernement s'est ainsi trouvé, aux deux époques, plus petit
et plus étroit qu'il n'aurait dû et pu l'être, trop petit et trop étroit
pour sa tâche. L'opposition, de son côté, a été, non pas mutilée, mais
faussée; les adversaires légaux de la politique dominante, les partisans
de la Restauration déchue, les républicains systématiques et les
révolutionnaires ardents s'y sont mêlés et mutuellement entravés ou
entraînés tour à tour. Le gouvernement n'a pas eu tous ses appuis
naturels. L'opposition a eu des alliés qui l'ont dénaturée. Tout le
régime de la liberté politique a été ainsi frappé tantôt de faiblesse,
tantôt de désordre, et tantôt il n'a pas été au niveau, tantôt il a été
jeté en dehors de sa mission.
Je ne réveille aucun souvenir qui puisse diviser ou irriter; je n'impute
rien à personne; je ne prononce aucun nom propre; j'évite jusqu'aux mots
qui exprimeraient nos anciennes querelles; je ne parle ni de démocratie
et d'aristocratie, ni de bourgeoisie et de noblesse, ni de propriétaires
et de prolétaires; je retrace seulement un fait capital et ses
conséquences. La génération qui, de 1814 à 1848, a voulu, sous la
monarchie constitutionnelle, fonder la liberté politique, a poursuivi,
avec les plus honorables sentiments, le plus salutaire dessein. Elle a
bien compris les principes de 1789 et les besoins définitifs de la
France; mais elle a cru la liberté politique trop tôt et trop aisément
conquise. C'est un régime difficile et laborieux, qui impose à ses amis
de longs efforts et de pénibles sacrifices. Il faut que les hommes qui
veulent sérieusement le mettre en pratique apprennent à se faire
mutuellement des sacrifices, à s'entendre, à s'unir, à se discipliner,
et qu'ils s'organisent en partis préoccupés, avant tout, du succès de
leur oeuvre. Il faut que ces partis soient grands, qu'ils aient toute la
taille et toute la force que peut leur donner la société. La liberté
politique est une maîtresse fière et jalouse, qui sait ce qu'elle vaut
et ne se donne qu'à ceux qui, à leur tour, se donnent à elle tous et
tout entiers. Tant que nous resterons sous l'empire de nos vieilles
rivalités de classes et de nos vieilles guerres de révolution, nous ne
conquerrons pas définitivement la liberté politique; nous ne fonderons
pas solidement un gouvernement libre. Il faut que tous les conservateurs
soient ensemble, et que les opposants soient des rivaux, non des
destructeurs. Qu'on donne à cette nécessité le nom qu'on voudra, qu'on
l'appelle transaction, conciliation, fusion, peu importe; c'est le fait
même qui est indispensable pour que la France atteigne enfin le but vers
lequel elle s'est élancée en 1789, et pour qu'au sein de la liberté,
elle se relève et se repose de la Révolution.
III
1848.
Je ne raconte point, je ne discute point; j'essaye de comprendre et
d'expliquer les faits. Je viens de dire pourquoi, à mon sens, la
génération de 1789 et celle de 1814 ont tour à tour réussi et échoué,
l'une dans l'oeuvre de la Révolution, l'autre dans celle du gouvernement
libre. J'arrive à la génération de 1848, ou plutôt à la portion de cette
génération qui, en 1848, a envahi la scène et tenté l'oeuvre de la
République. Pourquoi a-t-elle, non-seulement échoué dans son dessein,
mais rapidement disparu, comme un éclair sinistre, dans la tempête
qu'elle avait soulevée?
Le fait est si éclatant que personne, pas même les plus intéressés, ne
saurait le méconnaître. L'année 1848 n'avait pas encore atteint son
terme que déjà les vainqueurs des premiers jours étaient des vaincus. En
décembre 1848, de nom, la République était encore debout; de fait, elle
courait déjà à sa ruine, car elle avait déjà reçu, des mains du suffrage
universel tant vanté par elle, le chef qui devait bientôt devenir son
maître. Pourtant les circonstances avaient été bien favorables à la
République; elle n'avait rencontré, à ses premiers pas, point de
résistance; elle avait été immédiatement acceptée par ceux-là même à qui
elle déplaisait le plus: «Rallions-nous à la République, avaient dit les
hommes les plus éminents, puisque c'est le gouvernement qui nous divise
le moins.» Malgré leurs orages intérieurs, les deux Assemblées
républicaines, de 1848 à 1851, n'ont manqué ni de modération ni
d'honnête patriotisme; elles avaient l'anarchie dans leur sein, mais au
dehors elles la combattaient. Elles ne savaient pas faire le bien dont
la France avait besoin; mais elles écartaient, elles ajournaient le mal
dont elle était menacée. Pas plus que les hommes de bien, les hommes de
talent ne leur ont fait défaut; la République de 1848 a eu de brillants
apôtres, laïques, prêtres, gentilshommes, bourgeois, publicistes,
poëtes. L'Europe l'a promptement reconnue, puis tranquillement observée.
Mais ni la faveur des circonstances, ni l'honnêteté des intentions, ni
le mérite des hommes, ni le maintien de la paix européenne n'ont servi
de rien, en 1848, à la République; elle a été radicalement impuissante
pour donner à la France précisément ce qu'elle lui promettait avec le
plus de fracas, un gouvernement libre.
C'est que, dans l'état de la société française, avec son histoire
ancienne et contemporaine, après ses quinze siècles de monarchie et ses
soixante ans de révolution, la République ne contient, pour la France,
les conditions ni du gouvernement ni de la liberté. Elle offense, elle
alarme, elle éloigne des affaires publiques les classes en qui domine
l'esprit d'ordre et de gouvernement. Elle fomente, dans les masses
populaires, des passions, des ambitions, des espérances que ni l'ordre,
ni la liberté régulière ne peuvent satisfaire, et qui aspirent
indéfiniment à des révolutions nouvelles. On répète tous les jours, et
tout le monde croit ou semble croire que la France est maintenant une
nation exclusivement démocratique, une grande démocratie, comme on dit,
vouée à l'égalité et au suffrage universel. Étrange empire d'un mot une
fois adopté comme symbole et comme drapeau! Le mot _démocratie_ contient
aujourd'hui, parmi nous, une large part de mensonge, et le fait social
qu'il exprime n'est pas plus complet que ne sont vraies les maximes
radicales que naguère j'ai essayé de ramener à leur légitime sens et
dans leurs justes limites. Ce qui est vrai, c'est que les anciens
priviléges, les anciennes exclusions et dominations aristocratiques
n'existent plus: toutes les carrières sont ouvertes à tous; les charges
publiques pèsent sur tous; les mêmes libertés individuelles sont
garanties à tous. C'est là l'équité, mais non l'égalité sociale; c'est
la liberté politique, non l'empire exclusif de la démocratie. Les
diversités, les inégalités de tout genre, matérielles et morales,
naturelles et historiques, persistent et persisteront parmi nous. Il y a
en France de grands, de moyens et de petits propriétaires, de grands, de
moyens, et de petits industriels, de grands noms, anciens et nouveaux,
et des noms obscurs, admis à devenir grands s'ils le méritent, mais qui,
tant qu'ils n'ont pas fait leurs preuves, ne sont pas les égaux des
grands noms. Il y a des situations aristocratiques, de fait sinon de
droit, et des situations bourgeoises ou démocratiques, en pleine
possession du droit et des moyens de s'élever aussi haut que pourront
les porter le mérite ou la fortune, mais qui ont en effet besoin de
s'élever. Et ce ne sont pas là des résultats de la violence des
événements ou de l'iniquité des lois; ce sont les conséquences
spontanées des diversités naturelles et des développements libres de
l'homme et de la société.
C'est, parmi nous, l'erreur radicale du parti républicain de méconnaître
ces grands faits sociaux, et de se dire et d'être en effet exclusivement
démocratique. La démocratie a de grands droits et joue un grand rôle en
ce monde, plus grand de nos jours qu'à aucune autre époque, du moins
dans les grands États. Mais quelles que soient, dans la société moderne,
sa place et sa part, elle n'y est pas seule, elle n'y est pas tout. Elle
est la séve qui part des racines et circule dans toutes les branches de
l'arbre; elle n'est pas l'arbre même, avec ses fleurs et ses fruits.
Elle est le vent qui souffle et pousse en avant le navire; elle n'est
pas l'astre qui éclaire sa route ni la boussole qui le dirige. La
démocratie a l'esprit de fécondité et de progrès; elle n'a pas l'esprit
de conservation et de prévoyance. Elle s'anime et se dresse
généreusement aux paroles et aux perspectives de la liberté; mais, dans
son ivresse, elle se livre aveuglément aux charlatans qui la flattent,
et s'irrite tyranniquement contre les libertés qui lui déplaisent. Elle
se révolte trop aisément et résiste trop peu. Elle élève ou renverse les
gouvernements, elle ne sait ni les conserver ni les contenir. Aussi
ceux-là même qu'elle a élevés n'ont-ils garde, dès qu'ils ont acquis un
peu de consistance, de prendre dans la démocratie seule leur point
d'appui. Ils s'appliquent à satisfaire et à rallier les divers éléments
sociaux autres que les démocratiques; ils recherchent les classes et les
personnes en qui domine l'esprit d'ordre et de conservation; ils ont
besoin que des situations déjà faites et élevées viennent reconnaître
leur propre élévation; ils demandent des gages de durée à ce qui a déjà
la sanction du temps. Et ce n'est point là une simple fantaisie
personnelle, un puéril plaisir de vanité et d'éclat; c'est un instinct
sûr, un sentiment juste de la variété des forces sociales et de la
nécessité de leur concours pour l'autorité et la solidité du pouvoir.
Le parti républicain, plusieurs du moins de ses chefs et de ses adeptes,
tombent, de nos jours, dans une autre erreur, plus grave encore
peut-être que celle de voir, dans la démocratie seule, la société tout
entière. Devant cette démocratie qu'ils ont faite souveraine, ils
ouvrent des perspectives infinies, ils prodiguent d'immenses promesses
de satisfaction et de bonheur; promesses qu'aucun gouvernement, pas plus
la République que tout autre, ne peut acquitter; perspectives en
contradiction flagrante avec les lois et le cours naturel du monde. On
invente une science, on construit une société pour l'avenir qu'on
promet. Mais ce n'est ni la vérité des faits, ni la liberté des hommes
qui servent de base à cette science et à cette société; elles reposent,
l'une, sur des systèmes chimériques, l'autre, sur des combinaisons tour
à tour anarchiques ou tyranniques. Tantôt on abolit les liens sociaux,
on isole les individus, on les livre à la licence et à la faiblesse de
leur seule volonté; tantôt on les remet entre les mains de l'État qu'on
charge de leur sort. Les uns traitent les hommes comme des animaux
solitaires, sans autres ressources que leur force personnelle, sans
autre règle que leur fantaisie; les autres les rassemblent et les
parquent, comme des troupeaux dans un bercail, sous la responsabilité
d'un berger. Et dans l'une ou l'autre hypothèse, on leur promet
également la pleine satisfaction de leurs besoins et de leurs désirs.
Je ne remonte pas à la source de ces rêves jetés comme autant de
démentis et de défis à l'encontre des grandes vérités religieuses et
morales qui sont le divin apanage du genre humain et les lois
providentielles du monde; je me borne à signaler des faits. Tant et de
telles erreurs coûtent cher à la société qui les subit; elles plongent
les esprits dans une confusion inextricable et une fermentation stérile;
elles suscitent des ambitions et des espérances que les mécomptes
transforment bientôt en irritation amère ou en abattement déplorable.
Elles rendent ainsi encore plus difficile la tâche des hommes qui
gardent, à la cause de la liberté politique, leur foi et leur
dévouement. Après les luttes qu'a eues à soutenir, pour cette cause, la
génération à laquelle j'appartiens, je ne prévois pas sans une émotion
mélancolique celles qui attendent nos successeurs.
Pourtant j'ai confiance, et j'engage la génération qui monte à avoir
confiance. La liberté politique gagnera sa cause. Elle triomphera du
mauvais vouloir de ses adversaires, de la froideur des spectateurs, et
même des fautes de ses amis. On a dit que le seul fruit de l'expérience
était de nous apprendre que l'expérience ne sert à rien. Je n'accepte
pas, malgré sa spécieuse apparence, cette maxime des pessimistes. Ils
parlent de l'expérience comme les malades parlent de la médecine; parce
qu'elle ne peut pas tout, ils disent qu'elle ne peut rien, et, la
trouvant insuffisante, ils l'accusent d'être vaine. En nulle occasion,
et c'est la supériorité de leur nature, les hommes ne se résignent à ce
qu'il y a d'incomplet et d'imparfait dans leur condition et en
eux-mêmes, et ils méconnaissent avec humeur leurs propres progrès, quand
leur ambition et leur destinée n'en sont pas pleinement satisfaites.
Mais que l'on compare, pour les idées et pour les faits, l'état de la
liberté politique, de 1789 à 1814, à ce qu'elle a été de 1814 à 1848, et
la République de 1792 à celle de 1848. Devant ce rapprochement, les plus
sceptiques et les plus pessimistes ne diront pas que l'expérience n'a
servi à rien.
L'avenir de notre société, et de la liberté politique dans notre
société, a d'ailleurs des garanties plus hautes que celle de
l'expérience d'une ou deux générations dans leur court passage. Il y a
deux puissances que je suis loin de tenir pour infaillibles, mais qui
méritent souvent qu'on les croie et toujours qu'on les écoute, les
masses et les esprits d'élite, le sentiment instinctif de la société et
la pensée réfléchie de ses chefs naturels. Qu'on les interroge
aujourd'hui l'une et l'autre. Les masses sont bien indifférentes, bien
silencieuses; elles ont bien aisément abdiqué leurs prétentions et leurs
habitudes; elles sentaient l'abus de la liberté et le besoin du repos;
mais elles sont, au fond, bien moins changées qu'elles ne paraissent:
les classes moyennes n'ont pas cessé d'avoir en estime et en goût les
garanties du régime constitutionnel; et dans ces multitudes si soumises,
si contenues, les mêmes passions, les mêmes rêves fermentent toujours.
Laissez là les masses; recherchez ce que pensent, je ne dis pas les
hommes engagés depuis longtemps sous un drapeau que l'honneur leur
commande de garder, mais les esprits jeunes et distingués qui entrent
dans le monde; croyez-vous qu'ils aient renoncé à ces espérances
d'activité et de liberté politique qui ont rempli la vie de leurs pères?
Entrez dans leurs rangs; écoutez-les. Ils viennent de tous les points de
l'horizon; ils sont divers d'origine, de profession, de condition
sociale, de croyances, de tendances; tous les anciens partis ont, parmi
eux, des descendants et des représentants; vous retrouverez là des
conservateurs, des libéraux, des légitimistes, des démocrates, des
républicains; vous y entendrez discuter les vices comme les mérites du
régime constitutionnel tel qu'il a été compris et pratiqué parmi nous;
les uns lui reprochent d'avoir été trop impatient, les autres trop
timide; d'autres lui en veulent de n'avoir pas entouré la monarchie
d'institutions républicaines; d'autres l'accusent de s'être transformé
dans un régime parlementaire peu conforme à nos traditions et à nos
moeurs nationales. On cherche, pour la liberté politique et le
gouvernement représentatif, des conditions et des formes nouvelles.
Questions sérieuses, dissidences réelles et qui pourraient devenir
importantes: mais au-dessus de toutes ces questions, de toutes ces
dissidences s'élève et plane un sentiment commun, le besoin de la
liberté politique et de ses garanties, le désir de marcher et d'avancer
dans ces mêmes voies de civilisation libérale où, depuis tant de
siècles, les générations françaises ont fait tour à tour tant d'essais,
d'écarts, de tâtonnements, de haltes, de retours, de chutes, et, tout
compensé, tant de conquêtes et de progrès.
Dans cet état des faits et des esprits, désespérer de notre temps et de
notre cause, ce serait désespérer de toute notre histoire, de toute
l'activité, de toute la destinée de la France, que dis-je? de l'Europe
chrétienne depuis quinze siècles.
Notre temps n'est point une déviation de notre passé, un accident
imprévu, une étrange inconséquence, une maladie qui soit venue troubler
le cours d'une santé forte et prospère. Nous marchons, depuis quinze
siècles, dans les voies où nous avons fait, de nos jours, de si grands
pas et de si grandes chutes.
Un principe, une idée, un sentiment, comme on voudra l'appeler, plane,
depuis quinze siècles, sur toutes les sociétés européennes, sur la
société française en particulier, et préside à leur développement: le
sentiment de la dignité et des droits de tout homme, à ce titre seul
qu'il est homme, et le besoin instinctif d'étendre de plus en plus, à
tous les hommes, les bienfaits de la justice, de la sympathie, de la
liberté.
La justice, la sympathie, la liberté ne sont pas des faits nouveaux dans
le monde; elles n'ont pas été inventées il y a quinze siècles. Dieu en
a, dès le premier jour, déposé dans l'homme le besoin et le germe; elles
ont tenu leur place et exercé leur empire dans tous les pays, dans tous
les temps, au sein de toutes les sociétés humaines. Mais jusqu'à notre
Europe chrétienne, des limites fixes et à peu près insurmontables
avaient marqué et resserré étroitement la sphère de la justice, de la
sympathie, de la liberté. Ici la nationalité, ailleurs la race, la
caste, l'origine servile, la religion, la couleur interdisaient, à un
nombre immense d'hommes, tout accès à ces premiers biens de la vie
sociale. Chez les plus glorieuses nations, la justice, la sympathie, la
liberté étaient refusées sans scrupule aux trois quarts de la
population; les plus grands esprits ne voyaient, dans cette spoliation,
qu'un fait naturel et nécessaire, une condition inhérente à l'état
social.
C'est le principe et le fait chrétien par excellence d'avoir chassé de
la pensée humaine cette iniquité, et d'avoir étendu à l'humanité tout
entière ce droit à la justice, à la sympathie, à la liberté, borné
jusque-là à un petit nombre et subordonné à d'inexorables conditions. On
a dit d'un grand publiciste que le genre humain avait perdu ses titres
et qu'il les lui avait rendus. Flatterie démesurée et presque idolâtre:
ce n'est pas Montesquieu, c'est Jésus-Christ qui a rendu au genre humain
ses titres. Jésus-Christ est venu relever l'homme sur la terre en même
temps que le racheter pour l'éternité. L'unité de Dieu maintenue chez
les Juifs, l'unité de l'homme rétablie chez les chrétiens, ce sont là
des traits éclatants où se révèle l'action divine dans la vie de
l'humanité.
Ce rétablissement de l'unité humaine dans le monde chrétien n'a pas été
une oeuvre facile, ni prompte, ni pure, et bien s'en faut qu'elle soit
partout accomplie. Des intérêts matériels, des passions brutales,
l'égoïsme, l'orgueil, l'indifférence, l'emportement, les nécessités du
moment, les combinaisons de la politique ont entravé, ralenti, souillé
le développement de l'idée chrétienne; mais elle n'a jamais abdiqué,
jamais disparu. Toujours présente et luttant toujours, elle a pris à son
service les instruments les plus divers: c'est tantôt l'Église, tantôt
la royauté, ici les nobles, là les bourgeois, ailleurs la multitude,
aujourd'hui le gouvernement, demain l'opposition qui se sont faits les
champions de l'expansion de la justice et de la sympathie au profit de
toutes les créatures humaines. De gré ou de force, par devoir ou par
calcul, tout le monde a mis tour à tour la main à cette grande oeuvre;
savants ou ignorants, pieux ou incrédules, tous les siècles lui ont fait
faire des pas plus ou moins laborieux, plus ou moins rapides. Elle a
rempli toute notre histoire; et à toutes les époques, elle a été
considérée comme le plus éclatant symptôme du progrès de la
civilisation, comme la civilisation même.
Le sentiment public ne s'est point trompé en lui donnant ce nom, et les
faits le confirment avec éclat. Dans les pays où l'idée chrétienne s'est
largement développée, à mesure que ce droit commun de l'humanité s'est
répandu et appliqué à un plus grand nombre d'hommes, la société a grandi
en puissance, en activité, en fécondité, en prospérité et en gloire. De
très-mauvais pas, des abîmes se sont rencontrés dans cette carrière de
notre Europe, et plus d'une fois, loin de les éviter, elle s'y est
précipitée; elle a commis beaucoup d'erreurs, de fautes, de crimes; le
bien et le mal se sont mêlés dans une confusion déplorable; on peut
adresser à notre civilisation d'amers et légitimes reproches; les idées
qui y ont régné, les actes qu'ont entraînés ces idées ont souvent mérité
d'être qualifiés de funestes égarements: gouvernements et peuples,
dévots et philosophes, aristocrates et démocrates, conservateurs et
libéraux de tous les pays et de tous les siècles ont, devant Dieu, de
redoutables comptes à rendre, et c'est le droit de l'histoire de les
leur demander ici-bas, et de dire la vérité sur les morts pour
l'instruction et le salut des vivants. Aucune époque, aucun événement,
aucun système, aucun parti n'a droit de se plaindre d'être ainsi
sévèrement interrogé; et que fais-je moi-même aujourd'hui, quand je
sonde sans pitié les mécomptes de nos pères et les nôtres? Mais ces
rigueurs une fois exercées sur notre histoire ancienne et contemporaine,
nos erreurs et nos torts une fois reconnus et signalés, voici les
vérités qui demeurent. L'Europe entière, et notamment la France,
marchent, depuis quinze siècles, dans les mêmes voies d'affranchissement
et de progrès général. Ces voies ont conduit les peuples qui s'y sont le
plus fermement engagés à ce haut degré de puissance, de prospérité et de
grandeur que nous appelons et que nous avons droit d'appeler la
civilisation moderne. Cette civilisation est surtout le fruit de cette
grande idée que tout homme, à ce titre seul qu'il est homme, a droit à
la justice, à la sympathie et à la liberté. C'est Jésus-Christ qui a
fait entrer cette idée dans l'âme humaine d'où elle travaille à passer
dans la société.
Dieu ne trompe pas le genre humain. Les peuples ne se trompent pas
constamment dans le cours d'une longue destinée. L'abîme n'est pas au
bout de quinze siècles de mouvement ascendant. Certes, les déviations,
les temps d'arrêt, les ajournements, les mécomptes n'ont pas manqué à la
civilisation française; elle n'en a pas moins continué de se développer
et de poursuivre, tantôt sous terre, tantôt au grand jour, ses progrès
et ses conquêtes. Et plus elle a grandi, plus la liberté politique lui
est devenue nécessaire. L'épreuve de notre propre temps est, en ceci,
pleinement d'accord avec celle des siècles. La liberté politique a subi,
de nos jours, bien des éclipses; elle a toujours reparu et repris sa
place, comme un droit froissé se relève, comme un besoin méconnu
recommence à se faire sentir. En 1814, elle était proscrite; on la
croyait morte. Je l'ai vue renaître et prospérer. En 1848, un violent
accès de fièvre l'a saisie. En en sortant, elle a langui et dépéri. Je
ne sais quelles traverses ou quelles attentes lui sont encore réservées;
mais je répète ce que j'ai dit en commençant: j'ai confiance dans
l'avenir de mon pays et de la liberté politique dans mon pays, car, à
coup sûr, 1789 n'a pas ouvert, pour la France, l'ère de la décadence, et
c'est dans le gouvernement libre seul que résident les garanties
efficaces des intérêts généraux de la société, des droits personnels de
tout homme, et du droit commun de l'humanité.
HISTOIRE
PARLEMENTAIRE
DE FRANCE
DISCOURS DE M. GUIZOT
I
Discussion du projet de loi présenté le 22 mars 1819 sur les Journaux et
Écrits périodiques.
--Chambre des députés.--Séance du 3 mai 1819.--
Le gouvernement présenta, le 22 mars 1819, trois projets de loi sur la
liberté de la presse: le premier, intitulé _Des crimes et délits commis
par la voie de la presse ou tout autre moyen de publication_, était une
loi pénale qui définissait ce genre de crimes et de délits et
déterminait les peines qui devaient y être attachées; le second, relatif
_à la poursuite et au jugement des crimes et délits commis par la voie
de la presse ou tout autre moyen de publication_, était une loi
d'instruction et de procédure; le troisième, relatif _aux journaux et
écrits périodiques_, établissait certaines conditions et règles
spéciales pour ce genre de publication. Ces trois projets de loi avaient
été, d'abord dans une commission préparatoire, ensuite dans le conseil
d'État, l'objet d'une longue, profonde, très-libre et parfaitement
sincère discussion, à laquelle j'avais pris part, de concert avec MM. de
Serre, Cuvier, Decazes, Royer-Collard, Barante, Mounier, Allent,
Portalis, Siméon, etc. Lorsqu'ils furent présentés à la Chambre des
députés, je n'étais point membre de cette Chambre, n'ayant pas encore
l'âge de quarante ans, exigé à cette époque pour y siéger; mais je fus
chargé, comme conseiller d'État et commissaire du Roi, de concourir à la
présentation des trois projets et d'en soutenir le débat public. C'était
une situation difficile et ingrate; un commissaire du Roi avait l'air de
défendre officiellement une cause et non d'exprimer son opinion propre;
il ne pouvait s'engager personnellement dans la discussion et traiter
avec ses adversaires comme se traitent entre eux des collègues. J'eus,
dès le premier moment, un vif sentiment des inconvénients de cette
situation, et je ne pris part aux débats que rarement et pour exposer
des principes plutôt que pour engager ou soutenir des luttes.
J'intervins quelquefois, en quelques paroles, pour donner des
explications sur quelques dispositions des lois proposées; mais la loi
sur les journaux et écrits périodiques fut la seule sur laquelle j'eus
l'occasion de parler avec étendue et efficacité. Le principe du
cautionnement exigé pour la fondation des journaux était vivement
contesté par l'opposition; je répondis, dans la séance du 3 mai 1819, à
ses diverses objections, spécialement à celles qu'avaient élevées, dans
les séances du 1er et du 3 mai, MM. Daunou et Benjamin Constant.
M. GUIZOT, _commissaire du Roi._--Les principes qu'on appelle _absolus_
ne le sont souvent qu'en ce sens qu'ils sont _despotiques_ et exigent
que leur volonté soit faite sans souffrir qu'on examine s'ils ont
raison. On s'en est servi plus d'une fois, comme Alexandre de son épée,
pour trancher des noeuds qu'on ne voulait pas se donner la peine ou
prendre le temps de délier. Et comme les réalités, qui ne sont ni
flexibles ni complaisantes, n'ont pas toujours supporté patiemment
l'application de ces prétendues vérités universelles, une lutte s'en est
suivie qui, presque toujours, a fini par démontrer combien étaient
étroits, incomplets et bornés ces principes si fiers qui avaient la
prétention de dominer tous les faits comme s'ils les eussent tous prévus
et embrassés.
N'est-ce pas sur un principe de ce genre qu'on se fonde pour vous
inviter à repousser la garantie que le gouvernement vous propose
d'exiger de tout entrepreneur d'un journal? On établit que, soit que
l'on considère un journal comme l'exercice d'une industrie ou comme un
mode de manifestation de la pensée, sous ces deux rapports, sa
publication doit être aussi libre que celle de tout autre écrit, et que
vous n'avez pas le droit d'imposer au journaliste aucune autre
obligation que celle de répondre de ses actes, selon les lois pénales
ordinaires. Toute autre garantie, dit-on, est en soi une mesure
préventive, injustement restrictive de la liberté.
Avant de répondre directement à cette assertion, qu'il me soit permis,
messieurs, de vous présenter une hypothèse. Je suppose que la Charte se
fût bornée à dire qu'il y aurait des députés et des électeurs de
députés, sans régler en rien les conditions à remplir pour être l'un ou
l'autre. Vous occupant ensuite d'une loi sur les élections, auriez-vous
conclu du silence de la Charte qu'il fallait n'exiger des électeurs
aucune garantie et admettre le suffrage universel? Non, sans doute; vous
auriez pensé que le droit d'élire les députés confère à ceux qui
l'exercent trop de puissance, une trop grande puissance, une trop grande
influence sur les destinées de la société, pour que la société ne soit
pas autorisée à exiger d'eux préalablement des garanties de capacité, de
lumières, d'indépendance. Vous auriez, de manière ou d'autre, réglé ces
garanties, et vous l'auriez fait, non parce qu'il se serait agi d'un
droit politique plutôt que d'un droit civil, car ces classifications
scientifiques ne déterminent et ne changent en rien la nature des
choses; vous l'auriez fait uniquement à cause de la puissance que
confère ce droit et des résultats que peut entraîner, pour le bien ou le
mal public, la manière dont il est exercé.
Ce que la Charte a fait, messieurs, ce que vous auriez fait, si elle eût
gardé le silence, pour l'élection des députés, les lois l'ont fait, dans
tous les pays et dans tous les temps, pour un certain nombre de cas
analogues. Partout où elles ont reconnu le fait d'une puissance
extraordinaire, d'une puissance capable de causer à la société de grands
dommages, contre lesquels les menaces et les châtiments des lois pénales
n'étaient pas de force ou de nature à lutter avec succès, elles ont
exigé de ceux qui prenaient en main cette puissance des garanties
particulières. Je ne fatiguerai point la Chambre de l'énumération des
exemples; ils sont présents à sa pensée:--les médecins, les pharmaciens,
les avocats, les notaires, les ministres de la religion, les conditions
exigées pour remplir certaines fonctions publiques, etc... Mais je prie
la Chambre de me permettre d'arrêter un moment son attention sur la
nature de ce genre de garanties et sur les motifs qui les légitiment aux
yeux de la raison la plus sévère.
