Le Marché.
J’engage les personnes qui restent peu de temps à Jersey à y passer le
samedi. Ce jour là, à partir de quatre heures de l’après-midi c’est un
mouvement et une agitation extraordinaire dans toute la ville. Que se
passe-t-il donc? une chose toute naturelle, c’est le jour du grand
marché, et l’on fait les provisions du dimanche. Ce grand marché dure
jusqu’à minuit, et tous les magasins restent ouverts.
Les halles éclairées à giorno présentent l’aspect d’une ruche humaine
bourdonnante et travailleuse: ce sont des allées et des venues
continuelles, chacun se faufile comme il peut au milieu de centaines
d’étales couvertes de viande, de poisson, de légumes, de fruits et de
fleurs.
Les domestiques de grandes maisons, les petites bourgeoises, les
ménagères de l’humble foyer sont là, faisant une grande partie des
emplettes de la semaine. Au coup de minuit, tout se ferme et s’éteint,
la foule disparaît comme par enchantement. C’est le jour du Seigneur, le
jour du repos absolu et du rigorisme anglican dans toute son éclosion.
Pas un protestant convaincu ne voudrait s’acheter pour dix centimes de
pain. A ce propos, chère Augustine, écoute la bonne histoire que voici:
L’an dernier, une de mes amies et ses deux filles passaient la saison
balnéaire à Jersey. Elles avaient loué une jolie villa éloignée du
centre de la ville et s’y plaisaient beaucoup. Elles ne se doutaient
guère de la vive émotion qui les attendait le premier samedi de leur
arrivée. Ce matin même elles avaient fait une commande chez l’épicier.
Le soir, vers onze heures trois quarts, elles sont réveillées en sursaut
par un coup frappé à leur porte. Qui pouvait venir à cette heure indue?
Elles prêtent l’oreille, et, dans le silence de la nuit, distinguent
très bien le frottement d’une première allumette, puis d’une seconde, un
point lumineux jaillit un instant. Ah! mon Dieu, dans ce quartier
désert, sont-ce des voleurs qui, sans crainte d'être dérangés vont faire
les choses à leur aise? La plus brave se glisse jusqu’à la fenêtre,
elle aperçoit un homme porteur d’un long objet qui ressemble à un fusil.
Plus de doute, ce sont des assassins? Mais on dit qu’il n’y en a pas à
Jersey! Pendant un moment leur anxiété est grande. Puis tout rentre dans
le calme, on entend seulement le bruit de pas furtifs qui s’éloignent.
Ces dames, très agitées, ont peine à se rendormir et font des rêves
affreux. Au réveil elles se demandent d’abord si elles n’ont pas été le
jouet d’un cauchemar. Non, les deux allumettes, preuves matérielles et
palpables, sont encore là sur le perron.
C’est le lendemain chez l’épicier qu’on trouva la clef de l’énigme. La
grande frayeur de ces dames était le fait d’une main bien innocente, de
celle du petit commis de l’épicerie qui venait à l’heure où l’on peut
encore se présenter, quoique ce fût la dernière heure de la journée,
apporter leur commande, un pain de sucre et un balai. C’est ce modeste
ustensile de ménage que la plus brave de ces dames prenait pour un
fusil. Le coup des allumettes s’expliqua aussi bien: le petit commis,
étonné de trouver une maison si endormie, avait tiré deux allumettes, la
première s’étant montrée récalcitrante, pour voir s’il ne s’était pas
trompé de numéro, mais une judicieuse idée l’avait empêché d’insister.
Il s’était dit qu’il n’y a que des Françaises à pouvoir être couchées à
cette heure là le samedi. Et voilà comme quoi à Jersey, le jour du
grand marché, jusqu’à minuit, il ne faut s’étonner de rien.