JOURNAL DE SUZETTE

On dit que les _pickpockets_ sont légion à Londres. C’est inquiétant,

mais on nous assure qu’il n’y a que les Anglais a être volés: tant

mieux, je préfère cela. Notre hôtel est superbe, avec des glaces partout

jusqu’en un certain endroit, où, à mon avis, le conseiller des grâces

est fort inutile. La note sera chère au départ. Je suis sûre que la

bourse de Madame en gardera un profond souvenir!

J’ai trouvé ce matin dans ma chambre une bible imprimée en français,

attention délicate d’une longue miss anglaise, femme de chambre de

l’hôtel qui s’est prise de sympathie pour moi. Elle m’appelle Suky, me

disant que mon nom en anglais est bien plus joli que Suzette en

français. Je vois ce qu’elle veut: me jeter de l’amitié au cœur et du

protestantisme à l'âme, elle ne réussira pas; d’ailleurs nous ne nous

comprenons guère, ce n’est qu’à l’aide de grands renforts de signaux que

nous pouvons échanger nos idées, ce n’est pas facile. Je n’aime pas les

gens toujours prêts à vous évangéliser, surtout quand il s’agit d’une

mauvaise cause; les Anglais ne font que ça. On voit des sentences tirées

de la Bible, partout, dans les gares, dans les monuments publics, ce

sont des exhortations à n’en plus finir.

On étouffe ces jours-ci, mais la chaleur n’est jamais de longue durée à

Londres. Dès le mois d’octobre, le froid et le brouillard reprennent

leur empire. Il paraît qu’à midi quelquefois il ne fait pas plus clair

qu’à minuit: alors, on allume les réverbères toute la journée, les

policemen se promènent avec des lanternes, les voitures refusent de

marcher et les voyageurs restent en panne.

Voyages loin de ma chambre t.1 · 第 92 / 161 题