Toutes les garanties que la société croit devoir exiger pour assurer sa
conservation ont, au fond, pour principal et véritable but, de prévenir
les dangers que la société redoute. Les lois pénales elles-mêmes, bien
qu'elles ne frappent particulièrement que lorsque l'action nuisible est
commise, se proposent surtout d'empêcher qu'elle ne se commette; et
elles sont plus ou moins bonnes selon que leurs définitions, leurs
procédures et leurs peines réussissent plus ou moins bien à cet égard.
Les publicistes sont unanimes sur ce point; si les lois pénales
n'avaient d'autre effet que de punir les coupables, la société ne
pourrait subsister.
Appelée donc surtout, en dernière analyse, à prévenir les délits et
leurs dangers, la législation avait à choisir entre deux manières
d'atteindre à ce but: la prévention directe, qui consiste dans un examen
préalable de l'action qui se prépare afin de s'assurer de son innocence;
la prévention indirecte, qui résulte de la peine infligée à l'auteur de
l'action coupable. On a bientôt reconnu que le premier mode était
destructif de toute liberté, par conséquent de toute société véritable,
et que le second, habilement combiné, avait, dans la plupart des cas,
des effets préventifs suffisants pour mettre la société à l'abri.
Les progrès de la civilisation, c'est-à-dire de la liberté, c'est-à-dire
de la justice, ont donc constamment tendu à bannir des lois la
prévention directe pour lui substituer la prévention indirecte qui
résulte du châtiment. Mais dans le cours de ces mêmes progrès, on a
reconnu (et on n'a pas pu ne pas le reconnaître, car les faits
s'inquiètent peu de complaire à de prétendues théories ou de les
offenser), on a reconnu, dis-je, qu'il était un certain nombre de cas
auxquels le mode de prévention qu'emploient les lois pénales ne pouvait
suffire ou même s'appliquer, et dans lesquels cependant la sûreté
sociale était grandement intéressée.--Aucune pénalité, par exemple,
n'eût été applicable à l'ineptie ou à l'imprudence des médecins, à
l'incapacité de tel ou tel ordre de fonctionnaires, à l'ignorance ou aux
intentions factieuses des électeurs de députés.--Le fait constaté,
fallait-il recourir, pour les cas de ce genre, à la prévention directe
pure et simple? Fallait-il laisser la société sans garanties? L'un et
l'autre système auraient été également impraticables, ou également
funestes.
La nécessité, c'est-à-dire la raison des faits, a fait inventer des
garanties d'une autre sorte, préventives jusqu'à un certain point, il
est vrai, comme elles le sont toutes dans leur dernier but, mais non
destructives de la liberté. Ces garanties ont consisté à s'assurer
préalablement, non plus de l'innocence de chaque action particulière,
mais de la capacité générale des agents. La société n'a interdit
formellement à personne l'usage de la puissance qu'elle redoutait; elle
n'en a pas non plus soumis l'exercice à une inspection antérieure et
habituelle, mais elle a imposé, à quiconque voudrait s'en servir,
l'obligation de remplir certaines conditions qu'elle a jugées propres à
compenser l'insuffisance, ou l'_inapplicabilité_ de la législation
pénale. Ces conditions une fois remplies, elle a laissé aux citoyens
toute leur liberté.
Le port d'armes et tous les exemples que je viens de citer, et beaucoup
d'autres encore, ne sont que des garanties de ce genre.
Cela posé, messieurs, ou il faut nier absolument la nécessité de cette
sorte de garanties dans tous les cas, pour les médecins comme pour les
journalistes et pour les électeurs comme pour les médecins, ou il faut
convenir que, si elles sont nécessaires dans certains cas, il est du
devoir du législateur, quand l'occasion se présente, d'examiner si en
effet elles le sont.
Je ne pense pas, messieurs, que la première opinion soit possible à
soutenir; et peut-être serait-il aisé de prouver, à ceux-là même qui
s'en croient et s'en disent les défenseurs, qu'il est plus d'une
occasion où ils l'abandonnent, et qu'ils n'oseraient en suivre jusqu'au
bout les rigoureuses conséquences. Or, la question, quant au principe,
est la même dans tous les cas, et le principe une fois admis, elle se
réduit toujours à une question de fait, de prudence. Il s'agit toujours
uniquement d'examiner si, dans l'intérêt public, la garantie est
nécessaire.
Après avoir ainsi repoussé un prétendu principe et l'avoir repoussé
précisément parce qu'il n'est pas vrai d'une vérité absolue et
universelle, nous retombons dans la seule question qui existe
réellement, dans la question de savoir si les journaux sont aujourd'hui
une puissance assez grande, assez redoutable pour que la société soit en
droit d'exiger, de ceux qui prétendent à l'exercer, une garantie
analogue à celle dont nous venons de parler.
Remarquez, messieurs, que je n'ai ici ni le besoin ni l'intention de
médire des journaux, moins encore de les calomnier. Personne n'est plus
convaincu que moi de leur utilité, de leur nécessité dans un
gouvernement représentatif. C'est le mode de communication le plus
rapide, le plus étendu, le plus sûr. Ils proclament et forment tour à
tour l'opinion publique. Ils font assister la France entière à vos
débats. Tous ces avantages prouvent précisément ce que je veux prouver,
leur puissance. Et comme toutes les puissances, quelles qu'elles soient,
se peuvent appliquer au mal comme au bien, je n'ai besoin, pour
justifier mon point de départ, que de l'importance qu'attachent aux
journaux ceux qui repoussent comme ceux qui soutiennent la mesure
proposée.
Prenant donc la puissance des journaux comme un fait, et comme un fait
utile, nécessaire même au succès de nos institutions, qu'il nous soit
permis d'examiner quels sont les effets possibles de cette puissance non
contestée. De la gravité et de la probabilité de ces effets dépend la
nécessité de la garantie qu'on vous demande.
Trois causes se réunissent pour attribuer, parmi nous, à la puissance
des journaux une rapidité et une énergie plus grandes encore que celles
qui résultent nécessairement de la nature même de ce mode de
publication.
Ces causes sont les circonstances passées, l'état actuel et particulier
de l'ordre social en France, la nature de nos institutions considérées
non-seulement dans leurs fondements essentiels, mais dans leur ensemble
et leurs détails.
J'insisterai peu sur les circonstances passées; elles sont présentes à
tous les esprits, et il est évident qu'elles fournissent à la fois aux
journaux et plus de moyens pour agir vivement sur les lecteurs, et des
lecteurs plus disposés à subir cette action dans toute sa vivacité. Les
révolutions, messieurs, emploient presque autant d'années à se terminer
qu'à se préparer; et de même que longtemps avant le jour où elles ont
éclaté, la société se sentait travaillée d'une lutte sourde et
douloureuse, de même, longtemps après qu'elles paraissent accomplies,
elles agitent et tourmentent les gouvernements et les peuples. Il est
mille fois plus court et plus aisé de relever les cités d'un pays ravagé
par un vaste tremblement de terre que de rasseoir une société
bouleversée dans sa constitution morale; et quand on étudie l'histoire
des peuples devenus libres, on acquiert bientôt la conviction que
l'époque où ils ont réellement joui de la liberté a été bien éloignée de
celle qu'ils assignent eux-mêmes comme le terme définitif de sa
conquête.
Nous sommes donc fermement convaincus que la raison puisée dans le passé
pour demander, dans l'intérêt de tous, une garantie contre la puissance
des journaux, n'est ni aussi indifférente, ni aussi frivole que quelques
personnes peuvent le penser.
Mais il en est d'autres plus graves encore peut-être, quoique moins
aperçues.
La Révolution nous a légué, messieurs, non-seulement un gouvernement
nouveau, mais une société toute nouvelle qui ne ressemble en rien ni à
celle qui l'a précédée, ni peut-être à aucune autre société passée ou
présente. Ce changement intime et radical est provenu de l'introduction
du principe de l'égalité dans toutes les parties, je dirais volontiers
dans les replis les plus secrets de l'ordre civil. Il en est résulté ce
fait qu'il n'y a plus aujourd'hui en France que le gouvernement et des
citoyens ou des individus. La puissance publique est la seule qui soit
réelle et forte. Il n'existe presque plus aucune de ces puissances
intermédiaires ou locales que créent ailleurs, soit le patronage
aristocratique, soit les liens des corporations, soit les priviléges
particuliers, et qui, exerçant, dans leur ressort, des droits avoués et
une force positive, dispensent le pouvoir central d'une partie des soins
nécessaires pour que l'ordre soit maintenu partout. Je ne déplore point,
comme quelques personnes, cette constitution nouvelle de l'ordre social;
je suis convaincu qu'elle est destinée à produire les plus beaux, les
plus salutaires développements. Mais il importe beaucoup de la bien
connaître et d'en tenir compte dans les lois. Elle a cette conséquence
inévitable que toute action, toute influence exercée sur la société,
soit par le gouvernement, soit par d'autres que lui, s'y propage et s'y
fait sentir d'une manière plus prompte, plus universelle et plus vive,
car elle ne rencontre aucun de ces obstacles, aucune de ces masses
difficiles à percer, qui ailleurs l'arrêtent ou la modifient. Les
opinions, les impressions, les craintes, les espérances qui autrefois ne
seraient parvenues jusqu'aux individus qu'après avoir traversé toutes
les agrégations diverses dans lesquelles ils étaient fortement engagés,
et après avoir subi l'effet de toutes les influences particulières
auxquelles ils étaient soumis, les atteignent aujourd'hui directement et
exercent librement sur eux toute leur puissance. Il est évident qu'en un
tel état de choses, au sein de cette susceptibilité sociale, s'il est
permis de le dire, dans cette dispersion morale d'une population
d'ailleurs si pressée, l'action rapide et habituelle des journaux a plus
d'énergie et peut produire plus de bien ou plus de mal que partout
ailleurs. Nous avons été témoins du succès avec lequel un gouvernement
qui n'est plus s'en est servi pour répandre et populariser en quelque
sorte les principes de sa tyrannie; ils pourraient aussi servir à
produire d'autres effets non moins funestes; et cette circonstance à
laquelle on ne saurait échapper, cette nature particulière et nouvelle
de notre ordre social suffiraient peut-être pour faire exiger, de ceux
qui aspirent à exercer une influence si facile et si étendue, la
garantie que le gouvernement vous propose.
Une seconde circonstance plus passagère, mais non moins évidente, nous
paraît également digne d'attention.
La Révolution a changé la situation sociale d'une multitude d'individus;
elle a appelé dans les classes supérieures de la société, dans la classe
des citoyens actifs et influents, beaucoup d'hommes qui n'y
appartenaient pas, qui n'avaient pan été élevés comme devant y
appartenir. C'est un bien et un bien immense, car le véritable progrès
de la civilisation consiste à étendre les limites de la cité, à
accroître le nombre des citoyens. Mais quand ce progrès s'opère par une
secousse violente, il ne se fait pas d'une manière complète et avec
ensemble. La situation de beaucoup d'hommes change sans que ces hommes
changent eux-mêmes autant qu'il le faudrait pour se trouver tout à fait
en harmonie avec leur situation nouvelle. Le développement intellectuel
et moral des individus ne marche pas aussi vite que le développement de
leur existence matérielle, et la Révolution n'a pas réparti les lumières
avec autant de rapidité et d'égalité que les fortunes. Il en est résulté
ce fait qu'un assez grand nombre de citoyens estimables, utiles,
importants par leurs propriétés, par leur industrie, par l'influence que
leur situation les appelle à exercer dans les affaires publiques, n'ont
cependant pas et ne peuvent avoir encore cette étendue d'idées, cette
indépendance et cette tranquillité d'esprit que le cours naturel des
choses doit faire acquérir à leurs enfants. Leur sagacité est admirable
en ce qui touche les intérêts de leur situation nouvelle; mais c'est une
situation craintive qui fournit à quiconque sait la manier mille moyens
d'agir sur eux avec une extrême facilité. On peut leur inspirer des
méfiances, leur communiquer des illusions injustes, chimériques,
absurdes même, et j'en pourrais citer de bizarres exemples.
Si une garantie n'était exigée des journaux, il serait très-facile de
s'en servir pour entretenir et pour répandre, dans une classe nombreuse
de bons citoyens, des préventions et des erreurs dangereuses
non-seulement pour l'intérêt public, mais pour les intérêts de ceux-là
mêmes qui seraient le plus enclins à les adopter aveuglément.
Que si, de la considération de notre ordre social, nous passons à celle
de nos institutions, nous y trouverons de nouvelles causes de la
puissance des journaux et de l'énergie toute particulière qu'elle ne
peut manquer d'avoir parmi nous. Il est des pays, messieurs, où le
gouvernement de la société ne se rencontre pour ainsi dire qu'au centre,
c'est-à-dire au lieu où il possède naturellement le plus de force, de
sagesse et de lumières; dans le reste du territoire, l'administration
est dirigée par des influences, par des autorités locales et presque
indépendantes, dans la conduite desquelles le gouvernement proprement
dit n'est point engagé. Chez nous, au contraire, le gouvernement et
l'administration tout entière sont étroitement unis, ou plutôt c'est une
seule et même chose. Je n'examine point les inconvénients ou les
avantages de telles institutions; si cette question était un jour
élevée, il serait facile, je crois, de démontrer que la société a
beaucoup gagné à leur établissement. Quoiqu'il en soit, elles ont cette
conséquence que le gouvernement, au lieu de ne pouvoir presque être
atteint qu'au centre et dans les fonctionnaires d'un ordre supérieur,
est partout présent et partout vulnérable dans une multitude d'agents
dont on ne saurait raisonnablement espérer que la conduite ne donnera
lieu à aucun reproche légitime. Aussi, tandis qu'en d'autres pays c'est
aux actes généraux des pouvoirs supérieurs que s'attaquent surtout les
journaux de l'opposition, vous les verrez ici, messieurs, livrer à
l'administration cette petite guerre continuelle dans laquelle
l'offensive a tant d'avantages et qu'il est si malaisé de repousser avec
succès. Et comme les esprits d'un grand nombre de lecteurs ne seront
guère moins frappés d'un abus particulier et local que d'une faute de
politique générale, l'effet du reproche sera à peu près le même, quoique
la matière en soit beaucoup moins grave. Certes, dans une situation
pareille, le gouvernement aura besoin et de plus d'efforts, et de plus
de vigilance, et de plus de mérite pour prévenir le combat ou pour
remporter la victoire.
On ne saurait donc le nier, messieurs, la puissance, ou, si l'on veut,
l'influence des journaux sera grande, forte, redoutable; tandis
qu'ailleurs elle peut ne dériver que de la nature même de ce genre de
publications, chez nous, une multitude de causes, et de causes
très-actives, concourront avec celle-là pour la soutenir et pour
l'accroître. Et ce ne sont là ni des suppositions ni de vaines craintes;
ce sont des faits dont il ne faut point avoir peur, mais qu'il faut bien
reconnaître, car les lois, qui peuvent les oublier, ne peuvent pas les
détruire.
La conséquence naturelle et irrésistible de ces faits, c'est la
nécessité de la garantie que le gouvernement vous propose. C'est par là,
messieurs, et par là seulement qu'en cette occasion, comme en plusieurs
autres, elle s'explique et se légitime. Car nous ne saurions partager
l'opinion de l'honorable rapporteur de votre commission, qui n'a cherché
le principe de cautionnements des journalistes que dans la nécessité
d'assurer le payement d'amendes éventuelles. Si en effet il en était
ainsi, l'un des préopinants aurait eu raison de s'étonner qu'on ne leur
demandât pas aussi des otages. Mais le véritable principe, le principe
légitime du cautionnement est ailleurs; il réside dans cet ensemble de
faits que nous avons essayé de retracer et dont le résultat est
d'attribuer aux journaux une puissance telle qu'on ne saurait, sans une
grave imprudence, la livrer indistinctement à quiconque voudrait s'en
saisir. L'objet du cautionnement est donc, non-seulement de pourvoir au
payement des amendes, mais surtout de ne placer l'influence des journaux
qu'entre les mains d'hommes qui donnent à la société quelques gages de
leur existence sociale et lui puissent inspirer quelque confiance. On ne
saurait le méconnaître, car cela est évident; les journaux ne sont point
l'expression pure et simple de quelques opinions individuelles; ils sont
les organes des partis, ou si l'on veut, des diverses opinions, des
divers intérêts auxquels se rallient des masses plus ou moins nombreuses
de citoyens. Eh bien! il n'est pas bon, il ne convient ni à la société,
ni aux partis eux-mêmes, que ces organes publics soient pris et placés
dans la région inférieure des opinions et des intérêts qu'ils expriment.
Il est utile, il est sage de les contraindre à partir d'une sphère plus
élevée, où se rencontrent à la fois et plus de lumières et plus de
véritable indépendance, et des intérêts individuels plus étroitement
unis à l'intérêt général. C'est l'habileté des lois d'amener tous les
éléments de la société à s'élever et à s'épurer sans cesse. Par là elles
assurent en même temps le maintien de l'ordre et les progrès comme les
droits de la liberté.
C'est pour atteindre ce but, seul véritable et seul légitime objet du
cautionnement que la quotité assignée par le projet de loi vous a été
proposée; et la Chambre a déjà pressenti sans doute qu'on ne pouvait
s'armer, pour combattre cette quotité, du taux possible des amendes,
puisque ce n'est point sur la nécessité de pourvoir aux amendes qu'est
fondé le principe du cautionnement lui-même. Pour prouver qu'il convient
d'abaisser la limite proposée, il faudrait prouver qu'elle mettra
quelque opinion générale, quelque intérêt commun à un assez grand nombre
de citoyens, dans l'impossibilité d'avoir des journaux pour organes. Or,
c'est, je crois, ce qu'il serait difficile d'établir. Nous persistons
donc à demander à cet égard, et sauf en ce qui concerne les journaux de
départements, l'adoption pure et simple du projet, nous réservant
d'examiner, dans la discussion des articles, les divers amendements qui
vous ont été proposés.
II
Discussion de l'Adresse dite des 221.
--Chambre des députés.--Séance du 16 mars 1830.--
Le 23 janvier 1830, je fus élu membre de la Chambre des députés, dans
les arrondissements de Lisieux et de Pont-l'Évêque réunis, et par toutes
les nuances de l'opposition[12]. La session s'ouvrit le 2 mars. Le
projet d'Adresse en réponse au discours du Trône fut présenté à la
Chambre des députés le 15 mars. Il avait été préparé par une commission
composée de MM. le comte de Preissac, Étienne, Kératry, Dupont de
l'Eure, Gauthier, le comte Sébastiani, le baron Le Pelletier d'Aulnay,
le comte de Sade, Dupin aîné, et présidée par M. Royer-Collard,
président de la Chambre. La discussion s'ouvrit immédiatement, en comité
secret, selon la règle à cette époque. Elle dura deux jours, et quoique
très-franche de la part des adversaires comme des amis du cabinet, elle
fut modérée et contenue presque jusqu'à la froideur. Les uns et les
autres avaient un profond sentiment de la gravité de la situation et de
la responsabilité qui s'attachait à toutes les paroles. La discussion
générale et celle des quatre premiers paragraphes du projet d'Adresse
remplirent la séance du 15 mars. C'était dans les cinq derniers
paragraphes que résidaient la pensée et l'énergie de l'Adresse. Ils
étaient ainsi conçus:
[Note 12: _Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps_, t. Ier, p.
342.]
«Cependant, Sire, au milieu des sentiments unanimes de respect et
d'affection dont votre peuple vous entoure, il se manifeste dans les
esprits une vive inquiétude qui trouble la sécurité dont la France avait
commencé à jouir, altère les sources de sa prospérité, et pourrait, si
elle se prolongeait, devenir funeste à son repos. Notre conscience,
notre honneur, la fidélité que nous vous avons jurée et que nous vous
garderons toujours, nous imposent le devoir de vous en dévoiler la
cause.
«Sire, la Charte que nous devons à la sagesse de votre auguste
prédécesseur, et dont Votre Majesté a la ferme volonté de consolider le
bienfait, consacre comme un droit l'intervention du pays dans la
délibération des intérêts publics. Cette intervention devait être, elle
est en effet, indirecte, sagement mesurée, circonscrite dans des limites
exactement tracées, et que nous ne souffrirons jamais que l'on ose
tenter de franchir; mais elle est positive dans son résultat, car elle
fait, du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement
avec les voeux de votre peuple, la condition indispensable de la marche
régulière des affaires publiques. Sire, notre loyauté, notre dévouement
nous condamnent à vous dire que ce concours n'existe pas.
«Une défiance injuste des sentiments et de la raison de la France est
aujourd'hui la pensée fondamentale de l'Administration. Votre peuple
s'en afflige, parce qu'elle est injurieuse pour lui; il s'en inquiète,
parce qu'elle est menaçante pour ses libertés.
«Cette défiance ne saurait approcher de votre noble coeur. Non, Sire, la
France ne veut pas plus de l'anarchie que vous ne voulez du despotisme;
elle est digne que vous ayez foi dans sa loyauté, comme elle a foi dans
vos promesses.
«Entre ceux qui méconnaissent une nation si calme, si fidèle, et nous
qui, avec une conviction si profonde, venons déposer dans votre sein les
douleurs de tout un peuple jaloux de l'estime et de la confiance de son
Roi, que la haute sagesse de Votre Majesté prononce! ses royales
prérogatives ont placé dans ses mains les moyens d'assurer, entre les
pouvoirs de l'État, cette harmonie constitutionnelle, première et
nécessaire condition de la force du Trône et de la grandeur de la
France.»
A ces cinq paragraphes M. de Lorgeril, député du département
d'Ille-et-Vilaine, proposa de substituer un amendement ainsi conçu:
«Cependant, Sire, notre honneur, notre conscience, la fidélité que nous
vous avons jurée et que nous vous garderons toujours, nous imposent le
devoir de faire connaître à Votre Majesté qu'au milieu des sentiments
unanimes de respect et d'affection dont votre peuple vous entoure, de
vives inquiétudes se sont manifestées à la suite de changements survenus
depuis la dernière session. C'est à la haute sagesse de Votre Majesté
qu'il appartient de les apprécier et d'y apporter le remède qu'elle
croira convenable. Les prérogatives de la couronne placent dans ses
mains augustes les moyens d'assurer cette harmonie constitutionnelle
aussi nécessaire à la force du Trône qu'au bonheur de la France.»
Je pris le premier la parole pour combattre cet amendement et soutenir
le projet d'Adresse présenté par la commission. Mon intention et la
pensée dominante de mon discours furent d'établir, par le tableau des
faits comme par l'exposé des principes, que l'harmonie des pouvoirs
constitutionnels était aussi nécessaire à la force du Gouvernement
lui-même qu'à la grandeur et au bonheur de la France. Tout en faisant
acte d'opposition, j'avais à coeur de me montrer pénétré des nécessités
et des droits du pouvoir dans un régime libre, et de rester étranger à
toute hostilité contre le gouvernement fondé en 1814.
M. GUIZOT, _répondant à M. de Lorgeril._--Messieurs, je viens repousser
l'amendement qui vous est proposé et demander l'adoption pure et simple
du paragraphe de votre commission.
Parmi les motifs qui me déterminent, quelques-uns ont déjà été présentés
dans la discussion, soit hier, soit aujourd'hui; je n'y reviendrai
point. D'autres, à ce qu'il me semble, n'ont pas encore été allégués; je
demande à la Chambre la permission de les mettre sous ses yeux.
On a beaucoup parlé de l'état d'inquiétude et de trouble où l'avènement
du ministère a jeté la France; les ministres s'en sont défendus en
disant tantôt que ce trouble n'était point naturel ni général, qu'au
fond le pays était tranquille; tantôt que si le mal existait, on ne
pouvait le leur imputer, car ils n'avaient rien fait; et on n'alléguait,
on ne pouvait alléguer contre eux aucune série d'actes, aucun acte qui
pût vraisemblablement être considéré comme la cause d'une telle
agitation.
Je n'ai rien à dire, messieurs, contre l'inaction en général; elle peut
être un utile moyen du gouvernement; le temps seul dissipe bien des
préventions, surmonte bien des obstacles, et je comprends que souvent le
pouvoir demeure immobile et s'en remette au temps du soin de guérir
certains maux de l'état social.
Mais, messieurs, le temps n'a point manqué au ministère; il existe
depuis plus de sept mois; que nous a valu son inaction? Les esprits se
sont-ils calmés? Les préventions se sont-elles évanouies? Sommes-nous
hors de la crise où son avènement nous avait plongés?
Évidemment non: l'anxiété publique, au contraire, a toujours été
croissant: aujourd'hui encore la crise continue et s'aggrave; le
ministère peut parler de son inaction, mais il n'a aucun bon résultat à
en produire; elle n'a point suffi à guérir le mal que nous a fait son
existence.
C'est que ce mal, je le crains, messieurs, est plus profond, plus
général que ne le supposent ceux-là même qui y croient. Ce n'est pas
dans les esprits seulement que le trouble à été porté; la sécurité
publique n'a pas eu seule à souffrir de l'influence du ministère;
ailleurs aussi il a jeté la plus déplorable perturbation.
Sous quels auspices, messieurs, au nom de quels principes, de quels
intérêts le ministère s'est-il formé? Au nom du pouvoir menacé, de la
prérogative royale compromise, des intérêts de la couronne mal compris
et mal soutenus par ses prédécesseurs. C'est là la bannière sous
laquelle il est entré en lice, la cause qu'il a promis de faire
triompher.
On a dû s'attendre dès lors à voir l'autorité exercée avec vigueur et
ensemble, la prérogative royale très-active, les principes du pouvoir
non-seulement proclamés, mais pratiqués, aux dépens peut-être des
libertés publiques, mais du moins au profit du pouvoir lui-même.
Est-ce là ce qui est arrivé, messieurs? le pouvoir s'est-il affermi
depuis sept mois? A-t-il été exercé énergiquement, activement, avec
confiance et efficacité?
Je ne le pense pas.
Et ne croyez pas, messieurs, qu'en adressant au ministère cette
question, je veuille lui demander s'il a exercé le pouvoir à l'exemple
de ces gouvernements infatigables, insatiables, dont la dévorante
activité a longtemps pesé sur la France. Une telle activité n'est point
nécessaire pour que le pouvoir se déploie et s'affermisse; il ne perd
rien à savoir se reposer, laisser la société à elle-même et ne paraître
ou n'agir que lorsqu'on a vraiment besoin de lui. Cependant, pour se
fortifier, pour se maintenir seulement, il faut que le pouvoir agisse;
l'exercice lui est salutaire; pour qu'on croie en lui, il faut qu'il
sache faire sentir sa présence, même quand il n'use pas de sa force. Il
faut surtout qu'il n'ait pas l'air embarrassé, incertain, qu'il se
confie en lui-même, n'élude point les occasions d'agir et se montre
toujours prêt. A ces conditions, mais à celles-là seulement, le pouvoir
se relève et s'affermit.
Ces conditions, messieurs, le ministère ne les a point remplies: jamais,
à mon avis, le pouvoir ne s'est montré plus faible, plus chancelant,
plus empressé de reculer devant les difficultés, plus agité de doutes
sur lui-même, sur ses moyens, sur son avenir. En voulez-vous la preuve
la plus évidente? Interrogez le public; il ne porte pas aujourd'hui au
ministère plus de confiance que dans les premiers jours de son
avénement, mais il ne lui porte plus aucune crainte. On se méfie de ses
intentions et on se rit de son impuissance. Est-ce là ce qu'il devait
faire de la prérogative royale? Est-ce là ce retour aux maximes et aux
pratiques efficaces du pouvoir qu'il avait promis à ses amis?
Ou je m'abuse fort, messieurs, ou depuis sept mois le pouvoir a perdu en
confiance et en énergie tout autant que le public en sécurité.
Il a perdu autre chose encore. Il ne consiste pas uniquement dans les
actes positifs et matériels par lesquels ils se manifeste; il n'aboutit
pas toujours à des ordonnances et à des circulaires. L'autorité sur les
esprits, l'ascendant moral, cet ascendant qui convient si bien dans les
pays libres, car il détermine les volontés sans leur rien commander,
c'est là une importante partie du pouvoir, la première peut-être en
efficacité comme en dignité. C'est aussi celle, à coup sûr, dont le
rétablissement est aujourd'hui le plus désirable pour notre patrie. Nous
avons connu des pouvoirs très-actifs, très-forts, capables de choses
grandes et difficiles; mais soit par le vice de leur nature, soit par le
malheur de leur situation, l'ascendant moral, cet empire facile,
régulier, inaperçu, leur a presque toujours manqué.
