NOTES DE MON AMIE

Autrefois en Angleterre, la veille de Noël (Christmas _Eve_ et non pas

_Night_) était seulement fête de famille.

La veille de Noël on se réunissait chez les grands parents où la

jeunesse dansait, jouait à Colin Maillard (Blind Man’s Buff) et on

finissait la soirée par «Snap Dragons» plus tard remplacé par la

lanterne magique.

Les Snap Dragons consistaient en un plat énorme dans lequel on mettait

des raisins secs et des petits fruits confits qu’on plaçait sur une

table ronde, dans la salle à manger tendue d’avance de draps blancs.

Ensuite toute lumière était éteinte, les enfants, grands et petits

étaient invités à entrer. Au dernier moment on versait soit du cognac,

soit du gin sur les fruits et on y mettait le feu.

Alors c’était à qui aurait le courage le premier d’en retirer et d’en

manger, après avoir dansé la main dans la main autour de la table.

Naturellement les flammes donnaient de la lumière, et sur les draps on

voyait se refléter les danseurs et ceux qui plongeaient la main dans les

flammes. Une fois commencé on continuait ce jeu jusqu’au dernier raisin

parmi les éclats de rire et de frayeur.

De notre temps les «Snap Dragons» et «Blind Man’s Buff» sont à peine

connus et la veille de Noël est devenue une journée assez fatigante pour

les jeunes filles qui font des économies pendant l’année pour pouvoir

monter une épicerie pour les pauvres, soit dans la cuisine, le vestibule

ou la terre de la maison. Là viennent les personnes âgées auxquelles on

distribue des paquets de thé, de sucre, et des épiceries, dont le poids

est proportionné au nombre des membres de chaque famille et à ses

besoins.

On y glisse souvent de l’argent pour payer le loyer.

Le soir on a l’Arbre de Noël (pour les enfants de la _maison_) décoré

avec des bougies et des lampes de couleur, et sur lequel sont suspendus

des cadeaux pour chacun.

On y invite les petits amis qui ont perdu leur mère, ou qui ne sont pas

dans une position de fortune suffisante pour avoir un arbre chez eux.

Il y a toujours dans les écoles publiques un arbre de Noël pour les

ouvriers et pour les pauvres, une jeune fille aimable tient le piano

pendant qu’on distribue les cadeaux, composés d’objets confectionnés, la

plupart du temps, par les personnes riches et charitables.

On y trouve des tricots, des vêtements, etc., mais il y a aussi des

bonbons et des joujoux.

Autrefois, dans la soirée même du jour de Noël, toute la famille dansait

après le dîner, les Messieurs et les Dames les plus âgés commençaient

le quadrille. Bien entendu que leur danse ne durait que quelques

minutes, c’était ensuite le tour de la jeunesse. La salle de danse était

décorée, comme la salle à manger, de fleurs, de verdure, de guirlandes

et d’emblèmes formés de houx et de gui; au milieu de la salle il y

avait, suspendu au plafond, une grande branche de gui, et si le danseur

avait l’adresse de faire passer sa danseuse sous cette branche, il avait

le droit de l’embrasser, soit sur le front, soit sur la main, selon

l’intimité qui existait. Les fiancés, sous cette fameuse branche,

s’embrassaient sur les deux joues.

De nos jours, on danse rarement le jour de Noël, on va à l’église.

Les parents ayant reçu leurs enfants et petits-enfants à Noël, l’aîné

des enfants mariés reçoit le jour de l’an.

Le lendemain de Noël s’appelle «Boxing Day» parce qu’on donne ce

jour-là, les «Christmas Boxes», ou étrennes.

C’est congé partout, les banques même sont fermées.

Le jour de Noël tout le monde mange Roast Beef, Plum pudding et mince

pies, pâtisserie faite à cette saison seulement. Dans les prisons même

on en donne et l’on y distribue de la bière et du tabac à priser et à

fumer. Dans les classes supérieures les Anglais ont toujours au dîner

une dinde farcie, la dinde de Noël, comme à la Saint-Michel ils mangent

l'_Oie_, en souvenir de la destruction de la flotte de l’Armada. La

reine Elisabeth était à table en train de manger de l’oie quand on lui

annonça la grande nouvelle: La flotte que Philippe II, roi d’Espagne,

avait équipée (1588) contre l’Angleterre, venait d'être détruite par une

tempête. Depuis ce jour mémorable, tous les bons patriotes d’Angleterre

mangent, le 29 octobre, une oie rôtie en mémoire de ce triomphe facile.

