SOUS LES DÉODARS
L’auteur et l’éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et
de reproduction pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
Ce volume a été déposé au Ministère de l’Intérieur (section de la
librairie) en septembre 1909.
DU MÊME AUTEUR ET DU MÊME TRADUCTEUR
=Simples Contes des Collines.=
=Nouveaux Contes des Collines.=
=Trois Troupiers.=
=Autres Troupiers.=
=Au blanc et noir.=
DU MÊME TRADUCTEUR
=Juan Valera.=--_Le Commandeur Mendoza._
=Narcis Oller.=--_Le Papillon_, préface d’Émile Zola.
-- _Le Rapiat._
=Jacinto Verdaguer.=--_L’Atlantide._
=Emilia Pardo Bazan.=--_Le Naturalisme._
=Henryk Sienkiewicz.=--_Pages d’Amérique._
=Andrew Carnegie.=--_La Grande-Bretagne jugée par un Américain._
=Elisabeth Barrett Browning.=--_Poèmes et poésies._
=Th. de Quincey.=--_Souvenirs autobiographiques du Mangeur d’opium._
=Th. Roosevelt.=--_La Vie au Rancho._
-- _Chasses et parties de chasse._
-- _La Conquête de l’Ouest._
-- _New-York._
=Percy Bysshe Shelley.=--_Œuvres en prose._
=Robert-L. Stevenson.=--_Enlevé!_
=Algernon C. Swinburne.=--_Nouveaux Poèmes et Ballades._
=Oscar Wilde.=--_Le Crime de lord Arthur Savile._
-- _Le Portrait de monsieur W. H._
-- _Poèmes._
-- _Le Prêtre et l’Acolyte._
-- _Théâtre.--I.--Drames._
-- _Théâtre.--II.--Comédies._
=A. Conan Doyle.=--_Mystères et Aventures._
-- _Le Parasite._
-- _La Grande Ombre._
-- _Un Début en médecine._
-- _Idylle de banlieue._
-- _Nouveaux Mystères et Aventures._
EN PRÉPARATION
=Rudyard Kipling.=--_La Cité de l’épouvantable nuit._
-- _Lettres de marque._
-- _Au hasard de la vie._
=A. Conan Doyle.=--_Rodney Stone._
-- _La merveilleuse Découverte de Raffles Haw._
=Henryk Sienkiewicz.=--_La Préférée._
=Armando Palacio Valdes.=--_L’Idylle d’un malade._
=José-Maria de Pereda.=--_Au premier Vol._
=Robert-L. Stevenson.=--_Les joyeux Drilles._
=Bret Harte.=--_Maruja._
BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE--Nº 38
RUDYARD KIPLING
Sous les Déodars
_Traduction d’ALBERT SAVINE_
Et comme il est incapable d’employer, d’utiliser
convenablement le court laps de temps qui
lui fut confié en dépôt et qu’il le gaspille d’une
façon ennuyeuse et morne en peines et sots
tourments, en querelles, en plaisirs, naturellement,
il réclame à grands cris l’héritage de
l’éternel avenir, pour que son mérite puisse se
donner libre carrière,--ce qui évidemment
est de toute justice.
(_La Cité de l’épouvantable nuit._)
PARIS--Iᵉʳ
P.-V. STOCK, ÉDITEUR
155, RUE SAINT-HONORÉ, 155
DEVANT LE THÉATRE-FRANÇAIS
1910
_De cet ouvrage il a été tiré à part,
sur papier de Hollande, huit exemplaires
numérotés et paraphés par l’éditeur._
_A NONCE CASANOVA_
_20 Avril 1909._
_Nous connaissons tous le cèdre du Liban. Les Poètes de la Bible l’ont
chanté comme le plus altier et le plus superbe des arbres de l’Asie, et
Jussieu, au siècle le moins créateur de légendes, a renouvelé la sienne
en le rapportant à travers les flots de la Méditerranée et en le
nourrissant de partie de sa ration d’eau._
_Nous en savons bien moins long sur le_ DÉODAR _ou_ DÉODARA, _le cèdre
de l’Himalaya. Bien qu’on l’ait acclimaté dans la forêt de
Fontainebleau, ce conifère aux rameaux flexibles et inclinés, à la
feuille glauque et blanchâtre, nous est à peu près inconnu._
_Voici Kipling, qui va nous initier aux charmes des Déodars qui couvrent
les pentes de l’Himalaya._
_N’était-il pas naturel qu’il empruntât, lors de ses débuts, le titre
d’un de ses recueils de nouvelles à un arbre aussi abondant au Jakko et
aux bords de Simla._
_C’est, en effet, à la période de sa vie ou il venait d’écrire les_
SIMPLES CONTES DES COLLINES, TROIS TROUPIERS et AU BLANC ET NOIR _que se
rattachent les pages que nous présentons aujourd’hui au public
français_.
_Nos lecteurs y retrouveront Madame Hauksbee en compagnie de son amie
Madame Mallowe, le_ TERTIUM QUID _dont Kipling leur a ailleurs promis
l’histoire, la Colline de l’Illusion. Ce sont d’anciennes connaissances
qu’on revoit volontiers._
A. S.
L’ÉDUCATION D’OTIS YEERE
_Dans les retraites du charmant verger, «que Dieu bénisse tout nos
profits», disons-nous. Mais «que Dieu bénisse nos pertes», voilà un
souhait qui convient mieux à notre situation._
(_Le Berceau de verdure perdu[A]._)
I
Cette histoire est celle d’un insuccès, mais la femme qui échoua disait
qu’on en pourrait faire un récit instructif et qui mériterait d’être
imprimé pour le plus grand profit de la génération nouvelle.
La génération nouvelle ne demande point à recevoir des leçons, étant
tout à fait prête à en donner à quiconque voudra bien lui en demander.
Qu’importe! Voici l’histoire.
Elle commence où doit commencer une histoire qui se respecte,
c’est-à-dire à Simla: c’est là que toutes commencent et que
quelques-unes finissent d’une façon funeste.
La méprise vint de ce qu’une femme des plus intelligentes commit une
maladresse, et ne la répara point.
Les hommes ont le droit reconnu de faire des faux pas; mais qu’une femme
intelligente commette une erreur, c’est en dehors des voies régulières
de la Nature et de la Providence.
Tous les braves gens savent en effet qu’une femme est la seule chose
infaillible qu’il y ait au monde, excepté le titre d’emprunt émis par le
gouvernement en 1879, et portant intérêt à quatre et demi pour cent.
Toutefois nous devons nous rappeler que six jours consécutifs passés à
répéter le rôle principal de _l’Ange Déchu_ au Nouveau Théâtre de la
Gaîté, où les plâtres ne sont pas encore secs, c’était bien suffisant
pour produire une certaine rupture d’équilibre intellectuel, capable à
son tour de conduire à des excentricités.
