Deux fêtes.--Raout et garden-party.
Je me suis laissée entraîner à une petite soirée; c’est l’époque. Ces
dames ont les _small and earlies_, ces mots, mis au bas d’une
invitation, signifient qu’on sera peu nombreux, qu’il faut venir de
bonne heure, et qu’on s’en ira de même. Bref, cette phrase anglaise
équivaut à notre _sans cérémonie_ français. Nous étions quand même plus
de cent personnes. On est arrivé à dix heures et parti à deux heures
après minuit. C’est paraît-il ce qu’on appelle en Angleterre, arriver
tôt et partir de même.
Cette _petite_ soirée était un raout; on promène et on cause, en
régalant son palais d’excellentes choses, et ses oreilles d’excellente
musique.
Tantôt ce sont les chanteurs tyroliens qui font fureur, en ce moment,
les tziganes, très en vogue aussi, ou simplement un orchestre jouant des
airs d’opéra. Cette fois, c’était une troupe de tziganes qui se faisait
entendre. Ces artistes ont beaucoup d’originalité et leur musique
beaucoup de caractère. Je suis également allée à un garden-party, cette
distraction est un des plaisirs favoris de tout le monde aussi bien des
dames que des messieurs.
Le lawn-tennis et le crickett ont fait florès. J’ai vu un jeune homme
d’une force remarquable au crickett, et qui tient son savoir de William
Grace, de Manchester, lequel depuis trente ans, passe pour le premier
cricketter d’Angleterre.
Cette fête se passait au milieu d’un jardin rempli de corbeilles de
fleurs qui se détachaient sur des pelouses d’herbe tendre et unie comme
du velours; ces pelouses sont le triomphe des jardiniers anglais. _Le
five o’clock tea_ a été servi dans une grande serre aménagée ad hoc,
mais le modeste thé était additionné de chocolat, de café, de sorbets,
de champagne, de sandwichs aux volailles truffées, de fraises, de
raisins et de friandises de toutes sortes, c’était une avalanche de
bonnes choses, auxquelles on a fait grand honneur. Il est certain qu’ici
le climat creuse l’estomac; il faut beaucoup manger pour ne pas
s’anémier. Les pâtés ont été profondément battus en brèche, et l’armée
des petits fours a reçu de rudes assauts.
Les Anglais se tirent à merveille de ces batailles gastronomiques. Ils
sont un peu de l’avis de ce cuisinier de haute volée, qui disait à son
maître, un jeune diplomate d’avenir: «C’est par les dîners, qu’on
gouverne le monde.» Le fait est que les Anglais mangent énormément sans
se montrer trop difficiles sur le choix des mets. Ils font passer la
quantité avant la qualité. Ici cependant ce n’était pas le cas. Tout
était abondant et parfait. Après ce repas, on est entré dans le grand
salon pour se reposer quelques instants et mettre en pratique le
proverbe anglais:
_After dinner sit a while_
_After supper walk a mile_,
ce qui veut dire:
Après un repas copieux, prenez du repos.
Après un repas léger, faites une courte promenade.
Pendant ce temps-là, la nuit venait, et le jardin s’illuminait de
lanternes vénitiennes et de feux de bengale. C’était l’heure charmante,
où la fraîcheur descend et invite à sortir. La jeunesse est allée sous
les tonnelles continuer le doux nonchaloir du salon; au lawn-tennis et
au crickett, elle a fait succéder des à partés de _flirtation_ fort
agréable pour elle sans doute, et fort divertissant aussi pour ceux qui
la regardaient. Les jeunes cœurs attendent impatiemment cet épilogue des
réunions; c’est pour eux comme le post-scriptum qui contient l’essentiel
de la lettre.
En somme deux jolies fêtes, auxquelles je suis bien aise d’avoir
assisté.