J’ai omis de dire que la veille de Noël, Christmas Eve, on entend dans

les rues des chanteurs et des musiciens qui vont de porte en porte de

minuit à une heure du matin.

Tantôt c’est une harpe qui accompagne les chants, tantôt un violon,

quelquefois plusieurs instruments de musique ou bien un harmonium.

On chante _Adeste Fideles_, _Minuit, Chrétiens_, et autres cantiques de

Noël avec beaucoup de sentiment. Le lendemain, les chanteurs font la

quête, quand ils n’attendent pas _Boxing Day_, congé général pendant

lequel tous les magasins sont fermés. Le peuple sort, les riches restent

à la maison pour contribuer au bien-être des pauvres, comme je l’ai

expliqué plus haut.

On jugerait même défavorablement une personne aisée qui se promènerait

pendant ce fameux jour de _Boxing Day_. On dirait qu’en sortant elle

veut ainsi échapper au devoir de faire le bien et de donner des

étrennes.

De ces bonnes coutumes anglaises, je passe maintenant à la religion

anglicane.

Les nombreuses sectes protestantes qui fleurissent dans le royaume de la

Grande-Bretagne, prennent chacune un nom différent, tels que Wesleyans,

Baptistes, Calvinistes, Luthériens, etc. On en ferait une liste

interminable. Les Anglicans de la Haute et de la Basse Eglise appellent

les autres sectes Non-Conformistes et les considèrent hors l’Eglise

comme nous-mêmes catholiques considérons les membres des autres

religions.

L’Angleterre est le pays du parlementarisme. L’Eglise anglicane est

l’humble servante du Parlement, mais elle a aussi son Parlement à elle

qu’on appelle «la Convocation». Chaque province ecclésiastique, celle de

Cantorbery, aussi bien que celle d’York, a la sienne. La Convocation se

composait autrefois de deux Chambres: la Haute, que formaient les

évêques; la Basse, constituée par des doyens ou des archidiacres nommés

par leurs confrères. L’archevêque est le président d’office de la

première; les membres de la seconde élisent leur _prolocutor_.

Chose extraordinaire cependant, la Haute et la Basse Eglise sont

toujours en guerre l’une contre l’autre, et toutes deux ne veulent pas

qu’on les regarde comme Protestantes. Les membres de ces deux Eglises

reconnaissent qu’Henry VIII et la Reine Elisabeth étaient des personnes

indignes, sans foi et sans religion, ainsi qu’Olivier Cromwell et tous

ceux qui persécutaient l’Eglise catholique et mettaient à mort ses

fidèles.

Les Anglicans de la Haute Eglise ne donnent pas davantage raison aux

Catholiques, qu’ils appellent _Humanistes_, pendant qu’eux-mêmes

s’intitulent Catholiques. Ils se montrent très jaloux de ce titre,

affirmant qu’ils sont les seuls qui aient le droit de se nommer

Catholiques, puisque leur Religion est la même maintenant qu’elle était

avant la Réformation, commencée par Luther, sous le Roi Henry VIII, et

continuée sous sa fille Elisabeth. Donc, ils ne veulent pas admettre

qu’ils soient Protestants, ni appliquer ce terme de Protestants aux

Non-Conformistes. Ils déclarent que notre Religion est presque nouvelle,

puisqu’il y a eu tant d’innovations depuis le règne d’Henry VIII. Il

faut avouer que la Haute Eglise Anglicane ressemble beaucoup à la nôtre.

Elle a tous les jours la messe, comme nous l’avons, mais dite en

Anglais, d’une haute et intelligible voix. Les fidèles croient à la

présence réelle de Jésus-Christ dans la communion. A la place des

hosties, chacun en communiant reçoit un petit carré de mie de pain

préparé d’avance. Il faut que le pain ait deux jours, et soit fait de

farine très fine et très blanche; il est coupé par un instrument réservé

pour cela dans la sacristie.