Le gouvernement du roi est, plus que tout autre, appelé à le posséder et
à l'exercer. Il ne tire point son droit de la force; nous ne l'avons
point vu naître; nous n'avons point contracté avec lui ces familiarités
dont il reste toujours quelque chose envers des pouvoirs qui n'étaient
pas hier et à l'enfance desquels ont assisté ceux qui leur obéissent. Le
respect s'attache à l'antique possession, à l'antique gloire, et le
respect est la base de l'autorité morale. Qu'a fait le ministère de
celle qui appartient naturellement, sans préméditation, sans travail, au
gouvernement du roi? L'a-t-il habilement employée et agrandie en
l'employant? Ne l'a-t-il pas au contraire gravement hasardée en la
mettant aux prises avec les craintes qu'il a fait naître et les passions
qu'il a suscitées?
Est-ce là, messieurs, ce que le ministère appelle prendre en main la
cause du pouvoir, faire prévaloir ses principes, l'élever au-dessus des
atteintes de ses ennemis?
Ce n'est pas encore là tout le mal; il ne s'est point renfermé dans
l'intérieur du gouvernement proprement dit, et la couronne n'est pas
seule à en souffrir. L'existence du ministère actuel a également porté
le trouble dans tous les grands corps de l'État, dans tous les pouvoirs
qui concourent au maniement des affaires publiques; tous ont été, ou
plutôt sont aujourd'hui, par la même cause, jetés hors de leur situation
naturelle, régulière, et frappés d'un pénible embarras.
Permettez, messieurs, que j'en appelle à la Chambre elle-même; elle est,
je crois, le plus éclatant exemple du fait que je signale en ce moment.
Mais j'aborde avec quelque inquiétude un tel sujet; s'il m'arrivait de
m'écarter des convenances parlementaires, s'il m'échappait quelque mot
contraire aux usages de la Chambre, je le désavoue d'avance, je prie la
Chambre de vouloir bien m'excuser et m'avertir.
Ce n'est point, messieurs, votre unique mission de contrôler, ou du
moins de contredire le pouvoir; vous ne venez pas ici uniquement pour
étudier, relever ses erreurs, ses torts et en instruire le pays; vous y
venez aussi, et d'abord peut-être, pour entourer le gouvernement du roi,
pour l'éclairer en l'entourant, pour le soutenir en l'éclairant. Ce
n'est point le goût de la critique, le désir d'une popularité visible,
extérieure, qui prévalent dans cette Chambre; elle souhaite surtout que
l'administration soit bonne, utile au pays, qu'une grande, une imposante
majorité se puisse rallier autour d'elle et lui prêter de la force en
retour des biens qu'elle assurerait à la France.
Eh bien, messieurs, quelle est aujourd'hui, dans la Chambre, la
situation des hommes les plus disposés à former une majorité semblable,
les plus étrangers à tout esprit d'opposition, à toute habitude
d'opposition? Ils sont réduits à faire de l'opposition; ils en font
malgré eux, par conscience; ils voudraient rester toujours unis au
gouvernement du roi et il faut qu'ils s'en séparent; ils voudraient le
soutenir et il faut qu'ils l'attaquent. Les mêmes sentiments les animent
toujours; ils poursuivent toujours le même but; mais ce n'est plus par
les mêmes voies qu'ils peuvent l'atteindre; ils ont été poussés hors de
leurs propres voies. La perplexité qui les agite, c'est le ministère qui
la leur a faite; elle durera, elle redoublera tant que nous aurons
affaire à lui.
Et cette autre portion de la Chambre, messieurs, qui, plus ombrageuse,
plus ardente, se voue spécialement à la recherche des fautes du pouvoir
et à la défense des libertés publiques, croyez-vous qu'elle n'ait pas
été aussi troublée dans sa situation, que la perturbation générale ne
l'ait pas atteinte? Son rôle, le rôle de l'opposition, ne se borne
point, dans le gouvernement représentatif bien réglé, à épier la
conduite du pouvoir, à découvrir et à proclamer ses fautes; elle aussi a
peut-être pour principale mission d'indiquer, de solliciter les
améliorations, les réformes que peut recevoir la société.
Libre du poids des affaires, exempte de la responsabilité immédiate et
positive qui s'y attache, l'opposition s'avance en général la première
et hardiment dans la carrière de la civilisation; elle en signale
d'avance les bienfaits, les conquêtes possibles; elle presse, elle somme
le pouvoir de s'en saisir au profit du pays. Elle vit d'avenir enfin et
d'espérances souvent lointaines, mais glorieuses. Comment pourrait-elle
se livrer aujourd'hui à de telles pensées? Dans l'état des esprits, dans
les relations actuelles de la société et de ceux qui la régissent, qui
peut songer à demander des améliorations, des réformes? La lutte
actuelle nous préoccupe tous; qui peut travailler pour un long avenir
quand le présent est à ce point troublé et compromis?
Comme les partisans de l'ordre et du repos, les amis du mouvement et du
progrès sont donc enlevés à leurs pratiques habituelles et favorites;
les uns et les autres éprouvent le même trouble, le même
désappointement.
Portez vos regards hors de cette Chambre, messieurs, interrogez sur leur
situation tous les grands pouvoirs publics, vous les trouverez tous
atteints du même mal. Je n'en citerai qu'un exemple de plus, mais il me
semble frappant, c'est celui des tribunaux. Quelle est leur mission
ordinaire? De protéger l'ordre public, de réprimer les excès qui le
menacent, les écarts des libertés individuelles. Sans doute ils ont
aussi pour mission de protéger les libertés individuelles et publiques,
de les défendre contre les excès du pouvoir, et c'est leur devoir, leur
gloire de la remplir. Mais quand c'est là le caractère dominant de leur
activité, quand les tribunaux paraissent surtout inquiets des tentatives
du pouvoir, quand c'est le pouvoir qui se plaint d'eux, n'y a-t-il pas
évidemment perturbation? Les corps judiciaires ne sont-ils pas enlevés à
leur état naturel?
Messieurs, voilà quelle est aujourd'hui la situation de de tous les
pouvoirs publics; la voilà telle que le ministère la leur a faite. Une
seule force peut-être, une seule puissance se sent aujourd'hui à l'aise
en France et se déploie avec la confiance qu'elle est dans sa voie
propre et naturelle; c'est la presse. Jamais, à mon avis, son action ne
nous fut plus nécessaire et plus salutaire; c'est elle qui, depuis sept
mois, a déjoué tous les desseins, tous les essais, tous les efforts;
mais cette prépondérance presque exclusive de la presse est redoutable
et atteste toujours un fâcheux état du gouvernement et de la société.
Cette perturbation générale des pouvoirs publics, cette altération de
leur état naturel, de leurs habitudes régulières, c'est là, messieurs,
le mal qu'il faut aller chercher au delà de l'agitation des esprits et
auquel il est urgent de porter remède. On vous a dit que la France était
tranquille, que l'ordre n'était nullement troublé. Il est vrai; l'ordre
matériel n'est point troublé; tous circulent librement, paisiblement;
aucun bruit ne dérange les affaires. Le mal que je viens de signaler en
existe-t-il moins? Est-il moins grave? Ne frappe-t-il pas, n'agite-t-il
pas la pensée de tous les hommes sensés et clairvoyants? Il est plus
grave que bien des émeutes, plus grave que les désordres, les tumultes
matériels qui ont, il n'y a pas longtemps, agité l'Angleterre.
De tels désordres sont d'ailleurs un avertissement que le pouvoir ne
saurait ignorer; il faut bien, à leur explosion, qu'il s'aperçoive du
mal et se décide au remède. Pour nous, messieurs, nous n'avons aucun
avertissement de ce genre; la surface de la société est tranquille, si
tranquille que le gouvernement peut fort bien être tenté d'en croire le
fond parfaitement assuré et de se croire lui-même à l'abri de tout
péril. Nos paroles, messieurs, la franchise de nos paroles, voilà le
seul avertissement que le pouvoir ait à recevoir parmi nous, la seule
voix qui se puisse élever jusqu'à lui et dissiper ses illusions.
Gardons-nous d'en atténuer la force; gardons-nous d'énerver nos
expressions; qu'elles soient respectueuses, qu'elles soient tendres,
c'est notre devoir et personne n'accuse votre commission d'y avoir
manqué; mais qu'elles ne soient point timides et douteuses. La vérité a
déjà assez de peine à pénétrer jusqu'au cabinet des rois; ne l'y
envoyons point faible et pâle; qu'il ne soit pas plus possible de la
méconnaître que de se méprendre sur la loyauté de nos sentiments. Je
vote contre tout amendement et pour le projet de la commission.
III
Présentation et discussion du projet de loi relatif à la publication de
la liste des Électeurs et du Jury dans chaque département, pour l'année
1831.
--Chambre des députés.--Séances des 14 et 25 août 1830.--
Comme ministre de l'intérieur, j'étais appelé à prendre soin que le
cours régulier et légal de l'administration fût aussi peu troublé ou
suspendu que cela était possible par la révolution qui venait de
s'accomplir. Ce fut à ce titre et dans cet esprit que je présentai, le
14 août, le projet de loi suivant, et que je répondis le 25 août aux
objections élevées dans le débat. Ce projet, adopté par les deux
Chambres, fut promulgué comme loi, le 11 septembre 1830.
M. GUIZOT, _ministre de l'intérieur._--Messieurs, d'après la loi du 2
juillet 1828, la liste électorale et du jury doit être publiée chaque
année, dans chaque département, le 15 août, et révisée selon les formes
et dans les délais énoncés au titre 1er de cette loi.
L'impression de cette liste était déjà assez avancée dans plusieurs
départements et près de commencer dans les autres lorsque la publication
des ordonnances du 25 juillet est venue arrêter ce travail. Les glorieux
événements qui retentissent autour de nous ont momentanément suspendu le
cours régulier de l'administration. Beaucoup de fonctionnaires sont
révoqués ou ont abandonné leur résidence; leurs successeurs arrivent à
peine et sont pressés de pourvoir avant tout à la sûreté du pays. Il est
matériellement impossible que la loi du 2 juillet 1828 soit exécutée,
c'est-à-dire que les listes électorales soient partout publiées le 15
août, débattues, révisées et définitivement rectifiées du 15 août au 20
octobre, comme cette loi le prescrit.
Quelques personnes pourraient penser que le pacte constitutionnel qui
vient d'être promulgué annonçant d'importantes modifications à notre
législation électorale, il conviendrait d'attendre ces modifications
pour rédiger et publier de nouvelles listes, afin qu'elles y fussent
conformes. Mais, messieurs, cette publication n'a pas les listes
électorales seules pour objet; elle s'applique, en même temps, et
pendant une année, au service du jury. Il y a donc ici une impérieuse
nécessité, un grand intérêt public qui ne saurait attendre. La liste
générale des citoyens aptes à être jurés doit être révisée et arrêtée
aussi promptement qu'il se pourra faire, en 1830, afin que la liste
destinée au service des assises pour l'année prochaine soit dressée et
publiée légalement le 1er janvier 1831.
Un moyen simple se présente. C'est du 15 août au 20 octobre que, d'après
la loi du 2 juillet 1828, doivent s'accomplir toutes les opérations de
la révision des listes; il suffit de retarder d'un mois l'ensemble de
ces opérations, c'est-à-dire de les reporter du 15 septembre au 20
novembre, pour satisfaire à la nécessité.
Tel est, messieurs, l'unique but du projet de loi que le Roi nous a
ordonné de vous proposer. Il rend à l'administration le temps de publier
les listes, aux citoyens celui de les examiner et de les débattre, sans
rien préjuger sur les changements qui pourront y être apportés plus tard
par une nouvelle législation électorale, sans altérer aucune des
formalités, aucune des garanties que la loi du 2 juillet 1828 a voulu
donner. Cette loi sera pleinement exécutée; elle le sera seulement du 15
septembre au 20 novembre, au lieu de l'être du 15 août au 20 octobre.
Une seule disposition y est ajoutée. L'article 83 de notre Charte
constitutionnelle admet, dès l'âge de vingt-cinq ans, à l'exercice des
droits électoraux, les citoyens qui réunissent d'ailleurs les conditions
déterminées par les lois. Il n'y a point ici d'ajournement, point de
question subordonnée à une nouvelle législation électorale; c'est un
droit acquis, complet, et dont les citoyens doivent immédiatement jouir.
L'article 2 du projet de loi leur en assure sans retard l'exercice: la
disposition de la Charte est formelle et n'a pas besoin de confirmation
légale; mais, il a paru utile d'en proclamer l'exécution.
J'ai l'honneur de donner à la Chambre lecture du projet de loi.
PROJET DE LOI.
Art. 1er. Les opérations relatives à la révision des listes électorales
et du jury qui, en vertu des articles 7, 10, 11, 12 et 16 de la loi du 2
juillet 1828, doivent avoir lieu du 15 août au 20 octobre de chaque
année, seront, à raison des circonstances et seulement pour la présente
année 1830, retardées d'un mois.
En conséquence, la liste électorale du jury sera publiée dans chaque
département le 15 septembre; le registre des réclamations sera clos le
31 octobre; la clôture de la liste aura lieu le 16 novembre, et le
dernier tableau de rectifications sera publié le 20 du même mois de
novembre.
Art. 2. Seront compris dans lesdites listes aux termes de l'article 33
de la Charte constitutionnelle, les électeurs qui, jusqu'au 16 novembre
inclusivement, auront atteint l'âge de vingt-cinq ans, et réuniront les
conditions déterminées par les lois.
M. de Podenas, député de l'Aude, ayant fait quelques objections sans
proposer aucun amendement, je lui répondis:
M. GUIZOT, _ministre de l'intérieur._--L'honorable préopinant reconnaît
la nécessité de pourvoir à la publication immédiate des listes du jury.
Il convient que, sous ce rapport, le service public ne peut pas
attendre. Il me paraît avoir oublié qu'aux termes de la loi même sur le
jury, ces listes se composent de deux parties: la première, la liste des
électeurs; la seconde, la liste additionnelle qui comprend certaines
professions libérales. Pour faire la liste du jury, il faut donc
nécessairement faire aussi la liste des électeurs. On ne peut pas
publier une liste spéciale du jury indépendante de celle des électeurs.
Quant à la composition de la liste des électeurs, je ferai remarquer que
les lois subsistent tant qu'elles ne sont pas formellement abrogées; La
Charte contient des dispositions de nature différente. Les unes sont
définitives et impératives, et déterminent l'âge des électeurs, et c'est
en vertu de ces dispositions que nous avons pu vous proposer d'abaisser
l'âge des électeurs à vingt-cinq ans. Les autres dispositions concernant
le cens ne sont pas encore déterminées. La Charte dit qu'elles le seront
par une loi. Tant que cette loi ne sera pas rendue, il n'est pas
possible de comprendre dans la liste des électeurs les citoyens dont le
cens n'est pas encore fixé. Nous nous trouvons donc dans cette double
nécessité: d'une part, de faire une liste des électeurs, comme première
partie de la liste du jury, et de l'autre, de ne pouvoir comprendre dans
cette liste les citoyens dont le cens n'est pas déterminé par la loi.
L'intention du gouvernement est de proposer, aussitôt qu'il le pourra,
la loi des élections; et alors le cens des électeurs sera définitivement
réglé. Mais, quant à présent, dans l'obligation où nous sommes de
publier immédiatement la liste du jury et d'y comprendre celle des
électeurs, nous n'avons pu que nous en tenir, pour les électeurs, aux
conditions légales existantes.
IV
Présentation et discussion du projet de loi relatif au mode de pourvoir
aux élections vacantes dans la Chambre des députés.
--Chambre des députés.--Séances des 14 et 30 août 1830.--
Par suite soit des démissions, soit des changements dans les diverses
branches de l'administration qu'avait amenés la révolution de Juillet,
cent quatorze siéges étaient vacants dans la Chambre des députés. Il
était indispensable de les faire remplir par des élections nouvelles,
sans attendre que les modifications annoncées dans la législation
électorale fussent accomplies. Diverses questions provisoires, mais
importantes et délicates, s'élevaient à ce sujet. Le projet de loi
suivant, destiné à les résoudre, fut adopté par les deux Chambres avec
quelques amendements, et promulgué comme loi le 12 septembre 1830.
M. GUIZOT, _ministre de l'intérieur._--Messieurs, plusieurs siéges sont
vacants dans cette Chambre; il importe d'y pourvoir sans retard. Il
importe qu'une assemblée qui a déjà si bien mérité de la patrie en
consacrant et consommant en un jour, avec une fermeté rapide et
prudente, l'oeuvre glorieuse de la résistance nationale, ne voie point
de vide dans ses rangs.
Pour la compléter, une question grave se présente. D'importantes
modifications à notre législation électorale sont annoncées. Elles ne
sauraient être assez promptement accomplies pour que les élections
aujourd'hui vacantes aient lieu sous leur empire. Ces élections se
trouvent nécessairement placées sous l'empire des lois actuellement
subsistantes, car les lois subsistent tant qu'elles ne sont pas
formellement abrogées ou changées; et c'est un des plus impérieux
besoins de la société que, partout où ne vient pas frapper une nécessité
absolue, irrésistible, sa vie légale continue sans interruption. Mais
les lois électorales encore en vigueur contiennent un principe si
fortement réprouvé par la conscience publique, et dont la prochaine
abolition a été si hautement proclamée qu'il y aurait une sorte
d'inconséquence choquante à en autoriser plus longtemps l'application.
C'est le principe du double vote. Quoique leur prompte solution soit
désirable, les autres questions peuvent et doivent être ajournées à la
discussion générale et approfondie des lois annoncées. Le double vote
n'est plus une question. Aboli en principe par la Charte, nous pensons
qu'en fait il doit disparaître.
Il faut donc prendre une mesure qui, sans rien compromettre, sans
reconstituer précipitamment et au hasard notre législation électorale,
en expulse immédiatement le double vote et affranchisse les élections
qui vont avoir lieu de la nécessité de le subir.
Pour atteindre ce but, il nous a paru que le moyen le plus simple était
d'ordonner que les colléges d'arrondissement pourvoieraient seuls aux
élections vacantes, y compris celles qui auraient été faites par des
colléges de département. Dans ce dernier cas, un tirage au sort, fait
dans la Chambre en séance publique, déterminera lequel des
arrondissements électoraux du département devra procéder au remplacement
du député élu naguère par le collège départemental.
Le tirage au sort en pareille matière n'est point un procédé nouveau et
inusité dans cette Chambre; elle en a usé plusieurs fois, par exemple
pour déterminer le classement des départements en séries et l'ordre des
séries, quand le renouvellement par cinquième était en vigueur.
Cette mesure purement transitoire satisfait au besoin du moment, à la
conscience publique, et laisse aux délibérations futures des Chambres,
sur notre législation électorale, toute la liberté, toute la maturité
qui leur doivent appartenir.
J'ai l'honneur de donner à la Chambre lecture du projet de loi.
PROJET DE LOI.
Art. 1er. Il sera pourvu par les collèges d'arrondissement aux vacances
occasionnées dans la Chambre des députés par suite de démission ou par
toute autre cause, soit que les députés à remplacer aient été élus par
un collége d'arrondissement ou par un collége de département.
Art. 2. Dans ce dernier cas, il sera procédé dans la Chambre des
députés, et en séance publique, à un tirage au sort entre les divers
arrondissements électoraux du département où aura lieu la vacance, pour
déterminer quel ou quels arrondissements devront procéder au
remplacement du ou des députés élus par le collége de département, de
telle sorte que nul arrondissement n'ait plus d'un de ces députés à
nommer.
Art. 3. Les dispositions de la présente loi sont purement transitoires,
et valables uniquement jusqu'à ce qu'il ait été légalement pourvu aux
modifications à apporter à la législation électorale maintenant en
vigueur.
M. GUIZOT, _ministre de l'intérieur._--Je ne viens ici appuyer ni
combattre au fond et en lui-même l'amendement qui vous est proposé[13].
Je viens seulement faire remarquer à la Chambre l'inconvénient qu'il y
aurait à décider cette question à propos d'une loi transitoire, au lieu
de la renvoyer à la loi définitive.
[Note 13: L'amendement proposé par le général Demarçay, député de la
Vienne, avait pour objet de réduire immédiatement à 200 fr. le cens de
300 fr. exigé jusque-là des électeurs.]
Le plus grand inconvénient qui se soit fait sentir dans les lois
d'élections dont on s'est occupé, c'est qu'elles n'ont pas été fondées
sur le connaissance des faits; c'est qu'on a procédé d'une manière
abstraite, _à priori_, sans savoir sur quoi on agissait, et sans pouvoir
indiquer quels seraient les résultats de la loi en délibération.
Ainsi, on vous propose d'abaisser à 200 fr. le cens électoral, et on ne
peut pas prévoir quel nombre d'électeurs arrivera par cet abaissement;
on ne peut pas dire s'il sera nécessaire, à raison de ce nombre, de
fractionner les colléges autrement qu'ils ne le sont. C'est là un
inconvénient immense. Vous avez, dans la loi des élections actuelle, des
faits connus pour le cens de 300 fr. Vous savez quel résultat vous en
pouvez attendre. Ces résultats non-seulement n'ont rien de dangereux en
eux-mêmes, mais ils ont amené des Chambres qui ont vaillamment soutenu
la cause des libertés publiques, et qui ont aidé le pays à triompher
définitivement. Vous n'avez donc rien à craindre; vous les connaissez;
mais ce qui arrivera de l'abaissement du cens à 200 fr., vous ne pouvez
en aucune façon le prévoir.
Je ne dis pas que le résultat soit mauvais, qu'il ne faille pas
l'admettre, mais je dis qu'il ne faut rien préjuger, et qu'avant tout il
faut constater les faits résultant de l'abaissement du cens.
On peut, par des renseignements administratifs, savoir le nombre des
cotes entre 300 fr. et 200 fr. On peut au moins en approcher et prévoir
quelles combinaisons seront nécessaires pour amener le cens de 200 fr.
dans la loi électorale. Mais dès aujourd'hui, dans l'absence complète
des renseignements et des faits, vous agiriez en aveugles en abaissant
le cens, et c'est un des plus grands inconvénients qui se soient fait
sentir dans toutes les lois d'élection.
J'ajouterai une remarque des plus importantes: c'est que les élections
que vous avez à faire doivent être faites en vertu des listes
actuellement existantes, sur un tableau de rectification, dans le délai
d'un mois. Vous avez un grand intérêt à ce que vos bancs se remplissent.
Si vous abaissez le cens, l'introduction d'un grand nombre d'électeurs
rendra plus longue et plus difficile la confection des listes, et il
nous importe beaucoup que le délai d'un mois ne soit pas dépassé.
Je ne rentrerai pas dans la discussion générale. Vous n'avez en ce
moment qu'une loi provisoire à faire. Il y aurait une sorte de
contradiction à faire une loi provisoire, et à décider dans cette loi
une des plus grandes questions qui appartiennent à la loi définitive, et
que vous ne pouvez décider qu'avec connaissance de cause. Je demande, en
conséquence, que la question de l'abaissement du cens soit renvoyée à la
discussion de la loi définitive.
V
Présentation et discussion du projet de loi relatif à la réélection des
Députés promus à des fonctions publiques salariées.
--Chambre des députés.--Séances des 17 et 27 août 1830.--
L'obligation, pour les députés promus à des fonctions publiques
salariées, de se soumettre à la réélection était l'une des réformes
promises par la disposition finale de la Charte de 1830. Le projet de
loi suivant, destiné à accomplir cette réforme, fut adopté par les deux
Chambres, avec quelques amendements, et promulgué comme loi le 12
septembre 1830.
M. GUIZOT, _ministre de l'intérieur._--Messieurs, la Charte a ordonné
qu'une loi fût rédigée pour obliger à la réélection les membres de la
Chambre des députés appelés à des fonctions publiques.
Avant que la Charte eût posé ce principe, la conscience publique l'avait
reconnu. La Charte, telle qu'une heureuse révolution l'a développée, n'a
eu qu'à consacrer des vérités auxquelles quinze ans d'expérience et de
discussion avaient donné le sceau de l'évidence; elle a fait passer la
raison commune dans le droit écrit.
Tel est le caractère du projet de loi que le Roi nous a ordonné de vous
présenter, et qui astreint à la réélection les députés promus à de
nouveaux emplois. Les motifs en sont si connus, si généralement sentis,
qu'il semble superflu de les exposer de nouveau. Le raisonnement et les
faits ont d'avance convaincu le législateur.
La proposition n'est pas nouvelle dans cette Chambre; elle y a pris
naissance. Présentée sous des administrations bien diverses, elle y a
couru diverses fortunes. Plus d'une fois ajournée ou rejetée, elle y fut
admise il y a trois ans pour la première fois, et quoique alors elle
échouât dans une autre enceinte, il fut aisé de prévoir que son temps
approchait et qu'elle triompherait de la prochaine épreuve. A travers
toutes ces vicissitudes, le principe a gagné de jour en jour plus de
crédit et d'autorité.
Une seule objection inquiète encore quelques esprits sages; ils
craignent que cette garantie nouvelle ne soit un affaiblissement pour le
pouvoir, et qu'il n'ait peine à marcher chargé de cette nouvelle
entrave.
Mais, messieurs, ici comme en beaucoup d'autres questions, ne
méconnaît-on pas la nature et la destinée du pouvoir dans un État
constitutionnel? N'oublie-t-on pas qu'il s'y fortifie ou s'y affaiblit
par des causes toutes différentes de celles qui produisent de tels
effets dans un gouvernement absolu? Cette nécessité d'obtenir
constamment l'assentiment public, qui est aujourd'hui la condition du
gouvernement, ne doit pas être regardée seulement comme une limite,
comme une garantie préventive; c'est aussi un principe fécond de force,
un puissant moyen d'action. Sans doute elle empêche, elle retarde
souvent; mais elle donne, aux hommes et aux mesures qu'elle appuie, une
irrésistible autorité. Sans doute le pouvoir aujourd'hui doit posséder
des moyens d'imposer aussi à l'opinion publique des délais et des
épreuves, et c'est là sa garantie contre l'entraînement et la
précipitation; mais toutes les épreuves accomplies, tous les délais
épuisés, le pouvoir doit accepter le voeu du pays, se l'approprier, s'en
armer pour ainsi dire; et il est très-fort alors, beaucoup plus fort par
l'élection, par la discussion, par la publicité, qu'il ne l'a jamais été
par l'indépendance et le secret.
Ne craignons donc pas de multiplier les liens qui rapprochent la société
et son gouvernement, d'instituer de nouveaux moyens de constater, de
resserrer leur union. Nous ne sommes plus, grâce au ciel, dans une
situation politique où la société doive faire peur au pouvoir; tout à
l'heure encore il en était autrement. Peut-être même est-ce la position
où se trouvait le dernier gouvernement qui fait encore illusion à
quelques esprits. Ce qui pour lui était redoutable leur semble encore à
craindre aujourd'hui; tant le passé est lent à sortir complétement de la
pensée! tant l'habitude nous fait voir longtemps ce qui n'est plus! Le
dernier gouvernement portait en lui-même un principe de faiblesse qui ne
lui permettait ni d'accepter pleinement les conditions légales de son
existence, ni même d'user de toutes les ressources que lui offrait son
organisation politique. Il ne pouvait, il n'osait ni respecter toutes
ses limites, ni profiter de tous ses droits. La règle et l'activité
constitutionnelles lui étaient également importunes. Il y avait en lui
quelque chose d'antipathique à l'élection, à la responsabilité, à la
publicité. C'étaient autant d'épreuves qu'il ne savait pas supporter et
dont il ne pouvait s'affranchir. Elles étaient donc pour lui une vraie
cause d'affaiblissement; elles mettaient de plus en plus en lumière le
vice essentiel de sa nature. Elles divulguaient ce secret
d'incompatibilité que le 26 juillet a fait éclater. Mais ce n'est point
sur un tel précédent qu'il faut juger le gouvernement nouveau. Sa
situation est toute différente. Il n'a rien à cacher, rien à pallier;
et, comme il est essentiellement national, il ne recule pas devant la
nation. Il la cherche au contraire, puise de la force où le précédent ne
trouvait que faiblesse, et sort plus affermi des épreuves dont le nom
seul ébranlait l'autre. Il n'y a, dans l'élection, dans l'action
continuelle de la société, rien qui répugne à la nature du gouvernement
actuel. La liberté politique ne le compromet pas; elle fait son salut
comme sa gloire; c'est pour elle qu'il est venu au monde.
Le projet de loi que nous vous présentons crée un lien de plus entre le
pouvoir et le public. Il tend à multiplier les élections partielles, à
ouvrir en quelque sorte une perpétuelle enquête sur les sentiments du
pays à l'égard de l'administration. Il ne fait donc que développer les
conditions et, j'ose dire les moyens d'existence du gouvernement. Aux
yeux des hommes mêmes qui sont surtout préoccupés du désir que le
pouvoir soit stable et fort, il n'a maintenant aucun des inconvénients
qu'il aurait pu présenter naguère. Il ne fera courir au pouvoir aucun
des risques dont s'alarmait en d'autres temps leur prudence inquiète. Il
est conforme aux principes fondamentaux de l'ordre établi, au caractère
propre du gouvernement.
Aussi, n'avons-nous pas balancé, messieurs, à reconnaître franchement le
principe de la réélection, et à l'appliquer dans toute sa latitude.