Mistress Hauksbee arriva à la «fonderie» pour déjeuner avec mistress
Mallowe, son unique amie intime, car elle n’était en aucune façon femme
à frayer avec son sexe.
Et ce fut un déjeuner entre femmes, porté interdite à tout le monde.
Et toutes deux se mirent à parler _chiffons_, ce qui en français est
équivalent de «mystères.»
--J’ai joui d’une période de santé parfaite, dit mistress Hauksbee, le
déjeuner fini, et quand les deux dames furent confortablement installées
dans le petit boudoir qui communiquait avec la chambre à coucher de
mistress Mallowe:
--Ma chère petite, qu’est-ce qu’_il_ a fait? dit avec douceur mistress
Mallowe.
Il est à remarquer que les dames d’un certain âge se traitent
mutuellement de «ma chère petite» tout comme des fonctionnaires qui ont
vingt-huit ans de service se disent: «Mon garçon,» entre employés de
même grade dans l’Annuaire.
--Il n’y a point de _il_ dans l’affaire. Qui suis-je donc pour qu’on
m’impute toujours gratuitement quelque conquête imaginaire? Suis-je un
apache?
--Non, ma chère, mais il y a presque toujours un scalp en train de
sécher à l’entrée de votre wigwam, et un scalp tout frais.
C’était une allusion au petit Hawley qui avait pris l’habitude de courir
tout Simla à cheval, à la saison des pluies, pour aller rendre visite à
mistress Hauksbee.
Cette dame se mit à rire.
--Pour mes péchés, l’aide-major de Tyrconnel m’a condamnée, l’autre
soir, à me placer auprès du Mussuck. Chut! Ne riez pas. C’est un de mes
admirateurs les plus dévoués. Quand on servit les entremets--il faudrait
réellement que quelqu’un aille leur apprendre à faire les puddings, à
Tyrconnel,--le Mussuck fut enfin libre de se consacrer à mon service.
--La bonne âme! Je connais son appétit, dit mistress Mallowe. Est-ce
qu’il s’est mis, oh! est-ce qu’il s’est mis à faire sa cour?
--Grâce à une faveur spéciale de la Providence, non. Il a expliqué
l’importance qu’il avait comme une des colonnes de l’Empire. Je n’ai
point ri.
--Lucy, je ne vous crois pas.
--Demandez au capitaine Sangar. Il était en face de nous. Je disais donc
que le Mussuck poitrinait.
--Il me semble que je le vois faisant la roue, dit d’un air pensif
mistress Mallowe, en grattant les oreilles de son fox-terrier.
--Je fus impressionnée comme il convenait, tout à fait comme il
convenait. Je bâillai franchement.
--Une surveillance sans trêve et l’art de jouer des uns contre les
autres, disait le Mussuck en engloutissant sa glace par _pelletées_, je
vous en réponds, mistress Hauksbee, voilà le secret de notre
gouvernement.
Mistress Mallowe rit longtemps et gaîment:
--Et qu’avez-vous dit?
--M’avez-vous jamais vue embarrassée pour répondre? J’ai dit:
--C’est bien ce que j’ai remarqué dans mes relations avec vous.
Le Mussuck se gonfla d’orgueil.
Il va venir me voir demain. Le petit Hawley doit venir aussi.
--«Surveillance constante et l’art de jouer de l’un contre l’autre.
Voilà, mistress Hauksbee, _voilà_ le secret de _notre_ gouvernement». Et
j’irai jusqu’à dire que si nous pouvions pénétrer jusqu’au cœur du
Mussuck, nous verrions qu’il se regarde comme un homme de génie.
--Comme il est des deux autres choses. Il me plaît le Mussuck, et je ne
vous permettrai pas de lui donner des noms d’oiseau. Il m’amuse.
--Il vous a convertie vous aussi, à ce qu’il paraît. Parlez-moi de cette
période de santé parfaite et, je vous en prie, donnez à Tim une tape sur
le nez avec le coupe-papier. Ce chien aime trop le sucre. Prenez-vous du
lait dans votre thé?
--Non, merci. Polly, je suis lasse de cette vie: elle est vide.
--Mettez-vous à la dévotion dans ce cas. J’ai toujours dit que vous
finiriez par Rome.
--Cela se réduirait à planter là une demi-douzaine d’attachés en
uniforme rouge pour un seul costume noir, et si je jeûnais, il me
viendrait des rides, qui ne s’en iraient _jamais, jamais_. Avez-vous
remarqué, ma chère, que je vieillis!
--Merci de cette courtoisie, mais je vais vous la rendre. Oui, nous ne
sommes plus tout à fait, ni vous ni moi... comment dirai-je?
--Ce que nous avons été. «Je sens ça dans mes os,» pour parler comme
mistress Crossley. Polly, j’ai gâché ma vie.
--Comment ça?
--Le comment importe peu; mais je le sens. Je prétends devenir une
Puissance, avant de mourir.
--Alors soyez une Puissance. Vous avez de l’esprit assez pour faire
n’importe quoi... et la beauté.
Mistress Hauksbee brandit une cuiller à thé dans la direction de son
hôtesse.
--Polly, si vous m’accablez ainsi sous les compliments, j’en viendrai à
ne plus croire que vous êtes femme. Dites-moi comment faire pour devenir
une Puissance?
--Apprenez au Mussuck qu’il est le plus enchanteur et le plus svelte des
hommes d’Asie, il vous dira tout ce qui vous plaira, en gros et en
détail.
--Fi du Mussuck! Je vise à devenir une Puissance intellectuelle, et non
une force motrice. Polly, je vais organiser un salon.
Mistress Mallowe se tourna languissamment sur le canapé et posa sa tête
sur sa main.
--Écoutez les paroles du Prophète, le fils de Baruch, dit-elle.
--_Vous déciderez-vous_ à parler raisonnablement?
--C’est mon intention, ma chère, car je vois que vous êtes sur le point
de commettre une sottise.
--Je n’ai jamais de ma vie commis de sottise,--du moins de sottise pour
laquelle je n’aie pu trouver une explication, après coup.
--Sur le point de commettre une sottise, reprit mistress Mallowe sans se
déconcerter. A Simla, impossible d’organiser un salon. Un bar offrirait
plus de chances de succès.
--Peut-être. Mais pourquoi? Cela semble si facile.
--C’est justement en cela que la chose est difficile. Combien y a-t-il
de femmes intelligentes à Simla?
--Deux: vous et moi, dit mistress Hauksbee sans l’ombre d’une
hésitation.
--Quelle modestie. Mistress Feardon vous en saurait gré. Et combien
d’hommes intelligents?
--Oh! une... des centaines, dit mistress Hauksbee, d’un air vague.
