Ma consolation ici, c’est la gouvernante, Miss Emily, une jersiaise,
d’origine bretonne, parlant français. Il est facile de voir que la
perfide Albion ne tient aucune place dans son cœur. Elle aime sa
maîtresse qu’elle sert fidèlement depuis 30 ans, mais elle n’aime pas
les Anglais. Elle a la permission de me montrer la ville et nous faisons
de jolies promenades ensemble.
Je désespère de pouvoir faire la description d’Oxford, je ne connais
rien à l’architecture, et je crois que lorsque j’aurais dit c’est beau,
je ne pourrais que m’arrêter. Cependant je vais faire de mon mieux.
La ville est très grande, bien percée, propre, mais ce qui fait sa
gloire ce sont ses nombreux collèges, tous plus beaux les uns que les
autres, bâtis dans le genre de nos vieux châteaux français, comme celui
de Josselin, par exemple. Tous sont recouverts de lierre, de vignes
vierges et entourés de parcs charmants où l’on peut se promener; ces
parcs se composent d’allées ombragées de beaux arbres et de pelouses. On
ne trouve guère de fleurs que dans les jardins particuliers.
Oxford, malgré sa réputation de jolie ville, manque de gaîté. Jusqu’ici
les villes que j’ai vues me paraissent tristes. Les maisons estompées de
briques rouges sont ternes. Cela tient sans doute à la couleur grise du
ciel, et à celle des pierres couleur du ciel. On ne crépit pas les
maisons, on ne les blanchit pas davantage, je trouve qu’on voit trop la
carcasse. Oxford compte trois mille étudiants que l’on reconnaît
facilement à leur costume très drôle. Ils portent un énorme manteau
flottant, et un chapeau, dur comme un morceau de carton, de forme
carrée, orné d’un gland, qui leur tombe sur le nez avec toute la grâce
imaginable. Si j’en ai le temps, j’habillerai une poupée en étudiant,
pour la rapporter en France.
Avant-hier, par curiosité, j’ai accompagné Miss Emily à un service
protestant. Un ministre à l’air digne, une baguette de cuivre en main,
nous a placées dans un banc.
Il y avait peu de fidèles, mais ils avaient l’air très pénétrés et se
tenaient respectueusement.
Quand le ministre jetait les yeux de mon côté, je baissais les miens sur
mon livre, une bible imprimée en anglais à laquelle je ne comprenais
rien, bien entendu. J’ai trouvé les chants pleins de douceur et de
suavité. Il y avait des choristes habillés comme les nôtres, les
ministres portaient des espèces de chapes noires bordées d’hermine. J’ai
aussi été très édifiée à l’église catholique: les fidèles me semblent
plus pieux, plus recueillis qu’en France et pendant les offices restent
presque toujours à genoux.
Miss Emily m’a demandé si je voulais visiter les collèges; les collèges,
ai-je répondu, je veux bien en visiter un et cela me suffira, car je
pense que tous les autres sont à peu près pareils; mais ce que j’ai vu
avec plaisir ce sont les grands parcs qui les entourent, celui du
collège Keble est particulièrement beau.
Je suis allée voir jouer une partie de lawn-tennis, ce qui m’a bien
amusée. Ce jeu fort en vogue a ici détrôné le croquet; c’est la
distraction préférée des étudiants. On bataille beaucoup, la raquette en
main, on s’amuse, on s’agite, et l’on attrape grand chaud. Ce devrait
être le jeu hygiénique de l’hiver pour se réchauffer. Les Anglais sont
absolument passionnés pour ce jeu et le _Daily-News_ enregistre leur
succès à ce sujet.