L’aspect de Jersey, quelques mots de son histoire, la ville de
St-Hélier.
L'île de Jersey tout en étant parfaitement fortifiée a un air avenant
qui gagne tout de suite les bonnes grâces de l’étranger. Ce n’est pas
comme Malte qui commande la route des Indes et apparaît bardée de fer
semblable à un antique chevalier revêtu de son armure. Ce n’est pas
comme Chypre enceinturée de fortifications à triple étage et que les
Anglais ont rendue imprenable. Ce n’est pas comme Gibraltar, «ce vieux
geôlier de la Méditerranée qui, de ses batteries caverneuses, ouvre ou
ferme les portes de l’Orient.» Non, c’est une île hospitalière et
charmante qui cherche à faire oublier ses défenses sous des sourires,
des parfums et des fleurs. Je comparerais volontiers Jersey à une jolie
chatte bien élevée, polie, faisant patte de velours, ce qui ne
l’empêcherait pas au premier signal d’alarme de montrer griffes et
crocs, c’est-à-dire des forts pleins de munitions et des batteries
redoutables. Hélas, il faut bien le reconnaître, Jersey est une
sentinelle avancée de la grande Bretagne sur les côtes de France. Ses
ports et ses anses pourraient abriter une escadre entière. Ses
provisions suffiraient pour entretenir une armée, laquelle s’élançant de
ses rochers escarpés, de ses falaises déchiquetées, défenses non moins
redoutables que les forts et les canons, chasserait facilement l’ennemi.
Des points élevés de l'île on aperçoit les sables dorés des plages
normandes et les lointaines et vaporeuses rives bretonnes; de la
Grande-Bretagne il n’est nullement question, impossible de l’apercevoir.
Oh oui, c’était bien une terre française, autrefois, avant la conquête
de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant.
Au dixième siècle, Charles-le-Simple donna à Rollon la Neutrie. Le duc y
ajouta les îles de la Manche, et Jersey devint ainsi une dépendance de
la Normandie.
Au douzième siècle, Jean-sans-Terre ayant massacré Arthur de Bretagne
héritier de Richard-Cœur-de-Lion, Philippe-Auguste et les Pairs de
France le déclarèrent félon et le condamnèrent à perdre tout ce qu’il
possédait comme duc de Normandie et vassal de la Couronne. Jean fut
vaincu à Alençon et se réfugia en Angleterre. C’est à cette époque que
Jersey se donna irrévocablement à l’Angleterre.
Chaque année, vingt mille personnes environ viennent visiter l'île de
Jersey et même y passer une saison. L’été, on la recherche pour les
bains de mer, l’hiver, pour son climat privilégié d’une extrême douceur,
quoique humide. Jersey possède un musée, un théâtre, plusieurs
bibliothèques, une chambre de commerce et différents établissements
philantropiques. Les gens qui ont la rage de tout voir peuvent visiter
l’hôpital général, la prison, la maison de correction; ce sont de beaux
établissements, mais j’avoue que je n’ai point été tentée par
l’assemblage de toutes les misères physiques et morales qui se
retrouvent, hélas! partout où il y a des agglomérations humaines.
_King-Street_ est le _corso_ de Jersey: larges trottoirs en granit et
beaux magasins bordent cette grande voie des deux côtés. Sur la place
royale dite _the Royal Square_ s’élève une statue de pure fantaisie, un
empereur romain toge en tête, auquel ne se rattache aucun souvenir.
Les étrangers sont faciles à tromper: aux uns, on dit que cette statue
est celle du roi Georges II; aux autres, qu’elle représente Pierson,
tombé là en défendant son île.
Cette place est pavée de larges dalles de granit et pourrait tenir lieu
de _Salle des pas perdus_ au palais de justice que les vieux habitants,
se servant d’une expression légèrement ironique, appellent _La Cohue
royale_. C’est là que siègent les Etats de Jersey. A l’extrémité
occidentale de la place, on aperçoit l’église paroissiale de St-Hélier
qui, sous le rapport de l’architecture, nous reporte à l’enfance de
l’art: muraille effritée, toit bossu, tour carrée, trouée à son front
d’un cadran comme un œil de cyclope, voilà l’extérieur; l’intérieur
n’est pas plus remarquable. Cependant, vu son âge,--sa fondation date de
1341,--on peut la considérer comme bien conservée, et le temps l’a ointe
de cette patine particulière qui est le sacre des siècles. Nous sommes
loin des nefs élancées, des voûtes aériennes, des ogives festonnées, des
portiques dentellés, de ces basiliques solennelles où Dieu semble
apparaître dans toute sa majesté; mais on peut aussi considérer cet
antique monument à un autre point de vue. Sa conservation dans son état
primitif prouve le respect et l’attachement que les Jersiais ont pour
les choses saintes; ce vieil édifice resté immuable au milieu de maisons
plusieurs fois reconstruites, ce vieil édifice qui a vu tant de choses
changer, tant d’hommes mourir, apparaît comme une image de l’éternité,
même de Dieu.
Le collège Victoria, situé sur le _Mont Plaisant_, une belle promenade
bien plantée, d’où la vue s’étend sur toute la ville, attire l’attention
des touristes. On aperçoit de loin ses tourelles octogones et son
fronton orné des armes d’Angleterre et de Jersey. Bâti dans un style
ogival, ce bel édifice, suivant nos idées, conviendrait beaucoup mieux à
une église qu’à un établissement scolaire. Toutes les sciences, les
littératures anglaise et française, les langues vivantes et mortes y
sont enseignées par des professeurs habiles. Le directeur est un
ecclésiastique distingué de l’Université de Cambridge. Ce collège est
pour les Anglais ce qu’est ici notre établissement de Jésuites pour les
Français, lequel est aussi fort beau; les études y sont fortes, et les
Jésuites élèvent là une pépinière de jeunes français intelligents et
studieux qui feront certainement honneur à leur patrie. Nous avons
visité ce dernier établissement avec un vif intérêt.
La plus belle promenade, c’est la _Parade_, immense place plantée
d’arbres avec des carrés de verdure; au milieu se trouve la statue d’un
ancien gouverneur de Jersey, le général Don, qui a beaucoup amélioré
cette île en y créant des routes carrossables. Le plus bel hôtel est le
palais de cristal, le plus beau fort est le fort Régent. Les
fortifications fixent l’attention des gens du métier.
Le fort Régent, à cent cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer,
surplombe le port qui, rempli de navires de tout tonnage, prouve par
son animation l’état prospère du commerce de Jersey. Les quais énormes
sont à deux étages, le supérieur offre une promenade agréable.
L’esplanade et la jetée sont très fréquentées le dimanche par la
population féminine cosmopolite surtout, car les Anglaises, pure race,
restent chez elles le jour dominical. Les promeneuses dans leur ensemble
sont très barriolées de couleurs vives. Ce n’est pas le bon goût qui
brille dans les toilettes anglaises; il leur manque le chic, un je ne
sais quoi qui ne se définit pas, mais qui est le cachet de distinction
qu’on aime à retrouver dans les costumes féminins. La mode doit être
bien mal à l’aise ici. Tout en cherchant à lui rendre hommage on ne lui
fait guère honneur.
La jeunesse offre de très jolis spécimens de beauté; la fraîcheur du
teint est remarquable. Malheureusement la beauté chez les blondes filles
d’Albion s’effeuille comme les roses, les teints éblouissants durent
peu, les traits grossisent, les dents allongent d’une manière
effrayante, et, en quelques années, beaucoup de jolies personnes
deviennent positivement très laides.