Otis Yeere eut «un arrêt brusque», comme s’exprima mistress Hauksbee en

discutant avec mistress Mallowe au sujet de la rechute.

--Il s’est conduit, dit-elle de mauvaise humeur, exactement comme le

poney du capitaine Kerrington aux dernières courses,... à cela près

qu’Otis Yeere est un âne. Il s’est arc-bouté sur ses pieds de devant et

a refusé de faire un pas de plus. Polly, cet homme est en train de me

désillusionner. Que faire?

En général, mistress Mallowe n’est pas d’avis qu’on demeure ébahi, mais

cette fois elle ouvrit de grands yeux, les plus grands possibles.

--Jusqu’à présent vous avez conduit l’affaire si habilement, dit-elle.

Parlez-lui, et demandez-lui quelle est son intention.

--Je le ferai... à une des danses de ce soir.

--Non... non, pas à une danse, dit prudemment mistress Mallowe. Les

hommes ne sont jamais complètement eux-mêmes à un bal. Mieux vaut

attendre jusqu’à demain matin.

--Sottises! S’il prétend dérailler de cette façon absurde, il n’y a pas

un jour à perdre. Venez-vous? Non? Eh bien, ma chère, tenez ma place.

Quoi qu’il arrive, je n’attendrai pas plus tard que le souper.

Mistress Mallowe attendit toute la soirée, et demeura longtemps,

gravement, à regarder le feu, et de temps à autre, elle souriait toute

seule.

* * * * *

--Oh! Oh! Oh! cet homme est idiot. Il n’y a pas à dire, c’est un idiot

achevé. Je suis fâchée de l’avoir rencontré.

Mistress Hauksbee fit irruption, à minuit, presque en larmes, chez

mistress Mallowe.

--Qu’est-il donc arrivé? demanda mistress Mallowe, mais l’expression de

son regard disait bien quelle réponse elle attendait.

--Ce qui est arrivé? Mais tout est arrivé. Il était là. J’allai à lui,

et lui dis: «Voyons, que signifie cette absurdité?» Ne riez donc pas, ma

chère, je ne puis le souffrir. Mais vous savez ce que je veux dire.

Alors ce fut net, je le lui dis clairement et lui demandai une

explication, et il dit... Oh! je perds patience avec de pareils

idiots... Vous savez que j’avais parlé d’aller à Darjeeling l’année

prochaine? Il m’importe peu d’aller _ici_ ou _là_. J’aurais décidé de

changer de séjour et préféré perdre le prix du loyer pour m’épargner

cela. Il a dit, en propres termes, qu’il était décidé à ne plus se

donner aucun mal, parce que... parce qu’il serait envoyé dans une

province bien éloignée de Darjeeling et que son propre district, celui

qu’habitent ces créatures, est à moins d’un jour de voyage.

--Ah!... fit mistress Mallowe, d’un ton d’une personne qui a réussi à

dépister un mot obscur dans tout un dictionnaire.

--Avez-vous jamais rien entendu dire d’aussi fou, d’aussi absurde? Et il

avait la balle devant lui, rien qu’un coup de pied à donner. Je l’aurais

fait arriver à n’importe quoi, à n’importe quoi dans le vaste monde. Il

serait allé jusqu’au bout de la terre. Je l’y aurais aidé. Ne l’ai-je

pas fait, Polly? N’est-ce pas moi qui l’ai créé, cet homme? Ne me

doit-il pas tout? Et pour me récompenser, juste au moment où tout était

arrangé le mieux du monde, voilà cet accès de folie qui rompt tout.

--Bien peu d’hommes sont capables d’apprécier votre dévouement à sa

valeur.

--Oh! Polly, ne vous moquez pas de moi. Dès cette heure-ci, je renonce

aux hommes. Je me suis sentie capable de le tuer séance tenante. De quel

droit cet Homme... cette Chose,--que j’ai ramassée dans son misérable

champ de riz, s’est-il permis de me faire une déclaration d’amour?

