Madame a prolongé son séjour d’une semaine, comme je le craignais, mais
en ce monde tout prend fin, notre séjour à Oxford est terminé. J’ai bien
employé ma dernière journée. En me levant ce matin mon premier soin a
été, comme une bonne anglaise, que je ne suis pas cependant, de me
diriger vers le petit déjeûner; à cette heure là les grillades sont
chaudes et la bouilloire chante au coin du feu.
De la cuisine on n’entend pas que le chant de la bouilloire, il y a au
bout de la rue, un atelier de couture, où les jeunes filles chantent
toute la journée, je ne dirai pas comme des fauvettes, non! en général
les voix sont peu harmonieuses, on fuit instinctivement. J’ajouterai
même qu’il faut avoir les oreilles exercées à la politesse pour écouter
patiemment le chant des jeunes misses--c’est une chose étrange comme les
femmes ont la voix pointue même en parlant et les hommes au contraire la
voix gutturale, surtout quand ils parlent aux animaux on dirait un
rugissement. La première fois que j’ai entendu ici le cocher Bob parler
à ses chevaux, j’ai eu grand peur.
Après le thé nous sommes sorties. Miss Emily m’a d’abord menée sur le
champ de foire où j’ai vu des bestiaux magnifiques; les animaux sont
parqués dans des stalles de fer, ce qui permet de circuler facilement
sans crainte d'être embroché par une vache ou mordu par un porc: c’est
très ingénieusement installé; nous n’avons rien de semblable en France.
Ensuite je suis encore allée voir une cérémonie religieuse, la communion
à une église protestante. Les fidèles ôtent leurs gants en entrant et
restent à genoux pendant tout l’office, le ministre se tient à un autel
dans le genre des nôtres et récite des prières tout haut, puis le moment
de la communion venu, tout le monde se dirige vers l’autel, où deux
ministres tiennent l’un un bassin d’argent contenant le pain, l’autre
une timbale de même métal contenant le vin. La timbale passe de lèvre en
lèvre, sans que personne manifeste le moindre dégoût, quand tout le
monde a été pourvu, l’officiant consomme le reste.
Oxford a des religieuses protestantes habillées comme les nôtres--les
règles de leur couvent sont aussi une imitation des institutions
catholiques. En revenant, Miss Emily et moi, nous en avons croisé une
dans la rue. Cette religieuse nous a saluées très poliment. Je me
demande encore en l’honneur de quel saint cette révérence à des
personnes qu’elle ne connaît pas.
Je terminerai mon journal d’aujourd’hui par un trait qui montre
l’Anglais sous son vrai jour.
Hier, une amie de Miss Emily, femme de charge d’une grande maison, et
qui parle aussi français, m’a dit soudain, que pensez-vous des Anglais?
Cette question à brûle-pourpoint m’a d’abord un peu interloquée et j’ai
cru être fort aimable en répondant, je pense qu’ils valent bien les
Français, et vous que pensez-vous des Français?
«_Oh my dear_ les Anglais n’ont pas de supérieurs ni même d’égaux dans
tout l’univers, voilà ce que nous pensons!
O les orgueilleux! O les snobs! ces petitesses-là ce sont leurs pieds
d’argile...
Les mœurs anglaises sont pleines d’hypocrisie. On crie _Shoking!_ bien
haut, pour rien, quand cela se voit, tandis qu’à l’intérieur de sa
conscience, on entasse des montagnes de fautes sans sourciller.--J’avais
entendu dire que la pruderie britannique cache ses vices sous des dehors
affectés, rien n’est plus vrai.