Jusqu'ici, lorsqu'on avait essayé de l'introduire, beaucoup d'exceptions
et de limitations y avaient été apportées. On avait excepté de la
condition commune tous les juges et même les ministres. Mais dans un
pays où la hiérarchie judiciaire compte des degrés si nombreux,
l'avancement des magistrats peut être aussi bien l'oeuvre de la faveur
ou le calcul de la politique, qu'une simple promotion administrative; et
quant aux ministres, c'est pour eux qu'il faudrait encore réserver la
réélection quand même elle ne serait pas la condition de tous. Quel plus
grand changement en effet dans la situation du député que le changement
qui, de conseiller libre du pouvoir, l'en rend le dépositaire! Mais
aussi quelle force et quel appui le ministre récemment choisi par le
prince doit-il trouver dans le nouveau suffrage de ses concitoyens!
Le projet de loi n'admet donc aucune exception, aucune restriction, hors
une seule, en faveur des militaires: ils sont exemptés de la réélection
jusqu'au grade de lieutenant-colonel inclusivement. On comprend d'avance
les motifs de cette exception. Le choix de la carrière des armes n'est
pas toujours volontaire; aussi l'avancement y a-t-il été assuré et réglé
par une loi, du moins pour les premiers grades. Il est donc naturel
qu'une promotion fondée sur l'ancienneté, c'est-à-dire sur la loi, ne
puisse être entravée par la condition gênante d'une réélection, et
devenir, contre toute raison, l'occasion d'un sacrifice plutôt que d'un
avantage. Les militaires mêmes qui doivent leur avancement au choix du
prince ne peuvent monter en grade que suivant certaines règles
déterminées d'avance, et que les électeurs connaissent. En fixant leur
choix sur un militaire, ils ont pu savoir quelle était sa condition, et
prévoir l'époque où le bénéfice des règles de l'avancement lui serait
applicable. Sa position d'ailleurs ne peut être gravement modifiée,
pendant la durée d'une législature, par son avancement méthodique dans
une profession toute spéciale. Ce n'est que de grade en grade, et après
des intervalles assez longs, qu'un militaire peut s'élever du rang de
sous-lieutenant à celui de lieutenant-colonel.
Après avoir ainsi admis le principe dans toute son étendue, le projet en
règle l'application. Il établit que les députés, considérés comme
démissionnaires par le seul fait de l'acceptation de fonctions publiques
salariées, pourront être réélus; nécessité évidente, puisque c'est à
décider s'ils seront réélus que consiste l'épreuve. C'est la solution
authentique de cette question qui peut seule éclairer le député, la
Chambre, le gouvernement. Mais en même temps le projet ordonne que les
députés promus continueront à siéger dans la Chambre jusqu'au moment où
l'élection sera consommée. Cette précaution était indispensable pour
empêcher que la Chambre fût privée de membres importants, et les
colléges électoraux de leurs députés; elle était naturelle, car tant que
l'élection n'est point terminée, le problème qu'elle doit résoudre reste
incertain, et la solution doit être présumée en faveur de celui qui a la
possession.
Enfin un dernier article dicté par les circonstances donne un effet
rétroactif au projet de loi et en fait remonter l'application à
l'ouverture de la session actuelle. Ce sera un hommage rendu
immédiatement au principe, par la Chambre même qui l'aura la première
écrit dans la loi. Jamais peut-être l'application n'en aura été plus
politique qu'à la naissance d'un gouvernement dont les choix nombreux
doivent recevoir de l'assentiment public leur plus ferme autorité.
Messieurs, tout est bien neuf aujourd'hui; il ne manque à l'oeuvre que
nous entreprenons en commun ni légitimité ni gloire; mais il lui manque
encore ce que le temps donne à ses ouvrages. A défaut de cette longue
possession qui affermit les gouvernements, la nature du nôtre permet
d'obtenir cet assentiment public et formel qui donne la dignité et la
force même aux créations récentes de la nécessité. (_Mouvement
d'adhésion._) Gardons-nous donc de repousser aucun moyen prompt et
facile de constater le voeu national; recherchons-le au contraire,
demandons au pays cette force précieuse que lui seul peut nous assurer.
(Voix nombreuses: _Très-bien! très-bien!_) Le projet de loi que le Roi
nous a ordonné de vous proposer, bon et juste, à nos yeux, dans tous les
temps, nous paraît emprunter, des circonstances où nous sommes, un
caractère particulier d'importance et d'utilité. Il rattache par un lien
de plus le gouvernement à la nation.
PROJET DE LOI.
Art. 1er. Tout député qui acceptera des fonctions publiques salariées
sera considéré comme donnant, par ce seul fait, sa démission de membre
de la Chambre des députés.
Art. 2. Néanmoins, il continuera de siéger dans la Chambre jusqu'au jour
où sera consommée l'élection à laquelle son acceptation de fonctions
publiques salariées aura donné lieu.
Art. 3. Sont exceptés de la disposition contenue dans l'article 1er les
militaires jusqu'au grade de lieutenant-colonel inclusivement.
Art. 4. Les députés qui, à raison de l'acceptation de fonctions
publiques salariées, auront cessé de faire partie de la Chambre des
députés, pourront être réélus.
M. GUIZOT, _ministre de l'intérieur._--Dans l'état de la législation et
de l'administration jusqu'à ce jour, l'amendement qui vous est proposé
par l'avant-dernier préopinant était naturel, et pouvait même paraître
légitime[14]; attaché au projet de loi que nous avons présenté, il a
quelque chose d'étrange.
[Note 14: L'amendement proposé par M. Hector Le Pelletier d'Aunay,
député de la Nièvre, portait: «Tout député qui acceptera des fonctions
salariées, autres que celles de ministre du Roi siégeant au conseil,
sera considéré comme donnant, par ce seul fait, sa démission de membre
de la Chambre des députés.»]
Quel est l'effet du projet de loi, quel est son but avoué? C'est
d'empêcher qu'aucun député ne puisse devenir fonctionnaire, sans l'aveu
du pays, contre le gré du pays, dans un intérêt personnel ou dans
l'intérêt exclusif du pouvoir.
Quel est au contraire l'effet de l'amendement qui vous est proposé?
C'est d'empêcher qu'un député ne puisse devenir fonctionnaire de l'aveu
du pays aussi bien que de l'aveu du Roi, quand l'un et l'autre
s'entendent sur ce point, quand ils croient que la nomination a lieu
dans les intérêts communs du pays et du pouvoir.
Voilà l'effet de l'amendement, mis en regard de l'effet du projet de
loi.
Il s'agit donc évidemment ici d'une restriction apportée au choix des
électeurs. On restreint leur liberté dans une sphère plus étroite, et on
la restreint précisément au moment où leur choix s'accorde avec celui du
prince.
Cette restriction, à ce qu'il me semble, n'a en soi-même rien d'utile.
Toute restriction apportée à la liberté des électeurs me paraît peu
favorable, à moins qu'elle ne soit commandée par la nécessité, à moins
que des convenances ne la réclament; et ce n'est pas au moment peut-être
où le but d'ôter, de diminuer les restrictions qui gênent cette liberté
préoccupe les esprits, qu'il convient d'en introduire de nouvelles.
La restriction dont il s'agit est-elle commandée par de grandes
considérations politiques, par quelque nécessité d'intérêt public?
J'avoue que je ne le crois pas.
Remarquez qu'il ne s'agit pas ici de prévenir la nomination de députés,
comme fonctionnaires, dans un département où ils exercent une influence
personnelle, où cette influence pourrait agir au profit de leur
élection. Il est écrit dans une loi que nul ne peut être élu député dans
le département où il exerce des fonctions publiques.
_Une voix._--L'exclusion n'a point lieu pour la charge de procureur
général; elle ne porte que sur celle de préfet.
_M. le Ministre._--Oui, celle de préfet seulement. Elle a lieu pour les
fonctions de préfet, et en même temps pour celles de sous-préfet, les
sous-préfets n'étant que des fonctionnaires subalternes dans la même
administration.
Cette limitation est donc écrite dans la loi, et il ne s'agit que de
l'influence que pourrait exercer un député ailleurs que dans le
département où il est fonctionnaire; il s'agit de son élection dans des
lieux où il n'est pas présumé exercer une influence extraordinaire et
illégitime. Eh bien! cette exception est-elle commandée par un grand
intérêt public? Je ne le pense pas.
Il est, si je ne me trompe, dans la nature et dans le but du
gouvernement représentatif de prétendre, non pas seulement à ce que
l'autorité soit surveillée, et fortement contrôlée par une opposition
éclairée et nationale, mais aussi que l'administration elle-même soit
bonne. C'est même, selon moi, le premier but de tout système
constitutionnel de former une bonne administration, de donner au pays un
bon gouvernement, de faire pénétrer ce gouvernement dans tous les
replis, dans toutes les parties de l'administration. C'est, si je ne me
trompe, le but fondamental, l'état légitime du gouvernement
représentatif, du gouvernement de la majorité, d'être sans cesse soumis
au contrôle et au libre déploiement de la minorité. C'est là, si je puis
me servir de cette expression, c'est là l'état normal du régime
constitutionnel.
Eh bien, c'est à cet état que votre amendement apporte obstacle.
Il ne s'agit pas seulement ici de former l'administration, de donner à
l'État des ministres pris dans la majorité; il s'agit de faire pénétrer
le même esprit, le même caractère, les mêmes principes dans l'État tout
entier, de les faire entrer, de les faire pénétrer dans toutes les
parties de l'administration.
Votre amendement enlève au gouvernement toute possibilité de le faire;
votre amendement sépare le gouvernement de l'administration et semble
fait pour l'empêcher, lorsqu'il à la majorité dans la Chambre, de faire
pénétrer les hommes de cette majorité dans l'administration. Je ne crois
pas que ce soit là le but, le meilleur résultat du gouvernement
représentatif.
Remarquez, messieurs, quel est l'effet de la réélection qui vous est
proposée: c'est de faire pénétrer, indirectement à la vérité, le
principe de l'élection dans une multitude de fonctions importantes où il
serait impossible de le faire pénétrer directement. Vous êtes occupés,
dans ce moment, de la question de savoir comment vous introduirez le
principe de l'élection dans les administrations locales, et je n'ai
garde de prétendre que ce projet ne soit pas bon et louable. Mais la
réélection, telle que vous la proposez, doit avoir pour effet de faire
pénétrer le principe de l'élection dans la haute administration, de le
faire pénétrer indirectement, il est vrai, mais cependant de l'y faire
pénétrer de manière qu'il y exerce un véritable empire.
Vous ne pouvez, messieurs, admettre en principe que l'administration
tout entière soit élective. Vous ne voulez sans doute pas qu'il en soit
ainsi.
Mais remarquez que, dans le système du projet de loi, l'élection
exercera sur la haute administration, sur les fonctionnaires supérieurs,
une grande influence. Elle y pénétrera indirectement, et, si cela se
peut, sans porter atteinte à la prérogative royale, sans compromettre
l'ordre public, selon la marche régulière de l'administration. Il y a
avantage, il y a profit, dans l'intérêt des libertés publiques, à ce que
le principe de l'élection ne soit pas directement introduit dans toutes
les parties de l'administration, dans la sphère supérieure comme dans la
sphère inférieure, dans celle de l'action comme dans celle du conseil.
On a dit, si je ne me trompe, qu'il y aurait défaut de temps pour les
députés préfets ou procureurs généraux, qu'il leur serait impossible de
remplir à la fois leurs fonctions d'administrateurs et de députés.
J'avoue que je ne suis pas touché de cette considération, quoiqu'elle
semble fondée. Je ne dirai pas qu'il ne puisse y avoir quelque
inconvénient dans certains cas. Cependant il est, je crois, infiniment
plus important que les principaux fonctionnaires de l'administration
viennent se pénétrer dans cette Chambre de l'esprit général du
gouvernement, des principes de la majorité, et qu'ils les reportent
ensuite dans leurs départements. Ce n'est pas du temps perdu, messieurs,
que le temps passé à s'instruire dans cette Chambre, à se bien pénétrer
de ses principes, et les exemples ne me manqueraient pas, s'il était
possible de citer, pour montrer que le séjour dans cette Chambre, la
participation à ses travaux a plus d'une fois utilement influé sur les
fonctionnaires administrateurs, qu'ils y ont puisé un nouvel esprit, des
vues plus libérales, et que par là les progrès qui s'étaient faits dans
la Chambre ont pénétré dans l'administration.
On a parlé d'un article de la Charte qui disait que les fonctions de
député devaient être gratuites. Je ne vois pas d'article pareil dans la
Charte. La Charte ne dit rien à ce sujet. Je ne suis pas de ceux qui
prétendraient qu'il en dût être autrement. Mais je dois dire que la
Charte ne spécifie rien à cet égard, qu'il n'y a à ce sujet aucune
exclusion prononcée par la Charte.
_Une voix._--C'est par une loi.
_Autre voix à gauche._--Et par une bonne loi.
_M. le Ministre._--Il est donc également dans l'esprit du gouvernement
de la majorité et comme garantie de la liberté, il est, dis-je, dans ce
double intérêt que le projet de loi soit adopté dans toute son étendue.
Par le principe de la réélection, il assure pleinement la garantie de la
liberté; et non-seulement il assure la garantie de la liberté, mais il
donne aux choix des citoyens, sur la haute administration, toute
l'influence qu'ils peuvent avoir, et, en même temps, il assure au
pouvoir l'approbation publique en faveur de ses fonctionnaires.
J'aborde le seconde partie des objections qui ont été faites.
On a craint que la prérogative royale ne reçût quelque atteinte, que le
pouvoir ne fût énervé. Je crois, messieurs, qu'en fait de forces du
pouvoir, il ne faut pas en juger par l'apparence; qu'il y a tel fait
qui, extérieurement, au premier coup d'oeil, semble affaiblir le
pouvoir, et qui au contraire ne fait que le fortifier. Le principe en
vertu duquel vous siégez dans cette Chambre a été attaqué aussi pendant
longtemps comme affaiblissant le pouvoir. On a dit qu'il y aurait aussi
affaiblissement du pouvoir dans la réélection des députés fonctionnaires
et dans la libre discussion. C'est un argument qui a été populaire parmi
des hommes partisans du pouvoir. Il est oublié aujourd'hui.
C'est le même argument qu'on reproduit aujourd'hui, dans une application
particulière. En fait, je ne crois pas que le pouvoir ait été affaibli
par l'intervention du pays dans les affaires publiques. Je parlais
d'exemples tout à l'heure: il n'y a jamais eu de pays où le pouvoir ait
été plus fort que celui de Pitt. Le pouvoir de Pitt, en Angleterre, a
été plus fort que celui de Napoléon, le plus grand des despotes. Il a
été plus fort, parce qu'il s'est servi de moyens de gouvernement qui
faisaient intervenir le peuple dans les affaires. Ces moyens étaient
tout autres que ceux qu'employait Napoléon; mais la force de l'État n'en
était que plus grande.
Il ne faut pas juger de l'état du pouvoir par la diversité des moyens
qu'il emploie. La liberté, la discussion publique sont, dans un certain
état de société, les véritables moyens de pouvoir. Que le pouvoir s'en
serve franchement et la force ne lui manquera pas. La force ne manquera
jamais aux pouvoirs nationaux, aux pouvoirs qui veulent la prospérité
publique et qui la veulent franchement, aux pouvoirs qui cherchent la
force là où elle est réellement.
Je ferai remarquer, pour descendre à des considérations d'un autre
ordre, que le danger de la réélection, en pareille matière, n'est pas
aussi grand en fait qu'on se le figure. Il est probable que l'homme qui
est appelé par le prince aux grandes fonctions publiques, aux fonctions
de ministre par exemple, il est probable, dis-je, qu'il est appelé comme
un des hommes considérables de la majorité: c'est au moins une
présomption en sa faveur que le choix du souverain; c'est une
présomption pour sa réélection. Son élection est la preuve du triomphe
de l'opinion à laquelle il appartient.
Je ne dis pas que cette probabilité soit aussi grande dans toutes les
circonstances. Il est possible que l'état des choses change. Mais c'est
au moment même de son avénement au pouvoir, que vous le soumettez à une
réélection; c'est au moment où l'opinion à laquelle il est attaché
triomphe. La réélection est donc extrêmement probable. Il serait
possible qu'elle le fût moins au bout d'un certain temps. Les ministres
les plus populaires ont vu quelquefois toute leur popularité s'évanouir
au bout d'un certain temps. Mais, dans le cas dont je parle, c'est pour
ainsi dire lorsqu'ils sont dans la joie du triomphe que les députés se
présentent à la réélection. La réélection est donc alors très-probable,
ou du moins, il y a beaucoup de chances en faveur du député qui s'y
trouve soumis.
C'est un spectacle frappant que celui que nous offre l'Angleterre. En
Angleterre, une élection manque, une autre se présente: quoique notre
pays ne soit pas électoralement constitué de la même manière que
l'Angleterre, on peut voir cependant de l'analogie dans les deux
constitutions.
Un député élu par un arrondissement est promu à une fonction; il n'est
pas pour cela, en fait, déchu du rang de député; je crois au contraire
qu'en fait les chances de sa réélection sont très-grandes: s'il est
populaire, il gagnera infiniment par l'établissement du principe de sa
réélection, et l'on conçoit aisément quelle force sa réélection donnera
à la majorité de la Chambre. Peut-on mettre en balance le risque qu'il
pourrait courir de n'être pas réélu?
On a dit, si je ne me trompe, que les droits de la Chambre aussi
seraient restreints; que dans ce moment-ci la Chambre, juge des
principaux dépositaires du pouvoir, exerce sur l'existence politique de
ses membres une grande influence. J'avoue que je ne crois pas que la
Chambre coure aucune chance de voir ses droits restreints; elle en court
moins encore que la prérogative royale, s'il est possible qu'il y en ait
de dangereuse pour la prérogative. Par la réélection, on ménage la
minorité, et c'est ce qu'il faut faire pour donner plus de force à la
Chambre. Dans un bon gouvernement où l'on reconnaît la nécessité d'une
majorité, l'influence de la Chambre sera toujours infiniment supérieure
à celle des électeurs.
Je ne veux pas retenir plus longtemps l'attention de la Chambre sur
cette délibération. Il me semble qu'en principe général, la réélection
est une garantie de ce qui fait le double but du gouvernement
représentatif: d'une part, du bon gouvernement, ou gouvernement de la
majorité, qui fait que la majorité est régulièrement constituée, et
qu'elle exerce dans les diverses parties de l'État, comme présente,
toutes les influences qui lui appartiennent; d'une autre part, de la
liberté des élections, de la nationalité du gouvernement. Si vous
supprimez l'un ou l'autre de ces deux éléments, le gouvernement
représentatif ne recevra pas son plein développement.
Je vous en conjure, messieurs; ne travaillez pas à affaiblir le
gouvernement, sans pour cela fortifier la liberté. Constituez le pouvoir
fortement d'une part, et la liberté plus fortement de l'autre. Que les
deux grands éléments de notre gouvernement se trouvent en présence,
libres et capables de se dire l'un à l'autre la vérité et de lutter sans
crainte. Ce n'est pas en se préoccupant seulement de ses adversaires
qu'on sert les intérêts du pays. (_Marques générales d'adhésion._)
Je repousse l'amendement qui a été proposé.
VI
Présentation d'un projet de loi portant demande d'un crédit
extraordinaire de cinq millions, applicable, sur l'exercice de 1830, à
divers travaux publics, soit à Paris, soit dans les départements.
--Chambre des députés.--Séance du 17 août 1830.--
Ce projet de loi, adopté presque sans discussion par les deux Chambres,
fut promulgué comme loi le 8 septembre 1830. Sur les cinq millions ainsi
alloués, 3,465,000 francs étaient attribués, soit comme prêt, soit comme
subvention de l'État, à divers travaux publics dans la ville de Paris
qui, en juillet 1830, avait agi et souffert plus qu'aucune autre partie
du territoire, et 1,535,000 francs furent affectés à des travaux dans
les départements.
M. GUIZOT, _ministre de l'intérieur._--Messieurs, le Roi nous a ordonné
de demander à la Chambre un crédit extraordinaire de cinq millions
applicable, sur l'exercice 1830, à des dépenses urgentes.
En déposant les armes, le peuple de Paris est revenu à ses travaux; mais
tous ne les ont pas retrouvés, et une interruption de travail de quinze
jours laisse après elle bien des besoins. La nécessité de diriger vers
des emplois utiles une activité qui pourrait compromettre de grands
intérêts, si elle manquait d'aliment, s'applique à toute la France; elle
est plus pressante qu'ailleurs à Paris, où la commotion a été si forte,
la lutte si terrible et si glorieuse.
L'énergique élan des journées de juillet s'arrête aujourd'hui sur les
débris des obstacles qu'il a renversés, et ce n'est pas la moindre
gloire de la population de Paris. Mais l'ébranlement ne peut cesser en
un jour, et la rumeur est forte encore après le péril. Le bon sens du
peuple le reconnaît et demande au travail un refuge contre de nouvelles
agitations. Témoin de ce qu'a pu faire le courage de ce peuple,
messieurs, vous en croirez son bon sens, et vous lui ouvrirez les
ateliers qu'il réclame.
Déjà les travaux du gouvernement et de la ville ont repris dans Paris
toute l'activité que comportent les allocations des budgets. Mais au 1er
juillet dernier, il ne restait à la direction des travaux de Paris, sur
les fonds alloués pour 1830, que 497,026 francs; cette somme est
aujourd'hui réduite à moins de 350,000 francs. Les ressources ordinaires
ne suffissent donc point pour atteindre le but qui vient d'être indiqué,
et nous devons nous mettre au niveau des circonstances sous l'empire
desquelles s'est trouvée la capitale.
Pour subvenir à ce besoin de travail, nous avons, messieurs, recherché
les ouvrages qui réunissent la double condition d'être d'une utilité
incontestable et de pouvoir être immédiatement repris et vivement
poussés. Nous nous sommes aussi souvenus que l'honorable et l'utile, en
pareille matière, n'est pas de commencer, mais de finir. Dans tout ce
qui n'est pas primes d'alignements et terrassements, nous nous sommes
exclusivement attachés à continuer et à terminer des entreprises dont
l'achèvement était ajourné. Voulant occuper un aussi grand nombre de
bras qu'il se peut faire, nous avons préféré les travaux les plus
grossiers à ceux dont l'exécution se ramifie entre plusieurs
professions. Je joins ici un état qui vous apprendra mieux que nos
paroles si notre choix a été bien dirigé.
Il est possible, messieurs, il est utile, il est indispensable
d'employer immédiatement en très-grande partie dans Paris, à ces travaux
et à quelques autres dépenses urgentes, environ cinq millions de francs;
et, avant d'aller plus loin, nous devons déclarer qu'appréciant
d'impérieuses nécessités et nous confiant au patriotisme de la Chambre,
nous n'avons pas craint de faire commencer immédiatement les travaux
pour lesquels nous vous demandons des fonds. Les besoins auxquels il
faut subvenir s'accommoderaient mal de l'inévitable lenteur des
délibérations des Chambres, et les exigences de notre devoir nous ont
paru supérieures à toute autre considération. Une ordonnance royale,
datée d'hier, a provisoirement accordé le crédit de cinq millions sur
lequel nous vous demandons de délibérer. L'article 2 de cette même
ordonnance prescrit la présentation immédiate du projet de loi que nous
avons l'honneur de vous proposer.
Parmi les travaux auxquels est destinée cette somme, les uns sont
imputables sur les fonds de l'État, les autres sur ceux de la ville de
Paris. Pour les premiers, vous n'hésiterez pas, s'il doit en résulter
une garantie de repos et de consolidation, à faire aujourd'hui des
dépenses qu'il faudrait faire plus tard.
Quant aux travaux imputables sur les fonds de la ville de Paris, le
budget de celle-ci est épuisé. Ses charges sont grandes pour l'avenir;
la perception de l'octroi a été arrêtée pendant plusieurs jours; des
besoins extraordinaires se déclarent; la réserve veut être promptement
reformée. Pénétré des sentiments qui nous amènent devant vous, le
conseil municipal de Paris demande, messieurs, que le trésor lui fasse,
à quatre pour cent, un prêt de deux millions, remboursables en quatre
années, par quart. Ces conditions vous paraîtront d'autant plus
acceptables qu'une partie des travaux extraordinaires que doit faire la
ville est nécessitée par les dégâts commis dans les combats de juillet.
Telles sont les réparations des barrières et des corps de garde brûlés
ou renversés, des pavés démontés, des édifices mutilés. Le voeu a été
émis que toutes ces dépenses, causées par les journées de juillet,
fussent supportées par la France, au profit de laquelle a combattu la
population de la capitale. Je ne rappelle en ce moment ce voeu émis par
des habitants des départements que pour faire remarquer la convenance
des propositions du conseil municipal de Paris.
Ainsi, messieurs, nous ne vous demandons réellement qu'un crédit de
trois millions, puisqu'il en sera remboursé deux par la ville; et
encore, pour les travaux de l'État, comme pour ceux de la ville, il
s'agit d'une avance et non point d'un sacrifice: vous ne ferez
qu'accélérer des travaux en cours d'exécution; la convenance politique
de la mesure n'a pas besoin d'être plus longuement développée.
PROJET DE LOI.
«Art. 1er. Un crédit extraordinaire de cinq millions est ouvert, sur
l'exercice 1830, au ministre secrétaire d'État au département de
l'intérieur, qui en fera emploi pour les travaux publics et autres
besoins urgents, auxquels il est indispensable de pourvoir.
«Art. 2. Il sera rendu compte de l'emploi de ce crédit dans les formes
légales et accoutumées.»
VII
Discussion d'une proposition relative à la formule du serment exigé de
tous les fonctionnaires publics.
--Chambre des députés.--Séance du 19 août 1830.--
Le 11 août 1830, le baron Mercier, député de l'Orne, fit à la Chambre
des députés cette proposition:
ART. 1.
«Tous les fonctionnaires, dans l'ordre administratif et judiciaire,
seront tenus de prêter le serment de fidélité au roi des Français, et
d'obéissance à la Charte constitutionnelle et aux lois du royaume.
ART. 2.
«Toute autre formule est abrogée.
ART. 3.
«Tous les fonctionnaires mentionnés dans l'art. 1 prêteront
immédiatement le serment ci-dessus; faute de quoi, ils seront considérés
comme démissionnaires.
La commission nommée pour examiner cette proposition fit son rapport à
la Chambre le 17 août, et proposa divers amendements destinés surtout à
étendre aux officiers des armées de terre et de mer l'obligation du
serment, et à fixer, pour l'accomplissement de cette obligation, un
délai de quinze jours, à partir de la promulgation de la loi.
Dans le débat, il fut proposé, par voie d'amendement, d'imposer aussi,
dans un délai déterminé, l'obligation du serment aux membres des deux
Chambres qui ne l'auraient pas encore prêté, et de considérer comme
démissionnaires les pairs et les députés qui n'auraient pas satisfait à
cette obligation. Ce fut à l'occasion de cet amendement que je fis,
comme député, non comme ministre, les observations et la proposition
suivantes:
M. GUIZOT.--Il y a évidemment ici deux questions distinctes, sur
lesquelles au fond tout le monde est d'accord. La première, c'est la
nécessité, pour les membres des deux Chambres comme pour les
fonctionnaires de l'ordre administratif ou judiciaire, de prêter le
serment. Personne dans la Chambre ne conteste la nécessité de ce
serment. La seconde, c'est que les pairs se trouvent à cet égard dans
une situation différente de celle des députés. Il convient d'introduire
dans la loi une disposition qui n'annule pas à tout jamais la pairie,
quand le possesseur actuel refuse de prêter le serment. J'ai en
conséquence l'honneur de proposer un amendement qui me paraît devoir
résoudre la difficulté.
«Tout pair qui n'aura pas prêté le serment dans le délai de.... sera
considéré comme personnellement déchu de son siège, lequel passera
immédiatement à son héritier.»
_Quelques voix._--C'est préjuger la question de l'hérédité de la pairie.
M. GUIZOT.--J'entends dire que l'amendement préjuge la question de
l'hérédité de la pairie. Je ferai remarquer que l'hérédité de la pairie
est l'état légal et constitutionnel dans lequel nous sommes. Il est vrai
que cet article de la Charte doit être mis en discussion à la session
prochaine; mais en attendant, la pairie est complétement héréditaire; et
en faisant une loi comme celle-ci, vous ne devez raisonner que dans
l'hypothèse de l'hérédité; vous ne pouvez pas admettre un amendement qui
s'en écarterait.
M. DE CORCELLES.--Alors il faut ajouter par sous-amendement: «Sans rien
préjuger.»
M. GUIZOT.--Je répondrai d'avance au sous-amendement, qu'il ne s'agit
pas d'insérer dans la loi cette disposition: _Sans rien préjuger sur ce
qui sera fait_, puisqu'il est décidé que l'article de la Charte sur la
pairie sera mis en question dans la session prochaine. Cet article ne
peut être abrogé par la loi que nous faisons en ce moment, il est donc
inutile d'ajouter: _Sans rien préjuger._
M. DE CORCELLES.--Je retire mon amendement.
M. GIROD DE L'AIN.--Pour laisser tout entière la question de l'hérédité
de la pairie, on pourrait se contenter de dire que le pair qui refusera
de prêter le serment sera personnellement déchu de son titre de la
pairie.