--Voilà l’erreur fatale! Il n’y en a pas un seul. Ils sont tous engagés
d’avance par le gouvernement. Voyez mon mari, par exemple. Jack _a été_
un homme intelligent. Je le dis: d’autres le diraient aussi. Le
gouvernement lui a mis le grappin dessus. Toutes ses idées, tous ses
talents de causeur,--et jadis il était vraiment un causeur de talent,
même aux yeux de sa femme--tout cela lui a été ôté par ce... cet évier
de gouvernement. Il en est de même pour tous les hommes qui ont quelque
emploi ici. Je ne suppose pas qu’un condamné russe sous le régime du
knout soit fort propre à amuser le reste de son équipe, et tout notre
monde masculin est une troupe de forçats en habits à dorures.
--Mais il y a des douzaines de...
--Je sais ce que vous allez dire: des douzaines de gens en congé, de
gens désœuvrés. Je l’admets, mais ils se répartissent en deux catégories
détestables: le civil qui serait enchanté de posséder la connaissance
du monde et la distinction du militaire, et le militaire qui serait
adorable s’il avait la culture du civil.
--Mot détestable. Les civils ont-ils de la culture? Je n’ai jamais
étudié cette espèce à fond.
--Ne vous gaussez pas de l’emploi de Jack. Oui: ils sont comme les
théières du bazar de Lakka, bonne matière, mais sans aucun chic. Ils
n’en peuvent mais, les pauvres mignons. Un civil ne commence à devenir
supportable qu’après avoir roulé par le monde une quinzaine d’années.
--Et un militaire?
--Quand il a servi pendant le même temps. Les jeunes de chaque catégorie
sont affreux. Vous en auriez par douzaines dans votre _salon_.
--Je ne le souffrirais pas, dit mistress Hauksbee avec une résolution
farouche, je dirais au portier de les balayer. Je mettrais leurs
colonels et leurs commissaires de planton à la porte pour les empêcher
d’entrer. Je les donnerais à la petite Topsham pour en faire joujou.
--La petite Topsham vous saurait gré de ce cadeau. Mais revenons au
salon. Admettons que vous ayez réuni tous les hommes et toutes les
femmes ensemble, qu’en ferez-vous? Les faire causer? Mais ils se
mettraient à flirter d’un commun accord. Notre salon deviendrait un
Peliti de bon ton, un Hôtel de la Médisance, éclairé par des lampes.
--Il y a une certaine dose de raison dans cette remarque.
--Il y a toute la sagesse de ce monde. Certes, douze saisons passées à
Simla auraient dû vous apprendre qu’il est impossible de concentrer quoi
que ce soit dans l’Inde, et un salon ne peut réussir qu’à la condition
d’être permanent. En deux saisons, tout votre personnel serait dispersé
d’un bout à l’autre de l’Asie. Nous ne sommes guère que de petites
boules de terre sur les flancs des collines, et qu’un jour ou l’autre,
la vallée aspirera de son souffle. Nous avons perdu l’art de causer--du
moins nos hommes l’ont perdu.--Nous n’avons point de cohésion...
--George Eliot ressuscitée! interrompit malignement mistress Hauksbee.
--Et puis, ma chère railleuse, ni hommes, ni femmes n’ont collectivement
d’influence. Venez à la vérandah et jetons un coup d’œil sur le Mail.
Les deux dames vinrent considérer la route qui se peuplait rapidement,
car tout Simla était dehors pour profiter d’un entracte entre averse et
brouillard.
--Que comptez-vous faire pour fixer ce flot? Regardez: voici le Mussuck,
un homme, qui est la bonté même. C’est une puissance dans le pays, bien
qu’il mange autant qu’un marchand des quatre saisons. Voici le colonel
Blone, le général Grucher, sir Dugald Delane et sir Henry Haughton, et
Mr. Jellalatty, tous des chefs de service, tous des gens puissants.
--Et tous mes fervents admirateurs, dit mistress Hauksbee avec onction.
Sir Henry Haugton est fou de moi. Mais continuez.
--Pris à part, chacun d’eux est un homme de mérite. Réunis, ils ne sont
plus qu’une cohue d’Anglo-Indiens?. Qui s’intéresse à des propos
d’Anglo-Indiens? Votre _Salon_ n’arriverait pas à souder ensemble les
différents ministères et à vous rendre maîtresse de l’Inde, ma chère.
Tous ces gens-là se mettraient à parler de leur boutique administrative
et le feraient, en se groupant dans votre _salon_, tant ils ont peur que
leurs propos ne soient surpris par les gens de condition inférieure. Ils
ont oublié tout ce qu’ils ont pu savoir de littérature et d’art... Quant
aux femmes...
--La seule chose dont elles puissent causer, ce sont les dernières
Courses, ou les gaffes de leur dernière bonne. Ce matin, j’étais en
visite chez mistress Derwills...
--Vous croyez cela? Elles savent causer avec les petits officiers et les
petits officiers savent causer avec elles. Votre salon ferait
admirablement leur affaire, si vous respectiez les préjugés religieux du
pays, et que vous vous teniez amplement pourvue de _Kala juggahs_[B].
--Quantité de _Kala juggahs_! Oh! ma pauvre petite idée! Des _Kala
juggahs_ dans un salon politique! Mais qui donc vous en a appris aussi
long?
--C’est peut-être que j’en ai essayé moi-même ou bien que je connais une
femme qui en a essayé. J’ai fait un sermon en règle pour peser le pour
et le contre. La conclusion, c’est...
--Inutile d’achever... c’est le mot: néant! Polly, je vous remercie. Ces
maudites bêtes...
Et mistress Hauksbee, de la vérandah, montra de la main deux hommes
fendant la foule qui passaient au-dessous, et qui la saluèrent d’un coup
de chapeau.
--Ces mauvaises bêtes n’auront pas la joie de posséder un second hôtel
des Potins, ou un Peliti d’extra. Je renonce à l’idée de tenir un
_salon_. Cela me paraissait pourtant bien séduisant. Mais que faire? Il
faut pourtant que je fasse quelque chose.
--Pourquoi? N’y a-t-il pas Abana et Pharpar?
--Jack vous a rendue presque aussi malicieuse que lui. Il me faut cela,
naturellement. Je me lasse de tout et de tous, depuis une partie de
campagne au clair de lune, à Seepee, jusqu’aux charmes du Mussuck.
--Oui, ces choses-là arrivent tôt ou tard. Avez-vous encore assez de
vigueur pour tendre votre arc?
Mistress Hauksbee ferma la bouche d’un air rageur.
Puis elle se mit à rire.