--Il a fait cela? Il l’a fait?

--Il l’a fait. J’ai oublié la moitié de ce qu’il m’a dit, tant j’étais

en colère. Oh! mais il est arrivé une chose si drôle! Je ne puis

m’empêcher d’en rire à présent, bien que je me sois sentie sur le point

de pleurer de rage. Il s’est mis à délirer, et moi à m’emporter. Je

crains même que nous n’ayons fait un bruit terrible dans notre _Kala

Juggah_. Défendez ma réputation, ma chère, si demain l’affaire court

tout Simla.--Alors il se pencha brusquement en avant au beau milieu de

ces folies--. Je suis fermement convaincue que cet homme a perdu la

tête... Il m’embrassa.

--Mœurs au-dessus de tout reproche! ronronna mistress Mallowe.

--Elles l’étaient... Elles le sont. Jamais baiser ne fut plus absurde.

Je ne crois pas qu’il ait jamais embrassé une femme jusqu’à ce jour. Je

rejetai la tête en arrière, et ce fut une sorte de frôlement glissant,

du bout des lèvres, tenez, là, sur le bout du menton...

Mistress Hauksbee tapota de son éventail son petit menton masculin.

--Alors, naturellement, je me mis dans une _furieuse_ colère. Je lui dis

qu’il n’était point un gentleman, que j’étais désolée de l’avoir connu,

et tout le reste. Il fut si aisément aplati que je ne pouvais pas me

fâcher bien fort. Alors je suis venue tout droit vous trouver.

--Était-ce avant ou après le souper?

--Oh! avant... Des heures et des heures avant. N’est-ce pas absolument

écœurant?

--Voyons, que j’y pense. Je m’abstiens de me prononcer jusqu’à demain.

La nuit porte conseil.

Mais la nuit n’amena rien autre chose qu’un domestique porteur d’un joli

bouquet de roses d’Annandale pour mistress Hauksbee.

C’était pour qu’elle le portât au bal de ce soir-là, à la villa du

vice-roi.

--Il n’a pas l’air d’éprouver du remords, dit mistress Mallowe,

qu’est-ce que ce _billet doux_ que j’aperçois au milieu?

Mistress Hauksbee ouvrit le billet plié avec élégance, autre talent

qu’elle avait enseigné à Otis. Elle le lut, et eut un gémissement

tragique.

--Dernière épave d’une faible intelligence! Des vers? Et des siens, le

croiriez-vous? Oh! dire que j’ai bâti des projets sur un idiot aussi

complet.

--Non, c’est une citation prise dans mistress Browning, et

extraordinairement bien choisie pour s’appliquer aux faits de la cause,

comme dirait Jack. Ecoutez:

Belle! vous avez mis le pied sur un cœur,

Passez, il y a un univers plein d’hommes,

Et des femmes, aussi belles que toi,

Doivent agir aussi de temps à autre.

Tu n’as posé le pied qu’à ton insu;

Nul ne saurait t’accuser de méchanceté.

Aussi pourquoi s’est-il trouvé un cœur

A l’endroit où une belle allait poser le pied.

--Je ne l’ai pas fait, je ne l’ai pas fait, non, pas fait! dit mistress

Hauksbee de mauvaise humeur, et les yeux pleins de larmes. Je n’y ai pas

mis la moindre malice. Oh! comme c’est désolant!

--Vous vous êtes méprise sur le sens du compliment, dit mistress

Mallowe; il vous disculpe tout à fait et... hein!... d’après cela, je

suis portée à croire qu’il s’est esquivé. D’après l’expérience que j’ai

des hommes, quand ils commencent à citer de la poésie, c’est qu’ils vont

prendre leur vol. C’est comme les cygnes, qui chantent avant de mourir.

--Polly, vous vous montrez bien peu sensible à mes peines.