M. GUIZOT.--Je ne m'oppose point au retranchement du dernier membre; ce
que je demande, c'est que la déchéance de la pairie soit personnelle.
_M. le Président._--J'invite M. le ministre de l'intérieur à rédiger
l'amendement.
M. GUIZOT.--C'est comme député que je le propose.
M. DE BERBIS.--Nous sommes si peu préparés à la question qui vient
d'être soulevée qu'il paraîtra utile d'en demander l'ajournement. Quant
à moi, je déclare que je ne suis pas suffisamment éclairé.
Une telle question peut-elle être traitée aussi brusquement par des
amendements contradictoires? Il faut bien se garder de prendre une
résolution qui pourrait par la suite enchaîner notre vote.
Je conçois que, pour la Chambre des députés, on assigne un délai; il
faut sortir de cet état; ceux qui ne veulent pas entrer dans le
gouvernement doivent se retirer. Mais il n'en est pas de même de la
Chambre des pairs; pouvons-nous assigner un délai après lequel la
déchéance serait prononcée? Il serait peut-être possible, en y
réfléchissant mûrement, de trouver une rédaction qui laisse intact le
principe de l'hérédité. Défions-nous de trop de précipitation. En allant
si vite, nous pourrions tomber dans de graves inconvénients dont nous
aurions plus tard à nous repentir. Par ces considérations, je demande
l'ajournement.
M. MADIER DE MONTJAU.--Il est vrai que c'est par amendement que cette
immense question a été soulevée; mais il y a un intérêt plus grand et
plus puissant à ne pas laisser flotter plus longtemps l'opinion publique
sur la question du serment. Un homme dont je ne voudrais pas aggraver la
cruelle position, mais dont je suis forcé de rappeler le souvenir, se
crut obligé, je ne sais par quel scrupule de conscience, à refuser
pendant deux ans le serment. L'instinct public ne s'y trompa pas. On
considéra cet homme comme un ennemi irréconciliable des libertés
publiques. D'horribles événements ont prouvé que l'instinct public ne
s'était pas trompé. Voulez-vous que des pairs se placent dans cette
position lorsqu'un seul a suffi pour mettre la France en péril? Je
demande que les pairs soient astreints sur-le-champ à prêter le serment
que nous avons tous prêté. (_Sensation prolongée._)
M. GUIZOT.--Voici la rédaction que je propose comme député:
«Nul ne pourra siéger dans l'une ou l'autre Chambre s'il ne prête le
serment exigé par la présente loi.
«Tout député qui n'aura pas prêté le serment dans le délai de quinze
jours sera considéré comme démissionnaire.
«Tout pair qui n'aura pas prêté le serment dans le délai de trois mois
sera considéré comme personnellement déchu du droit de siéger dans la
Chambre des pairs.»
_Voix diverses à gauche._--Pourquoi trois mois?... Le même délai...
quinze jours.
M. GUIZOT.--Ma raison pour introduire dans l'amendement un délai pour
messieurs les pairs, c'est que le résultat de la décision qui les
concerne est plus grave. Le député démissionnaire peut être réélu et
renvoyé à la Chambre par le collége électoral, tandis que le pair est
personnellement déchu du droit de siéger à la Chambre. Il faut donc lui
laisser le temps de délibérer sur une résolution qui doit avoir de si
graves conséquences.
M. EUSÈBE SALVERTE.--J'ai demandé que le délai fût le même pour les
députés et pour les pairs. A cette demande, M. le ministre de
l'intérieur a répondu que les conséquences du refus de serment étaient
plus graves pour les pairs que pour les députés. D'abord je ferai
remarquer qu'un député, démissionnaire pour avoir refusé de prêter le
serment, ne serait certainement pas réélu; car le premier acte qu'il
devrait faire serait de prêter serment comme électeur. Mais peu importe
la gravité des conséquences. Un délai de quinze jours doit suffire.
Quelle confiance puis-je avoir dans un homme qui balance longtemps entre
la perte de son titre de pair et les avantages attachés à sa
conservation? Je maintiens le délai de quinze jours.
M. PETOU.--Je demande le délai d'un mois pour les pairs.
M. DEMARÇAY.--Une explication est ici nécessaire. Entend-on seulement
parler des pairs et des députés présents? Je demande que le délai soit
porté à un mois pour les membres des deux Chambres qui sont en France.
(_Appuyé, appuyé!_)
M. MESTADIER.--Je demande la division. M. Guizot a proposé trois mois
pour les pairs; d'autres membres ont demandé un mois.
_M. le Président._--Je vais mettre aux voix les paragraphes séparément,
ce qui établit la division demandée par M. Mestadier.
«Nul ne pourra siéger dans l'une ou l'autre Chambre, s'il ne prête le
serment exigé par la présente loi.»
(Adopté à l'unanimité.)
«Tout député qui n'aura pas prêté le serment dans le délai de quinze
jours sera considéré comme démissionnaire.»
On demande que le délai soit porté à un mois.
_Voix à gauche._--La priorité pour le délai de quinze jours.
_M. le Président._--Je dois commencer par le plus long délai.
(Le délai d'un mois est mis aux voix et rejeté.)
La Chambre adopte le paragraphe avec le délai de quinze jours.
Paragraphe 3:
«Tout pair qui n'aura pas prêté le même serment, dans le délai de trois
mois, sera considéré comme personnellement déchu du droit de siéger dans
la Chambre des pairs.»
Le délai de trois mois est rejeté à une grande majorité.
M. SALVERTE.--J'abandonne le délai de quinze jours pour me réunir au
délai d'un mois.
M. ODIER.--- Il ne faut pas oublier qu'il ne s'agit que des pairs qui
sont en France.
M. JACQUEMINOT.--Il est bien entendu que les pairs qui ont des missions
à l'étranger, comme M. l'amiral Duperré, ne sont pas compris dans ce
délai.
M. GUIZOT.--Il y a des délais légaux établis dans le Code civil pour les
personnes qui sont hors de France. Ces délais s'appliqueront aux pairs
qui sont hors de France comme à tous les individus.
VIII
Renseignements donnés par le ministre de l'intérieur sur les changements
opérés dans le personnel de l'administration après la révolution de
1830.
--Chambre des députés--Séance du 27 août 1830.--
A plusieurs reprises, et notamment dans la séance du 27 août 1830, on
avait reproché au gouvernement de ne pas procéder assez fermement ni
assez vite dans les changements qui devaient être apportés dans le
personnel de l'administration, et ce reproche semblait particulièrement
adressé au ministre de l'intérieur. J'y répondis, en donnant à ce sujet,
les renseignements de fait et les explications qui suivent:
M. GUIZOT, _ministre de l'intérieur._--Je remercie l'honorable
préopinant[15] de m'avoir fourni l'occasion d'expliquer à cette tribune
des faits que depuis longtemps je désire y faire connaître.
[Note 15: M. Énouf, député de la Manche.]
Je ne crois pas qu'il convienne au gouvernement du Roi de répondre à
toutes les questions qui peuvent de toutes parts être élevées sur sa
marche; mais je pense que jamais il ne doit perdre une occasion pour
faire connaître la vérité sur ses actes et mettre le pays à même d'en
juger avec pleine connaissance. (_Adhésion._) On a reproché à
l'administration de l'intérieur de ne pas mettre assez de promptitude
dans les changements qu'il doit opérer; je n'ai à cela qu'une seule
réponse; il y a en France quatre-vingt-six préfets; à l'heure qu'il est
soixante-seize ont été changés, complétement changés, non pas
transportés d'un lieu à un autre, mais effectivement changés; il y a
deux cent soixante-dix-sept sous-préfets; il y en a soixante-un de
changés; il y a quatre-vingt-six secrétaires généraux; il y en a
trente-huit de changés. Je ne dis pas cela pour entrer en discussion sur
le mérite des choix; je ne crois pas que cela puisse être porté à la
tribune, mais uniquement pour laver l'administration du reproche de
lenteur.
M. DEMARÇAY.--J'ai dit le contraire.
M. GUIZOT.--Ce n'est pas à l'honorable préopinant seul que je réponds;
je saisis l'occasion de répondre à des reproches qui s'élèvent de plus
d'un lieu, et je le remercie de m'en avoir fourni l'occasion.
Je n'ai parlé et je ne puis parler que de ce qui s'est passé dans mon
département; mais je sais que, dans les départements de mes collègues,
le même empressement a été apporté. Je me hâte de dire qu'il est
impossible que dans un travail aussi étendu, aussi prompt, on n'ait pas
commis des erreurs qui ont la précipitation même pour cause; je le
reconnais et j'ajoute que ces erreurs, dès que le temps nous les aura
signalées, seront aussitôt réparées.
Quant au fond des choses, je crois que, même après les plus grandes
secousses, lorsque l'état général du pays est changé, aucun esprit
radicalement exclusif et hostile ne doit être apporté dans le choix des
personnes. La maxime de César qui dit: _Quiconque n'est pas contre moi
est pour moi_, cette belle maxime doit être prise pour règle d'une bonne
administration. (_Bravos._) Un gouvernement n'est pas appelé à faire
triompher tel ou tel ordre de personnes, mais à faire prévaloir certains
principes, certains intérêts généraux, et c'est pour lui une bonne
fortune quand il peut attirer à ces intérêts des défenseurs pris dans
tous les rangs de la société. (_Nouvelle et vive adhésion._)
Quant à un autre reproche qui a été adressé à l'administration, le
reproche de n'avoir pas considéré soudainement toutes les lois comme
abrogées, de n'avoir pas appelé, par exemple, la population à élire
partout un certain ordre de magistrats, je ne crois pas que ce reproche
non plus soit fondé. C'est le premier principe d'ordre social et de
gouvernement que les lois, tant qu'elles ne sont pas formellement
abrogées, subsistent et doivent être exécutées. Pour moi, dépositaire de
la confiance du Roi dans mon département, je ne me croirai pas permis
d'agir autrement que ne me l'ordonnent les lois du pays. Je suis le
premier à penser que de grands changements doivent être apportés à ces
lois en ce qui concerne les magistrats municipaux, qu'il faut que le
principe de l'élection se fasse une grande part et influe sur la
conduite de l'administration: je serai le premier à provoquer
l'intervention de ce principe et à le présenter aux Chambres; mais dans
l'état de la législation, il n'est pas permis au gouvernement de mettre
en action un principe qui n'est pas dans la loi.
J'ajouterai que partout où spontanément, librement, par le cours des
choses, dans un moment de crise, l'élection est intervenue, partout par
exemple où la garde nationale s'est organisée elle-même, où les citoyens
ont nommé leurs officiers, où même ils ont désigné leurs maires, leurs
adjoints, l'administration s'est empressée de confirmer ces choix; elle
les a regardés comme l'expression naturelle et légitime du voeu public;
loin de le repousser, elle l'a accueilli; c'est là, je crois, tout ce
qu'elle pouvait faire. (_Bravo! bravo!_)
Je n'ai plus qu'un mot à dire sur l'amendement en lui-même. Il a pour
objet de restreindre seulement à notre session le droit des députés
devenus fonctionnaires à continuer de siéger dans la Chambre jusqu'à la
réélection. Je réponds que ceci n'est pas seulement une mesure de
circonstance; ce n'est pas parce qu'il y a eu un plus ou moins grand
nombre de députés appelés à des fonctions publiques, que la mesure doit
être adoptée; elle est bonne en soi et en tout état de choses. Il nous a
paru qu'on ne pouvait poser en principe que le choix du gouvernement
équivalût à une destitution du député. Tant que la réélection n'a pas eu
lieu, la prérogative est en faveur de celui qui possède le titre.
Excepté dans la circonstance extraordinaire où nous nous trouvons, il
n'arrivera jamais que le nombre des députés appelés à des fonctions
publiques, durant une session, soit fort considérable; jamais il n'y
aura une invasion des places par la Chambre, et dès lors il n'y a pas
d'inconvénient à ce que nous ayons proposé.
C'est sur ces raisons fondamentales et non pas sur des motifs de
circonstance que l'article a été introduit. Je prie donc la Chambre de
repousser l'amendement.
IX
Présentation, par le ministre de l'intérieur d'un rapport général sur
l'état de la France et les actes du gouvernement depuis la révolution de
1830.
--Chambre des députés.--Séance du 11 septembre 1830.--
M. GUIZOT, _ministre de l'intérieur._--Messieurs, le Roi nous a ordonné
de mettre sous vos yeux le tableau de l'état de la France et des actes
du gouvernement depuis la glorieuse révolution qui a fondé son trône en
sauvant notre pays.
Fier de son origine, le gouvernement éprouve le besoin de dire hautement
comment il comprend sa mission et se propose de la remplir.
Il est le résultat d'un héroïque effort soudainement tenté pour mettre à
l'abri du despotisme, de la superstition et du privilége, les libertés
et les intérêts nationaux.
En quelques jours, l'entreprise a été accomplie avec un respect et un
ménagement, jusque-là sans exemple, pour les droits privés et l'ordre
public.
Saisie d'un juste orgueil, la France s'est promis qu'un si beau triomphe
ne serait point stérile. Elle s'est regardée comme délivrée de ce
système de déception, d'incertitude et d'impuissance qui l'a fatiguée et
irritée si longtemps. Elle a compté sur une politique conséquente et
vraie qui ouvrirait devant elle une large carrière d'activité et de
liberté. Elle y veut marcher d'un pas ferme et régulier.
C'est dans ce caractère de l'événement au sein duquel il est né, et des
espérances dont la France est animée, que le gouvernement trouve la
règle de sa conduite.
Il se sent appelé à puiser sa force dans les institutions qui
garantissent les libertés du pays, à maintenir l'ordre légal en
améliorant progressivement les lois, à seconder sans crainte, au sein de
la paix publique, fortement protégée, le développement de toutes les
facultés, l'exercice de tous les droits.
Telle est, à ses yeux, la politique qui doit faire porter à notre
révolution tous ses fruits.
Pour la réaliser, une première tâche lui était imposée. Il fallait
prendre partout possession du pouvoir, et le remettre à des hommes
capables d'affermir le triomphe de la cause nationale. Grâce aux
conquêtes de 1789, l'état social de la France a été régénéré; grâce à la
victoire de 1830, ses institutions politiques ont reçu en un jour les
principales réformes dont elles avaient besoin. Une administration
partout en harmonie avec l'état social et la Charte, une constante
application des principes consacrés sans retour, tel est aujourd'hui le
besoin pressant, le voeu unanime du pays. De nombreux changements dans
le personnel étaient donc la première nécessité du gouvernement; par là,
il devait faire sentir en tous lieux sa présence, et proclamer lui-même
son avénement. L'oeuvre avance vers son terme. Le temps prononcera sur
le mérite des choix. Mais on peut, dès aujourd'hui, se former une juste
idée de l'étendue et de la célérité du travail; nous vous en présentons
rapidement les principaux résultats.
A peine en fonctions, le ministre de la guerre a pourvu au commandement
des divisions et subdivisions militaires. 75 officiers généraux en
étaient investis; 65 ont été remplacés; 10 sont demeurés à leur poste;
ils l'ont mérité par la promptitude et la franchise de leur concours.
En même temps, et dès le 8 août, les officiers généraux qui se
trouvaient chargés de l'inspection ordinaire des troupes ont été
rappelés; et dix lieutenants généraux ou maréchaux de camp ont été
envoyés auprès des corps, avec ordre de proclamer l'avénement du Roi, de
prévenir toute scission, et de proposer, parmi les officiers, les
remplacements nécessaires.
Trente-neuf régiments d'infanterie et vingt-six régiments de cavalerie
ont reçu des colonels nouveaux. Beaucoup de remplacements ont eu lieu
dans les grades inférieurs.
Des commandants nouveaux ont été envoyés dans trente-une places
importantes.
Une commission d'officiers généraux, en fonctions depuis le 16 août,
examine les titres des officiers qui demandent du service. Son travail
est fort avancé.
Des mesures ont été prises, dès les premiers jours du mois d'août, pour
le licenciement des régiments suisses de l'ancienne garde royale et de
la ligne. Elles sont en pleine exécution. Le licenciement des régiments
français de l'ex-garde et des corps de la maison militaire du roi
Charles X est accompli.
Pour compenser les pertes qu'entraîne ce licenciement, l'effectif des
régiments d'infanterie de ligne sera porté à 1,500 hommes, celui des
régiments de cavalerie à 700 hommes, celui des régiments d'artillerie et
du génie à 1,200 et 1,450 hommes.
Trois régiments nouveaux, un de cavalerie sous le nom de _lanciers
d'Orléans_, deux d'infanterie sous les nos 65 et 66, et six bataillons
d'infanterie légère s'organisent en ce moment.
Deux bataillons de gendarmerie à pied ont été spécialement créés pour
faire le service dans les départements de l'Ouest.
Une garde municipale a été instituée pour la ville de Paris. Plus de la
moitié des hommes qui doivent la composer sont prêts à entrer en
activité de service.
Le général commandant l'armée d'Afrique a été changé. Le drapeau
national flotte dans les rangs de cette armée qui s'est montrée aussi
empressée de l'accueillir que digne de le suivre, et qui recevra les
récompenses qu'elle a si vaillamment conquises.
Ainsi, au bout de cinq semaines, le personnel de l'armée est renouvelé
ou près du terme de son renouvellement.
La marine n'appelait pas des réformes si étendues. Par sa nature même,
ce corps exige la réunion de connaissances spéciales et d'une expérience
longue et continue. Aussi l'ancien gouvernement avait-il été forcé d'y
conserver ou d'y admettre des officiers qui professaient hautement des
opinions dont il poursuivait la ruine: ils se sont hâtés d'accueillir
notre révolution; elle accomplissait leurs voeux. Là peu de changements
étaient donc nécessaires. Cependant les abus qui avaient pénétré ont été
abolis. Trois contre-amiraux, douze capitaines de vaisseau, cinq
capitaines de frégate, quatre lieutenants de vaisseau et un enseigne ont
été admis à la retraite. Une commission présidée par le doyen de l'armée
navale examine avec soin les réclamations des officiers que l'ancien
gouvernement avait écartés. Une création nouvelle, celle des amiraux de
France, a assuré à la marine des récompenses proportionnées à ses
services, et l'a fait sortir de cette espèce d'infériorité où elle était
placée comparativement à l'armée de terre, qui possédait seule la
dignité de maréchal de France. Enfin l'illustre chef de l'armée navale
en Afrique a reçu du Roi, par son élévation à ce grade, le juste prix de
ses travaux; et ses compagnons trouveront à leur arrivée en France
l'avancement et les distinctions qu'ils ont si bien mérités.
Nulle part la réforme n'était plus nécessaire et plus vivement
sollicitée que dans l'administration intérieure. La plupart de ses
fonctionnaires, instruments empressés ou dociles d'un système de fraude
et de violence, avaient encouru la juste animadversion du pays. Ceux-là
mêmes dont les efforts avaient tendu à atténuer le mal s'étaient usés
dans cette lutte ingrate, et manquaient, auprès de la population, de cet
ascendant moral, de cette confiance prompte et facile, première force du
pouvoir, surtout quand il vit en présence de la liberté. 76 préfets sur
86, 196 sous-préfets sur 277, 53 secrétaires généraux sur 86, 127
conseillers de préfecture sur 315, ont été changés. En attendant la loi
qui doit régénérer l'administration municipale, 393 changements ont déjà
été prononcés; et une circulaire a ordonné aux préfets de faire, sans
retard, tous ceux qu'ils jugeraient nécessaires, sauf à en demander la
confirmation définitive au ministre de l'intérieur.
Le ministre de la justice a porté toute son attention sur la composition
des parquets, tant des cours souveraines que des tribunaux de première
instance. Dans les premières, 74 procureurs généraux, avocats généraux
et substituts, dans les seconds, 254 procureurs du Roi et substituts ont
été renouvelés. Dans la magistrature inamovible, le ministère s'est
empressé de pourvoir aux siéges vacants, soit par démission, soit par
toute autre cause. A ce titre ont déjà eu lieu 103 nominations de
présidents, conseillers et juges. A mesure que les occasions s'en
présentent, les changements continuent. Les justices de paix commencent
à être l'objet d'un scrupuleux examen.
Dans le conseil d'État, et en attendant la réforme fondamentale qui se
prépare, le nombre des membres en activité de service a été
provisoirement réduit de cinquante-cinq à trente-huit. Sur ces
trente-huit, vingt ont été changés. Le conseil de l'instruction publique
était composé de neuf membres; cinq ont été écartés. La même mesure a
été prise à l'égard de cinq inspecteurs généraux et de quatorze recteurs
d'académie sur vingt-cinq. Un travail se prépare pour apporter dans les
colléges, pendant les vacances, les changements dont la convenance sera
reconnue. Une commission est chargée de faire un prompt rapport sur
l'École de médecine, et d'en préparer la réorganisation.
Dans le département des affaires étrangères, la plupart de nos
ambassadeurs et ministres au dehors ont été révoqués.
La situation du ministre des finances, quant au personnel, était
particulièrement délicate. Il n'en est pas des principaux agents
financiers comme des autres fonctionnaires. Leurs affaires sont mêlées,
enlacées dans celles de l'État, et veulent du temps pour s'en séparer.
Il faut plusieurs mois pour qu'un receveur général en remplace
complétement un autre; celui qui se retire a une liquidation à faire;
celui qui arrive a la confiance à obtenir. Au milieu d'une crise dont
l'ébranlement ne pouvait manquer de se faire sentir dans les finances
publiques, il y eût eu péril à écarter brusquement des hommes d'un
crédit bien établi, et qui s'empressaient de le mettre au service du
trésor. Dans les autres parties de l'administration, une confusion de
quelques jours est un mal; dans l'administration financière, un embarras
de quelques instants serait une calamité. La réserve est donc ici
commandée par la nature des choses et l'intérêt général. Le ministre des
finances a dû s'y conformer. Il a commencé, du reste, dans son
administration, une réforme qu'il poursuivra, de département en
département, avec une scrupuleuse attention.
Vous le voyez, messieurs, nous nous sommes bornés au plus simple exposé
des faits; il en résulte clairement que le personnel de l'administration
de la France a déjà subi un renouvellement très-étendu, et que si, dans
l'un des services publics, le renouvellement n'a pas été aussi rapide
qu'ailleurs, ce ménagement était dû à l'un des plus pressants intérêts
de l'État.
En écartant les anciens fonctionnaires, nous avons cherché, pour les
remplacer, des hommes engagés dans la cause nationale et prêts à s'y
dévouer; mais la cause nationale n'est point étroite ni exclusive; elle
admet diverses nuances d'opinion, elle accepte quiconque veut et peut la
bien servir. A travers tant de vicissitudes qui depuis quarante ans ont
agité notre France, beaucoup d'hommes se sont montrés, dans des
situations différentes, de bons et utiles citoyens; il n'est aucune
époque de notre histoire contemporaine qui n'ait à fournir d'habiles
administrateurs, des magistrats intègres, de courageux amis de la
patrie. Nous les avons cherchés partout; nous les avons pris partout où
nous les avons trouvés. Ainsi, sur les 76 préfets que le Roi a choisis,
47 n'ont occupé aucune fonction administrative depuis 1814; 29 en ont
été revêtus. Parmi ces derniers, 18 avaient été successivement destitués
depuis 1820. Parmi les premiers, 23 avaient occupé des fonctions
administratives avant 1814; 24 sont des hommes tout à fait nouveaux et
portés aux affaires par les derniers événements. Le moment est venu,
pour la France, de se servir de toutes les capacités, de se parer de
toutes les gloires qui se sont formées dans son sein.
Malgré son importance prédominante en des jours de crise, le personnel
n'a pas seul occupé l'attention du gouvernement; il a pris aussi des
mesures pour rendre promptement à l'administration des choses la
régularité et l'ensemble dont elle a besoin.
Dès le 6 août, le ministre de la guerre a donné des ordres pour arrêter
la désertion et faire rejoindre les hommes qui avaient quitté leurs
corps. Il a pourvu au retrait des armes et des chevaux abandonnés par
les déserteurs.
De nombreux mouvements de troupes ont été opérés, soit dans le but de la
réorganisation des corps, soit pour porter des forces sur les points où
leur présence était jugée utile.
Des désordres se sont manifestés dans quelques régiments de cavalerie et
d'artillerie, et dans un seul régiment d'infanterie. Mais de promptes
mesures ont été prises pour rétablir l'ordre, resserrer les liens de la
discipline, et rendre justice à chacun.
Tous les services de l'armée ont été assurés. Les corps de l'ancienne
garde royale et les régiments suisses ont reçu religieusement, en solde,
masses, etc., tout ce qu'ils pouvaient prétendre. Les approvisionnements
pour l'armée d'Afrique ont été complètes jusqu'au 1er novembre, en se
servant, forcément et à cause de l'urgence, du marché précédemment
conclu. Les rapports du nouvel intendant en chef de cette armée
amèneront à de meilleurs moyens pour régler cet important service.
L'armement des gardes nationales est l'un des objets qui attirent
spécialement les soins du ministre. Des ordres sont donnés pour
rassembler et fournir promptement tous les fusils dont on pourra
disposer; un grand nombre est déjà livré.
L'activité la plus régulière se déploie dans l'administration de la
marine. Des vaisseaux de l'État sillonnent en ce moment toutes les mers
pour porter, sur tous les points du globe, nos grandes nouvelles. Ils
feront respecter partout les couleurs nationales; partout ils
protégeront le commerce et rassureront les navigateurs français. Des
croisières sont établies dans ce but, à l'entrée du détroit de Gibraltar
et sur toutes nos côtes.
Notre escadre continuera à seconder les opérations de notre armée de
terre en Afrique; elle assurera nos communications avec Alger et la
France, et aucun approvisionnement ne sera compromis.
Le conseil d'amirauté s'occupe de réunir les matériaux d'une législation
complète sur les colonies: une commission sera chargée de mettre le
gouvernement en mesure de la présenter bientôt aux Chambres.
Des travaux nouveaux sont entrepris à Dunkerque et dans d'autres ports.
Partout règne la plus exacte discipline; l'ordre est partout maintenu,
sur les vaisseaux comme sur terre, dans les arsenaux et dans les
ateliers.
L'irrégularité des communications, le renouvellement des fonctionnaires,
le nombre et la gravité des affaires générales, avaient, pendant trois
semaines, un peu ralenti les travaux ordinaires du ministère de
l'intérieur. Non-seulement ils ont repris leur cours, mais aucune trace
de cet arriéré momentané n'existe plus. Une organisation plus simple de
l'administration centrale a permis de porter dans la correspondance une
activité vraiment efficace. Des instructions ont été partout données sur
les affaires de l'intérêt le plus général et le plus pressant, sur
l'organisation des gardes nationales, sur la prestation de serment des
fonctionnaires, sur la publication des listes électorales et du jury,
sur les prisons, etc. Tous les préfets sont maintenant à leur poste;
l'autorité est partout reconnue et en vigueur. Sans doute, elle
rencontre encore des obstacles; quelque agitation subsiste sur un
certain nombre de points. Elle a éclaté à Nîmes, on la redoute dans deux
ou trois départements du Midi. Ceux de l'Ouest, si longtemps le théâtre
des discordes civiles, en contiennent encore quelques vieux ferments.
C'est le devoir du gouvernement de ne pas perdre de vue ces causes
possibles de désordre, et il n'y manquera point; déjà il est partout en
mesure; des troupes ont marché vers le Midi, d'autres sont déjà
cantonnées dans l'Ouest. Une surveillance active et inoffensive à la
fois est partout exercée. Elle suffira pour prévenir un mal que rêvent à
peine les esprits les plus aveugles. La promptitude avec laquelle les
troubles de Nîmes ont été réprimés est bien plus rassurante que ces
troubles mêmes ne peuvent paraître inquiétants.
Une autre inquiétude se fait sentir. On craint que notre révolution et
ses résultats ne rencontrent, dans une partie du clergé français, des
sentiments qui ne soient pas en harmonie avec ceux du pays. Le
gouvernement du Roi n'ignore, messieurs, ni les imprudentes déclamations
de quelques hommes, ni les menées ourdies à l'aide d'associations ou de
congrégations que repoussent nos lois. Il les surveille sans les
redouter. Il porte à la religion et à la liberté des consciences un
respect sincère; mais il sait aussi jusqu'où s'étendent les droits de la
puissance publique, et ne souffrira pas qu'ils reçoivent la moindre
atteinte. La séparation de l'ordre civil et de l'ordre spirituel sera
strictement maintenue. Toute infraction aux lois du pays, toute
perturbation de l'ordre seront fortement réprimées, quels qu'en soient
les auteurs.
Le gouvernement compte sur le concours des bons citoyens pour porter
remède à un mal d'une autre nature, dont la gravité ne saurait être
méconnue; il s'occupe avec assiduité de la préparation du budget, et ne
tardera pas à le présenter aux Chambres. Mais la perception de certains
impôts a rencontré depuis six semaines d'assez grands obstacles: ils ont
disparu en ce qui concerne les douanes; leur service, un moment
interrompu sur deux points de la frontière, dans les départements des
Pyrénées-Orientales et du Haut-Rhin, a été promptement rétabli. L'impôt
direct est partout payé avec une exactitude, disons mieux, avec un
empressement admirable. Mais des troubles ont eu lieu dans quelques
départements à l'occasion de l'impôt sur les boissons, et en ont
momentanément suspendu la perception. Aussi, sur quinze millions de
produits qu'on devait attendre des contributions indirectes, pendant le
seul mois d'août, y aura-t-il perte de deux millions. Décidé à apporter
dans cet impôt les réductions et les modifications qui seront jugées
nécessaires, le gouvernement proposera incessamment aux Chambres un
projet de loi concerté avec la commission qu'il a nommée à cet effet. La
France peut compter aussi que, dans les divers services du budget, il
poussera l'économie aussi loin que le permettra l'intérêt public, et
qu'il ne négligera aucun moyen d'alléger les charges des contribuables.