--Je crois m’y voir. De grandes affiches rouges sur le Mail: «Mistress
Hauksbee! Irrévocablement: sa dernière représentation sur quelque scène
que ce soit. Qu’on se le dise!» Plus de danses, plus de promenades à
cheval, plus de petits déjeuners, plus de représentations théâtrales
suivies de soupers, plus de querelles à l’ami le plus aimé, le plus
cher, plus d’escrime avec un partenaire mal choisi qui n’a pas assez
d’esprit pour habiller d’un langage décent ce qu’il lui plaît d’appeler
ses sentiments, plus d’exhibition publique du Mussuck pendant que
mistress Tarkass va, de maison en maison, partout Simla, colporter
d’horribles histoires sur mon compte! Plus aucune de ces choses si
profondément assommantes, abominables, détestables, mais qui, tout de
même, donnent tout son intérêt à l’existence! Oui, je vois tout! Ne
m’interrompez pas, Polly, je suis inspirée. Un «nuage» à raies mauve et
blanc sur mes superbes épaules, une place au cinquième rang à la Gaîté,
et les _deux_ chevaux vendus! Vision délicieuse. Un fauteuil
confortable, où aboutissent trois courants d’air différents, dans chaque
salle de bal, et de beaux souliers amples, raisonnables, qui permettent
à tous les couples de trébucher en se rendant à la vérandah. Puis on va
souper. Pouvez-vous vous imaginer la scène? La cohue gloutonne est
partie. Un petit sous-lieutenant qui se fait prier, aussi rouge par tout
son visage qu’un baby auquel on vient de mettre de la poudre... On
ferait vraiment bien de _tanner_ les petits sous-lieutenants avant de
les exporter... Polly... La maîtresse de maison le renvoyant à son
service, il traverse la pièce d’un pas furtif, dans ma direction, en
tourmentant un gant deux fois trop grand pour lui,--je déteste les gens
qui portent les gants à la façon d’un pardessus,--et tâche d’avoir l’air
d’avoir pensé à cela pour la première fois: «Puis-je _havoir_ le
plaisir de vous offrir mon bras pour le souper?» Alors, je me lève avec
le sourire que donne l’appétit. Tenez, comme ceci.
--Lucy, comment pouvez-vous être aussi absurde?
--Et je m’avance majestueusement à son bras. Comme cela! Après le
souper, je partirais de bonne heure, vous savez, parce que je craindrais
de m’enrhumer. Personne pour s’occuper de mon rickshaw, le _mien_, s’il
vous plaît. Je resterais là, avec ce «nuage» mauve et blanc sur la tête,
pendant que l’humidité trempe mes chers, mes vieux, mes respectables
pieds, et que Tom appelle à force de jurons et de cris l’équipage de la
_memsahib_. Puis, on rentre. On se couche à onze heures et demie. Voilà
une vie vraiment excellente, où l’on est réconfortée par les visites du
Padri, qui vient à l’instant même de conduire quelqu’un en terre quelque
part là-bas.
Elle montra dans le lointain les pins qui cachaient le cimetière et
reprit avec un geste violemment dramatique:
--Écoutez, je vois tout... tout jusqu’aux corsets! Quels corsets! Six
roupies huit aunas la paire, Polly, avec de la flanelle rouge, ou bien
de la lisière, n’est-ce pas? Ce qu’on met au bout de ces choses
terribles! Je pourrais vous en faire un dessin.
--Lucy, au nom du Ciel, finissez donc d’agiter les bras de cette façon
idiote. Songez qu’on peut vous voir de tout le Mail.
--Eh bien, qu’on voie! On croira que je m’exerce pour l’_Ange Déchu_.
Tenez, voici le Mussuck. Comme il se tient mal à cheval! Voyez.
Elle envoya, avec une grâce infinie, un baiser au vénérable
administrateur indien.
--A présent, voilà qui lui vaudra d’être blagué au Club, en ces termes
délicats qu’affectent ces brutes d’hommes, et le petit Hawley me
rapportera tout, en atténuant les détails de peur de me choquer. Ce
garçon est trop bon pour vivre longtemps, Polly. Je songe sérieusement à
lui recommander de donner sa démission et d’entrer dans le clergé. Dans
l’état d’esprit où il se trouve présentement, il m’obéirait. Heureux,
heureux enfant!
--Jamais, dit mistress Mallowe avec une indignation affectée, jamais
vous ne déjeunerez plus ici, Lucinde, votre conduite est scandaleuse.
--C’est votre faute, répliqua mistress Hauksbee, pourquoi avoir voulu me
suggérer d’abdiquer? Rien que cela! Non, jamais! ja-a-mais! Je jouerai,
je danserai, je chevaucherai, je flirterai, je ferai des cancans, je
dînerai en ville, je m’approprierai les prisonniers légitimes de toutes
les femmes qu’il me plaira, jusqu’à ce que je tombe, ou qu’une femme
plus forte que moi me confonde devant tout Simla, et ma bouche ne sera
plus que poussière et cendres avant que je capitule ainsi.
Elle se dirigea vers le salon.
Mistress Mallowe la suivit et lui passa le bras autour de la taille.
--Il n’y a rien à redire à ma conduite, reprit mistress Hauksbee d’un
air de défi, et cherchant son mouchoir. Voilà dix soirs que je dîne en
ville et que je passe l’après-midi à répéter. Vous en seriez fatiguée
vous-même. Je suis seulement fatiguée, rien que fatiguée.
Mistress Mallowe ne témoigna point de compassion à mistress Hauksbee et
ne l’engagea point à aller se coucher. Elle lui donna une autre tasse de
thé et renoua la conversation.
--J’ai passé par là, moi aussi, ma chère, dit-elle.
--Je m’en souviens, dit mistress Hauksbee, avec un rayonnement de malice
sur les traits, en 84, n’est-ce pas? La saison suivante, vous vous êtes
beaucoup moins surmenée.
Mistress Mallowe sourit d’un air de supériorité, d’un air de sphinx.
--Je suis devenue une Influence.
--Grands Dieux! mon enfant, vous ne vous êtes pas envolée parmi les
Théosophistes, et vous n’avez pas baisé le gros orteil de Bouddha,
n’est-ce pas? J’ai voulu m’affilier jadis, mais on m’a écartée comme
sceptique--ce qui m’ôte toute chance de perfectionner ma pauvre petite
intelligence.
--Non, je n’ai pas théosophisé. Jack dit...
--Ne parlez pas de Jack. Ce que dit un mari, on le sait d’avance.
Qu’est-ce que vous avez fait?
--J’ai fait une impression durable.
--Et moi aussi... pendant quatre mois. Mais cela ne m’a pas le moins du
monde consolée. J’avais pris l’homme en grippe. Est-ce que vous n’allez
pas cesser de sourire de cet air insondable et me dire où vous voulez en
venir?
Alors mistress Mallowe parla.
* * * * *
--Et vous prétendez soutenir que tout cela fut purement platonique de
part et d’autre?