--N’est-ce pas? Sont-elles si terribles que cela? S’il a blessé votre

amour-propre, je dirais d’autre part que vous avez fait quelques ravages

dans son cœur.

--Oh! quand il y a un homme en cause, on ne sait jamais ce qui en est,

dit mistress Hauksbee.

A L’ENTRÉE DE L’ABIME

_On dit que c’était une marée inattendue. Le Seigneur, qui l’a

envoyée, sait tout ce qu’il en est. Mais à mon oreille restera

toujours présent le message que les cloches laissèrent tomber des

airs et ce furent pour moi des cloches terribles, celles qui

lancèrent dans les ténèbres cet appel «Enderby»._

JEAN INGELOW.

Il était une fois un Homme, sa Femme, et un «Tertium Quid».

Tous les trois étaient pauvres de sens, mais c’était la Femme qui en

manquait le plus.

L’Homme aurait dû avoir l’œil sur sa Femme, et celle-ci éviter le

Tertium Quid, lequel, à son tour, aurait mieux fait d’avoir une femme à

soi, après une cour honnête et franche, à laquelle nul n’aurait pu

trouver à redire, dans les parages de Jakko ou de la colline de

l’Observatoire.

Quand vous voyez un jeune homme montant un poney couvert d’écume

blanche, le chapeau en arrière sur la tête, dévaler de la colline à un

train de quinze milles à l’heure pour aller retrouver une jeune

personne qui montrera, en le voyant, la surprise qui convient, vous

approuverez naturellement ce jeune homme, vous lui souhaiterez une

nomination dans l’administration, vous vous intéresserez à son

bien-être, et quand le moment propice sera venu, vous leur ferez présent

de pinces à sucre ou d’une selle de dame, selon vos ressources et votre

générosité.

Le Tertium Quid descendait la colline de toute la vitesse de son cheval,

mais c’était pour aller au-devant de la Femme de l’Autre, et quand il

remontait la côte, c’était dans le même but.

L’Autre était dans les plaines, occupé à gagner un argent que sa femme

dépenserait à s’acheter des toilettes, des bracelets de quatre cents

roupies, et autres objets de luxe de cette sorte et tout aussi coûteux.

Il faisait une rude besogne et lui envoyait chaque jour une lettre ou

une carte postale.

De son côté, elle lui écrivait chaque jour et lui disait avec quelle

impatience elle attendait qu’il revînt à Simla.

Quant au Tertium Quid, il était toujours là, se penchant par-dessus son

épaule et riant pendant qu’elle écrivait les billets.

Puis, tous deux montaient à cheval pour mettre la lettre à la poste.

Or, Simla est une localité singulière, qui a ses mœurs à elle, et à

moins d’y avoir passé au moins six saisons, on n’est pas en état de

prononcer avec preuves de fait, genre de démonstration qui mérite le

moins de confiance dans les tribunaux.

Pour ces raisons, et d’autres qu’il n’est pas nécessaire d’invoquer, je

me refuse à déclarer formellement qu’il existât quoi que ce fût de

condamnable sans appel dans les relations qui existaient entre la Femme

de l’Autre et le Tertium Quid.

S’il en existait, et que vous soyez obligé de vous faire une opinion à

ce sujet, les torts étaient du côté de la Femme de l’Autre.

Elle avait des façons de petit chat et promenait partout un air de douce

innocence évaporée. Mais elle en savait terriblement long dans les

choses coupables.

De temps à autre, le masque tombant, les hommes s’en apercevaient,

avaient le frisson et... reculaient.

Les hommes se montrent parfois délicats, et les hommes les moins

délicats sont toujours les plus exigeants.

Simla est excentrique dans sa façon de traiter les amitiés.

Certaines liaisons qui se sont formées et cristallisées pendant une

demi-douzaine de saisons acquièrent presque toute la sainteté du lien

matrimonial et sont respectées comme telles.

