A Oxford aussi les magasins se ferment de bonne heure; il n’y a aucun
agrément à se promener le soir dans les rues; ce n’est pas comme en
France, où on a l’éblouissement des beaux étalages bien éclairés. Ici le
samedi est comme à Jersey très mouvementé, tout le monde fait ses
provisions et court les magasins et les marchés. Le dimanche on semble
confit en dévotion, tout mouvement cesse, sauf celui des cloches qui
carillonnent à vous rompre la tête.
Le grand marché couvert d’Oxford est très intéressant, tout y est beau
et de bonne qualité, mais d’un prix!... La viande, magnifique, un peu
grasse, peut-être, mais fort appétissante est bien plus chère qu’en
France. Et le poisson donc! Etre planté au milieu de la mer, et payer le
cent d’huîtres vingt-cinq francs, c’est raide! Les fruits sont
inabordables, beaucoup viennent de France, et on les paie en
conséquence. Du reste, c’était bien un peu comme cela à Jersey et à
Guernesey, où les habitants tout en n’ayant pas l’air de se croire
anglais, se montrent tout aussi _grasping_ que ceux de la mère-patrie.
L’eau est mauvaise et empâte la bouche. Je m’abreuve de thé, que j’aime
heureusement. Le pain ordinaire est détestable, je l’ai déjà dit. Il y a
bien un pain de luxe, le pain viennois, qui est très bon, mais on ne le
sert qu’à la table des maîtres.
Miss Emily me fait goûter de tout. Le fameux whisky est détestable à mon
goût; en revanche, j’ai trouvé le sherry fort bon. J’ai bu du _gin_;
cette sorte d’eau-de-vie coûte aussi cher que le rhum, ce qui n’empêche
pas les femmes du peuple d’en boire jusqu’à l’ivresse. Je ne ferai pas
de folies pour le _gin_. Je ne sais quels ingrédients on y ajoute, mais
on y trouve amalgamés ensemble trois parfums bien différents et qui
semblent sortir de chez le coiffeur, de chez le pharmacien et de chez le
liquoriste, le tout bien sucré. Pour être juste, je dois reconnaître que
le goût d’anisette domine. C’est blanc comme de l’eau, et point capiteux
du tout. Je pense qu’il faut en boire à haute dose pour se griser. Ce
qui est bien meilleur, c’est le cidre de Devonshire, mais il est très
cher.
La cuisinière nous a fait manger hier une conserve d’Amérique: une
langue de panthère ou de kanguroo, je ne sais plus au juste. C’était
détestable! L’indépendante Amérique empoisonne sa petite sœur anglaise
de toutes ses conserves de viande et de poisson, tout en les lui faisant
payer cher.