--Absolument; et dans le cas contraire, je ne m’y serais point
embarquée.
--Et c’est à vous qu’il doit sa dernière promotion?
Mistress Mallowe affirma d’un signe de tête.
--Et vous l’avez mis en garde contre la petite Topsham?
Autre signe affirmatif.
--Et vous lui avez parlé du mémoire particulier envoyé sur son compte
par sir Dugald Delane?
Troisième signe affirmatif.
--Pourquoi?
--Quelle question à faire à une femme? D’abord, parce que cela
m’amusait. Aujourd’hui, je suis fière de ma conquête. Si je vis, il
continuera à réussir. Oui, je le mettrai sur le chemin qui mène tout
droit à la croix de Chevalier, à tout ce qui peut avoir quelque prix aux
yeux d’un homme. Quant au reste, cela le regarde.
--Polly, vous êtes la plus extraordinaire des femmes.
--Pas le moins du monde. Je me concentre, voilà tout. Vous, vous vous
éparpillez, ma chère, et bien que tout Simla connaisse votre habileté à
conduire un attelage...
--Ne pourriez-vous pas employer un terme plus gracieux?
--Un attelage à six, depuis le Mussuck jusqu’au petit Hawley, vous n’y
gagnez rien, pas même de vous amuser.
--Et vous?
--Essayez ma recette. Prenez un homme et non point un gamin, notez bien,
un homme très mûr, sans attaches, et soyez pour lui un guide, un
philosophe, une amie. Vous trouverez là l’occupation la plus
intéressante à laquelle vous vous soyez jamais adonnée. C’est chose
possible, vous n’avez pas besoin de me regarder comme cela--puisque je
l’ai fait.
--Il y a là un élément de danger qui donne de l’attrait à l’aventure. Je
chercherai un homme de ce genre et lui dirai: «Maintenant, il est bien
entendu qu’il ne doit pas être question de flirt. Faites exactement ce
que je vous dirai. Mettez à profit mes renseignements et mes conseils,
et tout ira bien.» Est-ce là votre idée!
--Plus ou moins, dit mistress Mallowe avec un sourire énigmatique, mais
assurez-vous que l’on vous comprend.
II
_Pan! pan! Pouf! pouf! Quel nuage de poussière sale. Ma poupée a eu
un accident. Et toute la sciure de bois est partie._
(_Chanson de nourrice._)
Ainsi, à la Fonderie, d’où l’on voit tout le Mail de Simla, mistress
Hauksbee était aux pieds de mistress Mallowe, et recueillait les leçons
de la sagesse.
Le résultat de cet entretien fut la grande idée que mistress Hauksbee
était fière de prendre à son compte.
--Je vous en avertis, dit mistress Mallowe, qui éprouvait déjà quelques
remords de sa suggestion, la chose n’est pas aussi aisée qu’on le
croirait. La première femme venue,--la petite Topsham elle-même--,
conquérir un homme, mais il en est très peu, _très peu_ qui sachent le
manier quand il est pris.
--Mon enfant, j’ai été un Saint Siméon Stylite féminin, qui regardait
d’en haut les hommes, pendant ces... ces dernières années. Demandez au
Mussuck si je m’entends à les mener.
Mistress Hauksbee s’en alla en chantonnant: _j’irai à lui et je lui
dirai du ton le plus ironique_, pendant que mistress Mallowe riait toute
seule.
Puis, elle devint tout à coup sérieuse:
--Je me demande si j’ai bien fait de conseiller cette distraction. Lucy
est une femme avisée, mais un peu trop étourdie.
Huit jours plus tard, elles se rencontrèrent à un concert du lundi.
--Eh bien? demanda mistress Mallowe.
--Je le tiens, dit mistress Hauksbee, les yeux pétillants de gaieté.
--Qui est-il, petite fille? Je suis désolée de vous avoir parlé de cela.
--Regardez entre les colonnes, au troisième rang, le quatrième à partir
du bout. En ce moment, vous pouvez voir sa figure. Regardez.
--Otis Yeere! C’est bien le dernier auquel j’aurais songé. Je n’aurais
jamais cru! Je ne vous crois pas.
--Ah! Eh bien, attendez que mistress Tarkass ait commencé à démolir
Milton Wellings, alors je vous dirai tout. Chut! la voix de cette femme
me rappelle toujours un train souterrain qui passe sous Earl’s court
avec les freins serrés. Écoutez à présent. Il s’agit vraiment d’Otis
Yeere?
--Oui, je le vois, mais il ne s’ensuit pas qu’il soit votre conquête.
--Il l’est, par droit de premier occupant. Je l’ai trouvé abandonné,
sans amis, le soir même de notre entretien, au Burra Khana[C] de Dugald
Delane. Ses yeux m’ont plu et j’ai causé avec lui. Le lendemain il m’a
rendu visite. Le surlendemain, nous avons fait ensemble une promenade à
cheval. Aujourd’hui il est attaché par les mains et les pieds aux roues
de ma voiture. Vous verrez, quand le concert sera fini. Il ne sait pas
encore que je suis ici.
--Grâce à Dieu, vous n’avez pas choisi un gamin. Qu’allez-vous faire de
lui, en supposant que vous ayez fait sa conquête!
--En supposant!... Ah! vraiment, est-ce qu’une femme... est-ce que _moi_
je puis me tromper en ces sortes de choses? En premier lieu...
Et mistress Hauksbee se mit à compter ses motifs sur le bout de ses
petits doigts gantés.
--En premier lieu, je l’habillerai convenablement. Pour le moment, il
est habillé comme un paquet, et son plastron de chemise a l’air d’un
numéro du _Pionnier_ qu’on aurait froissé. En second lieu, quand je
l’aurai rendu présentable, je formerai ses manières. Quant à ses mœurs,
elles sont irréprochables.
--Il paraît que vous avez découvert bien des choses sur son compte,
depuis quelques jours à peine que vous le connaissez?
--Comme vous devez certainement le savoir, la première preuve de
l’intérêt qu’un homme porte à une femme consiste à lui parler de sa
charmante personne, sa personne à lui. Si la femme l’écoute sans
bâiller, il commence à trouver qu’elle lui plaît. Et si elle continue à
flatter l’animal dans sa vanité, il finit par l’adorer.
--Dans quelques cas.
--Laissons de côté les exceptions. Je connais celle à laquelle vous
pensez. En troisième et dernier lieu, après qu’il aura été poli, rendu
joli, je me propose, comme vous le disiez, d’être pour lui un guide, un
philosophe, une amie, et il réussira, tout comme a réussi votre ami. Je
me suis toujours demandé comment cet homme a eu de l’avancement. Le
Mussuck est-il venu vous trouver l’annuaire civil à la main, et mettant
un genou en terre, non, deux genoux--_à la Gibbon_--vous l’a-t-il tendu
en disant: «Ange adorable, choisissez un emploi pour votre ami?»
