La côte septentrionale de l'île est découpée de plusieurs baies, dont la
principale est celle de Lecq. Les rochers de Plémont aux grottes
mystérieuses et profondes sont avec la baie de Lecq les deux promenades
les plus en vogue et le rendez-vous du high-life parisien et londonien.
Les grottes ou caves de Lecq sont très curieuses à visiter. Il faut
autant que possible y venir à mer basse et prendre un guide, car il
serait imprudent de s’y aventurer seul.
Le chemin pour y descendre ne manque pas de pittoresque, c’est un
sentier abrupte qui contourne la montagne, relié çà et là par des petits
ponts suspendus, jetés au-dessus des criques.
Ces grottes superbes, ces cavernes profondes qui entourent l'île sont le
travail incessant de la mer pendant des siècles. Retenues dans leur élan
et toujours en fureur, les vagues ont fini par entamer, par creuser, par
trouer les côtes et y former des voûtes souterraines d’une élévation
majestueuse, des cavités étranges aux configurations pleines de saillies
et de creux. Avec de l’imagination,--l’imagination, cette fée puissante
et créatrice,--ces rochers bizarres vous apparaissent comme des ombres
humaines, des silhouettes d’animaux, des maisons fantastiques dentellées
d’ogives, des pitons élancés, des aiguilles plus longues que celle de
Cléopâtre, des pyramides; enfin on peut y voir tout ce qu’on veut.
Nous sommes revenues par la charmante vallée de St-Laurent, et nous
sommes allées aux grottes de Plémont par la non moins charmante vallée
de St-Pierre, l’une des plus jolies de Jersey.
De la pointe de Plémont, la vue est très étendue: à gauche, les îles de
Guernesey, Jethou, Herm et Sercq; en face, un petit groupe de rochers
appelés «Pater noster»; à droite, les Ecréhous qui connaissent les
naufrages et qui font trop souvent hélas! tristement parler d’eux; enfin
la France, toujours la France qui devrait encore posséder ces îles qui
sont si loin de l’Angleterre. Un pont de bois conduit aux grottes et à
la cascade de Plémont, le câble sous-marin qui relie Jersey à
l’Angleterre s’enfonce en mer sous la cascade. Les rochers sont d’une
hauteur énorme. Les moins élevés sont bizarrement découpés; ici, c’est
un long piton qui se dresse comme un géant devant une grotte; là, ce
n’est plus un géant qui garde l’entrée de celle-ci, c’est un moine à
genoux, recouvert de son capuchon.
Il y a bien d’autres baies à citer, la baie de Ste-Catherine, la baie du
Boulay semée de cailloux de nuances très variées, la coquette baie de
Rozel, la baie de St-Ouen avec ses bords accidentés, la baie de
St-Brelade, la magnifique baie de St-Aubin.
La grève du Boulay, située au nord de l'île entre le château
Mont-Orgueil et la grève de Lecq offre aux regards charmés un beau
panorama. Du reste, de toutes les hauteurs de l'île, les vues sont
ravissantes: la nature étale avec complaisance ses beautés, végétation
puissante, bois ombreux, fleurs embaumées, et puis la mer, la mer
infinie. Mais ces délicieuses promenades, mais ces sites enchanteurs
s’achètent toujours par quelques fatigues! les descentes rapides à
travers les rochers, sur des pentes raides, des herbes glissantes
offrent quelques difficultés; les escalades du retour, qui vous obligent
à monter longtemps, ne sont pas plus agréables. Il faudrait des jambes
d’isard pour parcourir sans lassitude les sentiers en zigzag et les
escaliers à pic, les vallées et les montagnes, les rochers et les
grottes de cette île accidentée. La fatigue, c’est comme un voile noir,
qui s’étend devant vous; vous ne voyez plus ou vous voyez mal.
La coquette grève de Rozel, également au nord de l'île est un lieu
privilégié, encaissé de trois côtés par de hautes collines couvertes
d’une riche verdure. Son port calme et tranquille, où se balancent
mollement quelques barques légères, semble à l’abri des tempêtes. Sur
les hauteurs de Rozel, on fait remarquer aux excursionnistes une saillie
de rochers appelés «La Chaire»; c’est de cet endroit qu’une sentinelle
aperçut, quelques instants seulement, la veille de Noël 1781, une
lumière briller presqu’en même temps dans l'île et sur la côte de
France.
