Dîner d’adieu.--Une partie de foot-ball.
Ma bonne amie a donné hier, en mon honneur, un grand dîner d’adieu.
Repas pantagruélique, où j’ai encore été à même d’apprécier le brillant
appétit des _ladies_ et des _gentlemen_ anglais. Ils mangent comme des
ogres; ce besoin continuel de se sustenter doit tenir à l’air qu’ils
respirent.
Le climat qui ronge d’une façon si étrange les monuments, rongerait-il
aussi l’estomac? Suzette prétend qu’elle est constamment altérée et
affamée. Si je restais plus longtemps à Oxford, je finirais par être
comme elle, j’arriverais aux cinq repas que font consciencieusement les
Anglais, tous les jours. L’hiver, c’est le froid qui les fait dévorer,
et l’été, c’est le chaud. Le fait est que la chaleur molle et lourde
abat complètement, et de toutes façons il faut bien se redonner des
forces.
L’après-midi, j’avais assisté à une partie de foot-ball. On aime les
jeux de force brutale en Angleterre. Le foot-ball y est fort en honneur,
principalement au célèbre collège de Rugby, où sont précieusement
conservées les traditions de ce jeu national.
Il y a deux manières de jouer le foot-ball, soit à la mode de Rugby,
soit à la mode de Londres, où réside l’association pour la réforme un
peu adoucie de ce jeu trop sauvage, comme la soûle en Bretagne.
«A Rugby, c’est le jeu dans toute sa barbarie, tel qu’il a été légué aux
Forwards d’à-présent par les jeunes athlètes du temps des Stuarts, des
Lancastres et des Tudors. Le foot-ball ou balle au pied, sur laquelle se
ruent les lutteurs des deux camps pour l’envoyer d’un coup de pied vers
le but adverse, le vrai, le pur, le traditionnel foot-ball de Rugby
autorise la mêlée, le corps-à-corps, l’usage des pieds, des mains, de la
tête, _scrummage_ et _hacking_, c’est-à-dire bagarre et coups de
souliers dans les tibias! Comme on le voit, il n’y a pas moyen pour les
jouteurs de s’ennuyer un seul instant!
A Londres, sans aller jusqu’à faire revivre les édits protecteurs de
1314, de 1349 et de 1401, l’Association n’admet que l’emploi des membres
inférieurs. C’est un progrès. Il est défendu de se casser autre chose
que les jambes, n’importe laquelle par exemple. Le code n’a pas prévu de
préférence.
Le foot-ball est la contre-partie, le contraire d’un sport régulier. Il
prête aux abus de la vigueur individuelle, à tous les vices inhérents
aux mêlées confuses. Enfin, sans parler des blessures graves, fractures
et contusions qui sont innombrables, les cas de mort subite ne sont pas
rares non plus, par suite d’étouffement, de compression viscérale ou
d’épuisement.»
Le journal médical anglais, le _Lancet_, donne la statistique suivante
des accidents occasionnés par ce jeu. L’année dernière, de septembre à
janvier, on a compté: treize morts, quinze fractures de jambes, quatre
bras cassés, onze nuques démolies, une joue crevée, un nez abîmé, etc.
Ici on jouait le foot-ball de Londres, mais c’est égal, qu’est-ce qu’un
plaisir qui vous inquiète au lieu de vous amuser? Je fais des vœux pour
que le foot-ball ne pénètre pas en France, à la suite du crocket et du
lawn-tennis.