--Lucy, vos longues expériences dans le monde militaire vous ont
corrompue. On ne fait point de ces choses-là dans l’administration
civile.
--Je n’entends point déprécier le corps dont Jack fait partie, ma chère.
Je me bornais à me renseigner. Donnez-moi trois mois, et vous verrez
quels changements je ferai subir à ma proie.
--Agissez à votre gré, puisqu’il le faut. Mais je suis désolée d’avoir
eu la faiblesse de suggérer ce passe-temps.
--Je suis la discrétion même, et l’on peut avoir en moi une confiance
il-li-mi-tée, dit mistress Hauksbee, empruntant ces mots au texte de
_l’Ange Déchu_.
Et la conversation s’arrêta en même temps que cessait le long et sonore
cri de guerre de mistress Tarkass.
Les ennemis les plus acharnés de mistress Hauksbee,--et ils étaient
nombreux,--ne pouvaient guère l’accuser de perdre du temps.
Otis Yeere était un de ces personnages _muets_ prédestinés à être toute
leur vie la propriété du premier venu.
Dix ans passés dans les fonctions civiles au service de Sa Majesté, dans
le Bengale, et, en des postes peu ambitionnés, n’avaient pas contribué à
le rendre fier et n’avaient rien fait pour lui inspirer confiance.
Assez âgé pour avoir perdu cette première fleur d’enthousiasme
insouciant qui fait pleuvoir sur l’assistant à son début les rêves de
commissariat et de décorations, et qui lui fait tirer sur son collier
avec le zèle et le désintéressement du jeune cheval;--trop jeune encore
pour jeter un regard sur l’avancement réalisé, et pour remercier la
Providence d’être allé aussi loin dans de telles circonstances, il était
resté fixé au point mort de sa carrière.
Et l’homme qui est passé à l’immobilité cède à la plus légère impulsion
du dehors.
La fortune avait statué que, pendant la première partie de sa carrière,
Otis Yeere serait un de ces simples soldats sur lesquels passent les
roues pesantes de l’administration, manœuvre qui leur coûte le cœur et
l’âme, l’intelligence et la force.
Jusqu’au jour où la vapeur remplacera le travail manuel dans la
direction de l’Empire, il y aura toujours cette proportion d’hommes à
user, à consommer dans l’éternelle et machinale routine.
Pour eux, l’avancement est chose fort lointaine et l’usure de la
friction journalière est constante, toujours présente.
Les secrétariats ne les connaissent que de nom. Ils ne constituent point
l’élite des districts, où l’on va chercher les hommes pour les emplois
de chefs de division et de collecteurs.
Ils sont uniquement les simples soldats,--chair à fièvre.--Ils partagent
avec le ryot et le taureau de charrue l’honneur d’être la plinthe sur
laquelle porte l’État.
Les anciens ont déjà renoncé à leurs ambitions. Les moins anciens y
renoncent en soupirant. Les uns et les autres apprennent à attendre
patiemment la fin de la journée.
Douze ans à servir comme simple soldat, c’est, dit-on, suffisant pour
miner les cœurs des plus braves et émousser les intelligences les plus
aiguisées.
Otis Yeere avait fui, pour quelques mois, cette existence et était venu
chercher à Simla un peu de société masculine.
Son congé fini, il retournerait à son district marécageux, d’un vert
amer, et mal peuplé du Bengale, où il retrouverait l’assistant indigène,
le docteur indigène, le magistrat indigène, la gare fumante et
brûlante, la ville malpropre, l’insolence effrontée de la municipalité,
où des vies humaines s’usaient à ergoter.
Toutefois la vie foisonnait.
Le sol suintait les êtres humains, comme il fourmille de grenouilles
après les pluies.
Les vides faits pendant une saison étaient remplis à déborder par la
fécondité de la saison suivante.
Otis ne cachait nullement sa reconnaissance de pouvoir lâcher en peu de
temps sa besogne, de fuir cette ruche chaude, geignante, maladive,
incapable de se suffire à elle-même, mais toute-puissante pour démonter,
paralyser, entraver l’homme aux yeux enfoncés qui dans l’ironique
langage officiel «en avait la charge.»
* * * * *
--Je savais qu’il y a des femmes fagotées au Bengale. Il nous en vient
de temps en temps, mais je ne savais pas qu’il y eût aussi des hommes
fagotés.
Alors, pour la première fois, Otis s’aperçut que ses habits montraient
un peu trop leur âge.
Mistress Hauksbee ne fut pas longtemps à apprendre d’Otis lui-même tout
ce qu’elle voulut savoir sur son sujet d’expérience.
Elle sut quelle existence il avait menée dans ces districts qu’elle
désignait vaguement par ces mots: «Ces terribles pays du choléra».
Elle apprit aussi, mais cela seulement plus tard, quel genre de vie il
avait compté mener, et quels rêves il avait faits dans l’an de grâce
1877, avant que la cruauté de la vie vint lui briser le cœur.
Les sentiers ombreux, où l’on chevauche autour de la colline de la
Perspective, étaient très agréablement accommodés pour ce genre de
confidences.
--Pas encore, disait mistress Hauksbee à mistress Mallowe. Pas encore,
il faut que j’attende que l’homme soit au moins habillé convenablement.
Grand Dieu, est-il possible qu’il ne se doute pas combien il est
honorable pour lui que, _moi_, je me charge de lui?
Mistress Hauksbee ne comptait point parmi ses défauts la fausse
modestie.
--Toujours avec mistress Hauksbee! disait mistress Mallowe, à demi-voix
avec son plus doux sourire, à Otis. Oh! les hommes! Voici nos Punjabis
qui murmurent sur ce que vous avez accaparé la femme la plus aimable de
Simla. Un jour ou l’autre, ils vous mettront en pièces sur le Mail,
monsieur Yerre.
Et mistress Mallowe descendit la côte à grand bruit, après s’être
assurée, par un regard jeté par-dessous la frange de son ombrelle, de
l’effet produit par ses paroles.
Le coup alla à son but.
C’était évident! Otis Yeere était un personnage dans ce tourbillon
affolant de Simla. Il avait accaparé la femme la plus charmante de Simla
et les Punjabis murmuraient.
Cette idée justifiait un léger éclair de vanité.
Otis n’avait jamais regardé sa liaison avec mistress Hauksbee comme un
événement qui pût intéresser le public.
L’idée d’être un objet d’envie était une sensation agréable pour un
homme sans importance reconnue.
Elle s’accrut par la suite le jour où quelqu’un qui déjeunait au club
dit d’un ton de dépit: «Eh, Yeere, vous allez bien pour un terrassier
affaibli! N’y a-t-il pas un ami pour vous dire que c’est la femme la
plus dangereuse de Simla?»