Mais il est de son devoir le plus impérieux, il est de l'intérêt public
le plus pressant, que rien ne vienne jeter l'incertitude et le trouble
dans le revenu de l'État. C'est sur la perception régulière et sûre de
l'impôt que repose le crédit; c'est sur l'étendue et la solidité du
crédit que repose le développement facile, rapide, des ressources de
l'État et de la prospérité nationale. Certes, le crédit du trésor est
grand et assuré; il ne restera point au-dessous de ses charges; il va
suffire aisément dans le cours de ce mois au payement de plus de cent
millions qu'exigent les besoins du service. Mais pour qu'il subsiste et
se déploie de plus en plus, il importe essentiellement que ses bases ne
soient pas ébranlées.
Elles ne le seront point, messieurs, pas plus que notre ordre social ne
sera compromis par la fermentation momentanée qui s'est manifestée sur
quelques points, et que repousse de toutes parts la sagesse de la
France. Sans doute, dans son gouvernement comme en toutes choses, la
France désire l'amélioration, le progrès, mais une amélioration
tranquille, un progrès régulier. Satisfaite du régime qu'elle vient de
conquérir, elle aspire avant tout à le conserver, à le consolider. Elle
veut jouir de sa victoire et non entreprendre de nouvelles luttes. Elle
saura bien mettre elle-même le temps à profit pour perfectionner ses
institutions, et elle regarderait toute tentative désordonnée comme une
atteinte à ses droits aussi bien qu'à son repos.
Ce repos, messieurs, le gouvernement, fort de ses droits et du concours
des Chambres, saura le maintenir, et il sait qu'en le maintenant il fera
prévaloir le voeu national. Déjà, à la première apparence de troubles,
les bons citoyens se sont empressés au-devant de l'autorité pour l'aider
à les réprimer, et le succès a été aussi facile que décisif. Partout
éclaterait le même résultat. Les lois ne manquent point à la justice: la
force ne manquera point aux lois. Que les amis des progrès, de la
civilisation et de la liberté n'aient aucune crainte; leur cause ne sera
point compromise dans ces agitations passagères. Le perfectionnement
social et moral est le résultat naturel de nos institutions; il se
développera librement, et le gouvernement s'empressera de le seconder.
Chaque jour, de nouvelles assurances amicales lui arrivent de toutes
parts; chaque jour, l'Europe reconnaît et proclame qu'il est pour tous
un gage de sécurité et de paix. La paix est aussi son voeu. Au dedans
comme au dehors, il est fermement résolu à conserver le même caractère,
à s'acquitter de la même mission.
X
Discussion du projet de loi relatif au vote annuel, par les Chambres, du
contingent nécessaire pour le recrutement de l'armée.
--Chambre des députés.--Séance du 15 septembre 1830.--
La Charte de 1830, dans son article final, avait mis le vote annuel, par
les Chambres, du contingent de l'armée au nombre des réformes légales
qui devaient être promptement accomplies. Le gouvernement fit présenter
le 2 septembre 1830, à la Chambre des députés, un projet de loi destiné
à acquitter cet engagement. Le rapport en fut fait le 13 septembre par
le général Lamarque. Dans le débat qui eut lieu le 15 septembre,
plusieurs membres demandèrent la révision et la refonte de toutes les
lois qui avaient réglé l'organisation de notre armée, spécialement de la
loi fondamentale du 10 mars 1818, présentée par le maréchal Gouvion
Saint-Cyr. La commission elle-même avait ouvert cette voie en proposant
d'amender l'article 3 du projet de loi qui portait: «Sont maintenues
toutes les dispositions des lois du 10 mars 1818 et du 9 juin 1824 qui
ne sont pas contraires à la présente loi,» en ajoutant le mot
_provisoirement_ au mot _maintenues_. Le gouvernement repoussa cet
amendement, et je pris deux fois la parole pour le combattre. Il fut
rejeté, et le projet de loi, adopté tel que le gouvernement l'avait
présenté, fut promulgué comme loi le 11 octobre 1830.
Le 28 octobre 1831, dans la discussion du projet de loi présenté le 17
août précédent sur le recrutement de l'armée, et qui devint la loi du 21
mars 1832, le général Lamarque proposa, par amendement, l'abolition du
vote annuel du contingent. Je combattis son amendement et il finit par
le retirer.
M. GUIZOT, _ministre de l'intérieur._--Messieurs, la loi dont la Chambre
s'occupe en ce moment n'est pas une loi d'organisation militaire; c'est
une loi purement politique, qui a pour objet d'introduire dans nos
institutions un principe qui en avait été repoussé jusqu'ici. Quel que
fût notre système militaire, quelle que fût l'organisation de notre
armée, ce principe devrait également y être introduit.
Lors donc qu'on veut, à l'occasion de cette loi, traiter des questions
d'organisation militaire et examiner si la conscription est utile, on
s'écarte, ce me semble, de la nature et du but de la loi. La loi, je le
répète, est purement politique; elle a pour unique but de faire entrer
un principe dans nos institutions, quel que soit le mode de recrutement,
quelle que soit l'organisation de l'armée. Les questions militaires sont
résolues par notre législation actuelle. Sont-elles bien ou mal
résolues? Y a-t-il des modifications à faire? Ces dernières questions
demeurent entières; elles ne sont nullement impliquées dans le projet
qui vous est soumis.
Pourquoi donc, à l'occasion de ce projet, venir frapper d'improbation
les lois existantes? Quel avantage peut-il y avoir, pour l'État, à
affaiblir, à énerver ainsi une législation tout entière? Et si quelques
parties de cette législation sont vicieuses, la Chambre n'a-t-elle pus
le moyen de les réformer? L'initiative ne lui appartient-elle pas? Ne
peut-elle proposer des changements dans toute notre organisation
militaire, ou dans telle ou telle partie de cette organisation, si elle
le juge convenable?
Il y a, ce me semble, de graves inconvénients à vouloir faire ces
changements sans les avoir discutés à fond. Ce que vous discutez
aujourd'hui, ce n'est pas l'organisation militaire, c'est le rapport de
votre commission sur une question toute spéciale et purement politique.
Notre régime militaire a été réglé par des lois, après de mûres
délibérations sans doute. Je ne dis pas qu'il n'y a point de changements
à y apporter; mais je crois que ces changements doivent être l'objet
d'une proposition spéciale, d'une délibération approfondie, et non pas
indiqués et réclamés en passant, au moment où vous discutez une
proposition d'une tout autre nature.
Le débat se prolongea; le général Demarçay et M. de Tracy persistèrent à
soutenir l'amendement qui frappait d'un caractère provisoire toute notre
organisation militaire. Je repris la parole en ces termes:
Je n'ai eu garde de dire à la Chambre que les lois qui règlent
aujourd'hui notre organisation militaire devaient être regardées comme
irrévocables, qu'aucune modification n'y serait apportée. J'ai au
contraire parlé des modifications qu'elles pouvaient exiger et des
divers moyens par lesquels ces modifications pourraient être
introduites. J'ai parlé de l'initiative que pouvait exercer, à cet
égard, la Chambre elle-même. J'ai donc été loin de penser qu'aucune
modification ne pût être proposée.
Ce que j'ai combattu, c'est l'ébranlement donné par occasion, et comme
en se jouant, à la législation tout entière. Ne vient-on pas de dire à
la tribune et d'une manière générale, absolue, que ces lois étaient
mauvaises, mauvaises pour les citoyens, pour l'armée, et cela en termes
vagues, sans discussion, sans distinction? Cependant, messieurs, les
lois qui règlent l'organisation de l'armée contiennent les règles de
l'avancement et une multitude de dispositions différentes, dont les unes
sont généralement regardées comme bonnes, tandis que d'autres sont
susceptibles de modification. N'y a-t-il pas un inconvénient immense à
qualifier ainsi sans examen toute une législation de mauvaise, de
réprouvée par l'opinion?
Pour légitimer les reproches indistinctement adressés aux lois
militaires, on vous a parlé de l'état de l'administration, de désordres
qui existent, dit-on, dans des communes rurales. Il est vrai; il y a des
désordres, quoiqu'ils soient infiniment moins nombreux et moins graves
qu'on ne les a représentés. A quoi tiennent-ils? à l'état de transition
dans lequel nous sommes, à la difficulté de passer du régime qui vient
de tomber au régime qui se fonde. Vous renouvelez partout les autorités,
vous mettez en mouvement un public immense. Vous avez raison de le
faire; mais comment s'étonner qu'au milieu d'une telle transformation
quelque désordre se manifeste?
Est-ce en ébranlant les lois qu'on espère rétablir l'ordre dans les
faits? Quoi! vous choisissez précisément le moment où la société est
agitée, pour venir la remuer jusque dans ses fondements! Messieurs, ou
je m'abuse étrangement, ou la mission du gouvernement et de la Chambre
est aujourd'hui de calmer la société (_Oui, oui! C'est cela!
Très-bien!_), de la calmer, non-seulement matériellement et dans les
faits, mais moralement et dans les esprits, car les esprits sont
aujourd'hui bien plus ébranlés que les faits.
La société subsiste et marche avec régularité, et même avec un degré de
liberté merveilleux, après la révolution qui vient de s'accomplir.
A-t-on jamais vu, au milieu d'un changement de dynastie, d'une
constitution renouvelée, aucune liberté suspendue, tous, amis et
adversaires, vainqueurs et vaincus, jouissant également de la liberté
individuelle, de la liberté de la presse, de tous les droits
constitutionnels? Toutes les libertés écrites dans nos institutions
existent aussi en fait. Point de lois d'exception, point d'actes de
persécution. Qu'au milieu de ce développement général de toutes les
libertés, il y ait eu quelques troubles dans quelques communes, quoi
d'étrange? Que vos paroles les calment, messieurs, car les paroles
descendues de cette tribune ont action et autorité. Et cette influence
appartient à la Chambre, non-seulement en vertu de son droit, mais
encore par la manière dont elle a exercé sa mission, par le patriotisme,
et permettez-moi de le dire, par le bon sens qu'elle a déployés dans les
circonstances difficiles au milieu desquelles elle s'est trouvée. La
Chambre a été appelée en vingt-quatre heures à changer le gouvernement
du pays, les personnes et les institutions. Eh bien, en vingt-quatre
heures, la Chambre a fait les changements que réclamait la raison
publique, ni plus ni moins. Elle a su agir et elle a su s'arrêter. Elle
n'a point méconnu la grandeur de sa tâche; elle ne s'est point laissée
emporter par l'entraînement de sa situation. Dans l'un et l'autre sens,
elle a prouvé son patriotisme.
L'avenir ne s'en étonnera point, messieurs; il dira que la Chambre a été
fidèle à son origine. Jamais assemblée n'a été élue avec un mouvement
plus national, plus laborieux. C'est la victoire des élections qui a
fait la Chambre, et c'est la Chambre qui a précédé, je dirais volontiers
qui a amené la victoire nationale. Ce sont les élections faites quelques
jours avant les événements de juillet qui ont décidé les derniers coups
du despotisme. Le gouvernement déchu n'a pas osé se trouver en présence
de la Chambre. Il a senti que le despotisme qu'il méditait ne pouvait
s'exercer devant elle, qu'il y avait incompatibilité entre elle et lui,
et il s'est porté aux derniers excès.
Sans doute, ce n'est pas la Chambre qui l'en a puni: ce ne sont pas des
Chambres qui font des révolutions pareilles. Il faut, pour les
accomplir, toute la puissance publique, toute l'ardeur, toute
l'unanimité d'une nation. Félicitons-nous de ce que notre révolution a
eu ce caractère, de ce qu'elle a été une oeuvre populaire; c'est à cause
de cela qu'elle a été exempte d'intrigues et d'oscillations, décidée en
quelques heures, pleine de simplicité et de grandeur. Mais maintenant le
fait est accompli, une autre tâche nous est imposée. Ce n'est plus une
révolution que nous avons à faire; c'est un gouvernement et des lois
qu'il s'agit de fonder. Sans doute ces lois doivent être faites sous
l'influence des intérêts et des opinions de la nation, et en définitive,
elles doivent être l'expression fidèle de son voeu; mais quant aux
moyens d'exécution, quant aux époques où ces lois doivent être
discutées, c'est aux pouvoirs légaux seuls qu'il appartient d'en
décider.
Nous sommes rentrés, messieurs, sous l'empire des pouvoirs légaux: le
gouvernement est changé, les institutions sont modifiées; mais nous
vivons dans un ordre régulier, nous agissons par des moyens réguliers,
nous procédons par délibérations, par élections, par toutes les voies
constitutionnelles. Si donc il y a des réformes à introduire dans notre
organisation militaire, elles seront introduites avec le temps; elles
seront l'objet de délibérations expresses; elles pourront émaner soit
des Chambres, soit du gouvernement. Mais, jusqu'à ce que nous ayons
occasion d'en délibérer avec maturité, et d'arriver à des résultats
conformes aux intérêts du pays, ne nous abandonnons pas au mouvement
désordonné des esprits: travaillons à remettre le calme dans les idées
comme dans les faits; réglons et dirigeons le mouvement; la France nous
en saura gré. (_Vif mouvement d'adhésion._)
--Séance du 28 octobre 1831.--
M. GUIZOT.--Messieurs, il s'agit ici d'une des plus importantes
prérogatives de la Chambre, d'une prérogative ardemment et
laborieusement réclamée pendant quinze années, et conquise pour la
première fois en 1830. Voici non pas les termes de la Charte, car ce
n'est pas la charte qui a déterminé cette prérogative, mais d'une loi
rendue dans la dernière session, le 11 octobre 1830, en exécution d'une
promesse de la Charte.
Cette loi porte: «La force du contingent à appeler chaque année,
conformément à la loi du 10 mars 1818, pour le recrutement des troupes
de terre et de mer, sera déterminée par les Chambres à chaque session.»
Art. 2. «L'article 5 de la loi du 10 mars 1818 et l'article 1er de celle
du 9 juin 1824 sont abrogés.»
Voici quels étaient les deux articles aujourd'hui abrogés:
Art. 5 de la loi du 10 mars 1818. «Le complet de paix de l'armée, y
compris les sous-officiers et officiers, est fixé à 240,000 hommes; les
appels faits en vertu de l'art. 1er ne pourront dépasser ce complet de
240,000 hommes, ni excéder annuellement 40,000 hommes. En cas de besoins
plus grands, il y serait pourvu par une loi.»
Art. 1er de la loi de 1824. «Les appels faits chaque année conformément
à la loi du 10 mars 1818, pour le recrutement des troupes de terre et de
mer, seront de 60 mille hommes.»
Voilà les deux articles abrogés par la loi de 1830, c'est-à-dire que ce
qui est aboli, c'est la fixation du complet de l'armée et des appels
annuels. La loi de 1830 dit qu'il n'y aura pas de complet fixe, ni
d'appels annuels fixes: voilà ce que vous avez décidé en 1830 par une
loi rendue en vertu d'une promesse de la Charte; voilà ce que le général
Lamarque vous propose d'abolir.
Le ministre de la guerre, dans le projet de loi qui fut proposé à la
dernière session, avait inséré un complet de l'armée de 500,000 hommes;
mais, par suite des explications qui eurent lieu à la commission, le
ministre a reconnu que ce complet n'était pas nécessaire, et il ne l'a
pas reproduit dans le projet qu'il nous a présenté à cette session. M.
le général Lamarque vient donc vous proposer de faire ce que le ministre
n'a pas cru nécessaire.
Il propose de fixer, une fois pour toutes, l'appel annuel; le complet de
l'armée est fixé à 500,000 hommes, le nombre des années de service étant
fixé à sept ans, c'est-à-dire qu'il faudra lever de 70 à 80,000 hommes
par année pour que le complet soit maintenu à 500,000 hommes.
Ainsi l'appel annuel sera désormais fixé à 70 ou 75,000 hommes. C'est ce
que ne permet pas la loi du mois d'octobre 1830.
Quelles sont les raisons contraires? On vous dit, d'une part, qu'il ne
s'agit pas du contingent annuel, mais de la fixité de l'armée à 500,000
hommes. On prétend, d'une autre part, que vous n'abandonnez pas votre
droit, parce que vous avez le droit de voter l'effectif sous les
drapeaux, de sorte que si vous voulez réduire cet effectif de 40 à
50,000 hommes, vous ferez une réduction proportionnée sur le budget.
Ainsi, ajoute-t-on, quoique vous appeliez réellement 70 à 80,000 hommes
par an, vous ne retiendrez sous les drapeaux que le nombre d'hommes que
vous voudrez.
Je vous ferai d'abord remarquer que la loi d'octobre 1830 parle du
contingent appelé chaque année pour le recrutement des troupes de terre
et de mer. Cette loi ne parle pas de l'effectif tenu sous les drapeaux,
mais elle parle du contingent annuel. C'est donc bien réellement
l'abrogation de la loi d'octobre qu'on vous propose.
Remarquez d'ailleurs qu'avant cette loi, avant l'attribution du vote
annuel du recrutement à la Chambre, vous aviez ce que M. le général
Lamarque vous propose comme suffisant; vous aviez, dans la loi des
finances, la faculté de voter l'effectif tenu sous les drapeaux.
C'est cette faculté qu'avec raison vous n'avez pas regardée comme
suffisante. Vous avez pensé que cette fixation indirecte par les
finances, par la limitation du nombre d'hommes tenus sous les drapeaux,
ne constituait pas le véritable droit de la Chambre de voter
annuellement l'impôt levé en hommes.
Car l'impôt, ce n'est pas le nombre qu'on a effectivement sous les
drapeaux; c'est le nombre d'hommes qu'on appelle chaque année au service
militaire, soit qu'on les tienne immédiatement et activement sous les
drapeaux, soit qu'on leur impose l'obligation de s'y rendre dès qu'ils
en seront requis.
Voilà le véritable impôt, l'impôt levé en hommes, et vous ne devez pas
abandonner le droit de le voter annuellement.
Permettez-moi une comparaison. Si l'on vous proposait de voter une
certaine somme, 500 millions, par exemple, par an, votés une fois pour
toutes, en vous disant que le gouvernement n'en demandera que 200, mais
qu'il pourra prendre le tout en cas de besoin, vous regarderiez avec
raison une pareille proposition comme une très-grande restriction de vos
droits. De même vous avez le droit de voter annuellement l'impôt en
hommes, et cet impôt, comme je le disais, ne consiste pas seulement dans
le nombre d'hommes tenus sous les drapeaux, il consiste encore dans le
nombre des hommes qui sont appelés. Ces hommes sont soumis à un régime
exceptionnel et particulier; ils peuvent être appelés sous les drapeaux
d'un moment à l'autre; ils ne peuvent pas se marier sans la permission
du ministre de la guerre.
Je dis donc que vous ne pouvez pas abandonner le droit de voter
annuellement le nombre d'hommes appelés. On donne pour raison que c'est
tous les ans remettre en question la force de l'armée; mais tous les ans
l'existence même de l'État n'est-elle pas remise en question par le vote
du budget, qui intéresse l'existence même de la couronne, de la
magistrature, enfin de toute l'administration?
Le gouvernement représentatif repose sur la confiance qu'on a dans le
bon sens des hommes, des électeurs, des Chambres et du gouvernement;
sans cette confiance, le gouvernement représentatif est impossible.
Remarquez que l'armée est même dans une situation plus favorable que les
autres institutions. Quel serait le principe rigoureux du vote annuel de
l'armée? Ce serait de faire voter tous les ans aux Chambres l'armée tout
entière.
C'est ce qui se pratique en Angleterre par le bill de _mutinerie_.
L'Angleterre vote annuellement l'armée tout entière, et vous, vous n'en
votez qu'un septième; il y a six septièmes qui ne sont pas en question.
On ne peut pas dire qu'il y ait du danger pour l'État dans le vote
annuel du septième de l'armée, dans l'examen de la question de savoir si
elle sera plus ou moins considérable. Il y a évidemment une multitude de
circonstances qui doivent faire varier, dans une année, la contribution
de la société à la formation de l'armée.
Je dis qu'il n'est pas moins vrai qu'il y a une multitude de
circonstances qui peuvent et doivent faire varier le vote annuel de la
Chambre à ce sujet.
Je le répète, il s'agit ici d'une prérogative constitutionnelle de la
Chambre, que vous avez réclamée constamment depuis 1817 et que vous avez
inscrite dans la Charte de 1830 comme un des droits nationaux.
Tout impôt d'hommes doit être chaque année voté par la Chambre, comme
les impôts d'argent.
C'est cette prérogative qui empêche de voter un impôt de 70 à 80,000
hommes, une fois pour toutes.
Vous n'auriez à voter chaque année que le nombre de troupes qui pourrait
être mis sous les drapeaux. Ce serait la destruction de la Charte, de la
loi de 1830, de la principale prérogative de la Chambre; le gouvernement
ne vous le demande en aucune façon.
Je repousse l'amendement.
XI
Présentation et discussion d'un projet de loi sur l'exportation et
l'importation des céréales.
--Chambre des députés et Chambre des pairs--18 septembre.--12 octobre
1830.
La législation sur les céréales, en vigueur au moment de la révolution
de 1830, était très-peu favorable à l'importation des grains étrangers.
L'état des récoltes, surtout dans les départements du Midi, inspirait de
sérieuses inquiétudes. Le gouvernement ne voulut pas, dans un tel
moment, aborder la question générale de la liberté du commerce en cette
matière; mais, sans changer les bases de la législation existante, il
proposa les mesures nécessaires pour en écarter, dans le présent, les
inconvénients. J'exposai avec détail, d'abord devant la Chambre des
députés, puis devant la Chambre des pairs, les motifs du projet de loi
qui fut adopté, avec quelques amendements, et promulgué comme loi le 20
octobre 1830.
M. GUIZOT, _ministre de l'intérieur._--Messieurs, l'état des
subsistances peut appeler, à des titres fort divers, l'attention du
gouvernement. Tantôt des récoltes surabondantes surchargent et
découragent l'agriculture; tantôt, quand les produits pour l'écoulement
desquels on a multiplié les mesures de protection sont épuisés, ces
mesures deviennent un obstacle, grèvent la condition des consommateurs,
et excitent la sollicitude publique.
C'est alors que les difficultés de la législation se font sentir, et que
l'expérience invite à la soumettre à une discussion nouvelle. Il est
raisonnable que des lois faites à l'occasion d'une longue surabondance
soient revues après l'épreuve de quelques années de médiocre produit.
Et comme une telle révision ne saurait être méditée avec trop de
réserve, comme un grand nombre d'intérêts doivent être entendus, et
veulent du temps pour se concilier, on concevra sans peine qu'une mesure
transitoire puisse être nécessaire pour remédier à un inconvénient
présent ou imminent.
Tout indique que nous sommes aujourd'hui dans cette situation.
Les années fertiles se sont succédé; nos lois s'y sont assorties. Depuis
deux ans l'abondance a fait place à la médiocrité. Aussi, déjà l'an
dernier, quelques modifications à la législation parurent convenables,
et le gouvernement prit sur lui de les ordonner. La récolte de cette
année ne peut compter parmi les abondantes ni parmi les mauvaises. Ce
qui pourrait tromper quelque temps sur sa valeur réelle, c'est
l'inégalité avec laquelle ses produits sont répartis sur le territoire.
Le Midi, l'Est, quelques départements du centre, ont été maltraités. La
Bretagne est riche au contraire; le haut Languedoc également. Les
départements qui environnent Paris ont peu souffert en général. Il faut
même qu'il soit resté de 1829 un peu plus de grains que 1829 n'en avait
reçu de 1828; car, au mois de juin 1829, les blés étaient, autour de
Paris, à 29 fr. 34, et cette année, à la même époque, ils étaient à 22
fr. 20. En 1829, au mois d'août, le pain était dans Paris à 18 sous et
demi (92 centimes et demi) et à 17 sous et demi (87 centimes et demi)
les deux kilogrammes; il n'a été au mois d'août dernier qu'à 16 sous et
demi (82 centimes et demi), et pour septembre à 16 sous (80 centimes).
Les mercuriales nous présentent, sur un assez grand nombre de points,
une baisse successive, même sur les marchés où la tranquillité a été un
moment troublée. Ou sait d'ailleurs que cette saison est constamment
celle où les cultivateurs, occupés des travaux de l'automne, fréquentent
le moins les marchés; ils ne battent de blé que ce qui leur est
absolument nécessaire pour le moment; et c'est malgré ces circonstances
qu'en plus d'un lieu la baisse des prix se fait sentir.
Mais on sait aussi avec quelle rapide contagion la crainte de manquer de
subsistances se propage, et avec quelle facilité elle peut entraîner à
des préventions aveugles et à des précautions mal entendues, qui gênent
la circulation, détournent le commerce, et aggravent le mal qu'elles
s'efforcent de guérir.
Le désordre, s'il se manifestait, serait fermement réprimé. La propriété
et la libre circulation seraient défendues et protégées contre toute
atteinte. Le gouvernement ne négligera rien pour éclairer sur les
fausses mesures que pourrait conseiller l'ignorance. Mais en faisant
abstraction de ces méprises, il y a lieu de penser que le secours des
grains étrangers sera désirable cette année. Déjà personne n'en conteste
l'opportunité. Les propriétaires de grains indigènes n'en seront point
jaloux, car les prix auxquels ils peuvent vendre et ceux auxquels
reviendront les grains étrangers leur assurent, pour leurs récoltes, un
débouché très-satisfaisant. Ils ont droit de profiter des circonstances,
ils ne prétendent point en abuser, et une concurrence qu'appellent
aujourd'hui les besoins et les voeux du pays, n'excitera nullement leurs
réclamations.
Pour amener cette concurrence, il faut rendre l'arrivée des grains
étrangers possible et même facile. Or, la législation en vigueur avait
été faite pour empêcher l'importation; elle est donc à modifier.
Cette législation est compliquée: elle se compose des lois du 16 juillet
1819 et du 4 juillet 1821, dont les dispositions se combinent, se
modifient et renchérissent l'une sur l'autre. C'est sous le point de vue
seul de l'importation que nous avons à la considérer.
Dans le dernier état, les départements de la frontière sont répartis en
quatre classes: l'importation des grains étrangers y est défendue
jusqu'au moment où le prix des blés nationaux, déduit de certaines
mercuriales, est monté à une limite fixée. Cette limite est 1º à 18 fr.
l'hectolitre dans les départements de l'ancienne Bretagne (la
Loire-Inférieure exceptée) et aussi dans les départements de la Moselle,
de la Meuse, des Ardennes et de l'Aisne; 2º à 20 fr. sur les côtes de
l'Océan depuis le département du Nord jusqu'à la Bretagne, et dans la
Loire-Inférieure, la Vendée et la Charente-Inférieure. C'est aussi le
prix assigné aux départements du Haut et Bas-Rhin; 3º à 22 fr. sur la
mer, dans les départements de la Gironde et des Landes, et sur les
frontières de terre, le long des Hautes et Basses-Pyrénées d'une part,
de l'autre des Basses-Alpes au Doubs; 4º enfin à 24 fr. pour les
départements riverains de la mer Méditerranée depuis le Var jusqu'aux
Pyrénées-Orientales. La Corse est comprise dans cette classe.
Dès que l'importation est autorisée, elle est soumise à un droit
d'entrée de 3 fr. 25 par hectolitre. Si le prix de la limite s'élève
d'un franc ou de deux francs, le droit baisse d'une même quantité. Après
une hausse ultérieure, c'est-à-dire si les prix dépassent 26, 24, 22 ou
20 fr. dans les classes respectives, le droit est réduit à 25 centimes.
Ces ménagements pour la production nationale sont grands et efficaces,
mais on ne s'en est pas contenté.
Le tarif de droits que je viens de rappeler n'est applicable qu'aux blés
provenant de certains pays dits _pays de production_. Sans s'apercevoir
que, quand les secours antérieurs sont désirables, c'est aux lieux les
plus rapprochés qu'il faut recourir, on a imposé une surtaxe à tout ce
qui serait pris dans les entrepôts de l'extérieur. On a prétendu que des
pays où il peut arriver des blés étrangers, quoiqu'ils en produisent
d'indigènes, ne sauraient être considérés comme pays de production. Les
seuls pays qui aient été déclarés pays de production sont les bords de
la mer, l'Égypte, la mer Baltique, la mer Blanche et les États-Unis
d'Amérique. Ainsi l'Angleterre, les Pays-Bas, l'Espagne, l'Italie, la
Sicile, l'Afrique même sont censés ne rien produire. Les grains que le
commerce y va chercher ne sont admis que moyennant une surtaxe. Au lieu
de 3 fr. 25 l'hectolitre pour plus fort droit, ils payent 4 fr. 25, et
quand la cherté a fait réduire le droit ordinaire à 25 centimes, les
grains des pays de non-production doivent cinq fois davantage (1 fr.