Au contraire, d’autres attachements d’égale ancienneté, et selon toute

apparence ayant droit aux mêmes égards, semblent ne pouvoir se faire

reconnaître comme un état officiel, tandis qu’une amitié due à quelque

hasard, et datant de deux mois à peine, s’installe dans une situation

qui de droit appartiendrait à une amitié plus ancienne.

Ces questions-là ne sont sujettes à aucune loi qui puisse s’imprimer.

Certaines gens ont le don de s’assurer une tolérance méritée et ce don

manque à d’autres.

La Femme de l’Autre ne le possédait pas.

Par exemple, regardait-elle par-dessus le mur du jardin, les femmes

l’accusaient de le faire pour leur prendre leur mari.

Elle se plaignait, en termes touchants, qu’on ne lui permît pas de

choisir ses amis.

Quand elle portait à ses lèvres son gros manchon blanc et vous disait

cela, en regardant par-dessus l’objet et vous jetant une œillade, vous

étiez convaincu qu’elle avait été calomniée d’une manière infâme, et que

toutes les autres femmes avaient été trompées par leur instinct, ce qui

était absurde.

On ne lui laissait pas posséder tranquillement son Tertium Quid, et elle

était si étrangement faite que si on le lui avait permis, elle n’aurait

connu aucune tranquillité.

Il lui fallait quelque apparence d’intrigue pour en revêtir jusqu’à ses

actions les plus banales.

Après deux mois de promenades à cheval, d’abord aux environs de Jakko,

puis de l’Église, puis de la colline de l’Été, puis de la colline de

l’Observatoire, puis au bas de Jutogh, et enfin sur la route de

voitures, où on faisait aller et retour le trajet jusqu’au défilé de

Tara-Devi dans l’obscurité, elle dit au Tertium Quid:

--Frank, on dit que nous passons trop de temps ensemble: les gens sont

bien méchants.

Le Tertium Quid tira sa moustache et répondit que les méchantes gens ne

valaient guère la peine que les gens chics se préoccupent d’eux.

--Mais ils ne s’en tiennent pas à jaser. Ils ont écrit, écrit à mon

époux, j’en suis sûre, dit la Femme de l’Autre, en tirant de la poche de

sa selle une lettre qu’elle tendit au Tertium Quid.

C’était une honnête lettre, telle que l’écrivait un honnête homme, en

train de cuire dans son jus, dans les plaines, pour deux cents roupies

par mois (car il en laissait à sa femme huit cent cinquante) sous un

banian de soie et des pantalons de coton.

Il y était dit que peut-être n’avait-elle pas songé combien il était

imprudent de laisser si généralement accoler son nom à celui du Tertium

Quid, qu’elle était encore trop enfant pour comprendre les dangers de

ces sortes de choses; que son mari serait bien le dernier à intervenir

par jalousie dans ses petites distractions et les choses qui

l’intéressaient, mais qu’enfin elle ferait mieux de rompre sans bruit

avec le Tertium Quid, pour être agréable à son mari.

La lettre était assaisonnée de maints petits termes d’amitié familière,

qui divertirent énormément le Tertium Quid. Lui et elle en rirent si

fort qu’à la distance de cinquante yards vous auriez pu voir leurs

épaules s’agiter, pendant que leurs chevaux trottaient côte à côte.

Leur entretien ne vaut pas la peine d’être rapporté.

Le résultat essentiel en fut que le lendemain personne ne vit la Femme

de l’Autre et le Tertium Quid ensemble. Ils étaient allés, ensemble, au

cimetière, qui généralement, ne reçoit d’autres visites officielles que

celles des habitants de Simla.

