JOURNAL DE SUZETTE

Les distances sont énormes à Londres; voilà trois jours que nous roulons

du matin au soir. Madame appelle cela voir Londres à vol d’oiseau, moi

j’appelle cela voir Londres à vol de cab.

Le cab est une petite voiture à deux places, à deux roues, avec capote

et siège derrière d’où le cocher conduit.

Dans les hôtels et restaurants, le service se fait fort lentement. On

attend des petits quarts d’heure qui finissent par faire une heure.

Notre impatience française est mise à rude épreuve, les Anglais

attendent fort calmes devant leur assiette vide; leur soupe ici est une

affreuse colle qu’il est impossible d’avaler, ils ignorent la saveur

agréable et bienfaisante d’un bon consommé. Au second potage de ce

genre, Madame a juré sur la soupière de n’en jamais redemander; par

exemple, le rôti de bœuf est excellent, les cuisiniers indigènes

feraient bien de s’en tenir là, ils n’ont aucune idée de ce qui est

associable en cuisine, ni des mélanges savoureux, et je ne serais pas

étonnée de voir un morceau de lard ayant mijoté pendant douze heures

dans une purée d’oignons et de groseilles vertes se présenter ensuite

entouré d’une ceinture de gelée d’abricots.

Même assemblage aussi ridicule dans les toilettes robe blanche en

mousseline et pèlerine de fourrure. Les petites bourgeoises s’en vont

ainsi costumées au marché, comme on le voit, l’été et l’hiver, promener

continuellement bras dessus bras dessous. Malgré leurs chapeaux

patagoniens, les femmes pour la plupart sont jolies.

Beaucoup de vieilles Anglaises, celles qui ont abdiqué toute

coquetterie, portent les cheveux courts, coupés en brosse. C’est

commode, mais ce n’est pas seyant. En somme, on voit plus de femmes

jolies qu’en France, mais elles ont moins de physionomie et moins

d’élégance, il leur manque la grâce, plus belle encore que la beauté.

Voyages loin de ma chambre t.1 · 第 95 / 161 题