25).
A cette surtaxe vient, dans certains cas, s'en ajouter une autre. Les
grains qui arrivent par navires étrangers payent 5 fr. 50 au fort droit,
au lieu de 3 fr. 25, et toujours 1 fr. 25 au minimum.
Ce n'est pas tout. On a taxé l'entrée par terre aussi chèrement que par
navires étrangers. Ainsi les premiers secours que reçoivent nos
départements de l'Est ou des Pyrénées, leur coûtent 5 fr. 50
l'hectolitre, au lieu de 3 fr. 25 qu'on paye ailleurs; et dans la plus
grande cherté, ce qu'on transporte à grands frais par les routes de
terre paye 1 fr. 25 de droit, tandis qu'on ne demande que 25 centimes à
ce qui arrive par mer.
Une autre disposition tient le Midi, surtout Lyon et nos départements du
Sud-Est, dans une condition vraiment très-dure.
Pour écarter les grains de Crimée et rendre leur importation par
Marseille à peu près impossible, les choses ont été combinées de telle
sorte qu'en fait le prix légal n'atteignît jamais la limite à laquelle,
aux termes mêmes de la loi, elle eût été permise. Le prix réel des
grains à Marseille, par exemple, était, le 15 août, de 30 fr. 19 et
cependant le prix régulateur légal n'a été que de 23 fr. 43,
c'est-à-dire de 50 centimes au-dessous de la limite qui ouvrirait le
port.
D'où provient cette énorme différence? De ce que le cours de Marseille
ne compte que pour une petite fraction dans le prix légal de la classe à
laquelle cette ville appartient. On ne s'est pas contenté de combiner ce
cours avec celui des marchés de Gray et de Toulouse, villes qui
fournissent des grains au midi par le Rhône et par le canal du
Languedoc; quelque espoir serait encore resté à l'importation;
aujourd'hui, par exemple, le prix régulateur légal serait à Marseille de
25 fr. et les blés étrangers entreraient avec le droit de 2 fr. 25, 3
fr. 25 ou 4 fr. 50 suivant la provenance ou le pavillon. Mais un
quatrième élément a été introduit dans la mercuriale qui règle le prix
des grains à Marseille; c'est le prix de Fleurance, marché peu connu du
département du Gers, qui suit constamment les bas prix de Toulouse, en
sorte que Toulouse compte réellement pour moitié dans le prix courant
qui ferme le port de Marseille.
Voici ce qui en résulte.
Les grains de l'entrepôt de Marseille repartent pour aller chercher un
port de l'Océan dans _une classe_ dont le prix légal les admette à
entrer en payant 3 fr. 25 c. de droits. Nationalisés par ce payement et
par cette admission, ils sont rechargés pour Marseille, et les énormes
faux frais, ce droit, ce double voyage, ce retard, ces risques, sont
encore couverts par le prix factice, excessif, auquel ces combinaisons
législatives tiennent les blés à Marseille. C'est ainsi qu'une loi trop
dure est légalement éludée, au préjudice toutefois des consommateurs.
Il est enfin un effet général de la loi qu'il importe de remarquer. Les
mercuriales se publient le premier de chaque mois, et font subitement la
règle du commerce. L'importation était libre le 30 septembre, elle peut
être prohibée le 1er octobre. Ce qui est en mer, ce qu'un simple
accident retarde de quelques heures n'entre plus; c'est une spéculation
ruinée. Comment compter sur l'active coopération du commerce sous
l'empire d'une législation qui ne lui laisse qu'un pareil hasard à
courir, quand il se livre à l'approvisionnement du pays?
Il est permis de croire, messieurs, que cette législation devrait être
l'objet d'une révision générale, et que des dispositions plus sagement
combinées protégeraient efficacement l'agriculture en faisant courir
moins de chances aux subsistances publiques, en amenant moins
d'alternatives de mévente et de cherté. Mais il faut, nous en sommes
aussi convaincus que personne, procéder en pareille matière avec une
grande prudence; il faut laisser au temps le soin de mettre tous les
droits en lumière et tous les intérêts en accord. Nous ne vous proposons
donc aujourd'hui que des mesures partielles et transitoires qui, prenant
la législation actuelle pour base, se bornent à en retrancher ce qui
nous priverait de la coopération du commerce, et à nous garantir les
ressources d'une importation que l'intérêt public nous commande de
faciliter.
Le projet de loi se compose de quatre articles.
L'art. 1er abolit les surtaxes établies soit sur les blés provenant des
pays dits de non-production, soit sur ceux qui arrivent par la frontière
de terre, et abaisse de 25 c. par hectolitre, non-seulement la surtaxe
imposée aux blés apportés par navires étrangers, mais les droits
variables établis sur l'importation, quand elle est permise, depuis le
maximum jusqu'au minimum.
L'art. 2 écarte le marché de Fleurance du nombre des éléments qui
servent à fixer le prix légal de la frontière du Midi, et y substitue le
marché de Lyon, substitution qui aura pour résultat de faire plus
promptement atteindre la limite à laquelle l'importation est permise, et
de tenir les ports de cette classe plus longtemps ouverts. Aujourd'hui,
par exemple, par l'intervention du marché de Fleurance, le prix légal
des grains est, à Marseille, de 23 fr. 43 c. et l'importation est encore
interdite, tandis que par l'intervention du marché de Lyon il serait de
25 fr. 68 c. et l'importation serait depuis longtemps autorisée.
L'art. 3 assure, en exigeant les preuves nécessaires, l'admission de la
cargaison qui, expédiée à temps et de bonne foi, mais retardée par les
accidents de la négociation, arrive après la clôture fortuite de
l'importation.
Enfin l'art. 4 ne donne d'effet à ces dispositions que jusqu'au 30 juin
1831.
Ce sont là, messieurs, les moindres changements qu'à notre avis
conseille aujourd'hui la prévoyance. Nous sommes fondés à espérer qu'ils
suffiront, que le commerce profitera des facilités qu'il réclame de
toutes parts, et dont il ne peut raisonnablement se passer.
Les secours qu'il amènera sans perturbation mettront un terme aux
souffrances du Midi, et alimenteront les Lyonnais et leurs voisins. Sur
les autres points, les grains étrangers, à mesure qu'ils pénétreront,
rendront disponibles des quantités correspondantes de grains indigènes
qui approvisionneront les marchés de l'intérieur. Des craintes, fort
exagérées en elles-mêmes, se dissiperont, et la sécurité permettant à la
liberté de se déployer sans obstacle, les subsistances et la paix
publique seront également garanties.
PROJET DE LOI.
LOUIS-PHILIPPE, roi des Français,
A tous présents et à venir, salut.
Nous avons ordonné et ordonnons que le projet de loi dont la teneur suit
sera présenté en notre nom à la Chambre des députés par notre ministre
secrétaire d'État au département de l'intérieur, et par M. Vincent,
maître des requêtes, que nous chargeons d'en exposer les motifs et d'en
soutenir la discussion.
Art. 1er. Sur la frontière de terre comme sur celle de mer, le maximum
du droit variable à l'importation des grains sera de 3 fr. l'hectolitre,
et le minimum de 25 c. Ces droits et les droits intermédiaires de 2 fr.
et de 1 fr. continueront d'être appliqués suivant le prix légal des
grains, conformément aux lois des 16 juillet 1819 et 4 juillet 1821.
Ce droit sera augmenté d'un franc pour les grains qui arriveront par mer
sous pavillon étranger.
Il sera perçu sans autre surtaxe et sans distinction de provenances.
Art. 2. Le prix légal régulateur des grains pour la première classe
(frontière du Midi, depuis le département du Var jusqu'à celui des
Pyrénées-Orientales inclusivement), sera formé du prix moyen des
mercuriales des marchés de Marseille, Toulouse, Gray et Lyon.
Art. 3. Quand, par l'effet du prix légal, l'importation devra cesser
dans un port de mer, les cargaisons qui, fortuitement, n'auraient pu
parvenir à temps, mais dont l'expédition faite de bonne foi sera
régulièrement prouvée par la présentation des connaissements, seront
admises, et néanmoins payeront le droit d'importation le plus élevé.
Art. 4. Les dispositions ci-dessus n'auront effet que jusqu'au 30 juin
1831.
Paris, le 17 septembre 1830.
LOUIS-PHILIPPE.
Par le Roi:
_Le ministre secrétaire d'État de l'intérieur,_
GUIZOT.
--Chambre des pairs.--Séance du 12 octobre 1830.--
M. GUIZOT, _ministre de l'intérieur._--Messieurs, les lois des 16
juillet 1819 et 4 juillet 1821, sur l'importation des céréales, furent
inspirées par le désir de protéger la consommation de nos propres
grains.
Mais, rédigées au milieu d'une surabondance qui décourageait les
agriculteurs depuis plusieurs années, elles se ressentirent de cette
circonstance. L'esprit de ces lois fut évidemment de repousser les
grains étrangers aussi loin et aussi longtemps qu'il serait possible.
Non-seulement on éleva les limites que le prix devait franchir avant
qu'ils fussent admissibles; mais alors même, et de peur qu'on ne
profitât trop tôt de la faculté d'importer, un tarif gradué frappa les
blés provenus des pays voisins d'un droit d'entrée sensiblement plus
fort que les blés qu'il faut attendre des mers éloignées. On y ajouta
une autre surtaxe sur ce qui nous serait apporté par navire étranger,
distinction communément reçue pour favoriser notre pavillon, mais dont
la proportion supérieure, toute spéciale, était calculée pour opposer un
obstacle de plus aux versements de grains que l'étranger voudrait faire
dans nos ports. Lorsqu'on prenait ces précautions multipliées contre
l'invasion des blés exotiques, il est évident que l'on se croyait
dispensé de prévoir le temps où les arrivages étrangers cesseraient
d'être à charge, car aussitôt qu'ils sont désirables, il ne serait pas
conséquent de les rendre difficiles et coûteux. Les prix élevés,
condition nécessaire de leur admission temporaire, devant désintéresser
le producteur national, quand ce point est atteint, c'est le
consommateur qu'il faut ménager en ne chargeant pas l'entrée de droits
fiscaux et de faux frais.
Aux années d'abondance ont succédé trois récoltes médiocres; celle qui
vient d'être rentrée dans les greniers est inférieure dans plusieurs
départements, et l'inégale répartition de ses produits sur le territoire
rend encore plus convenable de faciliter les secours extérieurs là où le
consommateur les réclame, et où le commerce peut les apporter.
Les subsistances ne manqueront pas. Il n'y a nulle inquiétude à
concevoir; mais il n'est personne qui ne désirât que les classes
industrieuses et peu aisées obtinssent en ce moment leur pain à des prix
modérés. Enfin, on ne peut nier que le temps ne soit venu de se
débarrasser, temporairement du moins, des exigences ajoutées comme de
suréogation à la condition fondamentale des limites de l'importation.
C'est ce que le gouvernement du Roi a voulu et ce que la Chambre des
députés a adopté dans le projet de loi.
Les prix des grains nationaux au-dessous desquels les grains étrangers
ne peuvent être introduits ne subissent aucun changement.
Le minimum du droit principal, quand le tarif gradué s'arrête à cause de
l'élévation ultérieure du cours, est toujours de 25 centimes
l'hectolitre, et s'applique comme par le passé.
Mais suivant l'article 1er du projet, les degrés variables du droit qui
sont de 3 fr. 25 c., 2 fr. 25 c., 1 fr. 25 c., simplifiés par une petite
réduction, seront fixés à 3 fr., 2 fr. et 1 franc.
On conserve la surtaxe d'un franc pour les arrivages par pavillon
étranger.
Mais on supprime celle qui se rapportait à la distinction des pays de
production et de non-production, distinction tellement arbitraire, ou
plutôt si peu d'accord avec les dénominations, que les Pays-Bas,
l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie, l'Afrique, étaient censés ne pas
produire de grains.
Dans le tarif des douanes, les arrivages par terre sont assimilés en
général à ceux qui viennent sous pavillon étranger dans nos ports. On
avait appliqué cette règle aux transports de grains; mais à cause de
l'élévation spéciale de sa surtaxe, cet article, à l'entrée par terre,
payait 1 fr. 25 c. l'hectolitre dans le cas où dans les ports on ne
devait que 25 cent. Il a été d'autant plus juste de rétablir des
conditions égales que nos départements de la frontière de terre
subissent cette année les prix les plus élevés.
Le projet fait participer aux mêmes adoucissements l'entrée des farines,
en conservant les proportions fixées par les anciennes lois. Il met en
harmonie avec les droits propres aux froments ceux qui s'appliquent aux
seigles et maïs. Par une inadvertance, la loi de 1821 avait négligé de
le faire; il y avait un degré de plus dans les droits propres à ces
derniers grains. Les seigles payaient à l'entrée 4 fr. 25 c. dans la
circonstance où le froment ne devait que 3 fr. 25 c.
Les frontières du royaume étant divisées en quatre classes pour
l'application des règles sur l'importation des grains, dans chacune les
mercuriales de certains marchés composent le prix commun légal qui,
publié le dernier jour de chaque mois, permet ou prohibe l'entrée
suivant que ce prix est supérieur ou inférieur à la limite adoptée par
la loi.
Ainsi, sur toute la frontière de la Méditerranée (première classe), la
limite qu'il faut que le cours dépasse pour qu'il y ait liberté
d'importer est de 24 fr. l'hectolitre.
Or, depuis 1821, une seule fois, pour un seul mois, les grains ont pu
entrer de ce côté.
Et cependant, depuis la récolte de 1827, la denrée a sensiblement
renchéri; toutes les autres frontières ont eu de fréquentes époques
d'importation permises. Il y a plus; il est notoire qu'à Marseille, dans
le reste de la Provence, à Lyon, les grains se payent 30 fr.
l'hectolitre, et cependant le prix légal n'a pu jamais atteindre à 24
francs.
D'où vient cette singularité si fâcheuse à ces pays, où la récolte est
particulièrement mauvaise? De ce que le prix légal est le taux moyen de
quatre mercuriales. On a d'abord combiné avec celle de Marseille les
prix de Gray et de Toulouse, marchés qui, par la Saône et le Rhône d'un
côté, par le canal du Midi de l'autre, alimentent le bas Languedoc et la
Provence; mais on a voulu y ajouter pour quatrième élément le marché de
Fleurance, marché obscur du département du Gers, qui ne concourt point à
la consommation de Marseille, et qui n'a été choisi que pour redoubler
l'effet du bas prix de Toulouse dans le prix moyen.
Le renchérissement qui en provient, le prix excessif du grain à
Marseille, celui qui en résulte pour le cours du pain à Lyon, la clameur
universelle enfin ne permettent pas de laisser subsister cet état de
choses. Il a paru juste et conséquent d'opposer à deux pays de
production, Gray et Toulouse, ceux de deux grands marchés de
consommation, Lyon et Marseille. C'est le sujet de l'article 2 du
projet.
L'article 3 assure l'entrée des envois de grains expédiés de bonne foi
par mer ou par les fleuves pendant que l'admission était permise, et
qui, fortuitement retardés, rencontreraient la prohibition à leur
arrivée. La Chambre des députés a insisté sur les précautions qui
empêcheront de tourner en abus cette mesure d'équité. Si elle n'était
accordée au commerce, comment pourrait-il s'exposer à des chances si
ruineuses qui peuvent dépendre d'un centime de variation dans la
mercuriale, ou d'un jour de retard à la mer?
L'article 4 provient d'un amendement introduit par la Chambre des
députés. Les grains étrangers, autrefois laissés à la disposition et aux
soins du commerçant, sous les précautions requises qui constituent le
régime de l'entrepôt fictif, étaient soumis par la loi du 15 juin 1825 à
l'entrepôt réel, c'est-à-dire renfermés dans des magasins que la douane
seule peut ouvrir, où, par conséquent, les précautions journalières
nécessaires à la conservation de la denrée ne peuvent être prises à
propos; l'administration a reconnu que ces mesures gênantes et coûteuses
étaient sans le moindre avantage, et n'ajoutaient rien à la garantie de
l'entrepôt fictif. L'article, en conséquence, abroge cette formalité.
Mais cette disposition même, et toutes les autres mesures, ne sont que
temporaires. En vertu de l'article 5, la loi n'aura d'effet que jusqu'à
l'apparition des produits de la future récolte, c'est-à-dire jusqu'au 30
juin prochain pour la première classe (le Midi), et au 31 juillet pour
le reste du royaume.
La Chambre des députés l'a ainsi voté. Quant au gouvernement, il n'avait
voulu proposer en effet qu'une loi transitoire.
Celles qui existent, faites pour une longue époque d'abondance,
naturellement ne pouvaient convenir à des temps de cherté.
On aurait craint, en faisant une loi au milieu de ces circonstances
nouvelles, et en la faisant permanente, de ne pas assez ménager les
intérêts agricoles, que le gouvernement respecte et protége.
Un système qui conviendrait à tous les temps, qui maintiendrait le plus
possible des prix plus égaux, qui concilierait les droits et les besoins
du producteur et du consommateur, c'est ce qui est désirable, c'est ce
qu'il faut chercher avec maturité.
(M. le ministre donne lecture du projet de loi.)
XII
Débats sur les clubs et sur l'article 291 du Code pénal.
--Chambre des députés.--Séances des 25 septembre et 4 octobre 1830.--
J'ai raconté dans mes _Mémoires_[16] les incidents et les débats qui
s'élevèrent, peu après la révolution de 1830 et pendant mon ministère de
l'intérieur, à l'occasion des clubs et de l'application de l'article 291
du Code pénal. Ce fut à propos d'une pétition des commissaires-priseurs
de Valenciennes, et par une vive attaque de M. Benjamin Morel, député de
Dunkerque, contre les clubs, que s'engagea, pour la première fois, cette
discussion. M. de Tracy, au nom des idées générales de liberté, répondit
à M. Benjamin Morel, et je pris, après lui, la parole en ces termes:
[Note 16: Tome II, pages 109-116.]
M. GUIZOT, _ministre de l'intérieur._--Messieurs, le silence avec lequel
vous avez accueilli les paroles du premier orateur, la promptitude avec
laquelle l'honorable préopinant s'est empressé d'y répondre, ne
prouvent, ce me semble, que la gravité et l'opportunité de la question.
Elle préoccupe tous les esprits; elle agite la France entière; il était
impossible qu'elle n'arrivât pas promptement, et par toutes les portes,
dans cette enceinte.
Je suis porté à croire que dans les craintes qu'excitent les sociétés
qu'on appelle _populaires_, il y a un peu d'exagération. Elles ne me
paraissent pas jusqu'ici avoir fait un grand mal, ni déployé une grande
puissance. Je crois qu'il y a du souvenir dans la terreur qu'elles
inspirent, et que le passé exerce peut-être ici autant d'influence que
le présent. (_Voix diverses: C'est vrai._)
Cependant l'agitation est réelle; le public tout entier est préoccupé.
Ce seul fait de l'agitation générale et de tous les symptômes qui la
manifestent est un grand mal, un mal auquel il importe de porter remède.
Vous voyez partout les capitaux se retirer, l'industrie se resserrer;
l'alarme est générale, surtout dans les professions laborieuses, dans
celles qui font la force et le fond de notre société.
Quelque exagérées que soient ces craintes, elles ont un fondement
solide. Le caractère, la conséquence des sociétés populaires et de leurs
actes, c'est qu'elles entretiennent, qu'elles fomentent, qu'elles
exaltent de jour en jour parmi nous l'état révolutionnaire.
Messieurs, nous avons fait une révolution, une heureuse, une glorieuse
révolution; mais nous n'avons pas prétendu mettre la France en état
révolutionnaire. (_Marques d'adhésion._) Nous n'avons pas prétendu la
tenir dans l'agitation, dans le trouble, dans l'anxiété qui accompagnent
de tels événements.
Quels sont les caractères de l'état révolutionnaire? Voici les plus
saillants: c'est que toutes choses soient mises en question; c'est que
les prétentions soient indéfinies; c'est que des appels continuels
soient faits à la force, à la violence. Eh bien! ces caractères existent
tous dans les sociétés populaires, dans l'action qu'elles exercent, dans
l'impulsion qu'elles s'efforcent d'imprimer à la France.
Je dis que toutes choses y sont mises en question. Et remarquez,
messieurs, qu'il ne s'agit point, dans ces sociétés, de discussions
purement philosophiques; ce n'est pas telle ou telle doctrine qu'on veut
faire prévaloir; ce sont les choses mêmes, les faits constitutifs de la
société qu'on attaque; c'est notre gouvernement; c'est la distribution
des fortunes et des propriétés; ce sont enfin toutes les bases de
l'ordre social, qui sont mises en question et ébranlées tous les jours
dans les sociétés populaires. De là cette fermentation universelle qui
se répand au dehors et qui trouble tous les esprits.
En même temps que toutes choses sont mises en question, des prétentions
indéfinies, indéfinissables, éclatent. Et, dans ces prétentions, il ne
s'agit pas de telle ou telle réforme, de tel ou tel but particulier à
atteindre; il s'agit de projets, d'espérances qui seraient hors d'état
de se limiter eux-mêmes. Il y a là une ambition qui ne connaît pas son
propre objet, qui se déploie sans but, qui n'est pas un état de
véritable travail, de véritable réforme politique, mais une maladie de
l'esprit. (_Mouvement d'adhésion._)
Enfin, messieurs, qu'est-ce qui caractérise encore l'état
révolutionnaire? c'est l'appel continuel à la force, à la violence;
c'est le recours aux moyens brutaux; c'est la menace sans cesse adressée
à tous les pouvoirs de la société, à toutes les existences, à toutes les
idées qui ne s'accordent pas avec celles auxquelles on veut donner
l'empire. C'est là peut-être le caractère fondamental de l'état et des
passions révolutionnaires.
Eh bien, messieurs, ce caractère se déploie tous les jours dans les
sociétés populaires. Ce ne sont pas, je le répète, des écoles
philosophiques, où l'on discute tel ou tel principe; c'est une véritable
arène dans laquelle on provoque toutes les passions, dans laquelle on
soulève toutes les menaces.
Je vous le demande, n'est-ce pas là vouloir tenir la France dans un état
révolutionnaire? n'est-ce pas vouloir prolonger, j'ai tort de dire
_vouloir_, car je n'inculpe les intentions de personne, mais enfin
n'est-ce pas prolonger en effet cet état de trouble et d'anxiété qui
accompagne nécessairement une révolution, quelque heureuse, quelque
glorieuse qu'elle ait été?
Ce n'est pas là, messieurs, le mouvement, ce n'est pas là le progrès. On
nous provoque sans cesse au mouvement; on nous demande toutes les
conséquences de la révolution qui vient de s'accomplir. Messieurs, nous
voulons autant que personne le mouvement et le progrès. Il n'y a
personne à qui les progrès de la société soient plus chers qu'à nous.
Mais le désordre n'est pas le mouvement; le trouble n'est pas le
progrès; l'état révolutionnaire n'est pas l'état vraiment progressif de
la société. Je le répète, l'état où les sociétés populaires prétendent
mettre la France n'est pas le mouvement véritable, mais le mouvement
désordonné; ce n'est pas le progrès, mais la fermentation sans but.
Messieurs, ce n'est pas là le désir de la France. La France n'a pas
entendu se mettre dans un état révolutionnaire permanent. (_De toutes
parts_: Non, non!) La France a lutté quinze ans, avant de se décider à
se mettre tout entière en mouvement pour faire une révolution. Il y a
bien eu, pendant quinze ans, diverses sortes d'agitations, des
conspirations, des insurrections partielles; il n'y a pas eu de
véritable tentative nationale. Notre révolution est la seule dans
laquelle la France entière se soit montrée. Il a fallu que la tyrannie
vînt en personne et le front découvert, qu'elle attaquât nos libertés au
coeur, qu'elle compromît tout notre ordre social; il a fallu que son
présent fût troublé et son avenir menacé cruellement, pour que la France
fît une révolution: elle l'a faite en trois jours, parce qu'elle s'est
levée en masse. Rappelez-vous que jusque-là il n'y avait eu que des
mouvements partiels, que je ne veux pas blâmer, mais que personne n'a
aujourd'hui le droit d'appeler des mouvements nationaux. (_Très-bien,
très-bien!_)
Ainsi l'état dans lequel les sociétés populaires entretiennent la France
est un état contraire, non-seulement à ses besoins et à ses intérêts,
mais encore à ses voeux. Quand on essaye de la mettre en cet état,
non-seulement on lui fait tort, mais on lui fait violence. Tel est le
mal que produisent les sociétés populaires; elles font violence à la
France; elles font fermenter toutes choses au milieu de la France,
tandis que la France veut l'ordre. Elle en a le goût autant que le
besoin; elle résiste par sa nature comme par son intérêt à cet état
révolutionnaire dans lequel on veut la tenir.
Si je les considère dans leurs rapports avec notre situation extérieure,
les sociétés populaires ne s'offrent pas sous un aspect plus favorable.
Messieurs, il ne faut pas se tromper sur le jugement que porte l'Europe
de notre révolution. Je n'hésite pas à le dire; dans le fond de sa
pensée énergique et sérieuse, l'Europe l'approuve. L'Europe trouve que
nous avons eu raison, que ce qui s'est passé en France a été bien
motivé, que la France a bien fait de changer son gouvernement.
Ainsi, bien loin de désavouer notre révolution, bien loin de déserter
aucun des principes et des faits sur lesquels elle repose, je dis que
nous ne sommes pas les seuls à avouer ces principes, à reconnaître la
légitimité de ces faits; que l'Europe tout entière, soit qu'elle le
dise, soit qu'elle le taise (et par l'Europe j'entends le fond des
cabinets comme les places publiques), l'Europe entière pense que nous
avons eu raison. Et c'est parce que l'Europe porte un tel jugement sur
ces événements qu'on peut les regarder comme consommés.
Mais en même temps que l'Europe approuve notre révolution, elle
l'observe avec crainte, avec une sorte de méfiance. L'Europe aussi se
souvient du passé; elle n'a pas plus que nous perdu le souvenir des
sociétés populaires et des clubs. L'Europe attend pour savoir si, du
milieu de cette révolution, ne naîtra pas une nouvelle propagande
révolutionnaire, ardente à exciter les mêmes passions, les mêmes
troubles dans toutes les sociétés européennes. Il n'y a pas moyen de se
le dissimuler, cette crainte s'associe encore au jugement que porte
l'Europe sur notre révolution.
Eh bien, c'est à nous de faire, sous les yeux de l'Europe, la part de
ces événements; c'est à nous de lui prouver qu'elle a raison dans son
jugement et qu'elle se trompe dans ses craintes.
Au dehors donc comme au dedans, pour l'Europe comme pour la France, ces
sociétés, ou pour mieux dire l'état qu'elles entretiennent, bien loin de
servir la cause de notre révolution, bien loin de seconder son
mouvement, l'altèrent et le compromettent.
Quand nous nous adressons à notre législation pour lui demander un
remède à ce mal, que trouvons-nous? L'art. 291 du Code pénal. Je me hâte
de dire, et du fond de ma pensée, que cet article est mauvais, qu'il ne
doit pas figurer éternellement, longtemps si vous voulez, dans la
législation d'un peuple libre. Sans doute, les citoyens ont le droit de
se réunir pour causer entre eux des affaires publiques. Il est bon
qu'ils le fassent, et jamais je ne contesterai ce droit; jamais je
n'essayerai d'attaquer les sentiments généreux qui poussent les citoyens
à se réunir, à se communiquer leurs sympathiques opinions.
Mais l'art. 291 n'en est pas moins aujourd'hui l'état légal de la
France, il n'en est pas moins écrit dans nos lois, quelque vicieux qu'il
soit. Ce n'est pas une de ces lois qui sont implicitement abrogées par
les principes généraux écrits dans les Chartes. Il faut une abrogation
expresse. Tant que cette réforme législative n'a pas eu lieu, vous
restez sous l'empire des lois existantes.
Je dis plus; les circonstances et les dangers ne sont pas toujours les
mêmes. Ce n'est pas toujours sur le même point que doivent se diriger
les craintes et les efforts. Aujourd'hui le danger ne provient pas de
l'application de l'art. 291. Ce n'est pas la liberté qui est menacée.
Vous pourrez réformer cet article aussitôt que cela conviendra à l'état
social, et je souhaite que ce soit le plus tôt possible; mais évidemment
il n'y a pas urgence. Le gouvernement n'a aucune intention contraire à
la liberté. Je puis le dire hautement, car ses actes sont d'accord avec
son langage. Son intention n'est pas d'interdire des sociétés légitimes,
quelque nombreuses qu'elles soient. Ce n'est pas à la limite du nombre
que le pouvoir s'arrêtera; il ira au fait, et là où il trouvera un
danger véritable, il appliquera l'art. 291; il conjurera ce danger, il
l'a déjà fait. (_Adhésion._) L'arrêt de la cour royale qui a ordonné des
poursuites reçoit dès aujourd'hui son exécution. Des citations sont
données à deux personnes désignées pour comparaître devant le tribunal
de police correctionnelle. Un projet de loi est soumis aux Chambres pour
ces sortes de délits. J'espère qu'il sera prochainement adopté, que la
cause dont il s'agit sera jugée par le jury, et que ce sera par le
jugement national que la répression aura lieu. (_Adhésion générale._)
Messieurs, c'est dans les quinze dernières années qui viennent de
s'écouler que nous avons réellement conquis nos libertés. Pourquoi?
parce que la réforme a été lente, laborieuse, parce que c'est au milieu
des obstacles, des dangers, en présence d'un pouvoir ennemi que nous
avons vécu. Depuis quinze ans, nous avons été obligés à la prudence, à
la patience, à la persévérance, à la mesure dans notre action; et aussi
nous avons, en quinze ans, conquis plus de liberté qu'aucun pays n'en a
conquis en un siècle.
