CHAPITRE IV

L’aspect de Jersey, quelques mots de son histoire, la ville de

St-Hélier.

L'île de Jersey tout en étant parfaitement fortifiée a un air avenant

qui gagne tout de suite les bonnes grâces de l’étranger. Ce n’est pas

comme Malte qui commande la route des Indes et apparaît bardée de fer

semblable à un antique chevalier revêtu de son armure. Ce n’est pas

comme Chypre enceinturée de fortifications à triple étage et que les

Anglais ont rendue imprenable. Ce n’est pas comme Gibraltar, «ce vieux

geôlier de la Méditerranée qui, de ses batteries caverneuses, ouvre ou

ferme les portes de l’Orient.» Non, c’est une île hospitalière et

charmante qui cherche à faire oublier ses défenses sous des sourires,

des parfums et des fleurs. Je comparerais volontiers Jersey à une jolie

chatte bien élevée, polie, faisant patte de velours, ce qui ne

l’empêcherait pas au premier signal d’alarme de montrer griffes et

crocs, c’est-à-dire des forts pleins de munitions et des batteries

redoutables. Hélas, il faut bien le reconnaître, Jersey est une

sentinelle avancée de la grande Bretagne sur les côtes de France. Ses

ports et ses anses pourraient abriter une escadre entière. Ses

provisions suffiraient pour entretenir une armée, laquelle s’élançant de

ses rochers escarpés, de ses falaises déchiquetées, défenses non moins

redoutables que les forts et les canons, chasserait facilement l’ennemi.

Des points élevés de l'île on aperçoit les sables dorés des plages

normandes et les lointaines et vaporeuses rives bretonnes; de la

Grande-Bretagne il n’est nullement question, impossible de l’apercevoir.

Oh oui, c’était bien une terre française, autrefois, avant la conquête

de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant.

Au dixième siècle, Charles-le-Simple donna à Rollon la Neutrie. Le duc y

ajouta les îles de la Manche, et Jersey devint ainsi une dépendance de

la Normandie.

Au douzième siècle, Jean-sans-Terre ayant massacré Arthur de Bretagne

héritier de Richard-Cœur-de-Lion, Philippe-Auguste et les Pairs de

France le déclarèrent félon et le condamnèrent à perdre tout ce qu’il

possédait comme duc de Normandie et vassal de la Couronne. Jean fut

vaincu à Alençon et se réfugia en Angleterre. C’est à cette époque que

Jersey se donna irrévocablement à l’Angleterre.

Chaque année, vingt mille personnes environ viennent visiter l'île de

Jersey et même y passer une saison. L’été, on la recherche pour les

bains de mer, l’hiver, pour son climat privilégié d’une extrême douceur,

quoique humide. Jersey possède un musée, un théâtre, plusieurs

bibliothèques, une chambre de commerce et différents établissements

philantropiques. Les gens qui ont la rage de tout voir peuvent visiter

l’hôpital général, la prison, la maison de correction; ce sont de beaux

établissements, mais j’avoue que je n’ai point été tentée par

l’assemblage de toutes les misères physiques et morales qui se

retrouvent, hélas! partout où il y a des agglomérations humaines.

_King-Street_ est le _corso_ de Jersey: larges trottoirs en granit et

beaux magasins bordent cette grande voie des deux côtés. Sur la place

royale dite _the Royal Square_ s’élève une statue de pure fantaisie, un

empereur romain toge en tête, auquel ne se rattache aucun souvenir.

Les étrangers sont faciles à tromper: aux uns, on dit que cette statue

est celle du roi Georges II; aux autres, qu’elle représente Pierson,

tombé là en défendant son île.

Cette place est pavée de larges dalles de granit et pourrait tenir lieu

de _Salle des pas perdus_ au palais de justice que les vieux habitants,

se servant d’une expression légèrement ironique, appellent _La Cohue

royale_. C’est là que siègent les Etats de Jersey. A l’extrémité

occidentale de la place, on aperçoit l’église paroissiale de St-Hélier

qui, sous le rapport de l’architecture, nous reporte à l’enfance de

l’art: muraille effritée, toit bossu, tour carrée, trouée à son front

d’un cadran comme un œil de cyclope, voilà l’extérieur; l’intérieur

n’est pas plus remarquable. Cependant, vu son âge,--sa fondation date de

1341,--on peut la considérer comme bien conservée, et le temps l’a ointe

de cette patine particulière qui est le sacre des siècles. Nous sommes

loin des nefs élancées, des voûtes aériennes, des ogives festonnées, des

portiques dentellés, de ces basiliques solennelles où Dieu semble

apparaître dans toute sa majesté; mais on peut aussi considérer cet

antique monument à un autre point de vue. Sa conservation dans son état

primitif prouve le respect et l’attachement que les Jersiais ont pour

les choses saintes; ce vieil édifice resté immuable au milieu de maisons

plusieurs fois reconstruites, ce vieil édifice qui a vu tant de choses

changer, tant d’hommes mourir, apparaît comme une image de l’éternité,

même de Dieu.

Le collège Victoria, situé sur le _Mont Plaisant_, une belle promenade

bien plantée, d’où la vue s’étend sur toute la ville, attire l’attention

des touristes. On aperçoit de loin ses tourelles octogones et son

fronton orné des armes d’Angleterre et de Jersey. Bâti dans un style

ogival, ce bel édifice, suivant nos idées, conviendrait beaucoup mieux à

une église qu’à un établissement scolaire. Toutes les sciences, les

littératures anglaise et française, les langues vivantes et mortes y

sont enseignées par des professeurs habiles. Le directeur est un

ecclésiastique distingué de l’Université de Cambridge. Ce collège est

pour les Anglais ce qu’est ici notre établissement de Jésuites pour les

Français, lequel est aussi fort beau; les études y sont fortes, et les

Jésuites élèvent là une pépinière de jeunes français intelligents et

studieux qui feront certainement honneur à leur patrie. Nous avons

visité ce dernier établissement avec un vif intérêt.

La plus belle promenade, c’est la _Parade_, immense place plantée

d’arbres avec des carrés de verdure; au milieu se trouve la statue d’un

ancien gouverneur de Jersey, le général Don, qui a beaucoup amélioré

cette île en y créant des routes carrossables. Le plus bel hôtel est le

palais de cristal, le plus beau fort est le fort Régent. Les

fortifications fixent l’attention des gens du métier.

Le fort Régent, à cent cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer,

surplombe le port qui, rempli de navires de tout tonnage, prouve par

son animation l’état prospère du commerce de Jersey. Les quais énormes

sont à deux étages, le supérieur offre une promenade agréable.

L’esplanade et la jetée sont très fréquentées le dimanche par la

population féminine cosmopolite surtout, car les Anglaises, pure race,

restent chez elles le jour dominical. Les promeneuses dans leur ensemble

sont très barriolées de couleurs vives. Ce n’est pas le bon goût qui

brille dans les toilettes anglaises; il leur manque le chic, un je ne

sais quoi qui ne se définit pas, mais qui est le cachet de distinction

qu’on aime à retrouver dans les costumes féminins. La mode doit être

bien mal à l’aise ici. Tout en cherchant à lui rendre hommage on ne lui

fait guère honneur.

La jeunesse offre de très jolis spécimens de beauté; la fraîcheur du

teint est remarquable. Malheureusement la beauté chez les blondes filles

d’Albion s’effeuille comme les roses, les teints éblouissants durent

peu, les traits grossisent, les dents allongent d’une manière

effrayante, et, en quelques années, beaucoup de jolies personnes

deviennent positivement très laides.

Voyages loin de ma chambre t.1 · 第 46 / 161 题