Un enterrement à Simla, avec le clergyman à cheval, les assistants à

cheval, le cercueil geignant sur les épaules des porteurs, c’est un

spectacle des plus décourageants qu’il y ait au monde, surtout quand le

cortège traverse la tranchée humide, suintante, qui se trouve au bas de

l’hôtel Rockcliffe, où le soleil ne pénètre jamais, où tous les filets

d’eau de la montagne se donnent rendez-vous pour pleurer et gémir avant

de descendre vers les vallées.

Quelquefois on s’occupe des tombes. Mais dans l’Inde, nous sommes

exposés à des déplacements si fréquents qu’au bout de deux ans, les

morts n’ont plus aucun ami.

Il ne leur reste plus que des connaissances, et celles-là trop occupées

à s’amuser là-haut pour songer à leurs anciens camarades.

L’idée de se donner rendez-vous dans un cimetière est éminemment

féminine.

Un homme eût dit tout simplement: «Laissons causer les gens et allons

faire un tour sur le Mail.»

Une femme est faite tout autrement, surtout une femme comme la femme de

l’Autre.

Elle et le Tertium Quid eurent le plus grand plaisir à se trouver

ensemble parmi les tombes d’hommes et de femmes qu’ils avaient connus,

avec qui ils avaient dansé dans les temps jadis.

Ils s’étaient munis d’une grande couverture de cheval, qu’ils avaient

étendue sur l’herbe pour s’y asseoir, dans un endroit où le sol

s’enfonce un peu.

C’est là que s’arrêtent les tombes pleines, et que se trouvent les

fosses creusées d’avance, mais inachevées.

Tout cimetière hindou bien tenu est pourvu d’une demi-douzaine de fosses

toutes creusées en cas d’urgence pour les besoins journaliers généraux.

Dans les Collines, elles sont généralement à la taille des petits

enfants, parce que les enfants qui arrivent là-haut déjà affaiblis et

gravement atteints, succombent souvent aux effets des pluies dans les

Collines, ou bien ils attrapent la pneumonie par la faute de leurs

ayahs, qui les promènent dans les bois de pins humides, après le

coucher du soleil.

Naturellement, dans les cantonnements, la mesure de l’homme adulte est

plus demandée. Ce sont des détails qui varient selon le climat et la

population.

Un jour que la Femme de l’Autre et le Tertium Quid venaient d’arriver au

cimetière, ils trouvèrent des coolies occupés à creuser le sol.

Ils avaient marqué une fosse d’adulte et le Tertium Quid demanda s’il y

avait quelque _sahib_ de malade.

Ils répondirent qu’ils ne savaient pas, mais qu’ils avaient reçu l’ordre

de creuser une fosse pour un _sahib_.

--Mettez-vous à l’ouvrage, dit le Tertium Quid, et montrez-nous comment

vous faites.

Les coolies se mirent à l’ouvrage.

La Femme de l’Autre et le Tertium Quid les regardaient en causant,

pendant les deux heures qu’on mit à creuser la fosse.

Puis un coolie, emportant la terre dans un panier à mesure qu’on la

tirait, sauta par-dessus la fosse.

--C’est étrange! dit le Tertium Quid. Où est mon ulster?

--Qu’est-ce qui est étrange? demanda la Femme de l’Autre.

--C’est que j’ai senti dans le dos un frisson glacial, tout comme si une

oie avait marché sur ma fosse.

--Alors pourquoi rester à regarder ça? dit la Femme de l’Autre.

Allons-nous-en.

Le Tertium Quid alla au bout de la fosse. Il y resta un instant à

regarder, sans répondre.

Puis, laissant tomber au fond un caillou, il dit:

--C’est affreux, c’est froid, horriblement froid. Je crois bien que je

ne reviendrai plus au cimetière. Je trouve qu’il n’y a rien de plaisant

à voir creuser ces fosses.

Tous deux s’en allèrent à pied et furent d’avis que le cimetière donnait

des idées noires.