Il s'en faut donc bien que ces quinze dernières années aient été perdues
pour la France. Elles ont laissé à la France le plus heureux, le plus
précieux héritage, des moeurs libres qui commencent à se former,
l'intelligence de la vie politique et de ses travaux. Ne sortons pas de
cette voie; ne prétendons pas emporter tout en un jour, et vouloir, le
lendemain d'une révolution miraculeuse, réaliser tout ce qu'elle nous
vaudra.
Le temps viendra, et j'espère qu'il ne sera pas long, où l'art. 291,
n'étant plus motivé par l'état réel de la société, disparaîtra de notre
Code. Il existe aujourd'hui; c'est l'état légal de la France; on en doit
faire une application raisonnable, légitime. Quiconque en ferait une
mauvaise application en serait responsable, bien que l'article soit
écrit dans les Codes, car le pouvoir répond de tous ses actes, et il est
obligé d'avoir raison, quelle que soit son action. (_Marques
d'adhésion._)
Je dis que, dans les circonstances présentes, les sociétés populaires
peuvent être dangereuses. Je crois qu'on s'exagère leur danger, qu'elles
n'ont pas fait le mal qu'on leur attribue, mais qu'elles pourraient le
faire; et, puisque le pouvoir est armé d'un moyen légal, non-seulement
il ne doit pas l'abandonner, mais il doit s'en servir. Je répète qu'il
l'a déjà fait, et qu'il est décidé à le faire tant que l'exigeront
l'intérêt du pays et le progrès de ses libertés.
__________
Dans la séance du 4 octobre 1830, la question se renouvela dans la
discussion du projet de loi relatif à l'application du jury aux délits
politiques et de la presse. M. de Sade, député de l'Aisne, attaqua
l'article 291 du Code pénal, et me fournit l'occasion d'exprimer
pleinement, à ce sujet, ma pensée.
M. GUIZOT.--Quand j'ai eu occasion de parler de l'art. 291 du Code
pénal, je n'ai point dissimulé ce que j'en pensais. J'ai dit que je le
regardais comme vicieux au fond, et devant être réformé un jour. Ce que
j'ai dit alors, je le répète aujourd'hui. Mais j'ai dit en même temps
que je ne croyais pas la réforme opportune; que si elle était faite
aujourd'hui, elle aurait pour résultat de donner force encore plus que
règle au mouvement des sociétés populaires; que, dans les circonstances
actuelles, nous étions appelés à réprimer ces sociétés, non à les
fonder; que le moment d'assurer l'exercice plein et régulier de ce droit
viendrait, et que je serais un des premiers alors à proposer le
changement du Code pénal; mais qu'à mon avis, il n'était point venu, et
qu'il y aurait péril à le devancer.
Je persiste dans l'opinion que j'ai émise devant la Chambre. Je
reconnais en principe général le droit des citoyens de se réunir et de
s'entretenir ensemble des affaires publiques. Je dis que, même
aujourd'hui, sous l'empire de l'art. 291, toutes les fois que ce droit
sera exercé paisiblement, sans porter atteinte à l'ordre public,
l'administration n'en prendra nul ombrage. C'est ce qui a lieu dans
plusieurs réunions que le public ignore, qui ne font point de bruit,
n'ont aucun caractère révolutionnaire, et discutent cependant
sérieusement et sincèrement de grandes questions politiques. Elles
subsistent, elles discutent librement, tranquillement, et le
gouvernement ne s'enquiert pas avec une puérile rigidité du nombre de
leurs membres. Il lui suffit qu'elles n'alarment point le pays, qu'elles
ne troublent point l'ordre public. Il n'entend point appliquer
absolument et sans discernement l'art. 291; mais il pense que, dans
l'état actuel des affaires et des esprits, c'est un devoir pour lui de
retenir cet article qu'il trouve écrit dans les lois, et d'en faire, si
le besoin s'en manifeste, l'application aux réunions par lesquelles la
paix publique et la marche régulière de nos institutions seraient
menacées.
Ce que je pensais et disais il y a quelques jours, messieurs, je le
pense donc et le redis aujourd'hui. Je crois l'art. 291 peu conforme aux
maximes et aux habitudes d'un pays libre; je désire que la réforme en
soit prochaine. Mais partout où l'ordre public sera compromis, partout
où l'on cherchera à l'ébranler, partout où la population tranquille,
laborieuse, s'alarmera et redoutera l'esprit révolutionnaire, les
réunions qui se formeraient contre les dispositions légales, et qui
produiraient de tels effets, seront réprimées; c'est en maintenant
l'ordre que nous réussirons vraiment à fonder la liberté.
XIII
Discussion du projet de loi relatif à l'application du jury aux délits
de la presse et aux délits politiques.
--Chambre des députés.--Séance du 4 octobre 1830.--
L'article final de la Charte de 1830 avait classé l'application du jury
aux délits de la presse et aux délits politiques parmi les réformes
nécessaires et promises. Le comte Siméon en prit l'initiative dans la
Chambre des pairs et développa, le 6 septembre 1830, les motifs d'un
projet de loi destiné à accomplir cette promesse. Adopté par la Chambre
des pairs et transmis le 20 septembre à la Chambre des députés, ce
projet y fut adopté, le 4 octobre, avec quelques amendements que la
Chambre des pairs adopta à son tour. Un amendement proposé par M. de
Schonen, et qui ne fut point adopté, portait: «La loi du 25 mars 1822
est abrogée. En conséquence, les dispositions des lois du 17 et du 26
mai, et du 9 juin 1819, abrogées par elle, reprendront force et
vigueur.» Je pris la parole pour le combattre:
M. GUIZOT, _ministre de l'intérieur._--Ce ne sera pas moi qui
désavouerai la loi du 17 mai 1819, et qui craindrai de voir la
législation de la presse retourner vers cette origine. J'ai eu l'honneur
de participer à la loi de 1819, la plus sincère, je n'hésite pas à le
dire, qui ait été rendue dans aucun pays sur la liberté de la presse, et
en même temps la plus efficace, la plus conforme au régime
constitutionnel.
Cependant je ne crois pas qu'il soit possible de venir, par un simple
amendement, supprimer une loi tout entière qui a réglé la liberté de la
presse depuis que la loi de 1819 a cessé d'être en vigueur. Dans le
projet qui vous est soumis aujourd'hui, il ne s'agit pas d'une
législation générale en matière de presse, il s'agit seulement d'un
changement de juridiction. Le rapporteur de votre commission vous l'a
déjà fait remarquer, on ne fait ici que transporter, de la police
correctionnelle au jury, la connaissance des délits de la presse. C'est
une loi d'attribution, une loi de juridiction; rien de moins, mais rien
de plus.
Or, l'amendement qui vous est proposé tend à changer toute la
législation de la presse, à abolir tout ce qui s'est fait sur cette
matière depuis 1819. Je ne dis pas qu'il ne faille pas le faire; je ne
dis pas que les lois postérieures à celle de 1819 ne doivent pas être
changées; pour mon propre compte, je le pense, et peut-être suis-je
intéressé à le penser; mais je ne crois pas que ce changement puisse se
faire immédiatement et sans de mûres délibérations.
Pour prouver la nécessité de son amendement, l'honorable préopinant vous
a cité, dans la loi du 25 mars 1822, l'art. 2, qui punit toute attaque
contre la dignité royale, l'ordre de la successibilité au trône, les
droits que le Roi tient de sa naissance, et ceux en vertu desquels il a
donné la Charte. Il est évident que cet article est incompatible avec
notre nouvel ordre de choses, avec ce qui se passe en France depuis deux
mois, et qu'il doit être extirpé de notre législation. Un projet de loi
est déjà préparé à cet effet, et sera porté demain probablement à la
Chambre des pairs.
Il aurait même été déjà présenté sans des circonstances accidentelles
qui ont entraîné quelque retard. Mais ce projet prouvera qu'il est
impossible d'abolir purement et simplement l'art. 2 de la loi de 1822,
et qu'il faut y substituer des dispositions nouvelles. De grands
événements se sont accomplis, il y a deux mois; il faut qu'ils soient
consacrés dans la loi, et que le principe de notre révolution de Juillet
soit substitué au principe de la loi de 1822. Il faut que la nouvelle
loi déclare que toute attaque contre le Roi, contre les droits qu'il
tient du voeu de la France, voeu formellement exprimé par la déclaration
des Chambres et de la Charte constitutionnelle par lui acceptée et jurée
le 9 août 1830, sera punie. Il faut que le principe de notre révolution,
qui a fondé l'ordre de choses actuel tout entier sur le consentement et
des Chambres et du pays, devienne le principe de la législation de la
presse. Il ne suffit donc pas de retourner purement et simplement à la
législation de 1819, et d'abolir toutes les lois postérieures. Il y a
des dispositions nouvelles à prescrire, et elles ne sauraient être
improvisées.
D'autres motifs encore s'opposent à l'amendement. La loi de 1822
contient des dispositions qui, si elles étaient abolies, ne se
retrouveraient pas dans celle de 1819 et sont pourtant nécessaires; par
exemple, celle qui punit l'infidélité dans le compte rendu des séances
des Chambres et des tribunaux. Il n'y a dans la législation de 1819
absolument rien à ce sujet. Supprimerez-vous cette disposition sans
pourvoir à son remplacement?
Quant à celle qui dit que la Chambre offensée pourra, sur la réclamation
d'un de ses membres, punir elle-même l'auteur de l'outrage, je n'entends
pas entrer d'avance dans la discussion qui aura lieu sans doute à ce
sujet quand viendra l'art. 3 du projet qui vous est soumis. Mais j'ai
besoin de dire tout de suite, qu'à mon avis, ce système est bon; je
crois qu'un pouvoir souverain doit être chargé du soin de sa propre
dignité et en état de la défendre; il s'emparera de ce droit si la
législation ne le lui reconnaît pas. Il vaut infiniment mieux le lui
reconnaître légalement. On sera bien plus sûr de la modération et de la
réserve qu'il mettra dans sa propre défense, s'il est légalement armé du
droit d'y pourvoir, que si vous l'obligez à l'envahir violemment, et à
débuter par un acte de tyrannie.
Ce droit est accordé dans notre législation, messieurs, non-seulement
aux Chambres, mais aussi aux pouvoirs judiciaires. Les tribunaux aussi
ont le droit de protéger leur dignité; et ce n'est pas seulement un
droit, c'est un devoir: toutes les fois que les tribunaux se laisseront
insulter, qu'ils se laisseront insulter publiquement, ils méconnaîtront
non-seulement leur droit, mais encore leur devoir. Personne n'a le droit
d'insulter les tribunaux du pays. On peut blâmer, à telle ou telle
époque, la conduite de la magistrature; on peut critiquer tel jugement
prononcé par tel tribunal; mais quel bon citoyen se croira permis
d'injurier les pouvoirs publics dans l'exercice de leurs fonctions?
(_Vif mouvement d'adhésion._)
Il y a deux choses distinctes dans un pouvoir public: les personnes et
le pouvoir lui-même. Or l'injure s'étend au caractère public dont la
personne est revêtue. Ce caractère, messieurs, doit toujours être
respecté, car il est respectable en lui-même. Il est donc du devoir des
tribunaux de se protéger contre l'insulte, et c'est alors la société
tout entière qu'ils protègent. (_Bravo! bravo!_)
Ce n'est donc pas sans une mûre discussion, et sans en bien peser les
conséquences, que vous devez rayer de votre législation l'article qui
donne aux corps souverains le droit de protéger leur dignité. On a parlé
de l'abus possible. Sans doute l'abus est possible; mais certes, il n'a
pas été grand en France depuis quinze ans. Il n'y a qu'un seul exemple
d'une poursuite pareille. C'est là un pouvoir dont les grands corps ne
doivent faire que rarement usage; mais il importe qu'ils n'en soient pas
dépouillés.
Je le répète, messieurs, l'amendement qui vous est proposé a pour objet
de refaire la législation de la presse tout entière, la législation
pénale, la procédure, la juridiction. Je pense, comme son auteur, que la
loi de 1822 contient des dispositions très-vicieuses, qu'elle est bien
moins bonne que celle de 1819. Je viens d'entretenir la Chambre des
dispositions dont le gouvernement sent la nécessité et qu'il se propose
de substituer à celles qui sont maintenant en vigueur. Mais je ne crois
pas qu'une semblable réforme puisse être introduite dans nos lois, par
voie d'amendement à un projet qui n'a pour but que de transférer au jury
l'attribution des tribunaux correctionnels.
______
Par un autre amendement, M. Villemain proposa le même jour que l'article
12 de la loi du 25 mars 1822, qui portait que toute publication, vente
ou mise en vente, exposition, distribution, sans autorisation préalable
du gouvernement, de dessins gravés ou lithographiés serait, par ce seul
fait, punie d'un emprisonnement, etc., fût abrogé. J'appuyai cette
proposition, qui fut adoptée, et la nouvelle loi fut promulguée le 8
octobre 1830.
M. GUIZOT, _ministre de l'intérieur._--Quand les réformes offrent des
difficultés réelles, quand elles ont besoin d'être coordonnées avec une
législation existante, je ne crois pas qu'il faille en improviser. C'est
la doctrine que je professerai constamment à cette tribune. Mais quand
elles sont simples, faciles, quand elles ont au contraire pour résultat
de mettre la loi spéciale dont on s'occupe en harmonie avec la loi
générale, je ne connais aucune bonne raison pour les retarder.
La censure a disparu complétement de la législation. C'est uniquement
dans le cas dont il s'agit qu'il en reste une trace.
Il n'y a pas de motif qui empêche de l'effacer, il importe que le mot
_censure_ ne se trouve plus dans aucune de nos lois; elle ne doit pas
s'exercer sur les gravures et les lithographies, pas plus que sur les
écrits; je ne vois donc rien qui s'oppose à l'adoption de l'amendement.
XIV
Présentation du projet de loi relatif aux récompenses nationales à
accorder aux victimes de la révolution de Juillet 1830.
--Chambre des députés.--Séance du 9 octobre 1830.--
Ce projet, adopté par les deux Chambres avec quelques amendements, fut
promulgué comme loi le 13 décembre 1830.
M. GUIZOT, _ministre de l'intérieur._--Messieurs, il tardait au Roi
comme à vous de sanctionner, par une mesure législative, le grand acte
de reconnaissance nationale que la patrie doit aux victimes de notre
révolution. J'ai l'honneur de vous la présenter.
La commission des récompenses nationales, instituée en vertu de la loi
du 5 août dernier, et animée d'un patriotisme infatigable, a réuni les
nombreux éléments qui nous permettront enfin de rendre à l'héroïsme
désintéressé cette éclatante justice. C'est en parcourant le relevé
funèbre qui constate tant de malheur et de dévouement qu'on apprend à
connaître le prix d'une liberté qu'il a fallu payer si cher.
Messieurs, d'après les renseignements recueillis avec soin dans les
divers arrondissements de Paris, nos trois grandes journées ont coûté à
plus de 500 orphelins leurs pères, à plus de 300 veuves leurs maris, à
plus de 300 vieillards l'affection et l'appui de leurs enfants; 311
citoyens resteront mutilés et incapables de reprendre leurs travaux;
3,564 blessés auront eu à supporter une incapacité temporaire. C'est à
la France libre et reconnaissante qu'il appartient, autant du moins
qu'il est en son pouvoir, de réparer ces désastres.
L'article 1er du projet de loi vous propose d'accorder une pension
annuelle et viagère de 500 francs aux veuves des citoyens morts dans les
trois journées des 27, 28 et 29 juillet, ou par suite des blessures
qu'ils ont reçues à cette époque.
La France devait à ces généreuses victimes d'adopter leurs enfants
orphelins. Jusqu'à l'âge de sept ans, ils recevront une somme de 250
francs par année, et resteront confiés aux soins de leurs mères, ou, au
besoin, à ceux d'un parent ou d'un ami qui sera désigné par un conseil
de famille. Depuis sept ans jusqu'à dix-huit, ils auront droit à un
nouveau bienfait, celui d'une éducation utile et gratuite, qui assure
leur existence à venir.
Les pères et mères âgés de plus de soixante ans, ou ceux à qui leurs
infirmités ne laissaient d'autres moyens d'existence que les secours de
la pitié filiale, ont droit aussi à votre sollicitude. Leurs enfants qui
ont sacrifié leur vie pour la liberté ont assez fait pour que la France
se charge d'acquitter la dette qu'ils lui ont léguée en mourant. Leurs
parents recevront une pension annuelle et viagère de 300 francs.
Depuis longtemps la France est dotée d'un établissement où elle
recueille les soldats mutilés sur le champ de bataille. Messieurs, les
braves qui ont reçu, dans les rues de Paris, des blessures entraînant la
perte ou l'incapacité d'un membre ont gagné les Invalides sur le plus
beau champ de bataille. Les vieux guerriers qui habitent cet asile de la
gloire les accueilleront avec transport dans leurs rangs. S'il est des
citoyens que des affections de famille retiennent dans leurs foyers, il
est juste de leur accorder une pension qui soit l'équivalent des frais
que leurs frères coûteront à l'État.
Quant à ceux que leurs blessures n'ont pas mis dans l'impossibilité de
travailler, il a paru convenable de leur accorder une indemnité une fois
payée, dont la commission des récompenses nationales sera chargée de
fixer le montant.
La même mesure devrait être prise en faveur des familles qui ont été
privées de leur travail pendant les journées de juillet. La commission a
même senti la nécessité de prévenir votre intention bien connue, en
distribuant des secours provisoires à ceux qui n'auraient pu attendre la
sanction de cette loi.
C'est pour subvenir à ces diverses dépenses que le Roi nous a chargé de
vous demander d'ouvrir au ministère de l'intérieur un crédit de sept
millions, sur lesquels quatre millions six cent mille francs seront
convertis en rentes annuelles et viagères, sauf à réduire, s'il y a
lieu, cette somme d'après l'état qui sera dressé par la commission des
récompenses nationales. Le surplus des sept millions sera employé à
acquitter le montant des indemnités et des secours une fois payés.
Messieurs, en adoptant les mesures que j'ai l'honneur de vous proposer,
vous assurerez des existences qui sont devenues sacrées pour le peuple
français. Il y a un autre moyen de donner aux défenseurs de Paris un
nouveau témoignage de la reconnaissance publique. Parmi les citoyens qui
ont survécu à leurs efforts, la France est sûre de trouver de braves
guerriers. La commission des récompenses sera chargée de désigner ceux
que le ministre de la guerre pourra proposer au Roi pour le grade de
sous-lieutenant. La campagne des trois jours sera leur titre
d'ancienneté.
La loi du 30 août a ordonné de frapper une médaille destinée à consacrer
le souvenir de notre révolution. Cette médaille sera distribuée à tous
les citoyens désignés par la commission.
Enfin, il a paru convenable d'accorder, à ceux qui se sont spécialement
distingués dans le mouvement de notre délivrance, une décoration
spéciale, glorieuse marque de leurs services personnels, et à laquelle
les honneurs militaires seront rendus comme à la Légion d'honneur.
Messieurs, la loi qui vous est proposée, pour être digne de la France et
des généreux citoyens qui en sont l'objet, devait beaucoup faire pour
l'honneur et rien de plus que le nécessaire pour une pauvreté qui a
l'orgueil de l'héroïsme. Il n'eût pas été possible de faire accepter un
don; il était juste de payer une dette sacrée. La postérité dira que la
France libre a récompensé une population de héros en donnant aux morts
une tombe, aux blessés un asile, aux orphelins l'éducation qu'auraient
souhaitée pour eux leurs parents.
PROJET DE LOI.
LOUIS-PHILIPPE, roi des Français,
A tous présents et à venir, salut:
Nous avons ordonné et ordonnons que le projet de loi dont la teneur suit
sera présenté à la Chambre des députés par notre ministre secrétaire
d'État au département de l'intérieur, que nous chargeons d'en exposer
les motifs et d'en soutenir la discussion.
Art. 1er. Les veuves des citoyens morts dans les journées des 27, 28 et
29 juillet, ou par suite des blessures qu'ils ont reçues dans ces mêmes
journées, recevront de l'État une pension annuelle et viagère de 500
francs, qui commencera à courir du 1er janvier 1831.
Art. 2. La France adopte les orphelins, fils des citoyens morts pendant
les trois journées, ou par suite des trois journées de juillet. Une
somme de 250 francs par année est affectée pour chaque enfant au-dessous
de sept ans, lequel sera confié aux soins de sa mère, ou, au besoin, à
ceux d'un parent ou d'un ami choisi par le conseil de famille.
Depuis sept ans jusqu'à dix-huit, les enfants seront élevés dans des
établissements spéciaux, où ils recevront une éducation convenable à
leur sexe, et propre à assurer leur existence à venir.
Art. 3. Les pères et mères âgés de plus de soixante ans, ou infirmes, et
dont l'état malheureux sera constaté, et qui auront perdu leurs enfants
dans les journées des 27, 28 et 29 juillet, recevront de l'État une
pension annuelle viagère de 300 francs, réversible sur le survivant.
Art. 4. Les Français qui, dans les journées de juillet, ont reçu des
blessures entraînant la perte ou l'incapacité d'un membre, seront admis
à l'hôtel des Invalides, ou toucheront, à leur choix, dans leurs foyers,
la pension qui leur sera accordée.
Toutes les dispositions relatives à la quotité de la pension des
invalides leur seront applicables.
Art. 5. Les citoyens que leurs blessures n'ont point mis hors d'état de
travailler recevront une indemnité une fois payée dont le montant sera,
pour chacun d'eux, déterminé par la commission des récompenses
nationales.
Art. 6. Il sera également accordé une indemnité aux citoyens non
blessés, dont les familles ont été privées du produit de leur travail
pendant les journées de juillet. Cette indemnité sera, pour chaque
citoyen, déterminée par la commission des récompenses nationales.
Art. 7. En conséquence des dispositions qui précèdent, et pour acquitter
en même temps le montant des secours provisoires délivrés aux blessés ou
aux familles des victimes des journées de juillet, un crédit de 7
millions est ouvert au ministre de l'intérieur.
Sur ce crédit, 4 millions 600,000 francs seront convertis en rentes
annuelles et viagères, sauf à réduire, s'il y a lieu, cette allocation
d'après l'état qui sera dressé par la commission des récompenses
nationales.
Le surplus de cette somme sera consacré à acquitter le montant des
indemnités et des secours une fois payé, d'après les états dressés par
la commission.
Art. 8. Pourront être nommés sous-lieutenants dans l'armée ceux qui,
s'étant particulièrement distingués dans les journées de juillet,
seront, d'après le rapport de la commission, jugés dignes de cet
honneur.
Art. 9. La médaille ordonnée par la loi du 30 août sera distribuée à
tous les citoyens désignés par la commission.
Art. 10. Une décoration spéciale sera accordée à tous les citoyens qui
se sont distingués dans les journées de juillet; la liste de ceux qui
doivent la porter sera dressée par la commission, et soumise à
l'approbation du Roi.
Les honneurs militaires leur seront rendus comme à la décoration de la
Légion d'honneur.
Paris, le 9 octobre 1830.
LOUIS-PHILIPPE.
Par le roi:
_Le ministre secrétaire d'État au
département de l'intérieur,_
GUIZOT.
XV
Présentation de deux projets de loi relatifs à l'organisation de la
garde nationale sédentaire et de la garde nationale mobile.
--Chambre des députés.--Séance du 9 octobre 1830.--
Ces deux projets, longuement discutés et amendés dans les deux Chambres,
aboutirent à une loi générale promulguée le 22 mars 1831, sous le
ministère de M. Casimir Périer.
M. GUIZOT, _ministre de l'intérieur._--Messieurs, le Roi nous a ordonné
de vous présenter deux projets de loi relatifs à l'organisation de la
garde nationale sédentaire et de la garde nationale mobile.
L'importance de ces deux projets n'a pas besoin d'être démontrée; ils
sont évidemment appelés par les plus pressants intérêts et les voeux
unanimes de la France. Ils donneront, pour garantie à l'indépendance
extérieure et à l'ordre intérieur, les forces de toute la nation. Ils
fonderont sur les plus larges bases la dignité et le repos du pays.
Nous regrettons que l'ajournement si prochain de la Chambre ne nous
permette pas de lui exposer aujourd'hui avec détail les motifs qui ont
présidé à la rédaction de ces deux projets de loi. Ces motifs, qui se
présenteront, du reste, naturellement à vos esprits, seront expliqués
dans les rapports soumis au Roi à ce sujet, et qui seront incessamment
publiés.
Le Roi a voulu qu'avant de se séparer, la Chambre reçût la présentation
des dispositions essentielles qui nous paraissent devoir régler
désormais cette grande institution nationale. Les mesures législatives
nécessaires pour compléter le système seront successivement proposées
aux Chambres, et rien ne manquera plus bientôt à l'organisation à la
fois militaire et pacifique de notre pays.
PROJET DE LOI.
LOUIS-PHILIPPE, roi des Français,
A tous présents et à venir, salut.
Nous avons ordonné et ordonnons que le projet de loi dont la teneur suit
sera présenté en notre nom à la Chambre des députés par notre Ministre
secrétaire d'Etat au département de l'intérieur, que nous chargeons d'en
exposer les motifs et d'en soutenir la discussion.
SECTION Ire.
Art. 1er. La garde nationale mobile est l'auxiliaire de l'armée pour la
défense du territoire et la garde des frontières, pour repousser
l'invasion et maintenir l'ordre public dans l'intérieur.
Art. 2. La garde nationale mobile est composée de citoyens détachés de
la garde nationale sédentaire et répartis dans des corps organisés,
conformément à la présente loi.
Art. 3. La mise en activité de la garde nationale mobile ne pourra avoir
lieu qu'en vertu d'une loi, et, pendant l'absence des Chambres, qu'en
vertu d'une ordonnance du Roi, qui sera convertie en loi à la plus
prochaine session.
Art. 4. Seront susceptibles d'être appelés à faire partie de la garde
nationale mobile tous les Français âgés de vingt ans accomplis à trente
ans révolus, inscrits au registre matricule de la garde nationale
sédentaire, quels que soient leurs grades dans ladite garde.
Art. 5. Les gardes nationaux seront désignés dans l'ordre suivant:
Les moins âgés;
Les célibataires;
Les veufs sans enfants;
Les mariés sans enfants;
Les mariés avec enfants;
Les veufs avec enfants.
Le nombre des enfants, la nécessite pour les gardes nationaux de rester
à la tête d'une grande exploitation agricole et industrielle, seront
appréciés ainsi qu'il sera expliqué ci-après.
Art. 6. La désignation des gardes nationaux appelés sera faite par le
conseil de recensement. En cas de réclamation, il sera statué par le
jury d'équité.
Art. 7. L'aptitude au service sera jugée par un conseil de révision qui
se réunira dans le lieu où devra se former le bataillon.
Ce conseil se composera de sept membres, savoir:
Le préfet, président, et, à son défaut, le conseiller de préfecture
qu'il aura désigné;
Trois membres du conseil de recensement, désignés par le préfet;
Le chef de bataillon;
Et deux des capitaines dudit bataillon, nommés par le général commandant
la subdivision militaire ou le département.
SECTION II.
EXEMPTIONS ET REMPLACEMENTS.
Art. 8. Seront exemptés du service de la garde nationale mobile:
1º Ceux qui n'ont pas la taille d'un mètre cinquante-sept centimètres.
2º Ceux que des infirmités constatées rendent impropres au service.
Le conseil de recensement, et, en cas de contestation, le jury d'équité
prononcera sur ces exemptions et sur toutes celles qui seraient
demandées pour quelque cause que ce soit.
Art. 9. Les gardes nationaux qui se sont fait remplacer dans l'armée ne
sont pas dispensés du service de la garde nationale mobile.
Art. 10. Les remplacements dans la garde nationale mobile ne seront
admis que pour les causes soumises au jugement du conseil de
recensement, et, en cas de contestation, à celui du jury d'équité.
Le remplaçant devra être agréé par le conseil de recensement et par le
conseil de révision.
Le remplacé sera tenu d'habiller le remplaçant, de l'armer et de
l'équiper à ses frais.
Art. 11. Les remplaçants seront pris parmi les hommes de vingt à
trente-cinq ans, et même de trente-cinq à quarante, s'ils ont été
militaires.
Art. 12. Si le remplaçant qui a moins de trente ans est appelé à servir
pour son compte dans la garde nationale mobile, le remplacé sera tenu
d'en fournir un autre, ou de marcher lui-même.
Art. 13. Le remplaçant ne pourra être pris que dans l'arrondissement où
le remplacé est domicilié.
Art. 14. Le remplacé sera, pour le cas de désertion, responsable de son
remplaçant.