Yeere rit en dedans et passa outre.
Quand donc enfin ses habits neufs seraient-ils prêts?
Il descendit au Mail pour s’informer et mistress Hauksbee, qui venait de
monter en voiture la côte de l’église, lui jeta un coup d’œil
approbateur:
--Il apprend à se tenir comme un homme au lieu de se regarder comme une
pièce du mobilier.
Puis, fermant à demi les yeux pour mieux voir à travers l’éclat
aveuglant du soleil, elle ajouta:
--C’est un homme, quand il se tient de cette façon-là. Bienfaisante
satisfaction de soi-même, que serions-nous sans toi?
Les habits neufs firent naître une nouvelle provision d’assurance.
Otis Yeere s’aperçut qu’il était capable d’entrer dans une pièce, sans
se sentir couvert d’une légère moiteur, qu’il pouvait la traverser,
aller même s’entretenir avec mistress Hauksbee, tout comme si les
chambres étaient faites pour qu’on les traversât.
Pour la première fois, depuis neuf ans, il fut fier de lui-même, content
de son existence, satisfait de ses habits neufs et heureux de son amitié
avec mistress Hauksbee.
--La présomption, voilà ce qui manque au pauvre garçon, disait-elle
confidentiellement à mistress Mallowe. Je me figure que dans le
Bas-Bengale on occupe les fonctionnaires à labourer la terre. Vous le
voyez, il m’a fallu commencer par les rudiments, n’est-ce pas? mais vous
reconnaîtrez, n’est-il pas vrai, ma chère, qu’il a fait d’immenses
progrès, depuis que je me suis chargée de son éducation. Accordez-moi
encore un peu de temps, et il ne se reconnaîtra plus lui-même.
En effet, Yeere oubliait déjà rapidement ce qu’il avait été.
Un de ses collègues lui remit avec brutalité la chose en mémoire en lui
demandant, comme cela, à propos de rien:
--Ah! ça! mais on vous a donc nommé tout dernièrement membre du conseil?
Vous vous tenez aussi raide qu’une demi-douzaine de ces gens-là.
--J’en... j’en suis bien fâché; je ne l’ai pas fait exprès, vous savez,
dit Otis d’un ton d’excuse.
--Il n’y a plus moyen de vous tenir, reprit d’un ton grognon le vieux
routier. Descendez, Otis, descendez de voire perchoir, et
débarrassez-vous de cette folle affectation, en même temps que de votre
fièvre. Trois mille roupies par mois ne suffiraient pas à la justifier.
Yeere rapporta l’incident à mistress Hauksbee.
Il en était venu à la regarder comme sa directrice de conscience.
--Et vous avez fait des excuses! Fi, que c’est vilain! Je _déteste_ un
homme qui s’excuse. Ne vous excusez jamais de ce que votre ami qualifie
de raideur. _Jamais!_ Il est dans le rôle d’un homme de se montrer
insolent, arrogant jusqu’au jour où il rencontre plus fort que lui.
Maintenant, polisson, écoutez-moi.
Simplement, carrément, pendant que la voiture faisait le tour de Jakko,
mistress Hauksbee enseigna à Otis Yeere le grand Evangile de la
présomption, en l’illustrant de tableaux vivants, d’après les gens
rencontrés dans leur promenade de l’après-midi du dimanche.
--Grands Dieux! dit-elle en finissant par l’argument personnel, bientôt
vous vous excuserez d’être mon _attaché_.
--Jamais, dit Otis Yeere. C’est là une tout autre affaire. Je serai
toujours...
--Que va-t-il dire? pensa mistress Hauksbee.
--Fier de cela.
--Rien à craindre pour le moment, pensa encore mistress Hauksbee.
--Mais je crains d’être devenu fat. C’est comme Jeshurun, vous savez.
Lorsqu’il eut engraissé, il se mit à ruer. Cela vient, sans doute, de ce
qu’on n’a plus d’ennuis et de l’air de la montagne.
--L’air de la montagne! Ah vraiment? se dit à part soi mistress
Hauksbee. Il serait resté à se tenir caché au club jusqu’au dernier jour
de son congé, si je ne l’avais pas déniché.
Et, tout haut:
--Pourquoi ne le seriez-vous pas? Vous y avez tous les droits possibles.
--Moi? Comment?
--Oh! de cent façons. Je ne vais pas gaspiller cette charmante soirée en
explications, mais je sais que vous les avez. Qu’est-ce que c’était ce
tas de manuscrits que vous m’avez montrés sur la grammaire des
aborigènes? Comment les appelle-t-on?
--Les _Gullals_. C’est un tas de sottises. J’ai bien trop de besogne à
présent pour me casser la tête à propos de _Gullals_. Vous devriez venir
voir mon district. Descendez par là un de ces jours avec votre mari, et
je vous le ferai voir. Quel pays charmant dans la saison des pluies! Une
nappe d’eau, sur laquelle effleure la voie du chemin de fer, avec des
serpents qui sortent de partout, et en été des mouches vertes et de la
limonade verte! Les indigènes mourraient de peur si vous faisiez
seulement claquer un fouet de chien à leurs oreilles. Mais ils savent
que cela vous est interdit, et en conséquence ils s’entendent pour vous
rendre la vie insupportable. Mon district est surveillé par je ne sais
qui, à Darjeeling, sur la foi des faux rapports d’un homme de loi
indigène. Oh! c’est un coin du paradis.
Otis Yeere eut un rire amer.
--Il n’y a pas la moindre nécessité à ce que vous y restiez. Pourquoi y
restez-vous?
--Parce qu’il le faut: que puis-je faire pour en sortir?
--Quoi? mais cent cinquante choses. S’il n’y avait pas tant de monde sur
la route, j’aurais un vrai plaisir à vous gifler. Demandez, mon brave
garçon, _demandez_. Tenez, voilà le jeune Hexarly qui a six ans de
service et pas la moitié de vos talents. Il a demandé ce qu’il lui
fallait et il l’a obtenu. Tenez, là-bas, près du couvent, voilà Mac
Arthurson qui est arrivé à sa situation actuelle, en demandant,--en
demandant carrément, franchement, après être sorti par lui-même du rang.
