Madame m’a donné la permission d’aller avec Miss Emily à deux fêtes du
pays, aux régates d’Oxford et au bal champêtre de Wourcester.
Les régates ne m’ont point divertie. Pour s’y rendre, c’était un
tohu-bohu effrayant; une foule énorme, bariolée de toutes couleurs,
marchait, parlait, gesticulait, mais je ne comprenais rien; je ne
connaissais personne, je ne m’intéressais à aucun bateau, et ce n’était
guère amusant. Ce dont je me souviens le mieux, c’est qu’on a passé une
immense coupe pleine de Champagne, en buvait qui voulait. Il est vrai
que nous étions sur un bateau réservé, c’était sans doute une galanterie
des personnes qui l’avaient loué. En revanche, j’ai trouvé très à mon
goût la fête champêtre.
A six heures nous entrions dans le parc des jeux où nous nous sommes
trouvées au milieu d’un grand nombre de jeunes filles toutes habillées
de rose, de blanc, de velours, de fourrures, etc., puis, pour faire face
à ce bataillon féminin une poignée de jeunes gens à l’air aussi penauds
que des renards pris aux pièges.
Dame! leur frayeur se comprend, attendu que les jeunes filles ont à
pourvoir seules à leur avenir et dans ce pays-ci le sexe faible étant
plus nombreux que le sexe fort attaque celui-ci pour le bon motif, bien
entendu.
En thèse générale les hommes sont toujours en garde contre les femmes,
ils les fuient dans les rues; car c’est une grande imprudence qu’ils
commettent en répondant à une femme qui semble, par exemple, demander un
simple renseignement: ça peut être un traquenard, et s’ils lui parlent,
elle peut s’écrier qu’il y a injure et demander une somme considérable,
cela n’est pas rare.
C’est sans doute une des raisons qui rendent les hommes si peu polis.
Ensuite ils ne peuvent pas saluer sans y être autorisés, les femmes font
d’abord un petit mouvement de tête, c’est le signal approbateur qui
permet aux messieurs de tirer leur chapeau. Autre pays, autres mœurs,
mais revenons à la fête.
Jusqu’à sept heures une petite musiquette, ressemblant à celle que l’on
joue au cirque, a charmé les oreilles des assistants; puis la danse a
commencé. Les jeunes filles étaient obligées en grand nombre de se
transformer en cavaliers, car il y avait disette de danseurs. Tout ce
monde danse parfaitement et très convenablement; ce qu’on peut
reprocher, c’est trop de raideur, cela ôte la grâce et me faisait
penser, la musique aidant, aux marionnettes si jolies de France. Vers la
nuit, l’animation a commencé un peu; pour tout éclairage, deux grands
lampions de chaque côté de la tente des musiciens, le reste du parc
était éclairé par la lune. Je crois que les nuages qui la voilaient de
temps en temps, faisaient bien l’affaire des amoureux. Une autre tente
servait de buvette; c’est là qu’après les danses, on venait se
raffraîchir. Tout en promenant et regardant, Miss Emily m’a encore donné
d’autres renseignements sur le peuple anglais que j’étais très contente
de voir de près.
En Angleterre, la femme est considérée comme inférieure et le mari
regarde son épouse comme sa première servante; elle n’a pas comme en
France une certaine influence sur son seigneur et maître. Les fils
eux-mêmes, en grandissant, n’ont pas le respect que les enfants de
France témoignent à leur mère; ils ne l’embrassent jamais. Chez eux les
instincts sont développés, mais pas le cœur.
Je ne lâchais pas le bras de Miss Emily, j’aurais eu peur de m’égarer;
ensuite je me demandais si dans cette foule compacte il n’y avait pas
quelques pickpockets. Rassurez-vous, me disait Miss Emily en riant; on
n’entend pas parler de voleurs à Oxford. Saint Patrick a sans doute fait
ici à l’égard des voleurs, ce qu’il fit jadis en Irlande, à l’égard des
grenouilles... Elles y sont inconnues.
C’est égal, dès qu’on me frôlait, je portais instinctivement ma main à
ma poche, pour voir si mon porte-monnaie était bien à sa place.
En revenant, Miss Emily m’a parlé de la fête de Saint Patrice, cet
apôtre venu de la Gaule pour convertir l’Irlande, et qui fit de cette
dernière une île de Saints.
Partout où ils sont, les enfants d’Erin célèbrent la fête de leur saint
patron. La plupart d’entre eux assistent à la messe ce jour-là. On les
reconnaît aux rubans verts, dont ils ornent leurs coiffures, ainsi
qu’aux touffes de trèfle qu’ils portent,--les hommes à leur boutonnière,
les femmes à leur corsage. (On sait que saint Patrice s’était servi
d’une feuille de cette plante pour donner aux Irlandais idolâtres une
idée du mystère de la Trinité).[13]
La tradition dit que saint Patrice ayant demandé à Dieu qu’il fît beau
le jour de sa fête, afin que tous les Irlandais pussent aller à
l’église, sa prière fut exaucée. Il ne pleut jamais en Irlande le 17
mars.
Mais s’il ne tombe pas d’eau, d’autres liquides coulent à flots.
L’enthousiasme fait parfois oublier la tempérance, et il arrive que
saint Patrice a lieu d'être mécontent de la façon dont certains de ses
enfants célèbrent sa fête.