Mon amie me donne des détails fort intéressants sur la société anglaise,
sur les coutumes mondaines et religieuses. Elle m’a même promis des
notes prises sur le vif, et écrites par elle, il y a quelques années.
Certes, je lui rappellerai sa promesse avant de partir.
Voici donc quelques détails sur l’aristocratie.
La noblesse vient sans doute, à Londres, mais elle habite beaucoup plus
ses terres que la ville. La noblesse anglaise est rurale, comme la
bourgeoisie anglaise est commerciale. L’amour des voyages existe dans
toutes les classes.
La saison brillante de Londres dure trois mois: mai, juin, juillet.
Pendant ces trois mois, tout sujet de sa gracieuse majesté, appartenant
au grand monde par sa naissance, sa fortune, sa position, se croit
absolument obligé de venir dans la capitale, et de s’y montrer, c’est un
point d’honneur pour lui.
Cette grande noblesse anglaise, fondée sur la hiérarchie est d’une
puissance énorme. Elle n’a point été réduite en poussière comme le fût
la nôtre, suivant l’expression énergique du premier Consul Bonaparte.
En ces dernières années cependant, elle s’est laissée entamer par la
juiverie. Oui, les juifs sont enfin parvenus,--la force de l’argent est
irrésistible,--à pénétrer dans l’aristocratie anglaise, si pleine de
morgue et d’orgueil. Il y a maintenant à Londres un lord Rothschild.
Quelle révolution sociale et politique dans ce titre rapproché de ce
nom! Un demi-siècle a suffi pour l’accomplir. Se douterait-on qu’il y a
à peine cinquante ans, il existait encore dans la législation anglaise,
un statut tombé en désuétude, il est vrai, un statut qui obligeait les
juifs à porter un costume distinctif.
Les gens qui habitaient Londres de 1848 à 1858 se souviennent d’avoir vu
le père de lord Rothschild, le baron Lionel, élu député par la Cité de
Londres, se présenter chaque année à Westminster pour prendre possession
de son siège et chaque fois être repoussé parce qu’il ne pouvait prêter
serment «_Sur la foi d’un chrétien_,» comme l’exigeait la loi.
Enfin, en 1858, on changea la formule, et il put entrer.
Et voici qu’aujourd’hui le fils du député si longtemps relégué à la
porte de la Chambre des Communes, est entré dans la Chambre des Lords,
l’assemblée la plus fière de l’univers, et qui naguère n’avait pas assez
de dédain pour les juifs.
On n’a pas oublié dans les salons de Londres la saillie de M. de
Talleyrand, alors ambassadeur de France, qui, remarquant dans une soirée
donnée par lui, la présence du duc de Montmorency et celle de M. de
Rotschild, que l’empereur d’Autriche venait d’anoblir, s’écria: «Nous
avons ici le premier Baron chrétien et le premier Baron juif.» Et cette
coutume s’est enracinée, les chrétiens vont danser chez les juifs,
séduits et éblouis par le faste de leurs réceptions.
En général, les jeunes Anglais sont fanatiques des exercices corporels.
Ils aiment beaucoup la danse, plus même peut-être que les jeunes filles.
Le prince de Galles leur donne l’exemple; valseur émérite, il ne
dédaigne pas les invitations de la haute noblesse et danse jusqu’à trois
et quatre heures du matin, dans les bals qu’il honore de sa présence.
Les énormes fortunes de l’aristocratie, de l’industrie et du haut
commerce, donnent des fêtes, des raouts d’un luxe inouï; il n’est pas
rare de commander pour douze ou quinze mille francs de fleurs et de
plantes vertes, pour une réception d’apparat. Les angles des
appartements, les fenêtres, les cheminées, sont remplis de palmiers,
fougères, camélias, etc.; les rampes des escaliers, les chambranles des
portes, sont enguirlandés de jasmin, de lilas, de mimosa; aux plafonds,
se balancent entre les lustres, de grosses lanternes rondes de cristal,
éclairées intérieurement et revêtues d’azalées, de clématites, ce qui
fait l’effet de boules de fleurs lumineuses. La musique sort de bosquets
verdoyants et parfumés et le service, comme élégance et confort, ne
laisse rien à désirer. Voilà les fêtes que se donne, pendant la saison,
la riche Angleterre.