Le prêtre présente un de ces morceaux (qui ressemblent aux dés à jouer,)

à chacun des communiants qui, agenouillé devant l’autel, le reçoit de sa

main dans la sienne, entre l’index et le pouce, et le porte

respectueusement à sa bouche. Ensuite le second prêtre arrive avec le

calice qu’il offre à chaque communiant, et il le tient de telle sorte

que le vin ne fait qu’effleurer la lèvre supérieure. Il essuie le calice

chaque fois, comme chez nous on essuie les reliques qu’on offre à

l’adoration des fidèles. Quant aux autres sectes, en dehors de l’Eglise

anglicane, les détails de leur croyance seraient trop longs à énumérer

ici. En général, les Anglicans les regardent comme nous autres,

Catholiques, regardons les Protestants, c’est-à-dire hors de l’Eglise,

et ils les nomment _Dissenters_, ce qui veut dire Non-Conformistes.

Les Dissenters reçoivent la communion le soir, tandis que les Anglicans

la reçoivent à jeûn le matin. Les Dissenters la reçoivent assis, autour

d’une grande table, rompant le pain et buvant le vin ensemble, en

imitation, disent-ils, de J.-C. à la dernière Cène.

Les soi-disants Catholiques font abstinence tout le Carême et tous les

vendredis de l’année, et plus sévèrement que nous.

Ils vont à confesse, et n’obtiennent l’absolution qu’après avoir fait

d’autres Pénitences que des prières. Il faut qu’on se corrige de telle

ou telle faute, ou en partie, avant de recevoir l’Absolution. Aussi

prient-ils pour les morts, observant les fêtes des grands Saints,

c’est-à-dire de ceux ou de celles dont on trouve les noms, soit dans

l’Evangile, soit dans l’Ecriture Sainte, mais ils ne reconnaissent pas

les saints de nos jours, tels que Marguerite-Marie, Jeanne d’Arc, et se

moquent de la proposition de faire cannoniser Christophe Colomb, qu’ils

disent n’avoir jamais été chrétien!

Les Anglicans récitent l'_Ave Maria_, _Hail Mary_, en anglais, font le

signe de la croix et des génuflexions comme nous les faisons.

Aux fêtes de la Sainte Vierge, de Pâques, de l’Ascension, de _Corpus

Christi_, de la Dédicace des Eglises, de Saint Michel, etc., il y a des

processions magnifiques dans leurs églises, avec bannières et chants

religieux. Elles se terminent comme dans le culte catholique par la

bénédiction. Leurs autels ont le Christ et des cierges allumés comme les

nôtres, ils ont aussi des statues de Saints dans leurs églises, le tout

si beau, si propre, si soigné, qu’il faut bien l’admirer. Les membres de

la Haute Eglise ont également des statues et des objets de piété dans

leurs chambres à coucher.

Ils ne se gênent pas pour critiquer nos églises, et se disent très

scandalisés de voir le manque de propreté qui règne chez les Romains, en

tout ce qui sert à l’usage du bon Dieu, mais par-dessus tout ils blâment

les chandeliers qui servent au _public_ pour placer les cierges, et dont

on voit couler la graisse. Les Anglicans (prêtres) ne se servent dans

l’église que de cierges en cire, jamais de bougies comme on en met dans

les nôtres. Si la paroisse est pauvre, on en brûle moins, mais tout est

de première qualité, aussi le linge, les rochets des prêtres, les nappes

d’autel, etc., sont d’une blancheur immaculée.

La Haute Eglise anglicane a des communautés religieuses, dont les hommes

et femmes portent des costumes pareils aux nôtres, et suivent presque

les mêmes règles.

J’ai visité pendant mon dernier séjour à Londres, une chapelle anglicane

de perpétuelle adoration, et j’y ai vu quatre sœurs en prière devant

l’autel. Le prêtre m’a dit qu’il en est toujours ainsi, et que les

religieuses veillent jour et nuit devant le Saint-Sacrement exposé.

Les sœurs de charité rappellent les nôtres à s’y méprendre. Les prêtres,

comme notre clergé français, mettent une soutane dans la maison, à

l’église ils portent des vêtements magnifiques, qui seraient dignes de

nos plus riches paroisses.

Ils ne font pas vœu de chasteté, mais tous ne se marient pas. On trouve

qu’il vaut mieux éviter les scandales et immoralités qu’on rencontre

quelquefois dans les pays catholiques romains, et pour cette raison on

les laisse libres. L’Eglise anglicane ne reconnaît que deux sacrements;

le Baptême et l’Eucharistie. Son enseignement sur le baptême est le même

que le nôtre; et on croit qu’un enfant mourant sans baptême entre dans

les Limbes et reste privé de la vue de Dieu.