C’était un signal convenu, l’invasion de l'île par les Français, sous la
conduite de Rullecour. Déjà le 17 mai 1779 une flotte commandée par le
prince de Nassau était apparue dans les baies de St-Ouen et de
St-Brelade; une descente avait été essayée sans résultat.
Une seconde expédition ne réussit pas davantage. Enfin la troisième,
commandée par Rullecour, parvint à s’emparer de St-Hélier, mais les
soldats anglais cantonnés dans les autres parties de l'île, sous les
ordres du major Pierson vinrent attaquer la ville où flottait déjà le
pavillon français, et, après un combat opiniâtre, où les deux chefs
français et anglais furent tués, les Jersiais restèrent vainqueurs.
Cette entreprise fut la dernière contre les îles de la Manche.
Non loin de la baie de Rozel, au milieu d’un beau parc planté d’arbres
de haute futaie, s’élève l’élégant manoir de la famille Lamprière,
d’origine bretonne.
La baie de St-Brelade, située dans une partie de l'île encore déserte au
commencement du siècle, est complètement cultivée et habitée
aujourd’hui. Elle s’ouvre toute grande aux vagues qui, ne rencontrant
pas d’obstacles, se montrent généralement douces et caressantes. La baie
de St-Brelade, la plus calme, la plus tranquille de toutes, est
recouverte, comme celle de Lecq, d’un sable fin et jaune qui reluit
comme de l’or au soleil. Le sable des autres baies est blanc.
L’église de St-Brandon ou St-Brelade, du XIme siècle est bâtie à
l’extrémité de la falaise et, séparée seulement des flots par le mur qui
clot le cimetière. Ce mur, solidement construit, a été converti en
batterie pour la défense de l'île. Je remarque ici que presque partout
les cimetières entourent les églises, c’est très bien; l’église, c’est
la mère étendant au-delà de la vie sa protection sur l'âme de ses
enfants. Mais pour nous, catholiques romains, nous sommes surpris de ne
voir que des pierres tombales, des stelles et fort peu de croix.
Près de cette église se trouve une vieille et vénérable chapelle qui
reçut souvent et reçoit encore des vœux ardents et des prières
reconnaissantes. On l’appelle la Chapelle-ès-Pêcheurs, les habitants de
cette partie de l'île s’étant toujours livrés à la pêche très abondante
dans cette baie.
L’église St-Brelade ne se recommande pas par l’élégance du monument,
elle est d’une primitive simplicité d’architecture, mais elle est la
plus ancienne de l'île. On n’est pas certain de l’époque de sa
fondation, on la fait remonter au XIme siècle, sous le règne d’Henri
Ier roi de France. Il se pourrait qu’elle fût encore plus vieille,
car j’ai lu quelque part qu’on s’est trompé sur la date de presque
toutes les églises paroissiales de Jersey. On a confondu la date de leur
restauration, de leur changement de culte ou de leur agrandissement avec
celle de leur fondation qui, pour la plupart, remonte aux premiers âges
du Christianisme. A cette époque, l'île si protestante aujourd’hui avec
ses trente-six sectes différentes, n’était alors peuplée que de saints,
Saint Hélier, Saint Aubin, Saint Ouen, Saint Magloire, Saint Brelade,
etc.
En continuant de ce côté, on arrive aux parties sauvages de l'île. Sa
physionomie change complètement; de joyeuse qu’elle était, elle devient
grave et austère: dunes stériles, rochers déserts. Ce contraste en
passant n’est pas sans attrait, cette rencontre des extrêmes, plages
riantes et plages désolées, varient agréablement les souvenirs.
La baie de St-Ouen est la plus haute expression de cette physionomie
farouche; là règnent la solitude et la tristesse.
Une petite herbe sèche y croît péniblement; d’énormes quartiers de
granit arrachés par les tempêtes et roulés par les flots jonchent
partout le sable et font penser à l'âge de pierre; et, de fait, on
trouve disséminées dans l'île des pierres dolmetiques en assez grand
nombre: cromlechs, lieu de réunion des prêtres et des juges, dolmens,
autel ou table du sacrifice, Menhirs, images de l’Etre suprême. Un
temple en parfait état de conservation atteste aussi que les Druides
habitaient ces lieux.
Le vieux manoir de St-Ouen est encore de nos jours une belle propriété.
On montre, dans un champ voisin, quelques traces de l'_arène des
Tournois_, plaisir favori des seigneurs d’antan; c’est là que les
chevaliers du moyen âge, casque en tête, lance au poing, venaient jouter
de force et d’adresse. Ici, sur cette butte plus élevée, se tenaient les
spectateurs.