Ils arrangèrent aussi une promenade à cheval pour le lendemain: on

partirait du cimetière, on passerait par le tunnel de Mashobra, on irait

jusqu’à Fagoo, et l’on reviendrait parce que tout le monde serait à la

garden-party donnée par le vice-roi, à sa maison de campagne, et que

tous ceux de Mashobra y seraient aussi.

En arrivant sur la route du cimetière, le cheval du Tertium Quid fit une

tentative pour partir à fond de train sur la montée, parce qu’il était

las d’être resté si longtemps immobile, et il trouva moyen de se luxer

un tendon de l’arrière-train.

--Je serai obligé de prendre la jument demain, dit le Tertium Quid, bien

qu’elle ne supporte rien qui soit moins léger qu’une bride.

Ils convinrent de tous les détails pour se retrouver au cimetière, après

avoir laissé aux gens de Mashobra un temps raisonnable pour arriver à

Simla.

Cette nuit-là, il y eut une forte pluie.

Le lendemain, quand le Tertium Quid se trouva au rendez-vous, il vit

qu’il y avait un pied d’eau dans la nouvelle fosse, qui avait été

creusée dans une argile dure et compacte.

--Par Jupiter voilà qui est abominable! dit le Tertium Quid.

Figurez-vous qu’on vous emballe, et puis qu’on vous descend dans ce

puits!

Alors ils se mirent en route pour Fagoo.

La jument jouait avec la bride et posait les pieds à terre avec autant

de soin que si elle avait été chaussée de satin.

Le soleil brillait divinement.

La route qui descend de Mashobra à Fagoo est qualifiée officiellement de

route Himalaya-Thibet,--mais ce nom-là n’empêche point qu’elle ait à

peine six pieds de large en certains endroits et que la profondeur de la

vallée d’en bas ne varie de mille à deux mille pieds.

--Maintenant, nous allons au Thibet, dit gaîment la Femme de l’Autre,

comme les chevaux approchaient de Fagoo.

Elle se trouvait du côté de la route qui bordait le précipice.

--Dans le Thibet, répondit le Tertium Quid, aussi loin que possible des

gens qui disent des choses affreuses et des époux qui écrivent des

lettres stupides. Avec vous, jusqu’au bout du monde.

Un coolie, chargé d’une poutre, parut au tournant, et la jument fit un

grand écart pour l’éviter, pieds de devant rentrés, hanches en saillie,

ainsi que doit le faire toute jument raisonnable.

--Jusqu’au bout du monde, dit la Femme de l’Autre, en jetant par-dessus

son épaule une regard qui, s’adressant au Tertium Quid, lui disait des

choses inexprimables.

Il sourit, mais pendant qu’elle le regardait, son sourire se glaça en

quelque sorte sur sa figure pour faire place à une sorte de ricanement

nerveux, ce ricanement nerveux des gens qui ne se sentent pas fort à

l’aise en selle.

La jument semblait s’effondrer par l’avant; ses naseaux émettaient un

craquement sec, pendant qu’elle s’efforçait de comprendre ce qui se

passait.

La pluie de la nuit précédente avait délayé la partie extérieure de la

route Himalaya-Thibet, et cette route s’en allait sous elle.

--Qu’est-ce que vous faites? dit la Femme de l’Autre.

Le Tertium Quid ne répondit pas. Il eut un autre ricanement nerveux et

planta ses éperons dans le flanc de la jument, qui battait la route à

coups redoublés de ses pieds de devant.

La lutte s’engagea.

La Femme de l’Autre cria:

--Oh! Frank, descendez.

Mais le Tertium Quid était collé à sa selle.

Il avait la figure bleue et blanche.

Il regarda la Femme de l’Autre dans les yeux.

Alors la Femme de l’Autre saisit à deux mains la tête de la jument, la

tint par les naseaux et non par la bride.

L’animal dégagea sa tête d’une secousse et dégringola en bas, en

poussant un grand cri, le Tertium Quid encore en selle, avec son

ricanement nerveux.