Le Baptême se fait aussi à l’Eglise, qui a des fonts baptismaux, mais on

ne fait pas usage de sel ni d’huile. Le prêtre cependant fait le signe

de la Croix sur la tête de l’enfant en le prenant dans ses bras, et en

le baptisant, il se sert en anglais des mêmes paroles que celles dont

se sert l’Eglise catholique romaine. Le _Credo_ est semblable au nôtre,

on y supprime seulement le mot _Romain_.

Pour un garçon il faut deux parrains et une marraine, et pour une fille

deux marraines et un parrain. Il y a une _secte_ en _dehors_ de l’Eglise

anglicane (toujours _Haute_ Eglise) qu’on appelle «Baptistes.» Ces

Baptistes sont bien entendu Non-Conformistes. Ils ne permettent le

baptême qu’à l'âge de vingt-et-un ans, et pour cette cérémonie le

néophyte descend dans l’eau jusqu’au cou, s’exposant à prendre froid, ce

qui arrive assez souvent. La Haute Eglise a la Confirmation comme nous,

mais elle se donne en anglais et non en latin.

La hiérarchie anglicane comprend aussi des vicaires, curés, évêques et

archevêques. Les membres de la Haute Eglise font des génuflexions et le

signe de la croix comme nous. La grande division entre les catholiques

anglicans de la Haute Eglise et les catholiques romains, consiste en ce

que les premiers ne reconnaissent pas l'_infaillibilité_ du Pape; sans

l’infaillibilité, ils l’accepteraient volontiers comme chef de l’Eglise;

ils croient à la Virginité de la Sainte Vierge, mais n’acceptent pas le

dogme de l’Immaculée-Conception.

Tout en adressant l'_Ave Maria_ à la Sainte Vierge, ils refusent le

scapulaire et ne récitent pas le chapelet, ils n’admettent pas davantage

les Indulgences qui, disent-ils, n’existaient pas avant l’érection de

l’Eglise Saint-Pierre de Rome, c’est alors qu’on commença à vendre les

indulgences pour payer cette gigantesque construction.

Ils croient que tout est possible au bon Dieu, mais ils n’admettent pas

facilement les miracles. La fête de l’Ascension est très belle dans

l’Eglise anglicane.

Dès la veille, un essaim de jeunes filles décore intérieurement

l’édifice de fleurs blanches. Elles se divisent par groupes, qui se

chargent de la chaire, des fonts baptismaux, des autels, de l’entrée du

sanctuaire. C’est à qui rivaliserait de zèle et de bon goût.

A la fin de la saison, c’est-à-dire vers le commencement d’octobre, il y

a un jour consacré aux actions de grâce, qu’on rend à Dieu pour la

moisson et les biens de la terre. Ce jour s’appelle _Thanksgiving Day_,

et presque toute la journée il y a soit des messes jusqu’à midi, soit

des cantiques chantés en chœur, et répétés longtemps d’avance, soit des

prières et des sermons jusqu’à neuf heures du soir; La clôture a lieu

d’une manière très imposante: sermon, action de grâces à genoux,

cantique chanté par tout le monde, chœurs avec accompagnement d’orgue et

Salut. Avant le _Thanksgiving day_, l’église est délicieusement décorée

des biens de la terre, légumes, fruits, fleurs, blés, etc. etc., chacun

envoie ce qu’il a de plus beau, telle qu’une énorme grappe de raisins,

une pomme prodigieuse, et ainsi de suite de tous les fruits, fleurs et

légumes, qu’on arrange avec un goût exquis sur des fonds de mousse et de

verdure. Ce sont de ravissantes décorations autour des colonnes et des

lustres. Pour l’autel et le sanctuaire on fait des chefs-d'œuvre.

Cette coutume qui a lieu dans toutes les paroisses des villes, villages

et bourgs du Royaume-Uni, et chez toutes les sectes, se termine par une

sonnerie de cloches jouant des airs pieux, connus et aimés du public. En

France, on ne se doute pas de la manière dont on sonne les cloches en

Angleterre, et j’ai vu des Français si attendris en les entendant pour

la première fois qu’ils en versaient des larmes.

Le lendemain de _Tanksgiving Day_, les fruits et les légumes sont

distribués par des jeunes filles de bonnes familles, aux malades qui

n’ont pu assister à la cérémonie, aux hôpitaux, et partout où on sait

que ce souvenir de la plus belle des fêtes sera le bien-venu. Les

Anglicans envoient leurs dons aux Anglicans; les Non-Conformistes à leur

troupeau.

Voyages loin de ma chambre t.1 · 第 132 / 161 题