Un homme en vaut un autre dans votre administration, croyez-moi. J’ai vu
Simla pendant plus de saisons que je ne tiens à en compter sur mes
doigts. Vous figurez-vous que les gens sont choisis pour leurs emplois
parce qu’on connaît d’avance leurs aptitudes? Vous avez tous subi un
examen difficile,--comment appelez-vous cela?... pour commencer, et à
l’exception d’un petit nombre qui ont tout à fait mal tourné, vous êtes
tous capables de travailler ferme. Pour le reste, cela dépend des
sollicitations. Appelez cela de l’aplomb, de l’insolence. Appelez cela
comme vous voudrez, mais demandez. Les gens font ce raisonnement,--oui,
je sais ce que disent les gens,--que par la seule audace qu’on montre à
demander, on prouve qu’on a de l’étoffe. Un homme faible ne dit point:
«Donnez-moi ceci ou cela», il pleurniche: «Pourquoi ne m’a-t-on pas
donné ceci ou cela?» Si vous étiez dans l’armée, je vous dirais:
«Apprenez à faire tourner des assiettes ou à jouer du tambourin avec vos
orteils.» Mais telles que sont les choses, demandez. Vous appartenez à
une administration où l’on devrait être capable de commander la flotte
du canal, ou de raccommoder une jambe vingt minutes après l’ordre donné,
et _pourtant_ vous hésitez à demander d’être délivré d’un district en
marmelade verte, où vous n’êtes pas le maître, vous l’admettez
vous-même. Lâchez complètement le gouvernement du Bengale. Darjeeling
même est un petit trou perdu. J’y ai habité jadis et les loyers étaient
d’une cherté fabuleuse. Faites-vous valoir. Adressez-vous au
gouvernement de l’Inde pour qu’il se charge de vous. Tâchez d’obtenir un
poste sur la frontière, où le premier venu a un grand avenir, s’il a
confiance en soi. Allez quelque part. Faites quelque chose. Vous avez
deux fois autant d’intelligence, et trois fois autant d’années de
service que les gens d’ici, et... et...
Mistress Hauksbee s’interrompit pour reprendre haleine.
Puis, elle continua:
--De quelque façon que vous envisagiez la chose, ne la perdez pas de
vue. _Vous_ qui devriez aller si loin!
--Je ne sais, dit Otis Yeere un peu abasourdi par cette éloquence
inattendue, je n’ai pas aussi bonne opinion de moi-même.
Ce que fit mistress Hauksbee n’était pas strictement platonique, mais
c’était adroit.
Elle posa légèrement sa main sur la patte dégantée qui s’allongeait sur
le bord de la capote rabattue de la voiture.
Elle regarda son homme bien en face, et lui dit d’une voix tendre,
peut-être trop tendre:
--Si vous manquez de confiance en vous, moi j’en ai. Est-ce assez, mon
ami?
--C’est assez, répondit Otis d’un ton solennel.
Il resta longtemps silencieux, à refaire les rêves qu’il avait faits
huit ans auparavant, mais à travers ces rêves passait, comme l’éclair
parmi des nuages dorés, la lueur des yeux violets de mistress Hauksbee.
C’est chose curieuse, chose impénétrable que les complications de
l’existence qu’on mène à Simla, le seul endroit de ce pays désolé où la
vie vaille la peine d’être vécue.
Peu à peu, entre les hommes et les femmes, dans les intervalles entre la
danse, le jeu et les courses, on en vint à dire qu’Otis Yeere, l’homme
aux yeux duquel venait de s’allumer la lueur d’une assurance tout
récemment acquise, s’était conduit «d’une façon assez brillante» dans le
désert d’où il venait.
Il avait ramené à la raison une municipalité égarée. Il avait employé
le budget sous sa propre responsabilité, sauvé la vie à des centaines de
gens.
Il en savait plus que personne au monde sur les _Gullals_. Il avait des
connaissances très étendues sur les tribus aborigènes, et malgré sa
jeunesse, il était l’autorité la plus considérable sur les _Gullals_
indigènes.
Nul ne savait au juste ce qu’étaient, ce que faisaient les _Gullals_
jusqu’au jour où le Mussuck, qui venait de faire une visite à mistress
Hauksbee et se piquait de savoir discerner les intelligences, expliqua
que c’était une tribu de féroces montagnards, située quelque part dans
les environs de Sikkim, et dont le grand Empire lui-même jugeait utile
de s’attacher l’amitié.
Or, nous savons déjà qu’Otis Yeere avait montré à mistress Hauksbee les
notes manuscrites réunies par lui pendant six ans de séjour au sujet de
ces mêmes _Gullals_.
Il lui avait aussi raconté comment, malade, abattu par la fièvre
qu’avait produite leur négligence, réduit presque à l’impuissance par
la perte de son employé préféré, plein d’une fureur sauvage à la vue du
pays désolé dont il avait la charge, il avait un jour envoyé au diable
la réunion d’yeux que composait son «intelligent bureau local» pour un
assortiment de _haramzadas_.
Cet acte de brutale et tyrannique oppression lui avait valu une
réprimande royale de la part du gouvernement du Bengale, mais la
chronique ne parla que de phtisie du Nord et n’en fit nulle mention.
De là nous arrivons forcément à conclure que mistress Hauksbee publia
ses souvenirs et les fit sonner aux oreilles de gens futiles et prêts,
elle le savait bien, à exagérer le bien et le mal.
Et Otis Yeere lui-même se comporta ainsi qu’il convenait au héros de
maints récits.
--Vous pouvez bien causer avec _moi_, quand vous n’êtes pas en train de
broyer du noir. Causez donc, et faites de votre mieux pour briller, pour
intéresser, dit mistress Hauksbee.
Otis Yeere n’avait pas besoin d’être stimulé.
Pensez à un homme qui a, pour le soutenir, les conseils d’une femme qui
est femme du monde ou plus encore. Tant qu’il gardera sa possession de
lui-même, il pourra s’entretenir avec les deux sexes sur un pied
d’égalité.
C’est un avantage que la Providence ne voulut jamais imaginer, elle, qui
créa l’homme certain jour, et la femme, le lendemain, afin de bien
indiquer par là que l’un ne connaîtrait qu’un tout petit peu de la vie
de l’autre.
Un tel homme va loin, ou bien, privé du conseil qui l’étayait, il
s’affaisse brusquement, et les gens de son monde se mettent à chercher
pourquoi.
Grâce à la savante stratégie de mistress Hauksbee, qui avait en outre à
sa disposition la science de mistress Mallowe, Otis Yeere, fier de
lui-même, et ayant fini par croire en lui-même parce que d’autres y
croyaient, était prêt à s’élever à toutes les grandeurs qui pourraient
lui advenir, et il était sûr que toutes choses tourneraient bien.
Il combattrait de ses propres armes. Il avait résolu que ce nouvel
effort aboutirait à un résultat plus heureux que la première
capitulation consentie par un «assistant» désespéré.
Qu’aurait-il pu arriver? Il est impossible de le dire. L’événement
lamentable se produisit: il fut le résultat direct de l’assertion, émise
par mistress Hauksbee, qu’elle passerait la saison suivante à
Darjeeling.
--Êtes-vous absolument décidée à cela? dit Otis Yeere.
--Absolument. Nous écrivons maintenant pour retenir un logement.