La Femme de l’Autre entendit le roulement des pierres et de la terre

meuble qui se détachaient de la route, et le cri que jetèrent en

s’effondrant l’homme et le cheval.

Puis tout se tut.

Elle cria à Frank de quitter sa jument et de remonter. Mais Frank ne

répondit pas.

Il était là-bas, sous sa monture, à une profondeur de neuf cents pieds,

où il écrasait le maïs d’un champ.

Les invités, en revenant de la fête donnée à la villa du vice-roi, dans

les brouillards du soir, rencontrèrent une femme affolée.

Elle allait contournant les rampes, les yeux et la bouche grand ouverts,

avec une expression qui lui donnait l’air d’une méduse.

Un homme, au péril de sa vie, l’arrêta, la descendit de sa selle,

réduite à l’état de loque sans consistance, et l’assit sur le bord de la

route pour tirer d’elle une explication.

Ce furent vingt minutes de perdues.

Alors on la renvoya chez elle dans la litière d’une dame, où elle resta

la bouche béante, tortillant les doigts de ses gants.

Elle resta couchée les trois jours suivants, qui furent des jours de

pluie, de sorte qu’elle n’assista point aux funérailles du _Tertium

Quid_, lequel fut descendu dans dix-huit pouces d’eau, alors qu’il avait

trouvé à redire à ce qu’il y en eût douze.

UNE COMÉDIE SUR LA GRANDE ROUTE

_Tout projet comporte l’occasion et la réflexion: voilà pourquoi

l’homme est très misérable._

(ECCLÉSIASTE, VIII, 6.)

La destinée et le gouvernement de l’Inde ont fait de la station de

Kashima une prison, et si j’écris cette histoire, c’est que rien ne peut

soulager les pauvres âmes qui y subissent leur supplice, et je fais des

prières pour que le gouvernement de l’Inde se laisse persuader de

disperser aux quatre vents la population européenne.

Kashima est limitée en tous les sens par le cercle des hauteurs de

Dosheri, aux cimes couronnées de rocs.

Au printemps tout y est flamboyant de roses. En été, les roses meurent

et des hauteurs descend un vent chaud. En automne, les brouillards

blancs qui viennent des _jhils_ forment sur cette localité comme une

nappe liquide, et en hiver les gelées coupent au ras du sol tout ce qui

est jeune et tendre.

Il n’y a qu’une perspective à Kashima. C’est une vaste étendue de

pâturages et de terres labourables qui se prolonge, parfaitement plate

jusqu’aux pentes pelées, d’un gris bleu, des collines de Dosheri.

Il n’y a aucune distraction si ce n’est le tir à la bécasse et la chasse

au tigre, mais depuis bien longtemps les tigres ont été chassés des

tanières qu’ils occupaient dans les excavations des rocs.

Quant aux bécasses, elles ne font apparition qu’une fois par an.

Narkarra, qui est situé à cent quarante-trois milles par la route, est

la station la plus rapprochée de Kashima. Mais Kashima ne va jamais à

Narkarra, où il se trouve au moins douze Anglais; elle reste claquemurée

dans l’enceinte des collines de Dosheri.

Tout Kashima est d’accord pour disculper mistress Vansuythen de toute

intention méchante, mais tout Kashima est d’accord pour lui imputer, à

elle seule, ses souffrances.

Boulte, l’ingénieur, mistress Boulte et le capitaine Kurrell, savent

cela. Ils composent la population européenne de Kashima, si nous en

exceptons le major Vansuythen, qui ne compte pas du tout, et mistress

Vansuythen, qui a une importance prédominante.

Vous devez vous rappeler, bien que vous ne le compreniez pas, que toutes

les lois perdent de leur force dans une petite société inconnue, où

l’opinion publique n’existe pas.

Quand un homme est absolument seul dans une station, il court quelques

risques de s’engager dans de mauvaises voies.

Sous les déodars · 第 2 / 11 段