Les marchés sont nombreux et bien approvisionés. Comme j’y suis allée de
bonne heure, plusieurs marchandes me priaient d'_éterner_ (étrener).
Sauf le chauffage au bois, les domestiques et le vin, la vie ne semble
pas trop chère. Ne payant que peu ou point de droit, l’épicerie et les
denrées coloniales sont à des prix inconnus en France, la cassonnade
brute coûte dix centimes la livre, le bon café un franc vingt centimes,
le plus excellent thé deux francs quarante centimes, la bougie soixante
centimes. Les fruits exotiques abondent; grenades, oranges, ananas,
cocos sont pour rien.
Il y a peu d’arbres fruitiers ici, mais en revanche, la spécialité de
Jersey et de Guernesey, ce sont les raisins de serre. Quand je dis
serres, c’est une manière de parler, ce sont des kilomètres de
constructions toutes vitrées, remplies de treilles d’une abondance
extraordinaire et d’un produit considérable. On y cultive les meilleures
espèces connues; grappes blanches, roses, rouges, noires, pendent de
tous les côtés. Ces raisins merveilleux doivent descendre en ligne
directe des vignes de Chanaan.
Malheureusement le vulgaire doit se contenter de la vue de ces beaux
raisins et les regarder à la façon de Moïse qui voyait la Terre promise
sans pouvoir l’aborder.
Dès la fin de février, les expéditions commencent pour Londres d’abord,
puis pour toutes les tables royales et princières de l’Europe. Au fort
de la saison, d’innombrables paniers de raisins partent des ports de
Jersey et de Guernesey et vont alimenter les grands marchés
d’Angleterre.
La viande est à peu près au même taux qu’en France, vingt à vingt-quatre
sous la livre. La poissonnerie est abondante, Jersey et Guernesey sont
la patrie des homards. Ce qu’il y a encore de fort agréable, c’est qu’on
vous apporte tout à domicile, le porte-monnaie s’en ressent bien un peu
à cause de la bonne main, mais c’est égal, quelle commodité pour les
domestiques, pour les cuisinières surtout!
Les vaches justifient leur réputation, elles fournissent du lait et du
beurre exquis.
Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d'œufs à Jersey, par la raison fort
simple que je n’y vois pas beaucoup de poules. On les fait venir
d’ailleurs; les marchés de Bretagne sont là pour ça.
Dans la campagne Jersiaise, on ne voit ni ces troupeaux de poules ni ces
énormes fumiers qui ornent la cour de toute bonne ferme chez nous. Les
fumiers ne sont pas d’un bon effet, j’en conviens; mais ils sont pour la
gente gallinacée, picorant autour, un vrai grenier d’abondance, aux
inépuisables provisions.
La pomme de terre est un des principaux produits de l'île. On y fabrique
aussi d’excellent cidre, mais il n’est pas plus pour les petites bourses
que le vin et le raisin: l’eau et la bière, voilà la boisson ordinaire
du pays.